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Le bar à poèmes

10 avril 2026

Jacques Réda (1929 - 2024) : Transfert

 

 

 

 

Transfert

 

 

 

Maintenant je sors à nouveau d'une maison du temps.

 

Faire autrement je ne peux pas, non, il faut que je sorte.

 

À peine avait-il refermé tout doucement la porte

 

(Il y avait des fleurs, il y avait du feu pourtant)

 

Je l'ai vu qui me souriait derrière la fenêtre.

 

J'ai tiré les petits rideaux sensibles — rouge et banc.

 

Dehors aussi des fleurs et du feu : neige et ciel. Peut-être

 

Que nous aurions pu vivre là quelques heures, le temps

 

Et moi, sans rien dire, pour mieux apprendre à nous connaître.

 

Mais il n'entre jamais. Il bâtit sans cesse en avant.

 

Je l'entends de l'autre côté des collines qui frappe.

 

Qui m'appelle, et je ne dois pas le laisser un instant,

 

Mais le suivre, le consoler d'étape en étape.

 

Et tantôt je ne touche rien dans les maisons du temps,

 

Ou juste un pli qui se reforme au milieu de la nappe,

 

Tantôt vous comprenez c'est plus fort que moi, je descends

 

Tout à grands coups de pied dans cette saloperie,

 

Et si quelqu'un se lève alors des décombres et crie

 

(Parfois on dirait une femme, et parfois un enfant)

 

Je m'en vais sans tourner la tête, car on m'attend.

 

 

 

 

Récitatif

 

Editions Gallimard, 1970

 

Du même auteur :

 

Elégie de la petite gare (10/04/2015) Aux environs (10/04/2015) 

 

Aux environs (10/04/16)


 Pluie du matin (10/04/2017)

 

« Quand montant de la porte d’Orléans… » (10/04/2018)

 

Oraison du matin (10/04/2019)

 

Le soir, rue de la Duée (10/04/2020)

 

L’aurore hésite (10/04/2021)

 

Lettre à Marie (10/04/2022)

 

La pente (10/04/2023)

 

Un paradis d’oiseaux (10/04/2024)

 

Ligne 223 (10/04/2025)

9 avril 2026

Pierre Reverdy (1889 – 1960) : Sentinelle

 

 

 

 

Sentinelle

 

 

La cheminée garde le toit

 

Comme le sommet la montagne

 

Le ciel passe derrière et le nuage bas

 

Contre l’œil qui regarde 

 

          Minuit

 

Il reste au fond de l’air encore un peu de bruit

 

Une sourde chanson qui monte

 

Ce qu’on entend est plus joli

 

Les yeux se ferment 

 

                    On pourrait mourir

 

 

 

      Le reste n’a pas pu sortir

 

A cause de la peur on referme la porte 

 

   Cette émotion était trop forte

 

La lueur qui baisse et remonte  

 

       On dirait un sein qui bat

 

 

 

Plupart du temps

 

Editions Gallimard, 1945

 

 

Du même auteur :


Cran d’arrêt (12/06/2014)

 

ard dans la vie (13/11/2014)


Chemin tournant (09/04/2016)


Tendresse (09/04/2017)


Arc-en-ciel (09/04/2018)


 « La neige tombe... » (09/04/2019)


Mémoire (09/04/2020)


Trois poèmes (09/04/2021)


Critique synthétique (09/04/2022)


Jour éclatant (09/04/2023)


Ce souvenir (09/04/2024)

 

De la pierre à l’eau (09/04/2025)

 

 

8 avril 2026

Rutebeuf (1230 – 1285) : Le dit de Renart le bestourné

 

 

 

 

 

Le dit de Renart le bestourné (1)

 

 

Renart mourant, renard vivant,

 

Renart truand, renard puant

 

Renart est roi !

 

Il règne et son règne s’accroît :

 

Voyez courir son palefroi,

 

Le cou tendu.

 

Il paraît qu’on l’avait pendu,

 

C’est ce que j’avais entendu.

 

Mais nul espoir :

 

Bientôt vous pourrez bien le voir,

 

Car il est maître des avoirs

 

Du seigneur Noble,

 

Renart fit à Constantinoble (2)

 

Profit en brave.

 

Dans les maisons et dans les caves

 

Il n’a pas laissé deux choux-raves

 

A l’empereur,

 

Réduit à rien pauvre pécheur !

 

A peu qu’il ne le fît pêcheur,

 

Pêcheur en mer...

 

Renart ne doit vous être cher

 

Car en Renart tout est amer :

 

C’est sa nature.

 

Nombreuse est sa progéniture :

 

Nous en avons bien des boutures

 

En cette terre.

 

Renart sait provoquer des guerres

 

Dont nul n’a vraiment rien à faire

 

Dans nos régions.

 

Notre Seigneur Noble le lion

 

Croît que lui viendra salvation

 

Du sieur Renart

 

Mais non, qu’il prie Dieu, il s’égare

 

Et je crains qu’il n’ait de sa part

 

Que peine et honte

 

Ah, si Noble savait le compte

 

De ce qui se dit et se conte

 

A travers ville

 

- Dame Raimbour, Dame Poufile (3)

 

Et font l’objet de leurs conciles,

 

Par dix, par vingt,

 

Disant que jamais il n’advint

 

Qu’un noble cœur s’amuse en rien

 

De tels agirs !

