Hervé Carn (1949 -) : Georges Perros La vie est partout. Eloge (15-22)
/image%2F1371599%2F20260701%2Fob_1c1193_logo-couv-carn-herve-photo-1-1.jpg)
Georges Perros
La vie est partout
Eloge
15
Il y eut aussi ces veillées dont ces agapes
Où invités tous deux nous dûmes
Supporter la vanité d’un auteur célèbre
Pour monopoliser une parole toute
Vouée à vanter sa propre personne
Le repas terminé place aux lectures
Que le vieil entêté dédaigna rageur
Tout était inscrit dans sa tête
Disait-il suffisant en rejetant
Ce livre de lui qu’on lui tendait
Nous dûmes ainsi compter les pieds
Accrochés au cadran de l’horloge
Et subir un accent du terroir
Qui voulait embellir des mots plats
Comme les napperons posés
Sur les pianos dont on ne joue pas
L’étonnement passé il fallait se hâter
Pour clore le moment poétique
Le témoin fut donné il le laissa
Chuter en ne dit qu’un vers
Celui d’Alcools qui fait un poème
Il bourra sa pipe et sourit
Du bon tour qu’il venait de jouer
Et vous Monsieur que lisez-vous
Rien je veux faire mieux que lui
Cette moquerie me coûta un prix
16
Ce jour d’été à Guerlesquin
Sous la gouverne de Jacques Fouillen
Quand gravures images photos peintures
Avaient rendus pimpants les murs
Glacés du présidial figé dans le granit
Les mains de tous les artistes
Formaient en une haie vive
Bordant les gravures dont celles
De Jean-Pierre Velly d’Audierne
Aux maniérismes sans manières
Ami lui aussi de Lunven
Et qui le suivit non dans l’air
Mais dans les mystères des grands
Fonds tapissés de noir et de blanc
Comme le raisin tendu en fanal
Dont chacun des hôtes avait su
Faire l’emblème de sa vie
Rarement je vis à ce point
Combien un être humain peut
Transcender les techniques
Grâce à ses faiblesses à son amour
A son attention sans faille
A cette chaleur retrouvée d’un coup
Auprès de ses pairs autour de la table
Sous le sourire qui s’abandonne
Au secret du roi détrôné.
17
Et ce même jour tard le soir
Tout le monde joyeux s’étire
S’attarde avant de se tirer
Il fait chaud les conversations
Lassées des nobles sujets s’éteignent
George parle foot avec des jeunes
Subitement attirés vers lui
Un ballon vole nous nous jetons
Sur lui par tête coup de pied
Talons genoux et j’en passe
Sous le regard ébahi des passants
Qui se moquent de ces types
Devenus soudain des enfants
Qui imitent leurs idoles collées
En images dans leurs chambres
La pause arrive bien vite
Et l’un décide de faire signer
Une pétition de soutien à Raymond
Keruzoré et à Kerbiriou Loïc
Je connais Keru de Châteauneuf
Et grande sera ma déception quand
Il ne relèvera pas notre proposition
Que plus tard nous lui soumettrons
Avec Yves Landrein d’un livre sur lui
Aux éditions Ubacs tout cela roupille
Dans les archives du Télégramme
18
Et cet autre à Reims-les-Châtillons
Nous ne l’attendions que le soir
Les petits plats dans les grands
Quand il débarque fébrile d’un taxi
En fin de matinée et me kidnappe
Vers un restaurant huppé devant
La cathédrale où patientent des amis
Sommités de la rue Sébastien-Bottin
Qui m’impressionnent avec leurs vestons
De tweed et leurs jeans fatigués
Leurs anecdotes et leurs confidences
On dirait que toute la littérature
De l’époque vient s’offrir à moi
Comme de plain-pied suis-je des leurs
Ou si insignifiant que déjà oublié
Avant de paraître tant ma silhouette
S’efface malgré mon regard furtif
Qui emble excuser ces messieurs
Ou les plaindre de ne pas avoir su
Filer comme lui hors de la caverne
Tant qu’il était encore temps
Une jeune femme me dit qu’il a souvent
Parlé de moi dans le convoi venu
De Paris pourtant l’un deux
Retraçant cette journée dans Le Monde
Evoquera un train pris par erreur
19
Il avait joué avec Roland Barthes
Des lieder de Frantz Schubert
Et des partitions plus abruptes
Comme celles d’Anton Webern
Dont le nom dézingue la rime
Sifflant un air de Salomé
Le Heiiliger Mann qu’il était
Vouait le sordide aux avanies
Si Roland joue c’est un murmure
Que l’on retrouve dans son style
Qui file toujours sur quelque chose
Un homme une idée incapable
D’improviser sur le rien
C’est là sa gloire son infortune
Pensée musicale transformant
Le concept en courbe mélodique
Comme la diction de Butor
Donne à tous les mots
Le relief qu’ils attendent
Ces deux amis si opposés
Lui semblaient sans cesse
Si proches de lui jusqu’à
Se fondre dans sa langue
Mâtinée du rire des Batignolles
Et des plus profonds soupirs
Des moines sous capuchons.
