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Le bar à poèmes

19 août 2026

Marie Sunahara (1958 -) : Sur les ailes

 

 

 

 

 

 

Sur les ailes

 

à Christiane et Jean-Claude

 

créateurs des Messagères du poème

 

 

 

L’inspiration est un arc descendant

 

 

 

Les mots cherchent les mains

 

qui trouvent les ailes

 

pour leur voyage de retour

 

 

 

 

 

L’appel vient de la chambre haute

 

où la lune signe ses mille noms

 

 

 

La lumière tisse les couleurs de la nuit

 

à la source du sommeil

 

 

 

 

 

L’ardeur quitte les seins de la nuit

 

elle se libère de son étreinte

 

- un été éternel

 

 

 

L’or couvre encore ses ailes

 

qui se souviennent des étoiles

 

 

 

Dans une cascade sonore

 

Le champ se métamorphose à l’infini

 

 

 

 

 

Le premier pas de la lumière

 

est comme l’eau

 

qui attendait

 

 

 

 

 

Quelqu’un a semé les grains du ciel

 

mes ailes ont poussé

 

 

 

Elles m’emmènent vers les plages flottantes

 

 

 

 

 

Tout heureux

 

je plane avec les ailes déployées

 

 

 

Je fonds dans l’azur

 

 

 

 

 

Les ailes effleurent des étoiles

 

en respirant la lumière glacée

 

 

 

- Sa blancheur se révèle peu à peu

 

à chaque vol

 

 

 

 

 

Les ailes brassent l’air

 

pour toucher le noyau du ciel

 

 

 

Les roucoulements du jour viennent

 

tout bas

 

 

 

 

 

Un baluchon est en train de se défaire

 

virevoltent

 

des milliers de pétales scintillants

 

 

 

La descente continue

 

Suivant l’écho de la lune

 

 

 

 

 

Un ange né sur terre a les ailes pliées

 

 

 

L’herbe enlace son orteil blanc

 

la fraîcheur du sol embrasse les pieds

 

hésitants

 

 

ses chevilles rient au printemps venu

 

 

 

La grâce est l’arc

 

que dessinent les plantes

 

 

 

A l’appel de la lumière

 

il lève le bras

 

 

 

 

 

La blancheur de la cheville

 

a l’odeur du lys

 

 

 

Pour arroser le monde

 

de son plein été

 

 

 

 

 

Sur le dos du cheval

 

je touche le contour du halo solaire

 

presque vibrant

 

 

 

 

 

Sous la pleine lune

 

le paysage est une page de musique

 

qui ne se fragmente pas

 

 

 

 

 

Dans la lumière verte

 

je suis une plume

 

qui s’envole

 

 

 

 

 

La lumière touche

 

comme la brise

 

les mains transparentes

 

 

 

 

 

Chaque fois que le vent fait le tour du monde

 

il perd sa mémoire

 

 

 

Un nouveau départ efface son parcours

 

 

 

 

 

Croire les rumeurs du vent

 

pour trouver l’eau saline

 

qui ne rouille pas l’âme

 

 

 

 

 

Le vent cherche un berceau dans les rêves

 

pour y déposer les cris du monde

 

 

 

 

 

Embrassés par la verdure

 

les yeux perdent l’azur du zénith

 

 

 

Les pieds oublient leur réticence

 

 

 

 

 

Ne pas craindre de s’alourdir

 

se laisser prendre par le vent

 

 

 

Être le rêve bleu du ciel

 

au pied d’un arbre

 

 

 

Le monde serait en soi

 

 

 

 

 

Une lumière tamisée

 

l’ombre du feuillage ruisselante

 

 

 

Les mains fraîches pour recueillir

 

l’eau de la source

 

 

 

 

 

La loge de verdure

 

sur le sommeil du rivage

 

 

 

Une berceuse

 

sur l’eau dormante

 

 

 

 

 

Regarder l’eau

 

qui ne craint pas de se déformer

 

 

 

Je suis un sourire

 

dans l’eau coulant sans cesse

 

 

 

 

 

L’eau apaisée

 

 

 

Sa résonnance est aussi bleue

 

que le ciel

 

 

 

 

 

Le bleu du rêve se retrouve à l’océan

 

qui teint le cœur

 

 

 

Devant le paysage d’eau

 

les yeux se souviennent

 

du monde lointain

 

 

 

 

 

L’ombre du poisson nage

 

aux frontières du bleu et du vert

 

 

 

Le souffle comme une lumière fleurie

 

 

 

 

 

Rassuré par son reflet sur l’eau

 

le ciel ne pleure plus son azur perdu

 

 

 

