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Le bar à poèmes

4 juillet 2026

Anna Akhmatova : / Анна Ахматова (1889 - 1966) : « Il est des jours... » / « Пeред весной... »

 

 

 

 

 

à  N.G. Tchoulkova

 

 

Il est des jours, juste avant le printemps,

 

Où le pré repose sous la neige épaisse,

 

La joie sèche des arbres fait un bruit,

 

Le vent tiède est tendre et tendu.

 

 

 

Le corps s’étonne d’être léger,

 

On ne reconnait plus sa maison,

 

Et la chanson si longtemps insupportable,

 

Tu la chantes tout émue, comme si elle était nouvelle.

 

 

                                                                              1915

 

 

 

 

Traduit du russe par Jean-Louis Backès

 


In, Anna Akhmatova « Requiem, Poème sans héros et autres poèmes »

 


Editions Gallimard (Poésie), 2007


De la même autrice :


Epilogue, I / эпилог, I (04/07/2015)  


Troisième élégie (04/07/2016)


Solitude / Уединение (04/07/2017)


« Les uns échangent des caresses ... » (04/07/2018)


Premier avertissement / Первое предупреждение (04/07/2019)


« Nous ne boirons pas dans le même verre... / « Не будем пить из одного стакана... » (03/07/2020)


Tout au bord de la mer / У самого моря  (04/07/2021)


Jardin d’été / Летний сад (04/07/2022)


A la mémoire de Boris Pasternak /Смерть поэта (04/07/2023)


« Je n’ai pas eu de lettre aujourd’hui... » / « Сегодня мне письма не принесли... » (04/07/2024)

 

L’amour / Любовь (04/07/25)

 

 

перед весной бывают дни такие:

 

Под плотным снегом отдыхает луг,

 

Шумят деревья весело-сухие,

 

И теплый ветер нежен и упруг.

 

 

 

И лёгкости своей дивится тело,

 

И дома своего не узнаешь,

 

И песню ту, что прежде надоела,

 

Как новую, с волнением поешь.

 

 

 

Poème précédant en russe :

 

Velimir Khlebnikov / Велимир Хлебников: « Le bleu filial de la nuit... » / « Сыновеет ночей синева... » (20/03/2026)

3 juillet 2026

Saint - John Perse (1887 – 1975) : Chant pour un équinoxe

 

 

 

 

 

Chant pour un équinoxe

 

 

 

          L’autre soir, il tonnait, et sur la terre aux tombes j’écoutais retentir

 

     cette réponse à l’homme, qui fut brève, et ne fut que fracas.

 

 

        

          Amie, l’averse du ciel fut avec nous, la nuit de Dieu fut notre intempérie,

 

     et l’amour, en tous lieux, remontait vers ses sources.

 

 

 

     Je sais, j’ai vu : la vie remonte vers ses sources, la foudre ramasse ses outils

 

dans les carrières désertées,

 

 


     le pollen jaune des pins s’assemble aux angles des terrasses,

 

 

 

     et la semence de Dieu s’en va rejoindre en mer les nappes mauves du

 

plancton.

 

 


     Dieu l’épars nous rejoint dans la diversité.

 

 

*

 

 

     Sire, Maître du vol, voyez qu’il neige, et le ciel est sans heurt, la terre

 

franche de tout bât :

 

 


     terre de Seth et de Saül, de Che Houang-ti et de Cheops.

 

 

 

 

     La voix des hommes est dans les hommes, la voix du bronze dans le bronze,

 

et quelque part au monde

 

 


     où le ciel fut sans voix et le siècle n’eut garde,

 

 

 

 

     un enfant naît au monde dont nul ne sait la race ni le rang,

 

     et le génie frappe à coups sûrs aux lobes d’un front pur.

 

 

 

 

     Ô Terre, notre Mère, n’ayez souci de cette engeance : le siècle est prompt,

 

le siècle est foule, et la vie va son cours.

 

 


     Un chant se lève en nous qui n’a connu sa source et qui n’aura d’estuaire

 

dans la mort :

 

 

 

     équinoxe d’une heure entre la Terre et l’homme.