 

Darius, doit-il se souvenir,

 

Fut tué par les siens pour fuir

 

Son avarice.

 

Quand j’entends parler de ce vice,

 

Ma foi, mes cheveux se hérissent

 

De dol et d’ire,

 

Si fort que je ne sais que dire

 

Car le royaume, c’est l’empire...

 

Pire, on le voit

 

Que vous en semble, dites-moi,

 

Sire Noble écarte – pourquoi ?

 

Toutes les bêtes :

 

Plus moyen de mettre la tête

 

Aux jours de joie et grandes fêtes

 

En sa maison.

 

Cela pour la bonne raison

 

Qu’il a peur en cette saison

 

De la vie chère.

 

Qu’il soit maudit jusqu’à l’enfer

 

Et soit interdit de méfaire,

 

Le responsable,

 

Car il a fait chose blâmable !

 

Ronel le chien est le coupable

 

Avec Renart.

 

Noble n’est pas plus débrouillard

 

Qu’un âne en forêt de Sénart

 

Portant fagots,

 

Sait-il ce qu’il a sur le dos ?

 

C’est mal d’inciter le nigaud

 

A déraison.

 

Des bêtes vous dirai le nom

 

Qui ont toujours eu grand renom

 

De malfaisants,

 

Toujours fâchant, toujours nuisant,

 

Aus seigneurs causant grand tourment.

 

Ça les délasse !

 

Tant elles volent et amassent :

 

Miracle qu’elles ne s’en lassent !

 

Or, écoutez :

 

Sire Noble a les yeux bandés.

 

Si l’on rassemblait son armée

 

Par bois et terres,

 

Où trouverait-il partenaire

 

A qui se fier pour la guerre

 

Comme il le faut ?

 

Renart porterait le drapeau,

 

Ronel, grâcieux comme un crapaud,

 

Ferait un bataillon cabot,

 

Tout seul en tête.

 

De lui, je dis et répète,

 

D’égards vous n’aurez pas tripette,

 

En quelque guise.

 

Une fois l’affaire entreprise

 

Ysengrin que chacun méprise

 

La conduirait

 

Ou, aussi bien, il s’enfuirait.

 

Bernard l’âne les distrairait

 

Avec sa croix (4).

 

Ces quatre-là ont eu l’octroi

 

De tout l’empire

 

Au point que l’on peut bien dire :

 

Nul roi des bêtes n’a vu pire.

 

Quel équipage !

 

Pour un roi quel bel entourage !

 

Ils n’aiment ni bruit ni tapage

 

Ni foin ni pet :

 

Quand sire Noble se repaît

 

Tous se retirent d’où il paît ...

 

Et plus un chat !

 

Saura-t-on bientôt s’il est là ?

 

Par ce biais on épargnera

 

Pas mal d’argent.

 

Il en faudra énormément

 

Et de fameux, de fiers savants

 

Tiennent ses comptes.

 

Bernard gère et Renart décompte

 

Sans distinguer honneur de honte.

 

Ronel aboie

 

Et Ysengrin reste de bois,

 

Portant le sceau : « Troupt ! Payez-moi ! »

 

Chacun son prix !

 

Ysengrin a un fils à lui,

 

Prêt à méfaire et faire pis,

 

Nommé Primaut.

 

Le fils de Renart est Grimaut :

 

Que cela rime, peu leur chaut

 

Pourvu qu’ils nuisent,

 

Qu’ils nient l’usage et le détruisent.

 

Que Dieu leur octroie ce qu’ils visent :

 

Gibet et corde (5) !

 

C’est à quoi leurs œuvres s’accordent

 

Car ils sont sans miséricorde

 

Et sans pitié,

 

Sans charité, sans amitié.

 

Le sire Noble, ils l’ont dévié

 

Des bons usages.

 

Sa maison est un ermitage.

 

Quel temps font-ils perdre en musage

 

Et en misères

 

Aux pauvres bêtes étrangères

 

En leur faisant vivre un enfer...

 

Dieu les confonde,

 

Seigneur et maître de ce monde !

 

Moi, je veux bien que l’on me tonde (6)

 

Si mal m’en vient

 

Car d’un proverbe il me souvient :

 

« Qui tient tout perd tout ». Aussi bien

 

C’est juste et vrai

 

Car c’est vérité en effet

 

Que chaque bête espérerait

 

Voir venir l’once (7).

 

Si Noble était pris dans les ronces,

 

Nul ne craindrait qu’il s’y enfonce :

 

Et, vrai, sans faille,

 

On présage guerre et bataille,

 

Et peu me chaut, quoi qu’il en aille.

 

 

 

 

(1) Bestourné : mis à l’envers.

 

(2) Constantinople (ou Constantinoble) est la ville de Noble le lion dans la branche VII b du

 

Roman de Renart.

 

(3) Poufile est une paysanne qui figure dans la branche V a du Roman de Renart. On ignore qui

 

est Dame Raimbour.

 

(4) Bernard : Dans le Roman de Renart Bernard l’âne est archiprête. De même que l’âne, il

 

porte donc une croix.

 

(5) La corde au cou (gibet) et la corde autour de la taille (comme les frères mendiants)

 

(6) On tondait les fous, parfois en leur laissant une croix de cheveux dans la tonsure.

