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Le bar à poèmes
17 février 2026

Yannis Ritsos / Γιάννης Ρίτσος (1909- 1990) : Hélène (3)

 

 

 

 

Hélène

 


...........................................................................

 

Oui, à certains moments, ils étaient beaux, - ainsi nus, livrés au sommeil,


sans aucune affectation, détendus, leurs grands et puissants corps


humides, assouplis, comme des fleuves tumultueux qui se répandent


de hautes montagnes en des plaines calmes, ou pareils à des enfants abandonnés.


     C’est alors


que je les aimais réellement comme si c’était moi qui les eus enfantés. J’observais


     leurs longs cils


et j’aurai voulu les prendre en moi pour les préserver ou pour m’accoupler


à eux de tout mon corps. Ils dormaient. Et le sommeil nous impose


le respect, il est si rare. Fini, tout cela. C’est oublié. 

 

 

Non que je ne me souvienne plus – je m’en souviens encore ; mais les souvenirs


ne sont plus émus, - ils ne nous émeuvent pas – des souvenirs impersonnels, sereins,


nets jusque dans leurs arêtes les plus sanglantes. Seuls l’un deux


est encore entouré d’un halo léger, il respire.


                                                                        Ce soir-là,


environnée par les cris répercutés des blessés,


par les imprécations étouffées des vieillards et leur admiration,


dans l’odeur d’une mort universelle qui, par instants, étincelait


sur un bouclier, à la ponte d’un javelot, à la métope


d’un temple abandonné ou sur la roue d’un char, - je montai seule


sur les hautes murailles et j’errai,


                                                      seule, toute seule, parmi


les Troyens et les Achéens, sentant le vent coller sur moi


mes voiles légers, effleurer le bout de mes seins, garder tout mon corps


à la fois revêtu et dénudé, sans rien d’autre qu’une large ceinture d’argent


qui rehaussait ma poitrine – 


                                              belle, intacte, éprouvée,


à l’heure où mes deux rivaux se battaient en duel et où se jouait le destin


d’une si longue guerre :


                                       - je ne vis même pas se fendre la lanière


du casque de Pâris, - j’aperçus tout au plus un reflet du cuivre,


un reflet circulaire, alors que son adversaire en courroux le faisait voltiger


au-dessus de sa tête – un zéro de lumière.


                                                                      Cela ne servait à rien de regarder –


l’issue, les volontés divines l’avaient fixée par avance, et Pâris,


sans ses sandales poussiéreuses, allait bientôt se retrouver sur un lit,


baigné par les mains de la déesse, allait m’attendre en souriant,


en feignant de dissimuler sous un sparadrap rose une cicatrice imaginaire à son 


     flanc.

 

 

Je ne regardais plus ; je n’entendais presque plus leurs cris de guerre –


je restais là, au sommet des murailles, dominant les têtes des mortels, aérienne,


     charnelle,


sans appartenir à quiconque, sans avoir besoin de quiconque,


comme si j’étais (dans mon indépendance) tout entière l’amour – affranchie


de la peur de la mort et du temps, avec une fleur blanche dans mes cheveux,


avec une fleur entre mes seins, une autre à mes lèvres pour me cacher


le sourire de la liberté.


                                     Ils pouvaient bien


dans chaque camp me viser de leurs flèches.


                                                                        Je m’offrais comme cible


en marchant lentement le long des murailles , ma silhouette dessinée


sur le ciel or et pourpre du soir.


                                                   Je gardais les yeux fermés


pour encourager un geste d’hostilité de leur part – sachant au fond


que personne n’oserait. Leurs mains tremblaient de l’éblouissement


de ma beauté et de mon immortalité –


                                                             (peut-être puis-je ajouter aujourd’hui :


je n’avais pas peur de la mort parce que je la sentais très loin de moi.. Alors


j’arrachai les deux fleurs de mes cheveux et de ma poitrine : - je gardai


la troisième à la bouche ; - je jetai les deux autres de chaque côté des murailles   


dans un geste de parfaite tolérance.


                                                           De chaque côté, les hommes se mirent alors


à se jeter les uns sur les autres, adversaires et amis, pour s’emparer


de ces fleurs, pour me les offrir – mes propres fleurs.


                                                                                     Puis je ne vis    


plus rien d’autre, - rien que ces dos courbés, comme s’ils avaient tous


un genou en terre, là où le sang séchait au soleil ; - peut-être piétinaient-ils déjà 


     ces fleurs.    