 

 

1971

 

 

Chant pour un équinoxe

 

La Nouvelle Revue Française, 1er septembre 1971

 Du même auteur :


« Telle est l’instance extrême… »   (03/01/2014)


« Et vous, Mers… » (04/01/2016)


Images à Crusoé (04/01/2017)


Oiseaux (04/01/2018)


Pour fêter une enfance (04/01/2019)


Eloges (04/01/2020)


Récitation à l’éloge d’une Reine / Histoire du Régent / Chanson du Présomptif / Berceuse (04/01/2021)


Amitié du Prince (04/01/2022)


Exil (04/01/2023)


Anabase (I-VI) (04/01/2024)


Anabase (VII - X) (04/01/2025)

 

Chanté par celle qui fut là (04/01/2026)  

2 juillet 2026

Maya Angelou (1928 – 2014) : La souvenance / Remembrance

 

Maya Angelou en 1957.

 

 

 

La souvenance

 

Pour Paul

 

De tes mains le léger

 

poids, titillant les abeilles

 

nichées dans mes cheveux, ton sourire devant

 

la courbe de ma joue. A

 

l’occasion tu te presses,

 

sur moi, radieux, suant,

 

l’empressement, le mystère viole

 

ma raison

 

 

 

Quand tu as retiré

 

ton corps et la magie, quand

 

seule l’odeur de ton

 

amour demeure entre mes seins, alors,

 

seulement alors, je peux me repaître de

 

ta présence.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Santiago Artozqui


Editions Seghers, 2022

 

De la même autrice : Travail de femme / Woman work (02/07/2025)

 

 

 

Remembrance

 

For Paul

 

 

 

Your hands easy


weight, teasing the bees


hived in my hair, your smile at the


slope of my cheek. On the


occasion, you press


above me, glowing, spouting


readiness, mystery rapes


my reason

 



When you have withdrawn


your self and the magic, when


only the smell of your


love lingers between


my breasts, then, only


then, can I greedily consume


your presence.

 

 

 

 

And Still I Rise


Random House, Nex-York, 1978 

 

 

Poème précédent en anglais :

 

Robert Frost : La réparation du mur / Mending wall (26/06/2026)

1 juillet 2026

Hervé Carn (1949 -) : Georges Perros La vie est partout. Eloge (15-22)

 

 

 

 

 

Georges Perros

 


La vie est partout

 

 


Eloge

 

 

15

 

 

Il y eut aussi ces veillées dont ces agapes

 

Où invités tous deux nous dûmes

 

Supporter la vanité d’un auteur célèbre

 

Pour monopoliser une parole toute

 

Vouée à vanter sa propre personne

 

Le repas terminé place aux lectures

 

Que le vieil entêté dédaigna rageur

 

Tout était inscrit dans sa tête

 

Disait-il suffisant en rejetant

 

Ce livre de lui qu’on lui tendait

 

Nous dûmes ainsi compter les pieds

 

Accrochés au cadran de l’horloge

 

Et subir un accent du terroir

 

Qui voulait embellir des mots plats

 

Comme les napperons posés

 

Sur les pianos dont on ne joue pas

 

L’étonnement passé il fallait se hâter

 

Pour clore le moment poétique

 

Le témoin fut donné il le laissa

 

Chuter en ne dit qu’un vers

 

Celui d’Alcools qui fait un poème

 

Il bourra sa pipe et sourit

 

Du bon tour qu’il venait de jouer

 

Et vous Monsieur que lisez-vous

 

Rien je veux faire mieux que lui

 

Cette moquerie me coûta un prix

 

 

16

 

 

Ce jour d’été à Guerlesquin

 

Sous la gouverne de Jacques Fouillen

 

Quand gravures images photos peintures

 

Avaient rendus pimpants les murs

 

Glacés du présidial figé dans le granit

 

Les mains de tous les artistes

 

Formaient en une haie vive

 

Bordant les gravures dont celles

 

De Jean-Pierre Velly d’Audierne

 

Aux maniérismes sans manières

 

Ami lui aussi de Lunven

 

Et qui le suivit non dans l’air

 

Mais dans les mystères des grands

 

Fonds tapissés de noir et de blanc

 

Comme le raisin tendu en fanal

 

Dont chacun des hôtes avait su

 

Faire l’emblème de sa vie

 

Rarement je vis à ce point

 

Combien un être humain peut

 

Transcender les techniques

 

Grâce à ses faiblesses à son amour

 

A son attention sans faille

 

A cette chaleur retrouvée d’un coup

 

Auprès de ses pairs autour de la table

 

Sous le sourire qui s’abandonne

 

Au secret du roi détrôné.

