Yannis Ritsos / Γιάννης Ρίτσος (1909- 1990) : Hélène (3)
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Hélène
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Oui, à certains moments, ils étaient beaux, - ainsi nus, livrés au sommeil,
sans aucune affectation, détendus, leurs grands et puissants corps
humides, assouplis, comme des fleuves tumultueux qui se répandent
de hautes montagnes en des plaines calmes, ou pareils à des enfants abandonnés.
C’est alors
que je les aimais réellement comme si c’était moi qui les eus enfantés. J’observais
leurs longs cils
et j’aurai voulu les prendre en moi pour les préserver ou pour m’accoupler
à eux de tout mon corps. Ils dormaient. Et le sommeil nous impose
le respect, il est si rare. Fini, tout cela. C’est oublié.
Non que je ne me souvienne plus – je m’en souviens encore ; mais les souvenirs
ne sont plus émus, - ils ne nous émeuvent pas – des souvenirs impersonnels, sereins,
nets jusque dans leurs arêtes les plus sanglantes. Seuls l’un deux
est encore entouré d’un halo léger, il respire.
Ce soir-là,
environnée par les cris répercutés des blessés,
par les imprécations étouffées des vieillards et leur admiration,
dans l’odeur d’une mort universelle qui, par instants, étincelait
sur un bouclier, à la ponte d’un javelot, à la métope
d’un temple abandonné ou sur la roue d’un char, - je montai seule
sur les hautes murailles et j’errai,
seule, toute seule, parmi
les Troyens et les Achéens, sentant le vent coller sur moi
mes voiles légers, effleurer le bout de mes seins, garder tout mon corps
à la fois revêtu et dénudé, sans rien d’autre qu’une large ceinture d’argent
qui rehaussait ma poitrine –
belle, intacte, éprouvée,
à l’heure où mes deux rivaux se battaient en duel et où se jouait le destin
d’une si longue guerre :
- je ne vis même pas se fendre la lanière
du casque de Pâris, - j’aperçus tout au plus un reflet du cuivre,
un reflet circulaire, alors que son adversaire en courroux le faisait voltiger
au-dessus de sa tête – un zéro de lumière.
Cela ne servait à rien de regarder –
l’issue, les volontés divines l’avaient fixée par avance, et Pâris,
sans ses sandales poussiéreuses, allait bientôt se retrouver sur un lit,
baigné par les mains de la déesse, allait m’attendre en souriant,
en feignant de dissimuler sous un sparadrap rose une cicatrice imaginaire à son
flanc.
Je ne regardais plus ; je n’entendais presque plus leurs cris de guerre –
je restais là, au sommet des murailles, dominant les têtes des mortels, aérienne,
charnelle,
sans appartenir à quiconque, sans avoir besoin de quiconque,
comme si j’étais (dans mon indépendance) tout entière l’amour – affranchie
de la peur de la mort et du temps, avec une fleur blanche dans mes cheveux,
avec une fleur entre mes seins, une autre à mes lèvres pour me cacher
le sourire de la liberté.
Ils pouvaient bien
dans chaque camp me viser de leurs flèches.
Je m’offrais comme cible
en marchant lentement le long des murailles , ma silhouette dessinée
sur le ciel or et pourpre du soir.
Je gardais les yeux fermés
pour encourager un geste d’hostilité de leur part – sachant au fond
que personne n’oserait. Leurs mains tremblaient de l’éblouissement
de ma beauté et de mon immortalité –
(peut-être puis-je ajouter aujourd’hui :
je n’avais pas peur de la mort parce que je la sentais très loin de moi.. Alors
j’arrachai les deux fleurs de mes cheveux et de ma poitrine : - je gardai
la troisième à la bouche ; - je jetai les deux autres de chaque côté des murailles
dans un geste de parfaite tolérance.
De chaque côté, les hommes se mirent alors
à se jeter les uns sur les autres, adversaires et amis, pour s’emparer
de ces fleurs, pour me les offrir – mes propres fleurs.
Puis je ne vis
plus rien d’autre, - rien que ces dos courbés, comme s’ils avaient tous
un genou en terre, là où le sang séchait au soleil ; - peut-être piétinaient-ils déjà
ces fleurs.