               
                      Je ne le vis pas.  

 
                                                J’avais bougé mes mains,


je m’étais hissé sur la pointe de mes pieds, et je m’élevai dans le ciel


en laissant tomber de mes lèvres la troisième fleur.

 

 

Voici qui me reste encore – un peu comme une récompense, une justification.


     lointaine, et peut-être


que ceci restera, dis-je, quelque part au monde, - une liberté instantanée,


chimérique, bien sûr, elle aussi – un jouet du destin et de notre ignorance. C’est


     dans cette pose précise


que les sculpteurs (autant que je m’en souvienne)  tentèrent de façonner


mes dernières statues ; - on peut les voir dans le parc ;


tu as du les remarquer en venant. Il m’arrive parfois (quand les servantes sont 


     dans leur bons moments


et qu’elle me prennent sous les bras pour me porter jusqu’à cette chaise


devant la fenêtre), de les voir également. Elles brillent au soleil. Une chaleur


     blanche


monte des arbres jusqu’ici. Je ne puis porter mon songe au-delà. La fatigue


ne tarde pas à m’envahir. Je préfère observer un bout de route


où deux ou trois gosses jouent avec une balle de chiffon, ou bien une jeune fille


qui fait descendre un panier, attaché par une corde, du balcon d’en face.

 

Parfois les servantes m’oublient là. Elles ne viennent pas me ramener dans mon 


     lit.


Je reste alors toute la nuit à regarder un vieux vélo abandonné


devant la vitrine illuminée d’une pâtisserie toute neuve,


jusqu’à ce que les lumières s’éteignent ou que je m’endorme là.. A chaque instant


j’imagine qu’une étoile me réveille, une étoile qui coule dans l’espace


comme la bave de la bouche ouverte, édentée d(un vieillard.


Cela fait bien longtemps qu’elles ne m’ont pas portée à la fenêtre. Je reste là, dans


     mon lit,


assise ou allongée. – çà, je le peux. Pour faire passer le temps


je saisis mon visage – un visage étranger - ; je le touche, je me tâte : j’y dénombre


les poils, les rides, les verrues ; qui peut bien hanter l’intérieur de ce visage ?


                                     Une sorte d’âpreté me remonte à la gorge – la nausée de la


     peur,


la peur idiote, mon Dieu, d’être privée de de cette nausée aussi. Reste encore – 


un peu de lumière entre toujours par la fenêtre – ils ont dû allumer les réverbères


     dans la rue.

 

 

Ne veux-tu pas que je tire le cordon, qu’on te serve quelque chose – quelques 


     cerises confites


ou des bigarades – peut-être en reste-t-il dans les grands pots,


givrées, figées – oui, les servantes gloutonnent auront bien laissé quelque chose.


Ces dernières années je m’occupais toute seule à faire des confitures – que faire 


     d’autre ?


                                                                                Après Troie, notre vie à Sparte


était si monotone – la vraie province : toute la journée à s’enfermer dans nos 


     maisons,


parmi le butin entassé au cours de tant de  guerres ; et les souvenirs


fanés, encombrants, qui restent là, à traîner derrière soi, dans le miroir


quand on se peigne, ou qui surgissent dans la cuisine parmi les vapeurs grasses


de la marmite ; on reconnaît dans le bruit de l’eau qui bout


quelques hexamètres du troisième chant de l’Iliade,


tandis que le coq pousse un chant discordant, près du poulailler du voisin.


Cette vie monotone, tu la connais bien, Les journaux


toujours pareils – leur format, leur épaisseur, leurs titres –, je ne les lis plus. Et


     constamment


des drapeaux aux balcons, des célébrations nationales, des défilés militaires,


comme des ressorts qu’on remonte ; - seule la cavalerie gardait un côté improvisé,


plus personnel – a cause des chevaux peut-être. Ils soulevaient des nuages de 


     poussière ;


nous fermions les fenêtres ; et pour finir, il fallait épousseter l’un après l’autre


les vases, les coffres, les cadres, les statuettes en biscuit, les miroirs, les buffets.

 

 

Je n’allais plus aux cérémonies. Mon mari en revenait en nage,


il se jetait sur la nourriture, en faisant claquer ses lèvres, tout en remâchant


de vieilles gloires fastidieuses, des rancunes assoupies. J’observais


les boutons de son gilet, prêts à se rompre – il avait énormément engraissé.