La nuit a le sommeil serein

 

en écoutant les contes de la terre

 

 

 

 

 

La terre porte des fruits

 

fécondés par l’éclair

 

 

 

Ils apprennent leur origine

 

en jouant avec l’air

 

 

 

Ils mûrissent

 

pour féconder la terre à son tour

 

 

 

 

 

A chaque orage la terre

 

arrache les peines

 

caracolant dans l’air

 

 

 

Pour les bercer dans ses bras

 

 

 

 

Les mains une fois guéries

 

par la senteur de l’herbe

 

 

 

Ne recherchent plus les cris

 

en errance

 

 

 

 

 

Les rais de lumière peignent la pierre

 

pour qu’elle chante ses souvenirs

 

 

 

 

Le lever du jour pianote sur lex sable

 

 

 

Le soleil peint le ciel

 

de son chant immémorial

 

 

 

 

 

Ceux qui connaissent le langage du vent

 

savent attendre

 

 

 

En se nourrissant du sable

 

irrigué par la lumière

 

 

 

 

 

Ceux qui ont offert leur âme au vent

 

ne vieillissent pas

 

 

 

Ils laissent les cheveux chamailler

 

en écoutant des voix secrètes

 

 

 

 

 

Laisse venir des oiseaux dans les bras

 

pour accueillir le calme du matin

 

 

 

Une graine tombe de leur chant

 

germe dans le jardin

 

 

 

 

 

Avoir les ailes

 

qui creusent la terre

 

 

 

Avoir l’oreille

 

qui entend l’inaudible

 

 

 

 

 

Répondre aux murmures des ailes

 

en les nourrissant

 

 

 

De la grâce de la terre

 

 

 

 

 

Contempler un grain

 

pour entrer dans le fleuve du ciel

 

 

 

 

 

Laisser décanter l’eau

 

jusqu’à la transparence de l’air

 

 

 

Elle saurait laisser passer

 

le feu du ciel

 

 

 

 

 

Recueillir des pierres aériennes

 

dans un panier d’eau

 

 

 

Pour laisser germer

 

 

 

Attendre la lumière de la lune

 

pour semer des cailloux fleuris

 

 

 

Sur la terre

 

 

 

Comme une goutte de lumière

 

venue de l’eau irisée

 

 

 

Des mots glissent sur les ailes

 

avant d’être notés

 

 

 

 

 

Donner aux mains les mots

 

qui attendent en l’air

 

 

 

Pour retourner à la source

 

 

 

 

 

Sur les ailes

 

Editions MLD, 22000 Saint-Brieuc

18 août 2026

Monchoachi (1946 -) : Wolo : Rien (L – LIII)

 

 

 

 

Wolo : Rien

 

.......................................................................................

 

L

Les résonances

 

Toutes les fins fines finissements et toutes les coumencements

 

                                                                                    blogodo blo,

 

              Toutes les racines-bois et toutes les florissements,

 

Toutes les ninivers qui or bitent

 

                                          et toute la chose qui s’offre

 

                                          les limbes qui tripotent nuages

 

                                          les vents qui broutent arbres

 

                                          les graines qui clapotent colportent

 

monde invisible,

 

 

 

               Graines fano mélangées au sang répandu. Chaame. Granf oiseau aux

 

ailes éployées. Temple à ciel ouvert. Ailes solsouris. Poudre safran dans soleil

 

jaune. Reflets dans eau. Paupières basses. Porte au double battant. Nuit qui

 

tourne. Chemin écho. Parole étirée.        .Périplous.  Marche lente du caméléon.

 

Foudroiement. Voué à la lune. Lenteur alentour. Beauté. Va et revient. Capte le

 

flux merveilleux. Purifie terre. Parle cleau et air. Caresse aigle blanc. Etend le

 

monde. Graines offrandes. Graines enfilage.  Calfou quat’chimin. Coqs rouges

 

et chèvres blanches. Coqs blanches et lèvres rouges. Toubouillons primordiaux.

 

Tête dans le fleuve. Marigot. Salive et sperme. Corps gluant. Vénus et eaux

 

célestes. Trou des profondeurs. Réceptacle du sacré. Eaux noires. Serpent noir

 

au ventre rouge. Grosse tête et queue rouge. Guiole longée. Guiole marrée.

 

Guiole tanprisouplé. Guiole mécisouplé. Giole viré guiole. Guiole alailai.

 

Guiole alala. Guiole en bas féille. Guiole en bas bras. Guiole sale. Guiole

 

douce. Guiole doux. Guiole bè. Guiole bèbè. Guiole bèqoué. Guiole bèquèquè.

 

Guiole paix-guiole. Guiole fò. Guiolepòt’ Guiole Poliyis (Coucoune chabine).