 

(7) L’once (le chat once) est dans le Roman de Renart la seule bête capable d’affronter Noble

 

le lion

 

(Notes de la traductrice)

 

 

 

 

Traduction de Françoise Morvan

 

In, Rutebeuf : « Le dit de la grièche d’hiver

 

et autres poèmes de l’infortune »

 

Editions Mesures, 2023

 


Du même auteur :

 


Le dit des ribauds de grève / Le diz des ribaux de greive (08/04/2019)

 


La grièche d’hiver  (08/04/20)

 


La grièche d’été  / la griesche d’este (08/04/2021)

 


La pauvreté Rutebeuf / La povreté Rutebeuf (08/04/2022)

 


Le mariage Rutebeuf  (08/04/2023)

 


La complainte Rutebeuf  (1 et 2) (08/04/2024)

 

La mort (la repentance) Rutebeuf / La mort Rustebuef (08/04/2025)

 

 

 

 

 

7 avril 2026

Olivier Larronde (1927 – 1965) : Arbre et houx

 

Olivier Larronde par Jean Cocteau

 

 

 

Arbre et houx

 

 

Un arbre du jardin me fait faire le beau,

 

Grave, il se déshabille et donne sa vêture

 

Aux oiseaux. Sur mon cou, trésors de la nature,

 

J'en prive les oiseaux, je vous porte, fardeau

 

 

 

D'ingénieux chasseur. L'arbre est un grand oiseau,

 

D'un appareil de rame en ses mains costumé,

 

Je me tiens aussi mal qu'un arbre ou qu'une almée.

 

Et cette fausse vie comme des fleurs dans l'eau,

 

 

 

De l'arbre je la tiens : l'arbre m'a tout donné.

 

Tout le monde peut voir cet arbre changer d'âge,

 

Dans ses touffes cacher des pots de maquillage,

 

Des bandelettes de son ombre enrubanné.

 

 

 

D'épingles tapissé, ainsi souffre le houx :

 

Son costume le perce et de même vous pique

 

Les mains. Quelle étrange fleur de houx, fleur de pique

 

Suis-je, à l'arbre épinglé par l'œil de son genou ?

 

 

 

 

 

Les barricades mystérieuses


Marc Barbezat éditeur, 60150 Décines, 1946
 

 

Du même auteur : « Dans ces linges, ô mer... » (07/04/2025)

6 avril 2026

Esperanza López Parada (1962 -) : Stèle d’un juge

 

 

 

 

Stèle d’un juge

 

 

Disparu celui qui nous orientait,

 

le pays se soumet et se nivelle.

 

Comme il imposait toutes les mesures,

 

il dictait aussi les lois et les échelles.

 

Aujourd’hui personne ne suscite l’intérêt,

 

l’âme se retrouve, chaque vallée s’équilibre ;

 

 Les jours ressemblent au jour.

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

 


In, « Poésie espagnole. Anthologie (1945 – 1990) »

 


Actes Sud / Editions Unesco, 1995

 

De la même autrice : 

 


Stèle d’un marcheur inconnu / Estela de un caminante desconocido (06/04/2023)

 


L’oiseau (06/04/2024)

 

« Nous avons changé le nom... » (06/04/2025)

5 avril 2026

Yvon Le Men (1953 -) : « Mais tu vas nulle part... »

 

 

 

 

 

 

Mais tu vas nulle part

 

me dit cet homme

 

 

 

nulle part n’existe pas

 

je lui dis

 

 

 

il ne voit que par le centre

 

n’importe quel centre

 

pourvu qu’il y soit

 

 

 

jamais par la périphérie

 

où je vis

 

où je vais

 

 

 

si je ne suis pas au centre

 

qui est au centre

 

demande le poète Eugène Guillevic

 

dans un poème

 

 

 

le poète ici

 

parle de son poème

 

qui ne vient jamais de nulle part

 

surtout pas

 

 

 

comme pour l’habiter de lui

 

son poème vient de la mer

 

des rocs

 

d’une table

 

d’une chaise

 

même bancale

 

 

 

son poème vient des choses

 

quand elles nous soulagent de nos âmes

 

parfois bancales

 

 

 

si je parle déjà d’un poète ici

 

c’est qu’ici le poème est partout

 

 

 

pas nulle part

 

 

 

dans les noms

 

dans l’amour des noms

 

 

 

d’allées

 

 de squares

 

de bibliothèques

 

 

 

de bancs peut-être

 

qui regarderaient la mer

 

sur la terre

 

juste en rêvant de la mer

 

à deux sur le même banc

 

 

 

des noms de rues

 

de collèges

 

la rue du collège Angèle Vannier

 

dédiée à Paul Eluard

 

 

 

deux en une

 

 

 

pour que les gens ne se perdent pas

 

entre Angèle et Paul

 

qui aimait beaucoup les vers d’Angèle

 

 

 

De ma vie je n’ai jamais vu

 

Plus beau visage que sa voix

 

Plus beau visage mis à nu

 

Par le silence de mes doigts. (1)

 

 

 

elle était aveugle

 

et pourtant coquette

 

 

 

je l’ai vu un jour

du bord de mon œil droit

se vérifier dans le miroir de courtoisie de ma 2CV

 

 

 

je l’ai vu un autre jour

 

sur son lit de mort

 

dans sa maison de Bazouges La Pérouze

 

si petite

 

et pourtant si vaste

 

sur son lit d’amour

 

de la vie

 

à tout prix

 

 

 

par toutes ses pores

 

par toutes les portes de ses poèmes

 

qui convoquaient

 

le bois

 

le feu

 

la pierre

 