20
On dira les choses avec application
Avec netteté les triture au besoin
Les railler les rayer de ses dents
Pour que le langage s’épanche
Avec une sorte de jouissance
Non celle associée aux plaisirs
Mais collées à la joie des batailles
Perdues avant la catastrophe
Et de lire Kafka et Foucault
Dont Georges sut tout de suite
Considérer avec respect la grandeur
Philosophique celle de barrer
Les limites imposées par les vieilles
Pensées aux pauvres hommes
Définitivement embastillés
Où est l’issue y en a-t-il une
Sinon dans les liens affectueux
Amicaux entre eux et les autres
Ces deniers postés toujours
Dans le questionnement éternel
De leur condition qui les pousse
A se haïr à se détruire sans cesse
Par la violence des corps à corps
Par le dévoiement d’une langue
Que nous devrions réserver
Précieuse au chant ou au silence
21
Toujours surpris et à surprendre
Parlez-moi de Lacan achetez-moi
Ce livre de de Cage dont je me consume
De ne pas avoir pu le retrouver
Ecrivez vite à vos jeunes amis
Qu’ils me disent enfin ce qu’il
Leur est agréable ou important
De lire il est temps l’heure a sonné
De remuer la lettre des défuntes
Idées pour y retrouver le miel
De leurs inscriptions dans le socle
De ce terreau où nous rouler
Pour renaître ou faire briller
Un œil pâli par les épreuves
Autant à lire qu’à supporter
Oui dites-leur de me décrire
Avec force éclairements
Les petites lueurs qui serpentent
Des hautes vallées ou des champs
De bataille tandis que je verrai
Surgir de la mer les signaux
Que seule la poésie qui m’habite
Parfois peut laisser courir
A hauteur d’homme aussi bien
Les promesses que les regrets
Les apothéoses que les massacres
................................................
Georges Perros. La vie est partout
Eloge
Editions La part Commune, 35000 Rennes
Du même auteur :
La brûlure (21/02/2015)
Ce monde est un désert (07/03/2020)
Le bruit du galop. (I) (07/03/2021)
Le bruit du galop (II) (01/09/2021)
l’Arbre des flots (07/03/2022)
Le rire de Zakchaios (01/09/2022)
Petits secrets (1) (07/03/2023)
Petits secrets (2) (02/09/2023)
Georges Perros (1-7) (01/07/2024)
Georges Perros (8-14) (01/07/2025)
/image%2F1371599%2F20260630%2Fob_175a99_653695304-222270893-1024x576-1.jpg)
/image%2F1371599%2F20260629%2Fob_c1a0d9_dn004qdvqaajact-1.jpg)
/image%2F1371599%2F20260628%2Fob_1cde34_330px-1.jpg)
/image%2F1371599%2F20260627%2Fob_cb6ec8_jura-soyfer-1.jpg)
/image%2F1371599%2F20260625%2Fob_cd98b4_avt-william-cliff-1096-1.jpg)
/image%2F1371599%2F20260624%2Fob_d135fc_2688d80ab2fb22e9bf08c86bbccad3e86f86f7.jpg)
/image%2F1371599%2F20260623%2Fob_cc62f3_760256-1-org-bn-826526-9c94a10d1ea044c.jpg)
/image%2F1371599%2F20260622%2Fob_0ddbc6_31649446296-1.jpg)