Je ne le vis pas.
J’avais bougé mes mains,
je m’étais hissé sur la pointe de mes pieds, et je m’élevai dans le ciel
en laissant tomber de mes lèvres la troisième fleur.
Voici qui me reste encore – un peu comme une récompense, une justification.
lointaine, et peut-être
que ceci restera, dis-je, quelque part au monde, - une liberté instantanée,
chimérique, bien sûr, elle aussi – un jouet du destin et de notre ignorance. C’est
dans cette pose précise
que les sculpteurs (autant que je m’en souvienne) tentèrent de façonner
mes dernières statues ; - on peut les voir dans le parc ;
tu as du les remarquer en venant. Il m’arrive parfois (quand les servantes sont
dans leur bons moments
et qu’elle me prennent sous les bras pour me porter jusqu’à cette chaise
devant la fenêtre), de les voir également. Elles brillent au soleil. Une chaleur
blanche
monte des arbres jusqu’ici. Je ne puis porter mon songe au-delà. La fatigue
ne tarde pas à m’envahir. Je préfère observer un bout de route
où deux ou trois gosses jouent avec une balle de chiffon, ou bien une jeune fille
qui fait descendre un panier, attaché par une corde, du balcon d’en face.
Parfois les servantes m’oublient là. Elles ne viennent pas me ramener dans mon
lit.
Je reste alors toute la nuit à regarder un vieux vélo abandonné
devant la vitrine illuminée d’une pâtisserie toute neuve,
jusqu’à ce que les lumières s’éteignent ou que je m’endorme là.. A chaque instant
j’imagine qu’une étoile me réveille, une étoile qui coule dans l’espace
comme la bave de la bouche ouverte, édentée d(un vieillard.
Cela fait bien longtemps qu’elles ne m’ont pas portée à la fenêtre. Je reste là, dans
mon lit,
assise ou allongée. – çà, je le peux. Pour faire passer le temps
je saisis mon visage – un visage étranger - ; je le touche, je me tâte : j’y dénombre
les poils, les rides, les verrues ; qui peut bien hanter l’intérieur de ce visage ?
Une sorte d’âpreté me remonte à la gorge – la nausée de la
peur,
la peur idiote, mon Dieu, d’être privée de de cette nausée aussi. Reste encore –
un peu de lumière entre toujours par la fenêtre – ils ont dû allumer les réverbères
dans la rue.
Ne veux-tu pas que je tire le cordon, qu’on te serve quelque chose – quelques
cerises confites
ou des bigarades – peut-être en reste-t-il dans les grands pots,
givrées, figées – oui, les servantes gloutonnent auront bien laissé quelque chose.
Ces dernières années je m’occupais toute seule à faire des confitures – que faire
d’autre ?
Après Troie, notre vie à Sparte
était si monotone – la vraie province : toute la journée à s’enfermer dans nos
maisons,
parmi le butin entassé au cours de tant de guerres ; et les souvenirs
fanés, encombrants, qui restent là, à traîner derrière soi, dans le miroir
quand on se peigne, ou qui surgissent dans la cuisine parmi les vapeurs grasses
de la marmite ; on reconnaît dans le bruit de l’eau qui bout
quelques hexamètres du troisième chant de l’Iliade,
tandis que le coq pousse un chant discordant, près du poulailler du voisin.
Cette vie monotone, tu la connais bien, Les journaux
toujours pareils – leur format, leur épaisseur, leurs titres –, je ne les lis plus. Et
constamment
des drapeaux aux balcons, des célébrations nationales, des défilés militaires,
comme des ressorts qu’on remonte ; - seule la cavalerie gardait un côté improvisé,
plus personnel – a cause des chevaux peut-être. Ils soulevaient des nuages de
poussière ;
nous fermions les fenêtres ; et pour finir, il fallait épousseter l’un après l’autre
les vases, les coffres, les cadres, les statuettes en biscuit, les miroirs, les buffets.
Je n’allais plus aux cérémonies. Mon mari en revenait en nage,
il se jetait sur la nourriture, en faisant claquer ses lèvres, tout en remâchant
de vieilles gloires fastidieuses, des rancunes assoupies. J’observais
les boutons de son gilet, prêts à se rompre – il avait énormément engraissé.