 

 

les conjuguaient

 

ensemble et avec nous

 

 Pierre je compatis à ta vie lente et dure

 

dans ce pays de pierre

 

 

 

si je parle déjà d’un poète ici

 

c’est qu’ici le poème est partout

 

 

 

pas nulle part

 

 

 

dans les noms

 

dans l’amour des noms

 

du nom qu’il a fallu donner à la nouvelle communauté

 

nouvellement créée

 

 

 

bon gré

 

mal gré

 

ils ont voté

 

entre deux noms

 

deux langues

 

 

 

entre Maen Roch et Coglance

 

qui réunit le Coglais et la Loisance

 

le pays et la rivière

 

le pays par la rivière

 

 

 

qui réunit Saint-Brice et Saint-Etienne

 

en Coglais

 

depuis toujours

 

pour toujours

 

 

 

la nouvelle communauté

 

ainsi baptisé

 

comme nous le fûmes

 

à notre naissance

 

 

 

par un prénom

 

 

 

il nous suivra toutes les années

 

que nous vivrons journée après journée

 

 

 

le premier poème de notre vie

 

il nos faudra l’amer

 

bon gré

 

mal gré

 

 

 

l’habiter

 

 

 

comme les habitants d’ici

 

habiteront leur nouvelle communauté

 

de deux communes pas à pas rapprochées

 

 

 

de clocher

 

en clocher

 

 

 

sans éviter les querelles de clocher

 

et de langue

 

 

 

Conglance vient de l’eau

 

Maen Roch de la pierre

 

 

 

du granit d’ici

 

mais aussi de là-bas chez moi

 

du granit de Perros-Guirec

 

si rose contre les marées noires

 

 

 

de Brennilis

 

dont le nom tremble entre atomes et fantômes

 

 

 

de Bignan

 

d’Elven

 

de Peaule

 

de Saint-Pierre-de-Plesguen

 

 

 

de Louvigné-du-Désert

 

où naquit mon amie Mireille Robin

 

qui traduisit pour nous ici

 

les poètes de l’ancienne Yougoslavie

 

pendant la guerre en Yougoslavie

 

 

 

ainsi

 

grâce à elle

 

notre monde d’ici s’agrandit

 

 

 

de l’Île Grande

 

dont le garnit finira en pavés

 

sous les roues des damnés de l’Enfer du Nord

 

 

 

l’île si grande

 

au point d’y aller en pèlerinage

 

quand l’ouest tempête

 

hurle de rage

 

à sa proue de navire de roc (2)

 

 

 

l’ouest sauvage

 

la Basse-Bretagne

 

la Bretagne occidentale d’où je suis venu

 

en traversant la ligne de partage des langues

 

 

 

elle laisse d’u côté les Bretons bretonnants

 

de l’autre les Gallos

 

qui parlent une langue pour certains

 

un dialecte pour d’autres

 

 

 

en tout cas elle se parle

 

avec un corps

 

un cœur

 

une histoire

 

des histoires à raconter

 

de bouche à oreille

 

d’ici à ici

 

parfois jusqu’au ciel

 

en priant

 

en chantant

 

 

 

ce pays

 

dont je parle en français

 

dans ce poème

 

long

 

 

 

ce pays dont je suis venu

 

en dépassant Saint-Brieuc

 

où vivait ma tante Jeannette

 

que j’aimais bien

 

souvent beaucoup

 

 

 

en m’arrêtant à Rennes

 

dans le quartier de Maurepas

 

où j’ai laissé un peu de moi

 

dans ce quartier si difficile

 

où il me fut si facile

 

de partager longtemps

 

avec les petites gens

 

tels que les appellent

 

ceux qui s’appellent

 

les grands de ce monde

 

qui ignorent le quart monde

 

 

 

ils avaient besoin de parler

 

d’être écoutés

 

j’avais besoin de leur humanité

 

pour grandir en humanité

 

toute une humanité

 

de cinquante quatre nationalités

 

 

 

le quartier de Maurepas

 

qu’on découvert en 1968

 

les enfants du Coglais

 

un quartier à leurs yeux magnifique

 

comme s’ils découvraient l’Amérique

 

 

 

dans un vieux film en blanc et noir

 

on les voit derrière les vitres d’un car

 

s’étonner de voir

 

les tours de Maurepas toucher le ciel

 

s’étonner le soir

 

de leurs premières salles de bains

 

avec leurs pieds avec leurs mains

 

 

 

comme un siècle auparavant

 

mais sur un char à bancs

 

Amand Dagnët de Saint-Etienne

 

luis aussi découvrit

 

à n’en pas croire ses oreilles

 

le quartier et ses merveilles

 

qui n’était pas encore le Quartier de Maurepas

 

 

............................................................

 

 

(1) Angèle Vannier : « Choix de poèmes », Editions Segehrs, 1961

 

(2) Miguel Torga : « A la proue d’un navire de roc », Editions Le tout sur le Tout, 1986

 

 

 

 

Aux Marches de Bretagne

 

Editions Dialogue, 29 217 Le Conquet,2021

 

 

Du même auteur : 

 

 

 « Seule la mer éclaire ton visage… » (16/05/2014)

 


« Ma mère… » (16/05/2015) 

 


Enez Aval (16/05/2016)

 


Saint-Michel de Brasparts (16/05/2017)

 


Vue sur le Mont (07/05/2018)

 


Inconnus mais pas étrangers (07/05/2019)

 


Naître (07/05/2020)

 


Désirer (06/05/2021)

 


Le mal du pays (05/04/2023)

 


« Pourtant le rêve de Maurepas... » (05/04/2024)

 

Je suis Antigone (05/04/2025)

 

4 avril 2026

Jean-Paul de Dadelsen (1913 – 1957) : Tombeau personnel (2)

 

 

 

 

 

Tombeau personnel

 

 

...................................................................................