 

 

17

 

 

Et ce même jour tard le soir

 

Tout le monde joyeux s’étire

 

S’attarde avant de se tirer

 

Il fait chaud les conversations

 

Lassées des nobles sujets s’éteignent

 

George parle foot avec des jeunes

 

Subitement attirés vers lui

 

Un ballon vole nous nous jetons

 

Sur lui par tête coup de pied

 

Talons genoux et j’en passe

 

Sous le regard ébahi des passants

 

Qui se moquent de ces types

 

Devenus soudain des enfants

 

Qui imitent leurs idoles collées

 

En images dans leurs chambres

 

La pause arrive bien vite

 

Et l’un décide de faire signer

 

Une pétition de soutien à Raymond

 

Keruzoré et à Kerbiriou Loïc

 

Je connais Keru de Châteauneuf

 

Et grande sera ma déception quand

 

Il ne relèvera pas notre proposition

 

Que plus tard nous lui soumettrons

 

Avec Yves Landrein d’un livre sur lui

 

Aux éditions Ubacs tout cela roupille

 

Dans les archives du Télégramme 

 

 

18

 

 

Et cet autre à Reims-les-Châtillons

 

Nous ne l’attendions que le soir

 

Les petits plats dans les grands

 

Quand il débarque fébrile d’un taxi

 

En fin de matinée et me kidnappe

 

Vers un restaurant huppé devant

 

La cathédrale où patientent des amis

 

Sommités de la rue Sébastien-Bottin

 

Qui m’impressionnent avec leurs vestons

 

De tweed et leurs jeans fatigués

 

Leurs anecdotes et leurs confidences

 

On dirait que toute la littérature

 

De l’époque vient s’offrir à moi

 

Comme de plain-pied suis-je des leurs

 

Ou si insignifiant que déjà oublié

 

Avant de paraître tant ma silhouette

 

S’efface malgré mon regard furtif

 

Qui emble excuser ces messieurs

 

Ou les plaindre de ne pas avoir su

 

Filer comme lui hors de la caverne

 

Tant qu’il était encore temps

 

Une jeune femme me dit qu’il a souvent

 

Parlé de moi dans le convoi venu

 

De Paris pourtant l’un deux

 

Retraçant cette journée dans Le Monde

 

Evoquera un train pris par erreur

 

 

19

 

 

Il avait joué avec Roland Barthes

 

Des lieder de Frantz Schubert

 

Et des partitions plus abruptes

 

Comme celles d’Anton Webern

 

Dont le nom dézingue la rime

 

Sifflant un air de Salomé

 

Le Heiiliger Mann qu’il était

 

Vouait le sordide aux avanies

 

Si Roland joue c’est un murmure

 

Que l’on retrouve dans son style

 

Qui file toujours sur quelque chose

 

Un homme une idée incapable

 

D’improviser sur le rien

 

C’est là sa gloire son infortune

 

Pensée musicale transformant

 

Le concept en courbe mélodique

 

Comme la diction de Butor

 

Donne à tous les mots

 

Le relief qu’ils attendent

 

Ces deux amis si opposés

 

Lui semblaient sans cesse

 

Si proches de lui jusqu’à

 

Se fondre dans sa langue

 

Mâtinée du rire des Batignolles

 

Et des plus profonds soupirs

 

Des moines sous capuchons.

 

 

20

 

 

On dira les choses avec application

 

Avec netteté les triture au besoin

 

Les railler les rayer de ses dents

 

Pour que le langage s’épanche

 

Avec une sorte de jouissance

 

Non celle associée aux plaisirs

 

Mais collées à la joie des batailles

 

Perdues avant la catastrophe

 

Et de lire Kafka et Foucault

 

Dont Georges sut tout de suite

 

Considérer avec respect la grandeur

 

Philosophique celle de barrer

 

Les limites imposées par les vieilles

 

Pensées aux pauvres hommes

 

Définitivement embastillés

 

Où est l’issue y en a-t-il une

 

Sinon dans les liens affectueux

 

Amicaux entre eux et les autres

 

Ces deniers postés toujours

 

Dans le questionnement éternel

 

De leur condition qui les pousse

 

A se haïr à se détruire sans cesse

 

Par la violence des corps à corps

 

Par le dévoiement d’une langue

 

Que nous devrions réserver

 

Précieuse au chant ou au silence

 

 

21

 

 

Toujours surpris et à surprendre

 

Parlez-moi de Lacan achetez-moi

 

Ce livre de de Cage dont je me consume

 

De ne pas avoir pu le retrouver

 

Ecrivez vite à vos jeunes amis

 

Qu’ils me disent enfin ce qu’il

 

Leur est agréable ou important

 

De lire il est temps l’heure a sonné

 

De remuer la lettre des défuntes

 

Idées pour y retrouver le miel

 

De leurs inscriptions dans le socle

 

De ce terreau où nous rouler

 

Pour renaître ou faire briller

 

Un œil pâli par les épreuves

 

Autant à lire qu’à supporter

 

Oui dites-leur de me décrire

 

Avec force éclairements

 

Les petites lueurs qui serpentent

 

Des hautes vallées ou des champs

 

De bataille tandis que je verrai

 

Surgir de la mer les signaux

 

Que seule la poésie qui m’habite

 

Parfois peut laisser courir

 

A hauteur d’homme aussi bien

 

Les promesses que les regrets

 

Les apothéoses que les  massacres

 

................................................