 

Giole calée. Guiole calée guiole. Tête calée. En guiole bagaille-la...

 

 

 

               La grande pirogue navigue. Fleuve du ciel sur la route du soleil.

 

Montée des eaux. Début de la crue. Monde montjoie. Joir gerbe. Jet cauris :

 

Le monde est grand.

 

 

 

               Monde parole

 

                             Chemin qu’on s’ensuit comme s’ensuirre suit le long

 

                                                                       va -et-vient sans fin

 

                                                                       navette eau ciel terre

 

                                                                       bouche lèvres rouges

 

                                                                              semailles prémices prépuce

 

 

 

toutes choses saisies

 

                             depuis toujours manifestes

 

                   toujours célestes

 

                             éternellement se mouvent se movent se mouvementent

 

                                                                                                  se meuvent

 

                                                                       l’une en l’autre se métaphosent

 

                             huit ancêtres, huit lignes, huit graines, huit pieds

 

               tournés vers             bòbòy, noncent, ròròte, chéti         méditer chose

 

                                             et toujours toujours puisant en arrière

 

                                                          et pour CE LÀ toujours lointain

 

                                                                                     devant loin douvant

 

 

 

..................................................................................

 

LI

 

 Les harmoniques

 

 

Pays fertile, gardien des oracles,

 

                             quelle divine nourriture donnée à la vie

 

A la mort le fut tout aussi

 

                             au confluent des eaux, au plus touffu des tabernacles !

 

Car, partir, c’est ici revenir,

 

Sur même mystérieuse corde

 

                             résonnent vivre et mourir,

 

Même grave maintient escorte ce qui accable,

 

Même pareil solennel accueille ce qui comble.

 

 

 

Pays fertile, gardien des oracles,

 

                             quelle divine nourriture confiée à la terre

 

                             la plus petite chose qui soit Ô miracle,

 

                             et dans la plus petite chose, une plus petite chose encore,

 

                             tout d’un tout enchevêtré, à l’infini adjoint

 

                                                                      mâle et femelle conjoints

 

                             visible par l’invisible régi,

 

                             proche dilaté jusqu’au plus lointain.

 

                             A nous, grandeur maintient dans le geste nu

 

                                                                                     et la droite main

 

                                                                             à l’unisson de la terre natale.

 

 

Pays fertile

 

              langue bifide

 

                                         dédiée à présence une,

 

                                         à chimère,

 

                                         « un air, un air, fille de l’air

 

 

 

                                         jolie fille »,

 

              dégenre charme chalande glutine tambourine, 

 

                                           serpent matriculé

 

                                                                     chemin de l’air.

 

 

 

LII

 

Les modulations

 

 

Du ciel vient la mesure

 

                                         l’appel à l’entretien,

 

                                         à tout porter au rayonnement,

 

                                                                                   les voyelles, les voyelles !

 

Et de la terre natale

 

                                         le mesuré, la salutaire parcimonie ;

 

 

 

Bleu pers au ras des chaumes,

 

                                         branle des cils des mulots,

 

           et « l’inconnaissable inclus dans l’ombre que l’on nomme

 

                                                                                 tantôt , tantôt sé ».

 

Marche à tâtons sur l’herbe sacrée,

 

           eau de la terre dans le palais des nuages,

 

Lune qui balaie les feuilles,

 

                                                    lune qui ferme les sentiers,

 

                                                                   débroussaille, boulaille

 

Le vent d’Ouest souffle,

 

           graines sorcières recueillies et mises en terre avec les lèvres       

                  

                          tout RÉGLÉ, tout protocole sacré.

 

 

 

Le vent d’Est souffle, le fleuve monte

 

                                         les arbres mêlent leur ramure,

 

                                               l’amome pousse au pied des mamelons,

 

                                         on émonde les épis, les pierres chantent,

 

                                               chantent que. Paix. Chantent que. Pais.

 

                                         rond-dans rond gras et court.

 

                                               chantent que.

 

                          vent brouillard chasse récolte.

 

                                               oiseaux hivernage croisent au-dessus des plaines.

 

                                         La mer céleste règne sur les labours.

 

 

 

LIII

 

La voix

 

 

« Le monde était encore beau avec le silence »,

 

                             masque aux grelots et aux yeux ardents,

 

           et toute fraîche, et toute pimpante et toute parfumée de menthe

 

                                                                                              sa chevelure.

 

                                                              « La Terre protège tes pieds,

 

                                                         les yeux des dieux sont fixés sur toi.

 

                                                                Avance aux tambours,  

 

                                                                les larmes sortent des yeux ». 