 

               revit les taudis d’Alexandrie et les couloirs où

 

               le poète aima souffrir ô ville où la déesse aux

 

               yeux de chat nous dit de revenir sans se soucier de

 

               notre bien au coin de la rue chaque matin vers les

 

               onze heures et demie phlébas attend le bus pour

 

               aller sur la grève ramasser les quelques galets polis

 

               qu’en provision rejette la mort déjà inscrite dans le

 

               filigrane la princesse à la fenêtre regarde la brume

 

               dans son dos la femme du docteur les questions en

 

               vingt reprises est-ce moi-même dit-elle est-ce demande-t-elle

 

               mon avenir mon chien ma jarretelle mon premier baiser mon

 

               désoeuvrement en attendant qu’à travers moi passe et

 

               s’accomplisse le temps toujours qui se défait et revient

 

               comme la marée à la charge ô ville arbres seuls patients

 

               sur la rivière au soir le vol en tournoyant des martinets

 

               des étourneaux le vol tournant des étourneaux qui crient

 

               à marée descendante à marée de perte morte eau

 

               rouge dans la brume le cœur de l’insensé s’arrête aux

 

               arrêts facultatifs comme aux arrêts prescrits le coeur

 

               est un autobus à route tracée à horaire prévu jusqu’au

 

               dernier parcours mais le conducteur peut regarder à gauche

 

               à droite ou devant lui mâchonner des rancunes ou siffloter

 

               se réjouir d’emmener phlébas  et la doublure au petit matin

 

               avec l’hôtesse de l’air levée pour ce soir à Dakar retrou-

 

               ver le beau capitaine un peu sombre ô sœur de

 

               Valparaiso la jaune Rome terre de sienne

 

               voici dans  le park sous la brume les morts les plus jeunes

 

               se promenant en bande avant chacun d’aller à sa tâche

 

               je l’ai attendue à l’entrée du pont j’ai arrêté la voiture

 

               au coin du gros buisson de houx il commençait à bruiner à

 

               neiger à bourgeonner à brûler que sais-je dans cette brume

 

               des saisons faisant la chaîne de l’attente et de l’absence

 

               les morts les mortes reconnaissent la maison l’arbre la

 

               station de métro où ils se rencontrèrent la salle de cinéma

 

               les mortes savent l’escalier grinçant le lit à refaire

 

               la cuisine à ranger il reviendra demain elle téléphonera

 

               hier elle écrira il y a tant d’années ô ville qui n’a

 

               pas lieu david ayant été roi étant mort dans son grand âge

 

               ayant été enseveli lardé d’aromates qui sait pourquoi

 

               deux mille et cent années plus tard au coin de cette rue

 

               à côté de monsieur phlébas ex jonathan attend le bus

 

               à temps attend le voyage à tant la section a tant de peine

 

               t’en souviens-tu david engendra osée qui engendra isaïe

 

               qui engendra Jéroboam qui en abrégeant engendra le

 

         grand-père qui engendra la mie qui moi david m’engendre

 

         revenu pour faire un bout de son voyage un bout de ce

 

         travail je me souviens d’avoir été vieux et las il fait

 

         froid. David aima Dieu et les délices des enfants des hommes

 

         comme son fils le Sage les délices des enfants des hommes des

 

         femmes en grand nombre texte douteux sens incertain dit la

 

         bible crampon chanoine d’amiens. Dans la brume, à l’autre

 

         bout du téléphone, dans le cercueil dressé de verre dépoli

 

         que dis-je transparent et les passants te voient parler te

 

         voient passer te voient avoir vécu, derrière le cri du

 

         remorqueur mes délices en grand nombre nos peines en grand

 

         nombre mes heures en grand nombre sulamite mon livre d’heures

 

         suzanne bethsabé rurh rachel brumes devant mon Dieu

 

         couloirs vers mon Dieu souterrains forés vers la patrie

 

         de l’autre côté de la brume david chanta comme aux jours de

 

         sa jeunesse mais en sachant que les paroles comme le vol

 

         des étourneaux ne sont qu’un tournoiement qui crie

 

         rapidement crie vers Dieu et se détourne et dérive à

 

         marée descendante et se perd en mer au-delà du dernier

 

         battement mouillé d’un phare au ras  de la vague tiède et

 

         noire cette patiente mouette flotte dans l’air facile et

 

         suit loin de toute terre sans crier dans le fil du vent

 

                            david comme aux jours de sa jeunesse de sa main

 

                            qui tendit l’arc et souleva bethsabée plonge dans     

 

                            le taillis des cordes qui ne savent dire que leur nom

 

                            seule la corde immobile et contrainte et quittée et  

 

                            reprise chante à sa place en fuyant son  nom partiel

 

                           à la louange de Dieu à la gloire du Nom seul suffisant

 

                            david who was once hansome and tall as you david a     

 

                            crié o lord thou pluckest me out o lord  thou pluckest   

 