 

 

 

 

Georges Perros. La vie est partout

 


Eloge

 


Editions La part Commune, 35000 Rennes
 


Du même auteur : 


La brûlure (21/02/2015)


Ce monde est un désert (07/03/2020)


Le bruit du galop. (I) (07/03/2021)


Le bruit du galop (II) (01/09/2021)


l’Arbre des flots (07/03/2022)


Le rire de Zakchaios (01/09/2022)


Petits secrets (1) (07/03/2023)


Petits secrets (2) (02/09/2023)

 

Georges Perros (1-7) (01/07/2024)

 

Georges Perros (8-14) (01/07/2025)

30 juin 2026

Miguel D’ors (1946 -) : Les défenseurs

 

 

 

 

Les défenseurs

 

 

 

Les défenseurs sont arrivés ! Euphorie nocturne dans les magasins et feux de

 

    joie aux abords de la ville.

 

Fêtes de bienvenue. Nous protégerons vos rêves.

 

Le chant obscène des sentinelles. Les coups au sourd-muet. L’agneau volé.

 

Samedi de la deuxième semaine : les défenseurs, ivres,

 

rigolant dans les rues de la ville avec des grappes de filles venues de la côte.

 

Troisième semaine : La fillette qui portait l’écuette, violée par les soldats

 

     derrière l’église.

 

Les mois. La pluie. La première année. Quelle longue opprobre.

 

Dans ces murailles tout le monde est devenu voleur, fornicateur, sodomite,

 

     assassin ou racoleur

 

et les vieux, nous nous consumons dan l’anxiété, croyant entendre les hymnes

 

     vengeurs

 

et nous mourons avec l’espoir de voir de nos greniers l’éclat lointain d’une

 

     arme,

 

l’arrivée salvatrice de l’ennemi.

 

                                                                                           8-11-72

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

 


In, « Poésie espagnole, Anthologie 1945 – 1990 » 

 


Actes Sud / Editions Unesco, 1995


Du même auteur :


« Comment appeler l’oiseau... » (21/11/2019)


Il ne faut pas te leurrer  / No intentes engañarte (21/11/2020)


Ville en moi (Saint-Jacques / Ciudad en mi (Santiago) (21/11/2021)


Pluie / Lluva (21/11/2022)


Un alphabet magique (21/11/2023)


Où il raconte sa vie (30/06/2024)

 

Calendrier perpétuel / Calendario perpétuo (30/06 /2025)

 

29 juin 2026

Jean-François Roger (19 ? - : « Aveuglés de lumière... »

 

 

 

 

Aveuglés de lumière, inutiles guetteurs égre-

 

nant le mirage d’un ultime soleil sur la crête

 

poudreuse d’une épaule, nous habitons l’espace

 

de très vieilles légendes. Nos murs sans re-

 

gard ne bâtissent plus désormais qu’une choré-

 

graphie incertaine, fébrile, d’insomnies et de

 

doute, insolence du temps révolu affutant ses

 

micas, ses outrages, chaque pas s’ouvre un

 

chemin d’hypocrites vertiges, chaque aveu dé-

 

noue la fatigue du méthane froid de la lune

 

entre nos paumes sans espoir.

 

L’air aigu se resserre. Une autre absence prend

 

Place. Epeler ce simple mot « Novembre » c’est,

 

soudain, s’aveugler d’impatience nouvelle, rem-

 

pailler une parole nue, pruinée de bleu, céder

 

au prestige de l’éphémère signant nos ombres...

 

 

 

Au bas des pluies, déjà, nos mains d’oiseaux,

 

surgies des encorbellements du souvenir, s’es-

 

saient  à parfaire un profil impossible d’un visa-

 

ge de pierre.