Sous son menton, une grande marque brune brillait par intervalles.
Moi, je me saisissais alors mon menton, tout en continuant distraitement à
manger,
en étreignant dans ma paume le va-et-vient de ma mâchoire
comme si elle s’était détachée de ma tête pour me rester nue dans la main.
C’est peut-être pourquoi je me mis à mon tour à engraisser. Je ne sais pas.
Tous paraissaient effrayés –
je les apercevais parfois derrière les vitres ; ils marchaient de travers
comme s’ils boitaient, comme s’ils cachaient quelque chose sous leur bras.
Le soir
égrenait un carillon funèbres. Les mendiants frappaient aux portes. A l’horizon,
la façade crépie de la maternité paraissait encore plus blanche, à la tombée du
crépuscule,
plus lointaine et plus inconcevable. Nous allumions vite les lampes. Je transformais
quelque vieille robe à moi. Puis la machine à coudre se détraqua ; on la remisa
au sous-sol avec ces vieux chromos romantiques
où l’on ne voit que des représentations mythiques et banales – Anadyomènes,
Aigles et Ganymèdes.
Les plus vieux amis s’en sont allés, l’un après l’autre. Les lettres se sont raréfiées.
Rien qu’une carte brève à l’occasion d’une fête, d’un anniversaire,
un paysage stéréotypé du Taygète avec des cimes dentelées, très bleues,
un coin de l’ Eurotas avec des galets blancs et des lauriers-roses,
ou les ruines de Mistra au milieu des figuiers sauvages. Mais le plus souvent
des télégrammes de condoléances. Pas de réponses aux lettres. Peut-être
le destinataire était-il décédé entre-temps – nous n’en savions pas davantage.
Mon mari ne voyageait plus. Il n’ouvrait aucun livre. Il était devenu très nerveux
les derniers temps. Il fumait sans arrêt. La nuit, il errait
dans le grand salon, avec ses vieilles pantoufles brunes en lambeaux
et sa longue chemise de nuit. A chaque repas de midi, il en revenait
à l’infidélité de Clytemnestre ou à la juste action d’Oreste
comme s’il proférait une menace. Qui s’en souciait ? Je ne l’écoutais même
pas. Pourtant,
quand il fut mort, il me manqua beaucoup, - surtout ses menaces stupides
comme si ces dernières me fixaient une place inamovible dans le temps
et qu’elles m’empêchaient de vieillir.
J’imaginais alors
Ulysse, demeuré jeune lui aussi, avec sa coiffure triangulaire,
Ulysse le très industrieux, faisant traîner son voyage en longueur, - sous
prétexte de dangers imaginaires,
alors qu’il s’abandonnait (après un soi-disant naufrage) tantôt dans les bras
d’une Circé,
tantôt dans ceux d’une Nausicaa, leur laissant retirer les coquillages de sa
poitrine le baigner
avec de petits savons roses, lui embrasser la cicatrice à son genou, l’oindre d’huile.
Je crois qu’il a fini, lui aussi, par arriver à Ithaque ; - comme elle a dû l’emmitoufler
dans ses tricots
la laide et grosse Pénélope ! Je n’ai plus de nouvelles de lui. – peut-être les servantes
déchirent-elles les messages ? – à quoi serviraient-ils du reste ? Les Symplégades
se sont transférées ailleurs, dans un espace plus intérieur – on les sent
immobiles, amollies – plus terribles qu’avant – elles n’écrasent pas,
elles engloutissent dans un liquide noir, visqueux – personne n’en réchappe.
Tu peux t’en aller à présent. La nuit est tombée. J’ai sommeil, - il me faut fermer
les yeux,
m’endormir, ne plus rien voir au-dedans et au-dehors, oublier
la peur du sommeil et la peur du réveil. Impossible. Je sursaute –
j’ai peur de ne plus me réveiller. Je reste éveillée, j’écoute
le ronflement des servantes dans le salon, les araignées sur les murs,
les cafards dans la cuisine, ou les morts qui respirent bruyamment
avec des inspirations profondes, comme s’ils dormaient vraiment, comme
s’ils étaient enfin apaisés.
Jusqu’à mes morts que je perds maintenant ! Je les ai perdus. C’en est fait.