                            burning (*) david incombustible brûle dans la brume

 

                            david se plaindra-t-il  de quoi à qui tout est    

 

                            égalisé au bout de chaque page du livre cela est bon

 

                            puisque nous ne comprenons pas cela est juste puisque

 

                            nous ne saurions faire le calcul la marée sans faute

 

                            remonte et sans faute la marée descend pour revenir

 

                            et sous les mouettes la mer est enracinée comme un

 

                            arbre à mille feuilles mobiles la mer ne va nulle part

 

                            la mer ne rejoint personne la mer nous porte

 

                            à nul lieu de nul lieu nous regardions debout le

 

                            long de l’écume soulevée et perdue

 

                            sans justice ville navire de brève traversée sur      

 

                            mille vies d’écume quand sa Hauteur envoie un vaisseau

 

à Boulogne d’Egypte à Calais d’Arabie à Dunkerque

 

des Indes tout est-il prévu une souris blanche

 

nommée plangloss three blind mice regarde à demi

 

voilée dans la brume la mouette aux ailes presque

 

immobiles

 

 

 

(*) David qui autrefois était beau et grand comme vous, David a crié, Oh ! Seigneur

 

arrache-moi, ô Seigneur arrache-moi à Ta brûlure !

 

 

 

 

 

Jonas suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes

 


Editions Gallimard (Poésie), 2005

 

 


Du même auteur :

 


 « Seigneur, donnez-moi seulement… » (29/10/2016)

 


Oncle Jean (29/10/2017)

 


La fin du jour (28/10/2018)

 


Bach en automne (29/10/2019)

 


Jonas, I : Invocation liminaire (29/10/2020)

 


Jonas. Fragments (29/10/2021)

 


La femme de Loth (04/04/2022)

 


Itinéraire de Londres à Valparaiso (29/10/2022)

 


Cinq étapes d’un poème. I – II (04/04/2023) 

 


Cinq étapes d’un poème. III (29/10/2023)

 


Exercice pour le soir (04/04/2024)

 

 

Pâques1957 (04/04/25)

 

 

Tombeau personnel (1) (04/04/2026)

4 avril 2026

Jean-Paul de Dadelsen (1913 – 1957) : Tombeau personnel (1)

 

 

 

 

Tombeau personnel

 

 

 

                            Tombeau personnel     

 

                            (tombeau caché ?)     

 

                            le service quotidien des morts du même âge     

 

                            debout à côté de toi regardant la rivière regardant    

 

                            ce soir cet arbre cette fille debout montrant ce pic     

 

                            cet oiseau ce nuage  cet avion qui passe debout 

 

                            gardant l’entrée de ce jardin couchés à côté de toi     

 

                            étendus avec toi sur ce lit dans cette ombre dans cet     

 

                            obscur été au long de cette obscure dormeuse absente   

 

                            absente davantage qu’eux mais eux sont libres     

 

                            ils sortent ils entrent ils viennent comme ils veulent     

 

                            ils voient sans yeux ils touchent sans doigts ils

 

                            respirent sans effort je sais que vous êtes là

 

                            venez si vous voulez je vais marcher je vais grimper     

 

                            je vais aimer je vais partir si vous voulez venez

 

                            je regarderai pour vous cet orange ce vermillon ce     

 

                            jade je toucherai pour vous ces cheveux je caresserai     

 

                            ces yeux si vous voulez venez par moi vous réjouir et

 

               attendre et espérer et craindre si vous voulez à travers moi

 

               venez voir que la vie en attendant en espérant en ignorant

 

               que la vie venez voir la vie est bonne la vie en attendant

 

               est belle mais en attendant car déjà je suis de votre côté

 

               debout avec vous couché parmi vous, toujours comme autrefois

 

               de votre compagnie à votre table votre voisin de lit votre

 

               voisin de vie richard maurice bernard jeannot et

 

               vous aussi mon colonel vous rappelez-vous

 

               ce jour vêtu de cuir et de feutre et de peau mortelle

 

               où nous étions debout parmi les enfants passant les

 

               corbeilles pleines de pain rompu cet autre jour

 

               de noir velours tendu creusé sous le poids de vos invisibles

 

               cendres ou vos futures cendres votre

 

               naissance demain le temps est annulé le temps est surmonté

 

               trompette banjo ces cuivres aigres dans la brume du matin

 

               il est entré dans la cabine étroite comme un

 

               cercueil dressé de verre debout à travers la

 

               brume dépolie à travers trois milles de fumée jaune

 

               trois milles de résignations et de petits désirs

 

               trois milles de câble téléphonique d’un seul coup

 

               sa voix plonge dans son oreille sa soif dans la

 

               brume de son attente son inutilité je ne suis rien

 

               sinon ce passage furtif entre vies qui furent et

 

                            vies qui seront je ne suis rien peut-être et   

 

                            ne verrai pas le bord de la terre promise     

 

                            excusez je passais bien merci je vais vite   

 

                            je sors de la brume j’y rentre    

 

                            pourquoi m’appeler par mon nom mon amour tu ne    

 

                            peux pas me voir même ici dans l’obscurité rouge

 

                            entre nous persiste la brume invisible d’une rencontre     

 

                            qui pour toi et pour moi n’a de sens que d’erreur   

 

                            et d’illusion seule est vraie la chair qui ne nous   

 

                            appartient que pour quelque temps et dont l’usage 

 