Sous son menton, une grande marque brune brillait par intervalles.

 

 

Moi, je me saisissais alors mon menton, tout en continuant distraitement à


     manger,


en étreignant dans ma paume le va-et-vient de ma mâchoire


comme si elle s’était détachée de ma tête pour me rester nue dans la main.


C’est peut-être pourquoi je me mis à mon tour à engraisser. Je ne sais pas.


     Tous paraissaient effrayés –


je les apercevais parfois derrière les vitres ; ils marchaient de travers


comme s’ils boitaient, comme s’ils cachaient quelque chose sous leur bras.


     Le soir


égrenait un carillon funèbres. Les mendiants frappaient aux portes. A l’horizon,


la façade crépie de la maternité paraissait encore plus blanche, à la tombée du


     crépuscule,


plus lointaine et plus inconcevable. Nous allumions vite les lampes. Je transformais


quelque vieille robe à moi. Puis la machine à coudre se détraqua ; on la remisa


au sous-sol avec ces vieux chromos romantiques


où l’on ne voit que des représentations mythiques et banales – Anadyomènes, 


     Aigles et Ganymèdes.

 

 

Les plus vieux amis s’en sont allés, l’un après l’autre. Les lettres se sont raréfiées.


Rien qu’une carte brève à l’occasion d’une fête, d’un anniversaire,


un paysage stéréotypé du Taygète avec des cimes dentelées, très bleues,


un coin de l’ Eurotas avec des galets blancs et des lauriers-roses,


ou les ruines de Mistra au milieu des figuiers sauvages. Mais le plus souvent


des télégrammes de condoléances. Pas de réponses aux lettres. Peut-être


le destinataire était-il décédé entre-temps – nous n’en savions pas davantage.


Mon mari ne voyageait plus. Il n’ouvrait aucun livre. Il était devenu très nerveux


les derniers temps. Il fumait sans arrêt. La nuit, il errait


dans le grand salon, avec ses vieilles pantoufles brunes en lambeaux


et sa longue chemise de nuit. A chaque repas de midi, il en revenait


à l’infidélité de Clytemnestre ou à la juste action d’Oreste


comme s’il proférait une menace. Qui s’en souciait ? Je ne l’écoutais même 


     pas. Pourtant,


quand il fut mort, il me manqua beaucoup, - surtout ses menaces stupides


comme si ces dernières me fixaient une place inamovible dans le temps


et qu’elles m’empêchaient de vieillir.


                                                        J’imaginais alors


Ulysse, demeuré jeune lui aussi, avec sa coiffure triangulaire,


Ulysse le très industrieux, faisant traîner son voyage en longueur, - sous


     prétexte de dangers imaginaires,


alors qu’il s’abandonnait (après un soi-disant naufrage) tantôt dans les bras 


     d’une Circé,


tantôt dans ceux d’une Nausicaa, leur laissant retirer les coquillages de sa 


     poitrine le baigner   


avec de petits savons roses, lui embrasser la cicatrice à son genou, l’oindre d’huile.

 

 

Je crois qu’il a fini, lui aussi, par arriver à Ithaque ; - comme elle a dû l’emmitoufler

 

     dans ses tricots


la laide et grosse Pénélope ! Je n’ai plus de nouvelles de lui. – peut-être les servantes


     déchirent-elles les messages ? – à quoi serviraient-ils du reste ? Les Symplégades


se sont transférées ailleurs, dans un espace plus intérieur – on les sent


immobiles, amollies – plus terribles qu’avant – elles n’écrasent pas,


elles engloutissent dans un liquide noir, visqueux – personne n’en réchappe.

 

 

Tu peux t’en aller à présent. La nuit est tombée. J’ai sommeil, - il me faut fermer


     les yeux,


m’endormir, ne plus rien voir au-dedans et au-dehors, oublier


la peur du sommeil et la peur du réveil. Impossible. Je sursaute –


j’ai peur de ne plus me réveiller. Je reste éveillée, j’écoute


le ronflement des servantes dans le salon, les araignées sur les murs,


les cafards dans la cuisine, ou les morts qui respirent bruyamment


avec des inspirations profondes, comme s’ils dormaient vraiment,  comme


     s’ils étaient enfin apaisés.