 

 

 

 

Revue « Le nouvel Ecriterres, N° 4, hiver 1990/91

 

29720, Plonéour-Lanvern, 1991

28 juin 2026

Empereur Wu des Han (Han wudi) / 汉武帝 (156 – 87 av. J.C.) : Chanson des feuilles mortes et des cigales dolentes

 

 

 

 

Chanson des feuilles mortes

 

et des cigales dolentes

 

 

 

Ses manches de gaze

 

     Ont cessé de bruire

 

Aux dalles de jade

 

     A crû la poussière.

 

Froide et silencieuse

 

     Est la chambre déserte.

 

Au vantail clos

 

     Les feuilles mortes s’amoncellent.

 

Mes yeux cherchent encore

 

     Celle qui fut si belle !

 

Peut-elle, à présent, s’mouvoir

 

     Du deuil de mon âme inquiète ?

 

 

 

 

Traduit du chinois

 

In, « Lectures chinoises N¨°1, janvier 1945 »

 

Centre franco-chinois d’études sinologiques, Pékin, 1945

 

Du même auteur : Chanson du vent d’automne (28/06/25)

 

27 juin 2026

Jura Soyfer (1912 -1939) : Le chant de Dachau / Das Dachaulied

 

 

 

Le chant de Dachau

 

 

(Au-dessus de l’entrée du camp de concentration de Dachau,

 

il y avait une inscription, : « Le travail rend libre. »

 

 

 

 

Des barbelés chargés de mort

 

Entourent notre univers.

 

Au-dessus, un ciel sans pitié

 

Dispense gel et soleil brûlant.

 

Toutes les joies sont loin de nous,

 

Et le pays et les femmes,

 

Quand nous partons travailler, sans un mot,

 

Par milliers dans l’aube grise.

 

     Mais nous avons appris la devise de Dachau

 

     Elle nous a durcis comme l’acier,

 

     Demeure un homme camarade,

 

     Sois un homme camarade,

 

     Fais bien ton boulot, vas-y, camarade :

 

     Car le travail, le travail rend libre,

 

     Car le travail, le travail rend libre !

 

 

 

Sous la bouche des fusils,

 

Nous vivons le jour et la nuit.

 

La vie nous devient un apprentissage,

 

Bien plus dur que nous n’avons cru.

 

Plus personne n compte les jours,

 

Ni les semaines ni même les années souvent.

 

Et tant d’entre nous sont brisés

 

Et ont perdu leur visage

 

     Mais nous avons appris la devise de Dachau

 

     Elle nous a durcis comme l’acier,

 

     Demeure un homme camarade,

 

     Sois un homme camarade,

 

     Fais bien ton boulot, vas-y, camarade :

 

     Car le travail, le travail rend libre,

 

     Car le travail, le travail rend libre !

 

 

 

Lève la pierre et tire la charrette,

 

Aucune charge ne doit te résister.

 

Il y a bien longtemps que tu n’es plus

 

Celui que tu étais aux jours lointains.

 

Enfonce ta bêche dans la terre,

 

Enfouis-y profond ta pitié,

 

Et dans ta propre sueur deviens

 

Toi-même caillou et acier

 

     Mais nous avons appris la devise de Dachau

 

     Elle nous a durcis comme l’acier,

 

     Demeure un homme camarade,

 

     Sois un homme camarade,

 

     Fais bien ton boulot, vas-y, camarade :

 

     Car le travail, le travail rend libre,

 

     Car le travail, le travail rend libre !

 

 

 

Un jour la sirène sonnera :

 

Debout pour le dernier appel !

 

Alors tu seras, camarade, dehors

 

Avec nous présent, au rassemblement.

 

La liberté nous fera un clair sourire,

 

Il faudra bosser avec bien du courage.

 

E le travail que nous ferons,

 

Ce travail-là deviendra bon

 

     Car nous avons appris la devise de Dachau

 

     Elle nous a durcis comme l’acier,

 

     Demeure un homme camarade

 

     Sois un homme camarade,

 

     Fais bien ton boulot, vas-y, camarade :

 

     Car le travail, le travail rend libre,

 

     Car le travail, le travail rend libre !

 

 

 

 

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

 

in, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

 

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

 

 

 

 

Das Dachaulied


 


Stacheldraht, mit Tod geladen,


Ist um unsre Welt gespannt.


Drauf ein Himmel ohne Gnaden


Sendet Frost und Sonnenbrand.


Fern von uns sind alle Freuden,


Fern die Heimat, fern die Fraun,


Wenn wir stumm zur Arbeit schreiten,


Tausende im Morgengraun.


     Doch wir haben die Losung von Dachau gelernt,


     Und wir wurden stahlhart dabei.