                            nous est compté à Dieu sait quel ironique taximètre      

 

                            en attendant puisque le temps n’est pas venu d’aller    

 

                            plus loin viens avec moi descends avec moi plus profond

 

                            au fond de la rivière viens avec moi le temps si

 

                            court qu’il est permis mourir un peu quelle âme de 

 

                            passage déjà est à l’affût au fond de nos rideaux

 

                            quelle âme déjà sait quel jour on fermera nos paupières

 

                            quel jour il fera trop froid pour aller fleurir     

 

                            nos tombes depuis longtemps vides le remorqueur

 

                            crie vers la patrie cachée comme le cerf après le

 

                            courant des eaux, le remorqueur brame     

 

                            le remorqueur au fil de l’eau entraîne dans    

 

                            la brume ce grand lit barque pendant qu’à la poupe

 

                         vainement nous regardions un futile sillage de   

       

                            remorqueur à forts poumons nous tire vers la     

 

                            haute mer voici déjà l’heure où la

 

                            marée reflue l'amour est le dieu des mariniers

 

                            l’amour est le dieu des équipages perdus

 

                           ô villes couloirs alcôves de l’alcool

 

                            je passais ils m’ont prié d’entrer et m’ont     

 

                            fait une place au coin du feu ô tortueuse   

 

                            secrète la voiture de police s’est arrêtée à   

 

                            bâbord pour nous dire ça va bien circulez un peu    

 

                            près du buisson de houx j’ai su que rien n’était

 

                            changé et que nous attendait toujours le moment de

 

                            ce jour de brouillard qui nous attendait depuis

 

                            avant notre naissance séparée avant les mouettes

 

                            à la traîne dans ce sillage vers un pays de

 

                            séparation et de solitude ça ne fait rien

 

                            qui vous a promis du temps à vous une vie à vous

 

                            qui vous a dit davantage que votre place dans  la

 

                            longue liste des fantômes aimablement distraits

 

                            et regardant en arrière et regardant plus loin     

 

                            il n’y a que l’herbe qui dure et le chêne ciré

 

                            et le cristal chaque soir chauffé par les mains

 

                            passagères des morts et ce vieux professeur qui

 

..........................................................................................

       

 

 

 

Jonas suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes


Editions Gallimard (Poésie), 2005

 

 


Du même auteur :

 


 « Seigneur, donnez-moi seulement… » (29/10/2016)

 


Oncle Jean (29/10/2017)

 


La fin du jour (28/10/2018)

 


Bach en automne (29/10/2019)

 


Jonas, I : Invocation liminaire (29/10/2020)

 


Jonas. Fragments (29/10/2021)

 


La femme de Loth (04/04/2022)

 


Itinéraire de Londres à Valparaiso (29/10/2022)

 


Cinq étapes d’un poème. I – II (04/04/2023) 

 


Cinq étapes d’un poème. III (29/10/2023)

 


Exercice pour le soir (04/04/2024)

 

 

Pâques1957 (04/04/25)

3 avril 2026

Jean-Baptiste de Drégorzy (19 ? -) : Au-dehors et en dedans

 

 

 

 

Au-dehors et en dedans

 

 

 

Je marche dehors

 

Vide et léger

 

Tout clapotant d’un rire intérieur

 

Sans penser aux chemins

 

Que je prends.

 

 

 

J’ai entendu parler

 

Des souffrances du poète :

 

Quelles misères, quelles délices.

 

Et un rire chaud me poursuit

 

Inaltérable

 

Il me fait presque sauter de joie.

 

 

 

Peut-être ai-je même

 

Sauté par-dessus la rivière :

 

Me voilà dans le petit bois

 

Toujours si sombre et sévère

 

Et je me demande en riant

 

- Quels enflements de voix

 

Quels effets de vocabulaire

 

Ces arbres noirs vont-ils essayer sur moi ?

 

 

 

Mais non

 

Tout respire dans un demi-silence

 

Et quand je sors sur le pré

 

Rafraîchi

 

J’entends loin dehors

 

Comme en dedans

 

La claire galopade

 

Des branches à demi sèches

 

Vides et légères

 

Que le vent presse

 

Et bouscule vers la mort.

 

 

 

 

 

Un voyage d’hiver (rêverie-caprice)

 


L’Arbre, N°3, automne 1972

 


02460, Saint-Quentin-sur-Allan

 

Du même auteur : Matin noir (03/04/25)

 

2 avril 2026

Erwann Rougé (1954 -) : L’Absent (4)

 

 

 

 

 

L’absent

 

 

.....................................................

 

ALGER. VENDREDI 5 JUILLET 2019.

 

 

« Nedjma (1) Kahina (2) entends-tu

 

le merle-colère

 

d’El Biar à la Grande Poste. »

 

chant.

 

 

 

 

le soleil si fort ce vendredi.

 

là avec le boueur et les deux ânes

 

dans les escaliers de la Casbah.     

 

là un regard un fragment

 

elle (3) aurait pu porter son nom.

 

dans le lieu l’espace

 

où il s’est trouvé elle flotte.

 

tout est le nom le corps la voix

 

toutes les sanies

 

le nom le corps la voix ne vident pas

 

tout le pire parce que le pire.

 

 

 

 

 

puisque la vie est une fibre qui s’éteint

 

elle marche oui l’appui sur le pied droit

 

l’horizon en retard.

 

vite le pas dans le pas d’après

 

poser un calme devant soi.