Parfois, à minuit passé, on entend dans la rue un char attardé
et les sabots cadencés de ses chevaux comme s’il revenait
de la lugubre représentation d’un théâtre de banlieue croulant,
avec ses moulures arrachées, ses murs écaillés,
son immense rideau au rouge déteint, baissé,
qui a rétréci à force de lavages et qui laisse apparaître dans le fente ainsi ménagée
les pieds nus du grand régisseur ou de l’électricien
en tain d’enrouler une forêt de carton avant d’éteindre les lumières.
Cette fente reste encore éclairée, tandis qu’à l’orchestre
les lustres et les applaudissements se sont éteints depuis longtemps. Dans la salle,
il reste la lourde respiration du silence et le bourdonnement du silence
sous les sièges vides, avec des écorces de cacahuètes et des billets déchirés,
avec des boutons, un mouchoir de dentelle, un bout de ficelle rouge.
... Et cette scène au-dessus des murailles de Troie, - m’étais-je vraiment élevée
dans le ciel
en laissant tomber de mes lèvres – parfois il m’arrive encore d’essayer,
tout en demeurant allongé sur le lit, d’ouvrir les bras, de marcher
sur la pointe des pieds – de marcher dans le ciel – la troisième fleur –
(Elle se tut. Elle pencha la tête en arrière. Sans doute s’était-elle endormie.
L’autre se leva. Il ne la salua pas. L’obscurité était complète. En sortant dans
le couloir, il sentit les servantes collées au mur qui écoutaient en cachette.
Elles ne bougèrent pas d’un cil. Il descendit l’escalier comme s’il descendait
un puits profond, ayant la sensation qu’il ne trouverait plus la porte en bas
- aucune porte. Ses doigts, crispés, cherchaient déjà le pommeau. Il s’imagina
que ses mains étaient deux oiseaux qui haletaient par manque d’air, tandis
qu’en même temps il savait que cette image n’était que cette expression de
pitié envers nous-même que nous opposons habituellement à une épouvante
indéfinie. Soudain, on entendit des voix venues d’en haut. Les lumières
s’allumèrent dans l’escalier, le couloir, les chambres. Il remonta. Il en était
sûr à présent. La femme assise sur le lit, le coude appuyé à la table en zinc,
la joue dans sa main. Les servantes entraient, sortaient, faisaient du bruit.
Quelqu’un téléphonait dans le couloir. Les voisines rappliquèrent. « Ah ! Ah !»
faisaient-elles, et elles dissimulaient des objets sous leurs robes. A nouveau le
téléphone. Les gendarmes étaient déjà là. Ils firent évacuer les servantes et les
voisines. Celles-ci eurent encore le temps d’emporter les cages de serins, des
pots de plantes exotiques, un transistor, un radiateur électrique. L’une d’elles
emmenait un grand cadre doré. On mit la morte sur une civière. L’officier
opposa les scellés sur la maison – « jusqu’à ce que les héritiers se manifestent »,
dit-il – mais il savait parfaitement qu’il n’existait aucun héritier. La maison
devait rester sous scellés pendant quarante jours, après quoi ses biens – ou ce
qui en subsisterait – seraient vendus aux enchères au bénéfice de l’Etat. « A la
morgue », dit-il au chauffeur. La limousine s’éloigna. D’un coup, tout disparut.
Silence total. Lui seul. Il se tourna, leva les yeux. La lune était apparue. Les
statues du parc s’éclairaient faiblement – ses statues à elle, solitaires, près des
arbres, devant cette maison sous scellés. Une lune paisible, fallacieuse. où aller
désormais ?)
Karlovassi-Samos, mai-août1970
Traduit du grec par Gérard Pierrat
In, Yannis Ritsos : « Hélène suivi de Conciergerie »
Editions Gallimard, 1975
Du même auteur :
Le désespoir de Pénélope (10/11/2014)
Les vieilles femmes et la mer (10/11/2015)
Crépuscule (17/02/2021)
« Maisons blanches... » (17/02/2022)
« Les hommes continuent d’avancer ainsi... » (17/02/2023)
Hélène (1) 17/02/2024)
Hélène (2) 17/02/2025)