     Bleib ein Mensch, Kamerad,


     Sei ein Mann, Kamerad,


     Mach ganze Arbeit, pack an, Kamerad :


     Denn Arbeit, denn Arbeit macht frei,

 

     Denn Arbeit, denn Arbeit macht frei !

 

 


Vor der Mündung der Gewehre


Leben wir bei Tag und Nacht.


Leben wird uns hier zur Lehre


Schwerer als wir je gedacht.


Keiner mehr zählt Tag’ und Wochen,


Mancher schon die Jahre nicht,


Und so viele sind zerbrochen


Und verloren ihr Gesicht.

 

Doch wir haben die Losung von Dachau gelernt

 

Und wir wurden stalhatt dabei.

 

Bleib ein Mensch, Kamerad,

 

Sei ein Mann, Kamerad,

 

Mach ganze Arbeit, pack an, Kameard

 

Denn Arbeit, denn Arbeit mach frei,

 


Heb den Stein und zieh den Wagen,


Keine Last sei dir zu schwer.


Der du warst in fernen Tagen


Bist du heut schon längst nicht mehr.


Stich den Spaten in die Erde,


Grab dein Mitleid tief hinein,


Und im eignen Schweisse werde


Selber du zu Stahl und Stein.

 

 

     Doch wir haben die Losung von Dachau gelernt,


     Und wir wurden stahlhart dabei.


     Bleib ein Mensch, Kamerad,


     Sei ein Mann, Kamerad,


     Mach ganze Arbeit, pack an, Kamerad :


     Denn Arbeit, denn Arbeit macht frei,

 

 


Einst wird die Sirene künden:


Auf zum letzten Zählappell!


Draussen dann, wo wir uns finden


Bist du, Kamerad, zur Stell.


Hell wird uns die Freiheit lachen,


Schaffen heisst’s mit grossem Mut.


Und die Arbeit, die wir machen


Diese Arbeit, die wird gut.

 

 

     Denn wir haben die Losung von Dachau gelernt,


     Und wir wurden stahlhart dabei.


     Bleib ein Mensch, Kamerad,


     Sei ein Mann, Kamerad,


     Mach ganze Arbeit, pack an, Kamerad :


     Denn Arbeit, denn Arbeit macht frei,

 

 

 

 

Das Gesamtwerk

 

Horst Jarka,Wien, 1980 – 1984

Poème précédent en allemand

Barbara Köhler : Dans d’autres espaces / In anderen räumen (10/06/2026)

26 juin 2026

Robert Frost (1874 – 1963) : La réparation du mur / Mending wall

 

 

 

La réparation du mur

 

 

 

 

Ce je ne sais trop quoi qui n’aime pas les murs

 

Lève en vague de fond le sol glacé sous eux

 

Et renverse au soleil les pierres du faîtage,

 

Ouvrant même une brèche où deux passent de front.

 

Les dégâts des chasseurs sont d’une autre nature :

 

Je suis passé sur leurs talons pour réparer

 

Là où ils n’avaient pas laissé passer pierre sur pierre,

 

Mais eux voulaient forcer le lapin hors du gîte

 

Pour plaire aux chiens hurlants. Les brèches dont je parle

 

Nul n’a vu, nul n’a entendu qui les a faites,

 

Mais au printemps, quand on répare, on les découvre.

 

J’avise mon voisin derrière la colline ;

 

Au jour dit, nous nous rencontrons pour le bornage,

 

Pour reconstituer le mur qui nous sépare.

 

Nous allons, maintenant le mur entre nous deux.

 

Chacun remet les blocs qui sont tombés chez lui.

 

Certains ont l’air de pains, presque de boules

 

Qu’on ne peut voir tenir qu’en leur jetant un sort :

 

« Restez-là jusqu’à temps que nous tournions le dos ! »

 

Et d’un rugueux ! Les doigts s’usent à les manier.

 

Oh ! bien sûr, c’est un jeu de plein air comme un autre,

 

Un par camp. D’autre utilité, je n’en vois guère :

 

Nous n’avons pas besoin d’un mur, là où il est.

 

Tout est en pins, chez lui ; chez moi, tout est verger ;

 

Mes pommiers ne vont pas, un jour, passer le mur,

 

Lui dis-je, pour toucher à ses pommes de pin.

 

« Les bons murs font les bons voisins », dit-il sans plus.

 

Le printemps m’induisant au mal, je me demande

 

Si je pourrais lui mettre une idée dans la tête :

 

« Pourquoi font-ils les bons voisins ? N’est-ce pas là

 

Où il y a des vaches ? Ce n’est pas le cas.