Jusqu’à mes morts que je perds maintenant ! Je les ai perdus. C’en est fait.

 

 

Parfois, à minuit passé, on entend dans la rue un char attardé


et les sabots cadencés de ses chevaux comme s’il revenait


de la lugubre représentation d’un théâtre de banlieue croulant,


avec ses moulures arrachées, ses murs écaillés,


son immense rideau au rouge déteint, baissé,


qui a rétréci à force de lavages et qui laisse apparaître dans le fente ainsi ménagée


les pieds nus du grand régisseur ou de l’électricien


en tain d’enrouler une forêt de carton avant d’éteindre les lumières.

 

 

Cette fente reste encore éclairée, tandis qu’à l’orchestre  


les lustres et les applaudissements se sont éteints depuis longtemps. Dans la salle,


il reste la lourde respiration du silence et le bourdonnement du silence


sous les sièges vides, avec des écorces de cacahuètes et des billets déchirés,


avec des boutons, un mouchoir de dentelle, un bout de ficelle rouge.

 

 

... Et cette scène au-dessus des murailles de Troie, - m’étais-je vraiment élevée


     dans le ciel


en laissant tomber de mes lèvres – parfois il m’arrive encore d’essayer,


tout en demeurant allongé sur le lit, d’ouvrir les bras, de marcher


sur la pointe des pieds – de marcher dans le ciel – la troisième fleur –

 

 

     (Elle se tut. Elle pencha la tête en arrière. Sans doute s’était-elle endormie.


L’autre se leva. Il ne la salua pas. L’obscurité était complète. En sortant dans


le couloir, il sentit les servantes collées au mur qui écoutaient en cachette.


Elles ne bougèrent pas d’un cil. Il descendit l’escalier comme s’il descendait


un puits profond, ayant la sensation qu’il ne trouverait plus la porte en bas


- aucune porte. Ses doigts, crispés, cherchaient déjà le pommeau. Il s’imagina


que ses mains étaient deux oiseaux qui haletaient par manque d’air, tandis


qu’en même temps il savait que cette image n’était que cette expression de 


pitié envers nous-même que nous opposons habituellement à une épouvante


indéfinie. Soudain, on entendit des voix venues d’en haut. Les lumières


s’allumèrent dans l’escalier, le couloir, les chambres. Il remonta. Il en était


sûr à présent. La femme assise sur le lit, le coude appuyé à la table en zinc, 


la joue dans sa main. Les servantes entraient, sortaient, faisaient du bruit.


Quelqu’un téléphonait dans le couloir. Les voisines rappliquèrent. « Ah ! Ah !»


faisaient-elles, et elles dissimulaient des objets sous leurs robes. A nouveau le


téléphone. Les gendarmes étaient déjà là. Ils firent évacuer les servantes et les


voisines. Celles-ci eurent encore le temps d’emporter les cages de serins, des


pots de plantes exotiques, un transistor, un radiateur électrique. L’une d’elles


emmenait un grand cadre doré. On mit la morte sur une civière. L’officier 


opposa les scellés sur la maison – « jusqu’à ce que les héritiers se manifestent »,


dit-il – mais il savait parfaitement qu’il n’existait aucun héritier. La maison


devait rester sous scellés pendant quarante jours, après quoi ses biens – ou ce


qui en subsisterait – seraient vendus aux enchères au bénéfice de l’Etat. « A la 


morgue », dit-il au chauffeur. La limousine s’éloigna. D’un coup, tout disparut.


Silence total. Lui seul. Il se tourna, leva les yeux. La lune était apparue. Les


statues du parc s’éclairaient faiblement – ses statues à elle, solitaires, près des


arbres, devant cette maison sous scellés. Une lune paisible, fallacieuse. où aller


désormais ?)

 

                                                                                                                             Karlovassi-Samos, mai-août1970         

 


Traduit du grec par Gérard Pierrat

 

In, Yannis Ritsos : « Hélène suivi de Conciergerie »

 

Editions Gallimard, 1975
 

Du même auteur :

 

Le désespoir de Pénélope (10/11/2014)

 

Les vieilles femmes et la mer (10/11/2015)

 

Crépuscule (17/02/2021)

 

« Maisons blanches... » (17/02/2022)

 

« Les hommes continuent d’avancer ainsi... » (17/02/2023)

 

Hélène (1) 17/02/2024)

 

Hélène (2) 17/02/2025)
 

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