 

 Le monde était beau avec le silence, 

 

                             les corps vont bien dleaumèci,

 

                                                       le sens too si tellement tant,

 

                                                       et de plus haute venue,

 

                             des gens, moun’, pas des « humains »

 

                                                           leurs propres dieux à eux bien-propre

 

                                                           aux quatre coins

 

                                                                                       les voix en harmonie.

 

Le monde était si beau avec le silence :

 

                             silence baille son,

 

                                           son baille lavoix,

 

                                                          l’oferte   sans glose

 

                                                                       sans gloise,

 

                             l’ouvrir le voir voirement :

 

                                           verse traverse vers ce qu’il en retourne,

 

                                           rhombe, souffle haut,

 

                             verse coule s’écoule roucoule crie :

 

                                                                                      Chantement.

 

 

 

Son baille lavoix, puis.        malement  

 

                             voix baille languaige

 

                                           mirail avègue, vantement :

 

                      verse traverse malverse vitupère

 

                                                                            vers ce qu’il en retourne

 

                                           qui s’en retourne

 

                                           prend le chemin, rentre à l’abri de pierre et

 

 

 

                                dès l’or, IL escrit l’oscur 

 


  
Du même auteur :


 
Manteg (26/02/2021)


 
L’eau (I-V) (26/02/2022)


 
L’eau (VI-IX) (19/08/2022)


 
Le lointain (X) (26/02/2023)


 
Le réel / Le jeu (XI – XV) (19/08/2023)


 
 Le réel / Le jeu (XVI – XXI) (26/02/2024)


 
La règle (XXII - XXV) (18/08/2024)

 


Le sort (XXVI - XXVII) (26/02/2025)


 
Le masque (XXXVIII – XLIV) (18/08/2025)

 

Wolo : Rien (XLV – XLIX) (25/02/2026)

 

17 août 2026

Michel Houellebecq (1956 -) : « Tant de cœurs ont battu... »

© Action Press

 

 

 

 

 

Tant de cœurs ont battu, déjà, sur cette terre

Et les petits objets blottis dans leurs armoires

Racontent la sinistre et lamentable histoire

De ceux qui n’ont pas eu d’amour sur cette terre.

 

La petite vaisselle des vieux célibataires

Les couverts ébréchés de la veuve de guerre

Mon Dieu ! Et les mouchoirs des vieilles demoiselles

L’intérieur des armoires, que la vie est cruelle !

 

Les objets bien rangés et la vie toute vide

Et les courses du soir, restes d’épicerie,

Télé sans regarder, repas sans appétit

 

Enfin la maladie, qui rend tout plus sordide,

Et le corps fatigué qui se mêle à la terre,

Le corps jamais aimé qui s’éteint sans mystère.

 

 

 

Rester vivant suivi de La poursuite du bonheur

 

Editions Flammarion, 1997


Du même auteur :

 

 « Est-il vrai … » (06/10/2014)

 

Fin de soirée (06/10/2015)

 

« Mon corps est comme un sac… » (06/10/2016)

 

« Le jour monte et grandit… » (06/10/2017)

 

Différenciation rue d’Avron (06/10/2018)

 

Le train de Crécy-la-Chapelle (22/01/2024)

 

« A quoi bon s’agiter ?.. » (22/01/2025)

16 août 2026

Forough Farrokhzâd / فروغ فرخزاد / (1934 – 1967) : Sur la terre

 

 

 

 

Sur la terre

 

Jamais je n’ai voulu

 

Etre une étoile dans le mirage du ciel

 

Ou comme l’âme des élus

 

Etre la compagne silencieuse des anges

 

Jamais je n’ai été séparée de la terre

 

Ou familières des étoiles

 

Je me tiens debout sur la terre

 

Avec mon corps qui comme la tige d’une plante

 

Suce le vent et le soleil et l’eau

 

Pour vivre

 

 

 

Féconde

 

Remplie de désirs

 

Remplie de douleurs

 

Je me tiens debout sur la terre

 

Pour que les étoiles me célèbrent

 

Pour que le brises me caressent

 

 

 

*

 

 

Je me regarde par la lucarne

 

Je ne suis que l’écho d’un chant

 

Je ne suis pas immortelle

 

Je ne cherche que l’écho d’un chant

 

Dans le cri de ce plaisir plus pur

 

Que le simple silence d’un chagrin

 

Je ne cherche aucun autre abri

 

Dans un corps qui est rosée

 

Sur la fleur d’iris de mon corps

 

 

*

 

 

Sur le mur de la cahute qu’est ma vie

 

Des passants ont inscrit

 

A l’encre noire de l’amour

 

De nombreux souvenirs :

 

Un cœur transpercé d’une flèche

 

Une bougie renversée

 

Des points muets et décolorés

 

Sur les lettre emmêlées de la folie

 

 

 

Chaque fois que des lèvres rejoignent les miennes

 

Un embryon d’étoiles se forme

 

Dans ma nuit, se posant

 

Sur le fleuve de mes souvenirs

 

Pourquoi alors espérer des étoiles ?