 

Quand je construis un mur, je voudrais bien savoir

 

Ce pour quoi ou contre quoi je le construis,

 

A qui je peux bien nuire, aussi, si je m’abstiens.

 

Ce je ne sais trop quoi qui n’aime pas les murs

 

Voudrait les voir là-bas. » Lui dire « les lutins » ?

 

Mais ce n’est pas vraiment les lutins. J’aimerais 

 

Que cela vînt de lui. Je le contemple, là,

 

Portant un bloc tenu ferme par le dessus

 

Dans chaque main, tel un sauvage des cavernes

 

Armé. Il va, me semble-t-il, dans des ténèbres

 

Qui toutes ne sont pas des bois et des ombrages.

 

Il ne démord pas du dicton de son père,

 

Et, tout content d’avoir placé cette trouvaille,

 

« Les bons murs font les bons voisins », répète-t-il.

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Maurice Le Breton

 

In, « Anthologie de poésie américaine contemporaine »

 

Editions Denoêl, 19747

 

 

 

Mending wall

 

 

 

Something there is that doesn’t love a wall,

 

That sends the frozen-ground-swell under it,

 

And spills the upper boulders in the sun;

 

And makes gaps even two can pass abreast.

 

The work of hunters is another thing:

 

I have come after them and made repair

 

Where they have left not one stone on a stone,

 

But they would have the rabbit out of hiding,

 

To please the yelping dogs. The gaps I mean,

 

No one has seen them made or heard them made,

 

But at spring mending-time we find them there.

 

I let my neighbor know beyond the hill;

 

And on a day we meet to walk the line

 

And set the wall between us once again.

 

We keep the wall between us as we go.

 

To each the boulders that have fallen to each.

 

And some are loaves and some so nearly balls

 

We have to use a spell to make them balance:

 

‘Stay where you are until our backs are turned!’

 

We wear our fingers rough with handling them.

 

Oh, just another kind of out-door game,

 

One on a side. It comes to little more:

 

There where it is we do not need the wall:

 

He is all pine and I am apple orchard.

 

My apple trees will never get across

 

And eat the cones under his pines, I tell him.

 

He only says, ‘Good fences make good neighbors.’

 

Spring is the mischief in me, and I wonder

 

If I could put a notion in his head:

 

‘Why do they make good neighbors? Isn’t it

 

Where there are cows? But here there are no cows.

 

Before I built a wall I’d ask to know

 

What I was walling in or walling out,

 

And to whom I was like to give offense.

 

Something there is that doesn't love a wall,

 

That wants it down.’ I could say ‘Elves’ to him,

 

But it’s not elves exactly, and I’d rather

 

He said it for himself. I see him there

 

Bringing a stone grasped firmly by the top

 

In each hand, like an old-stone savage armed.

 

He moves in darkness as it seems to me,

 

Not of woods only and the shade of trees.

 

He will not go behind his father’s saying,

 

And he likes having thought of it so well

 

He says again, ‘Good fences make good neighbors.’

 

 

 

 

North of Boston

 

David Nutt,publisher, London, 1914

 

 

Poème précédent en anglais : 

 

Leanne O’Sullivan : Promesse / Promise (23/06/2026)

 

Poème suivant en anglais :

 

Maya Angelou : La souvenance / Remembrance (02/07/2026)

 

 

 

 

 

 

 

25 juin 2026

William Cliff (1940 -) : Octobre

 

 

 

 

 

Octobre

 

 

 

Un mois d’octobre inespéré comme un sourire

 

ainsi qu’on s’est efforcé d’oublier et qu’on

 

a soudain rencontré au détour d’un sentier

 

tellement qu’on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer

 

ou fuir au fond des rues pour préserver l’oubli,

 

pour renfoncer un mal d’amour dans le grand sac

 

des bonheurs qui font mal (désespoir des trottoirs

 

quand le hasard verse le sel noir du passé

 

dans les plaies rouvertes des amours torturés),

 

ce mois d’octobre inespéré a tout ouvert

 

les fenêtres de nos maisons et le fracas

 

du monde, cris d’oiseaux, d’enfants, bruit des autos,

 

se mélange et tourne dans le carré de nos

 

maisons, et puis, comme au ciel gris plombé rougi

 

par un peu de soleil qui meurt en prometteur

 

de grands vents froids prochains, un boeing-voyageurs

 

prend son vol lourd e lent de vaisseau chargé d’âmes

 

tandis qu’à la pointe de ses ailes scintillent

 

les feux rouges et bleus d’un adieu souffreteux,

 

le mauve tourne au violet et c’est la nuit.

