Hashimoto Takako (橋本 多佳子) : « Comment dormir... »
Comment dormir
quand la mer ne dort pas
Traduit du japonais par Dominique Loreau
In « Aimer la pluie, aimer la vie »
Editions J’a lu, 2001
Comment dormir
quand la mer ne dort pas
Traduit du japonais par Dominique Loreau
In « Aimer la pluie, aimer la vie »
Editions J’a lu, 2001
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Paysage gallois
Vivre en Galles c’est être conscient
Le soir du sang versé
Dont on a fait le ciel débridé
Qui colore les rivières immaculées
Dans leurs lits innombrables.
C’est avoir conscience,
Au-dessus du vacarme du tracteur
Et du ronron de la machine,
D’affrontements dans les bois tendus
Tout vibrants de flèches décochées.
On ne vit pas dans le présent,
A tout le moins en Galles.
Il y a la langue par exemple,
Les douces consonnes
Etranges à l’oreille.
Il y a les cris dans le noir la nuit
Comme les hiboux répondent à la lune,
Et l’épaisse embuscade des ombres,
Muettes à l’angle des champs.
Il n’y a pas de présent en Galles,
Et pas de futur ;
Il n’y a que le passé,
Hérissé de reliques,
Des tours rongées par les vents, des châteaux
Peuplés de faux fantômes ;
Des carrières et des mines en décomposition ;
Et un peuple impuissant,
Malade de consanguinité
Qui triture la carcasse d’une vielle chanson.
Traduit de l’anglais par Jean-Yves Le Disez
In, R.S. Thomas : « Qui ? »
Editions Les Hauts-Fonds, 29200 Brest
Du même auteur :
Dans les collines galloises / The welsh hill country (18/06/2020)
Un paysan / A Peasant (18/06/2021)
Mort d’un paysan / Death of a Peasant (14/06/2022)
Quatre-vingt dixième anniversaire / Ninetieth Birthday (14/06/2023)
Ce qu’on voit par la fenêtre / The View from the window (14/06/2024)
La lande / The moor (14/06/2025)
Welsh Landscape
To live in Wales is to be conscious
At dusk of the spilled blood
That went into the making of the wild sky,
Dyeing the immaculate rivers
In all their courses.
It is to be aware,
Above the noisy tractor
And hum of the machine
Of strife in the strung woods,
Vibrant with sped arrows.
You cannot live in the present,
At least not in Wales.
There is the language for instance,
The soft
Sick with inbreeding,consonants
Strange to the ear.
There are cries in the dark at night
As owls answer the moon,
And thick ambush of shadows,
Hushed at the fields' corners.
There is no present in Wales,
And no future;
There is only the past,
Brittle with relics,
Wind-bitten towers and castles
With sham ghosts;
Mouldering quarries and mines;
And an impotent people,
Worrying the carcase of an old song.
Poème précédent en anglais :
Geoffrey Squires: » Une brindille oscille... » / « A stalk bends... »08/06/2026)
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Dedham, vu de Langham*
Dedham, vu de Langham. L'été est sombre
Où des nuages se rassemblent. On pourrait croire
Que tout cela, haies, villages au loin,
Rivière, va finir. Que la terre n'est pas
Même l'éternité des bêtes, des arbres,
Et que ce son de cloches, qui a quitté
La tour de cette église, se dissipe,
Bruit simplement parmi les bruits terrestres,
Comme l'espoir que l'on a quelquefois
D'avoir perçu des signes sur des pierres
Tombe, dès qu'on voit mieux ces traits en désordre,
Ces taches, ces sursauts de la chose nue.
Mais tu as su mêler à ta couleur
Une sorte de sable qui du ciel
Accueille l'étincellement dans la matière.
Là où c'était le hasard qui parlait
Dans les éboulements, dans les nuées,
Tu as vaincu, d'un début de musique,
La forme qui se clôt dans toute vie.
Tu écoutes le bruit d'abeilles des choses claires,
Son gonflement parfois, cet absolu
Qui vibre dans le pré parmi les ombres,
Et tu le laisses vivre en toi, et tu t'allèges
De n'être plus ainsi hâte ni peur.
O peintre,
Comme une main presse une grappe, main divine,
De toi dépend le vin ; de toi, que la lumière
Ne soit pas cette griffe qui déchire
Toute forme, toute espérance, mais une joie
Dans les coupes même noircies du jour de fête.
Peintre de paysage, grâce à toi
Le ciel s'est arrêté au-dessus du monde
Comme l'ange au-dessus d'Agar quand elle allait,
Le cœur vide, dans le dédale de la pierre.
Et que de plénitude est dans le bruit,
Quand tu le veux, du ruisseau qui dans l'herbe
A recueilli le murmure des cloches,
Et que d'éternité se donne dans l'odeur
De la fleur la plus simple ! C'est comme si
La terre voulait bien ce que l'esprit rêve.