 

 

 

*

 

Ceci est mon chant

 

- Qui se pose suave sur tous les cœurs aimants

 

Tel qu’il a toujours été – avant et maintenant

 

 

 

 

Traduit du persan par Leili Anvar

 

In, Forough Farrokhzad : « J’irai jusqu’au rivage du soleil »

 

Editions Galimard (Poésie)

15 août 2026

John Montague (1929 - 2016) : Le coin / Wegde

 

 

 

 

 

Le coin

 

 

 

Rue Daguerre, comme nous l’avons cherchée

 

avant de la trouver ! Derrière le lion de Denfert

 

aux griffes usées, là où après le tumulte

 

d’un marché en plein air, on s’arrête

 

avant d’entrer dans une cour pavée

 

en baissant la tête.

 

 

 

Symbole de la vraie vie,

 

ce silence, chacun penché

 

sur la tâche choisie ;

 

encadreur japonais

 

inlassable et poli, soignant

 

un cerisier greffé, comme si c’était

 

son propre moi exilé

 

 

 

donnant chaque printemps européen

 

le délicat brouillard

 

de ses fleurs éphémères.

 

Ce fleuriste qui se vouait

 

aux couronnes de fleurs

 

et dont les murs disparaissaient

 

sous des roues de fleurs tressées

 

 

 

à Noël, parmi des sapins odorants,

 

cette vieille femme cousant

 

des sacs de moleskine, tandis que

 

son gros chat castré sommeillait

 

attendant la mort sur son banc ensoleillé.

 

 

 

Le dimanche matin résonnaient les cannes blanches,

 

deux aveugles jouaient sur un

 

accordéon, ces airs

 

simples et mélodieux

 

qui déchirent le cœur

 

« sous les toits de Paris »

 

 

 

Ou « la vie en rose »

 

décor pour une vie commune,

 

peu à peu brisée,

 

arrachée, déchirée,

 

le temps enfonçant

 

son coin usé dans ce qui

 

semblait permanent :

 

 

 

Les pavés déchaussés,

 

l’encadreur décapité

 

dans un grave accident,

 

une tour géante imposant

 

sa masse au-dessus du vieux marché,

 

le vacarme de la circulation

 

(vagues rugissantes près

 

 

 

d’un rivage d’immondices)

 

et le temps qui tournoie

 

de plus en plus vite

 

« j’attendrais tous

 

les jours », aveugle

 

accordéon jouant

 

sur une couronne funéraire.

 

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Michel Bariou

 

In, Denis Rigal : « Poésies d’Irlande. Anthologie »

 

Editions Sud, 133001 Marseille1987

 

Du même auteur :  


Mer vineuse / Wine dark sea (25/10/2014)


Tous les obstacles légendaires / All legendary obstacles (15/08/2021)


James Joyce (15/08/2022)


Comme des dolmens autour de mon enfance, les vieux / Like dolmens round my childhood, the old people.(15/08/2023)


Cours de nu (15/08/2024)

 

La truite / The trout (15/08/25)

 

 

 

 

Wedge

 

 

 

Rue Daguerre, how we searched

 

till we found it ! Beyond

 

the blunt pawed lion of Denfert

 

to where, after the bustle

 

of an open stalled market

 

you halt, before stooping

 

into a cobbled courtyard.

 

 

 

Symbol of the good life

 

this silence, each bend-

 

ing to his chosen task ;

 

a Japanse framer, tire-

 

less and polite, tending

 

a grafted cherry tree as

 

if it where his exiled self

 

 

 

which foamed brief

 

and splendid blossom

 

each European spring

 

The florist who made a

 

speciality of wreaths,

 

flower woven cartwheels

 

a cortège on his walls.

 

 

 

smothered at Christmas

 

by fragant limbs of fir.

 

The old woman stitching

 

moleskin sacks and bags

 

while her gross, gelded

 

cat dozed towards death

 

along its sunlit bench.

 

 

 

On Sunday mornings,

 

while canes racked,

 

two blind men played

 

the accordéon, those

 

simple rippling tunes

 

that tore the heart ;

 

« sous les toits de Paris ».