 

Le froissement des robes défile

 

la sueur le long des nuques

 

et le soleil plonge dans les gorges

 

dépose les langues mêlées

 

berbère kabyle arabe.

 

 

 

 

 

elle est le dehors du dehors

 

où les yeux et le souffle restent en suspens.

 

elle ne veut pas les mots fous de dieu

 

qui maraudent la pureté la soumission

 

la manière de mettre le foulard

 

les mains ridées qui s’épuisent

 

à se rendre invisibles.

 

la peur entoure la peur

 

flamme de coquelicot rouge

 

comme le cœur à l’intérieur du cœur.

 

 

 

 

 

Non aux sales choses à l’infini :

 

non à la honte les yeux à terre

 

pour traverser la rue

 

prendre un peu de café un peu de kemia..(4)

 

« on ne croise pas les jambes

 

quand on s’assoit. »

 

marche après marche

 

le bitume de la rue brûle.

 

les cris les mêmes chants

 

rallument les oliviers.

 

la montagne monte dans la mer.

 

le vent s’engouffre

 

entre les habits et les camions noirs.

 

 

 

 

 

 

les visages continuent d’aller.

 

 

l’incessant « soleil à soleil »

 

l’asialie des pierres

 

ou d’avantage d’absinthes suffisent.

 

l’intact traverse les corps.

 

 

on ne peut entendre le ventre des femmes

 

la vie si lourde dans la gorge.

 

au moins elles ne fuient pas.

 

leurs mains et leurs chairs réparent.

 

leurs pas claquent les salives

 

de l’autre côté du temps.

 

 

(1) Roman de Kateb Yacine, Le Seuil, 1956.

(2) Kahina ou Dikya, reine guerrière berbère du VIIéme siècle.

(3) Plus de 60 ans après, sa fille pour la première fois en Algérie.

(4) Amuse-gueules variés.

 

 

BENI YENNI. KABILIE. JUILLET 2029

 

A LA RIVIERE.

 

 

 

accroupie près la rivière

 

lave tasses assiettes et les choses du jour.

 

sur l’argile durcie au soleil

 

elle écrit les lettres de son nom.

 

 

 

tout est fluide entre les mains

 

larmes libres dans le courant

 

la nudité du ciel s’allonge

 

bordée d’herbes et de cailloux.

 

à midi le vent ne bouge pas beaucoup

 

le corps en attente craque.

 

elle sent cette envie de courir

 

infiniment dans l’eau.

 

 

 

 

 

il reste les herbes rêches et coupantes

 

sur la peau.

 

le soir la rouille des nuages

 

d’est en ouest se retire.

 

les morts ne meurent pas tout fait.

 

nul ne sait si un cadavre

 

ne monte de la terre

 

pour retrouver la voix

 

les voix où il se tient entièrement.

 

 

 

 

 

elle a passé la nuit sur la terrasse.

tôt le matin de Djurdjura au plus près.

le couple de rapaces plonge

l’air de l’ombre

l’écho libre de toute réponse.

transhumance la lumière

descend la pente presque feu.

 

le calme pèse de tout son poids.

 

 

 

Le ciel la rivière les bras

 

tout déborde tout est déplacement

 

la pulsation court entre les doigts

 

à moitié eau à moitié pierre.

 

elle fouille les ocres rouges

 

 

 

le sable et le sable.

 

 

 

l’absence de signes est la seule trace.

 

 

 

elle ne cesse de regarder.

 

le milan plane haut.

 

quelque chose veut parler

 

du rien donné au rien.

 

la nuit oscille avec lenteur sur le mur.

 

quelque chose occupe les creux

 

entre les pierres brûlantes

 

comme si cela ne connaissait pas

 

les palpitations libres du sang.

 

 

 

 

 

nul cliquetis de fusils

 

dans la montagne

 

à peine le roulé pur de l’engoulevent.

 

le sol schisteux ne brûle plus le ventre.

 

nul chuchotement.

 

il n’y a nulle part un quelque chose

 

de quelqu’un.

 

la chaleur des pierres et des poussières

 

volent dans la tête.

 

elle voit la nuit descendre

 

à la rivière... (se) rafraîchir la nuque.

 

 

 

 

 

tout est là

 

un caillou roule le silence dans la bouche.

 

                                                                              avril 2020.

 

 

 

Note de l’auteur :

 

Ali Boulfra, berbère. Certains diront qu’il fut assassiné en début de 1958, d’autres

 

qu’il retourna en Kabylie. Sa fille, ma sœur, naît en décembre de la même année.

 

Il est l’absent, le poème d’un silence. Il est aussi un des fils kabyle de l’histoire

 

algérienne, de la colonisation française à la guerre ‘indépendance.

 

 

 

 

Le hirak algérien, depuis février 2019, est un pôle de résistance et de volonté farouche

 

de  liberté, avec l’espoir qu’il vaincra le totalitarisme et « s’envolera » demain vers la

 

démocratie.

 

 

 

 

 

L’absent, 

 


Edition Unes, 06000 Nice

 


Du même auteur :

 

 
Puis ce ralenti (04/09/2017)

 


« Si je fermais les yeux... » (04/09/2018)

 


« Et les couleurs arrivent ... » (04/09/2019)

 


L’Absent (1) (02/04/2023)

 


L’Absent (2) (02/04/2024)

 

 

L’Absent (3) (02/04/2025)

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