 

Quand le matin réveille les oiseaux du ciel,

 

une fumée d’avion traîne encore là-haut,

 

mais le vent de la nuit l’a tout ébouriffée,

 

c’est une immense plume d’autruche qui flotte

 

et s’effiloche et disparaît dans le soleil.

 

 

 

 

     Jeudi. Quatre jours de barbe. Ma lame attaque

 

     le poil à la racine et je me ferai beau

 

     et jeune et lisse car je m’en vais rencontrer

 

     ce que j’attends, ce dont j’ai faim plus que de pain.

 

     Aujourd’hui jeudi je tremble d’énervement,

 

     je peste et gratte du sabot,

 

     le matin va bientôt mourir.

 

 

 

     Un beau soleil d’octobre persistant et doux

 

     suscite mille odeurs entre les fruits les feuilles,

 

     les gens ont gardé sur leur peau leurs vêtements

 

     d’été gais et brillants. Je revois Théorème

 

     et j’en ressors déçus. Deux mains se sont frôlées,

 

     elles ne se sont pas comprises. Mais dehors

 

     la journée déjà s’enfonce dans les épaisses

 

     brumes, je rentre en courant et je dis bonsoir

 

     et vite je monte à ma chambre et je l’étends

 

     mon angoisse sur les cris de mon lit – Sept heures

 

 

 

 

C’est vers huit heures un quart que autobus et ses néons

 

passera près de moi pour m’emporter dans la ville.

 

La Voie lactée de Buñuel a rassemblé des files

 

d’étudiants désoeuvrés, la caissière dans son caisson

 

 

 

ne sait plus où donner de la tête mais elle donne

 

des tickets c’est tout ce qu’on lui demande. La plupart

 

sont venus par petites grappes de copains bavards

 

donner son coup de grâce à cette journée uniforme,

 

 

 

une entre les mille blêmies dans les laboratoires,

 

une encor massacrée sur l’autel des raisons de vivre

 

qui n’en sont pas, une journée, encore une, qui vire

 

au gris des souvenirs évaporés sur les trottoirs.

 

 

 

J’ai pu voir çà et là, assis dans son silence absurde,

 

un solitaire tout coincé entre de joyeux gars,

 

la salle est comble, le film égraine ses majuscules

 

et je me perds aux premiers strapontins. Sonne le glas

 

 

 

de cette séance, ce film est vide, ses gags sont

 

cons, le mot FIN me laisse les mains creuses, il ne me reste

 

qu’à me rabattre sur la folie des bars. Et au son

 

assourdissant des jukboxes, je fends la foule épaisse,

 

 

 

je traverse la masse des danseurs, un univers

 

étrange fait de bière, de chair, de fumée, de colère,

 

partout mes yeux sondent l’ombre, mes yeux noirs s’exaspèrent

 

à discerner quelque espoir aux traits

 

t d’un visage offert.

 

 

 

 

Un ciel mouillé, un fin brouillard, en ce matin d’automne

 

s’entassent les odeurs entre les murs de nos maisons,

 

il va falloir s’oxygéner avec de la charogne,

 

pourriture que cet air pour le travail de nos poumons.

 

 

 

Les camions surchargés

 

accablent la chaussée

 

de leurs fumées empoisonnées.

 

 

 

Je n’ai pas envie de rire à ces passants dégueulasses,

 

à ces vieux, à ces cons, à tous ces pantouflards de trottoirs,

 

une chape de conneries leur pend sur les yeux, miroirs

 

ternes, miroirs fanés dans les églises et les soutanes.

 

 

 

Une gifle de mépris, voilà ce que mon regard

 

leur paie, pour leurs sourire et leurs douceurs de confiture ;

 

ce coiffeur m’a fait une tête d’idiot, à la mesure

 

de tous ces crânes creux, me voilà banal et normal,

 

 

 

quelle honte, quelle migraine ! devant ma glace impitoyable

 

je taille en ma tignasse et saccage à pleins ciseaux

 

ce beau travail à vingt-cinq francs de tondeur de troupeaux,

 

je suis hirsute et fou, bizarre et faux comme un coupable.

 

 

 

 

Homo sum

 

In, « Cahier de poésie N°1 »

 

Editions Gallimard, 1973

 


Du même auteur :


Fellations (14/03/2015)


Trajet Namur- Charleville (13/03/2016)


« je croyais que la vie… » (02/12/2017)


Londres (26/03/2019)


Fausses vacances (25/06/2024)

 

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