 

 

 

Or, « la vie en rose »,

 

setting for a shared

 

life, slowly broken,

 

wrenched, torn apart,

 

change driving its

 

blunt wedge through

 

what seemed permanent :

 

 

 

the cobbles uprooted,

 

the framer beheaded

 

in a multiple accident,

 

a giant tower hulking

 

over the old market,

 

the traffic’s roar

 

(waves grinding near

 

 

 

a littered shore)

 

while time whirls

 

faster and faster,

 

« J’attendrai tous

 

les jours, » a blind playing

 

to a funeral wreath.

 

 

 

 

Poème précédent en anglais :

 

Thomas Hardy :  La tragédie d’une vagabonde / A trampwoman’s tragedy (30/07/2026)

 

14 août 2026

Jean-Louis Giovannoni (1950 -) : L’invention de l’espace

 

 

 

 

 

L’invention de l’espace

 

 à Hélène Chaigneau et Pierre Bravo-Gala

 

 

 

Tout est un intérieur

 

et reste à jamais

 

cet intérieur.

 

 

 

 

Car rien ne doit sortir

 

de sa forme.

 

 

 

 

Rien ne doit se tenir

 

en dehors.

 

 

 

 

Rien ne doit se franchir

 

prendre corps

 

dans le corps des autres.

 

 

 

 

Surtout

 

ne pas se détacher

 

du lieu

 

imparti à son corps.

 

 

 

 

Tout doit rester

 

ce qu’il est

 

et ne rien ajouter.

 

 

 

 

En ce monde

 

tout est déjà trop prononcé.

 

 

 

 

 

 

Tout est un intérieur

 

et doit le rester.

 

 

 

 

Imaginez

 

l’espace

 

avec des choses

 

ne tenant pas leur intérieur ;

 

 

 

 

Des choses

 

ne sachant plus

 

où se tient leur seuil

 

le côté à ne pas franchir.

 

 

 

 

 

 

Des choses toujours trop pleines

 

ne pouvant se soustraire.

 

 

 

 

Des choses

 

qui menacent de fracturer

 

de contaminer

 

l’espace.

 

 

 

 

Des choses

 

qui soumettraient

 

qui réduiraient les autres

 

par excès de corps

 

de présence

 

 

 

 

 

 

Imaginez

 

tout ce monde

 

enfermé dans son corps

 

rêvant de proliférer

 

d’envahir

 

de pousser ailleurs

 

de se multiplier

 

dans le corps des autres

 

d’être au présent

 

de toute chose.

 

 

 

 

 

 

Imaginez

 

l’espace

 

ne sachant plus tenir

 

sa distance

 

ne sachant plus contenir.

 

 

 

 

Où commencerait le monde

 

le corps du monde

 

si l’espace laissait les choses

 

se franchir

 

ne plus se tenir pour dites ?

 

 

 

 

 

 

L’invention de l’espace

 

Editions Lettres vives, 13150, Tarascon

 

Du même auteur : : Chantonner contre la peur (14/0820/25)

13 août 2026

Tarjei Vesaas (1897 – 1970) : Rencontre sur le chemin du retour

 

 

 

 

Rencontre sur le chemin du retour

 

 

 

Soir obscur

 

sur le chemin du retour.

 

Soir infiniment obscur.

 

Et d’un seul coup émerge des ténèbres

 

une douce chaleur sur mon visage.

 

 

 

Il doit y avoir quelque chose devant,

 

de grand, de mutique, de chaud.

 

De si haut que cela s’élève jusqu’au ciel.

 

Je ne puis rien voir,

 

mais sentir, sentir.

 

Il n’est qu’une seule chose

 

qui soit si haute :

 

C’est ma propre montagne.      

 

 

 

Je le comprends

 

et suis hissé vers elle.

 

Dans une incroyable joie je sens

 

que c’est ma propre montagne

 

qui s’est délivrée

 

pour me rencontrer sur le chemin.

 

Dans le secret de l’obscurité infinie

 

la montagne a fait ce que

 

les montagnes ne doivent pas faire.

 

Elle a bougé sur son socle :

 

Cela faisait si longtemps.

 

 

 

Qui dit hautes cimes dit tourbillons,

 

et le tourbillon est alentour comme

 

un dôme de clairvoyance dans les ténèbres,

 

émanant de ce qui va venir.

 

Ma main je n’ose la tendre,

 

la montagne sanctionnerait alors

 

mon outrecuidance

 

et je tomberais séance tenante.

 

Personne ne comprendrait pourquoi.

 

 

 

Mais la clairière lévite autour de moi.

 

Je ne puis rien distinguer.

 

Je suis un être terrestre,

 

et le besoin me taraude de tendre le bras

 

pour reconnaître mes devants,

 

comme si c’était une femme chère

 

qui s’était présentée là.

 

Mais l’intimité, n’y songeons pas

 

quand on se trouve en plein dedans.

 

Ce n’est pas possible, mais c’est vrai.

 

La montagne est venue à ma rencontre

 

avec sa vérité.

 

 

 

Je reste sur place à trembler,

 

comme si j’allais périr auprès de ma montagne

 

en ce soir exquis.

 

La montagne est venue à ma rencontre.

 

Des bons espaces se comblent.

 

Je sens désormais sa force.

 

L’ampleur et la beauté de la montagne.

 

Sa bienveillance, sa sévérité.

 

 

 

Des mots brûlants gagnent

 

mes pensées.

 

 

 

 

 

Traduit du norvégien (nynorsk) par Céline Romand-Monnier


in, Tarjei Vesaas : « Vie auprès du courant »


Editions La Barque, 35000 Rennes

 

Du même auteur : Le chemin / Vegen (13/08/2025)

12 août 2026

Michel Butor (1926 - 2016) : Le bourgeonnement du désert

 

 

 

 

Le bourgeonnement du désert

 

 

1)

 

Dans la nuit des temps

 

     il y eut l’errance

 

     avec les pierres dans l’attente

 

 

 

Dans le lointain

 

     il y eut les premiers pas

 

     avec la patience des pierres

 

 

 

Dans la distance

 

     il y eut les peuples qu’on ne sait pas nommer

 

     avec la taille des pierres

 

 

 

Dans l’oubli

 

     il y eut les cavernes

 

     avec l’érosion des pierres

 

 

 

2)

 

Dans le silence et dans la nuit

 

     il y eut les premières tombes

 

     avec l’éclatement des pierres

 

 

 

Dans la hantise et le lointain

 

     il y eut les premiers outils

 

     avec le façonnement des pierres

 

 

 

Dans la transparence et la distance

 

     il y eut les premiers villages

 

     avec la solitude des pierres

 

 

 

Dans la mémoire et l’oubli

 

     il y eut les premiers tissages

 

     avec la permanence des pierres

 

 

 

3)

Dans la poussière et le silence de la nuit

 

     il y eut les premiers vêtements avec leurs plis 

 

     et encore l’errance

 

     avec la chaleur des pierres

 

 

 

Dans l’ombre et la hantise du lointain

 

     il y eut les statuettes en terre crue, hommes, femmes,

 

     enfants dont les yeux sont formés de coquillages

 

     et encore des feux

 

     avec la douceur des pierres

 

 

 

Dans le passage et la transparence de la distance

 

     il y eut les céramiques incisées ou peintes : hachures,

 

     chevrons, quadrillages, lignes ondulées, losanges, triangles,

 

     et bientôt les cerfs, les poissons, les femmes à chevelures    

 

     flottantes entourées d’une guirlande de scorpions

 

     et encore les peuples qu’on ne sait pas nommer

 

     avec le polissage des pierres

 

 

 

Dans la pause entre la mémoire et l’oubli

 

     il y eut l’invention de l’écriture

 

     et encore les cavernes

 

     avec la gravure des pierres

 

 

 

4)

 

Dans la contemplation de la poussière dans le silence

 

     il y eut les remparts

 

     et encore les tombes

 

     avec l'attente des pierres

 

     avec leur caresse

 

 

 

Dans la course après l’ombre et la hantise du lointain

 

     il y eut les empires

 

     et encore les outils

 

     avec la patience des pierres

 

     avec leur érection

 

 

 

Dans la retraite après le passage et la transparence de la distance

 

     il y eut l’exil

 

     et encore les villages

 

     avec la taille des pierres

 

     avec leur couleur

 

 

 

Dans le tourbillon après la pause entre la mémoire et l’oubli

 

     il y eut les délivrances

 

     et encore les tissages

 

     avec l’érosion des pierres

 

     avec leur percement

 

 

 

5)

 

Dans l’exaltation que provoque la contemplation

 

     il y eut les découvertes

 

     et encore les vêtements avec leurs plis

 

     parmi l’éclatement des pierres

 

     leur engendrement

 

 

 

Dans la fureur que provoque la course

 

     il y eut les ruines

 

     et encore des figures d’hommes de femmes et d’enfants

 

     en toutes matières

 

     avec le façonnement des pierres

 

     leur accouchement

 

 

 

Dans l’obstination que provoque la retraite

 

     il y eut les caravanes

 

     et encore les céramiques et enluminures

 

     avec la solitude des pierres

 

     avec leur naissance

 

 

 

Dans l'environnement que provoque le tourbillon

 

     il y eut les trésors

 

     et encore les inventions dans l’écriture

 

     avec la permanence des pierres

 

     avec leur croissance

 

 

 

6)

 

Dans la précipitation

 

     il y eut l’invention des machines

 

     et encore les remparts

 

     avec la chaleur des pierres

 

     avec la vision qui s’y rajeunissait

 

 

 

Dans l’horreur

 

     il y eut le vrombissement des bombardiers et chasseurs

 

     et encore les empires

 

     avec de la douceur néanmoins çà et là

 

     avec l’observation des pierres célestes qui se poursuivait au désert

 

 

 

Dans l’épouvante

 

     il y eut l’invasion des nouvelles épidémies et le réveil des anciennes

 

     et encore l’exil

 

     avec les mains qui polissaient toujours pour garder l’encouragement des pierres    

 

     tandis que les savants humiliés cherchaient des remèdes en interrogeant leur

 

     poussière

 

 

 

Dans le sanglant d’aujourd’hui

 

     il y le chant et la sculpture,

 

     qui nous promet la délivrance

 

     il y a le rayonnement et la gravure    

 

     qui nous annonce qu’après la guerre nous débarquerons dans la paix

 

     des pierres

 

 

 

 

 

 

Par le temps qui court

 

Editions de La Différence (Orphée)

 

Du même auteur :


 « Au-delà de l’horizon… » (12/08/2015)


 Le tombeau d’Arthur Rimbaud (12/08/2016)


Vers l’été (12/08/2017)


Lectures transatlantiques (12/08/2018)


Les commissures du feu (12/08/2019)


Paysages planétaires (1-5) (12/08/2020)


Paysages planétaires (6 -10) (12/08/2021)


Paysages planétaires (11 -16) (12/08/2022)


In Memoriam Paule Thévenin (12/08/2023)


La ville engloutie (12/08/2024)

 

Matière subtile (12/08/2025)

 

Le bourgeonnement du désert (12/08/2026)

11 août 2026

Wei Yingwu / 韦应物 (vers 737-vers 835) : Sur le son

 

 

 

Sur le son

 

 

Dix mille choses se font entendre ;

 

Dans le grand espace toujours muet.

 

Le son apparaît au sein du silence ;

 

Et au sein du silence il disparaît.

 

 

 

 

 

 

Traduit du chinois par Florence Hu-Sterk

 

in, « Anthologie de la poésie chinoise »

 

Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

 

Du même auteur : 


Sur le mont Langya (11/08/2023)


Le corail (11/08/2024)

 

La rivière de l’ouest à Hsü-chou (11/08/2025)

10 août 2026

Wang Wei / 王维 (701 – 761) : En revenant du Grand mont

 

 

 

En revenant du Grand mont

 

 

 

 

La rivière ceinture

 

     les taillis foisonnants

 

Où cheval et voiture

 

     s’en vont d’un pas tranquille      

 

 

 

Ses eaux purent dévalent

 

     on dirait à dessein

 

Et les oiseaux ce soir

 

     avec moi se retirent

 

 

 

Rempart à l’abandon

 

     du vieil embarcadère

 

Crépuscule automnal

 

     sur la montagne entière

 

 

 

Le Grand mont se déploie

 

     il s’élève et s’abaisse

 

Me voilà de retour

 

     et je ferme ma porte.

 

 

 

 

 

Traduit du chinois par Jean-Pierre Diény

 

In, « Jeux de montagnes et d’eaux,

 

quatrains et huitains de Chine »

 

Encre marine éditeur, 42220 Fougères

 

 

 

Retour au mont Song

 

 

 

La rivière limpide entraîne les rives touffues ;

 

Voitures et chevaux s’en vont oisivement.

 

L’eau coule comme si elle avait des sentiments ;

 

Les oiseaux rentrent ensemble à la nuit tombante.

 

 

 

La ville déserte surplombe le vieil embarcadère ;

 

Le soleil couchant emplit les monts automnaux.

 

Tantôt haut, tantôt bas, le mont Song se déploie ;

 

Je rentre et ferme la porte pour rester chez moi.

 

 

 

 

Traduit du chinois par Florence Hu–Sterk

 


in, « Anthologie de la poésie chinoise »

 


Editions Gallimard (La Pléiade), 2015

 

 

Du même auteur :

 

« Seul assis parmi des bambous... » (24/02/2021)

 

Le parc aux magnolias (24/02/2022)

 

En montagne (24/02/2023)

 

Soir d’automne en montagne (24/02/2024)

 

A Monsieur le magistrat Chang (10/08/2024)

 

Mon refuge au pied du Chung-nan (24/02/2025)


 
En passant par le temple au Parfum-Caché (10/08/2025)

 

Clos aux cerfs (24/02/2026)

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