Et la petite fille qui vient en rêve
Jouer dans la prairie de Langham, et regarde
Quelquefois ce Dedham au loin, et se demande
Si ce n'est pas là-bas qu'il faudrait vivre,
Cueille pour rien la fleur qu'elle respire
Puis la jette et l'oublie ; mais ne se rident
Dans l'éternel été
Les eaux de cette vie ni de cette mort.
II
Peintre,
Dès que je t'ai connu je t'ai fait confiance,
Car tu as beau rêver tes yeux sont ouverts
Et risques-tu ta pensée dans l'image
Comme on trempe la main dans l'eau, tu prends le fruit
De la couleur, de la forme brisées,
Tu le poses réel parmi les choses dites.
Peintre,
J'honore tes journées, qui ne sont rien
Que la tâche terrestre, délivrée
Des hâtes qui l'aveuglent. Rien que la route
Mais plus lente là-bas dans la poussière.
Rien que la cime
Des montagnes d'ici mais dégagée,
Un instant, de l'espace. Rien que le bleu
De l'eau prise du puits dans le vert de l'herbe
Mais pour la conjonction, la métamorphose
Et que monte la plante d'un autre monde,
Palmes, grappes de fruits serrées encore,
Dans l'accord de deux tons, notre unique vie.
Tu peins, il est cinq heures dans l'éternel
De la journée d'été. Et une flamme
Qui brûlait par le monde se détache
Des choses et des rêves, transmutée.
On dirait qu'il ne reste qu'une buée
Sur la paroi de verre.
Peintre,
L'étoile de tes tableaux est celle en plus
De l'infini qui peuple en vain les mondes.
Elle guide les choses vers leur vraie place,
Elle enveloppe là leur dos de lumière,
Plus tard,
Quand la main du dehors déchire l'image,
Tache de sang l'image,
Elle sait rassembler leur troupe craintive
Pour le piétinement de nuit, sur un sol nu.
Et quelquefois,
Dans le miroir brouillé de la dernière heure,
Elle sait dégager, dit-on, comme une main
Essuie la vitre où a brillé la pluie,
Quelques figures simples, quelques signes
Qui brillent au-delà des mots, indéchiffrables
Dans l'immobilité du souvenir.
Formes redessinées, recolorées
A l'horizon qui ferme le langage,
C'est comme si la foudre qui frappait
Suspendait, dans le même instant, presque éternel,
Son geste d'épée nue, et comme surprise
Redécouvrait le pays de l'enfance,
Parcourant ses chemins ; et, pensive, touchait
Les objets oubliés, les vêtements
Dans de vieilles armoires, les deux ou trois
Jouets mystérieux de sa première
Allégresse divine. Elle, la mort,
Elle défait le temps qui va le monde,
Montre le mur qu'éclaire le couchant,
Et mène autour de la maison vers la tonnelle
Pour offrir, ô bonheur ici, dans l'heure brève,
Les fruits, les voix, les reflets, les rumeurs,
Le vin léger dans rien que la lumière.
* Plusieurs tableaux de John Constable portent ce titre ;
Ce qui fut sans lumière
Editions du Mercure de France,1987
Du même auteur :
« Que saisir sinon qui s’échappe… » (03/06/2014)
Théâtre (03/06/2015)
L’été de nuit (13/06/2016)
Le myrte (13/06/2017)
Deux barques (13/06/2018)
La pluie sur le ravin (13/06/2019)
Le fleuve (13/06/2020)
Dans le leurre du seuil (13/06/2021)
Dans le leurre des mots (13/06/2022)
La maison natale (13/06/2023)
Le tout, le rien (13/06/2024)
Le souvenir (13/06/2025)
(Le Télégramme/Marie-Hélène Clam)
Moines peintres
FRA ANGELICO I
Il faudra prendre les plus belles couleurs,
se saisir des pigments et des pierres broyées,
y ajouter le blanc de l’œuf,
il faudra préparer le mur, consolider le mortier
et déplier encore et le lys et le sourire de l’ange
près des ailes qui palpitent dans la fraîcheur du matin.
Le frère avait donné ses instructions à la cantonade,
La Parole pouvait enfin s’accomplir.
L’INVENTION DE LA PERSPECTIVE
Quand le frère applique ses couleurs
les étoiles crépitent
sous les doigts de la créature ailée.
Il pense la perspective est une fable
qui prend l’œil pour sujet.
En un instant, l’incommensurable
passe dans la mesure, l’illimité
s’arrime aux bords de la bissectrice,
l’éternité se dissout
dans la danse immobile des colonnes
et l’Histoire avec une vitesse
de film muet défile dans la prairie
baignée d’un souffle tiède.
FRA ANGELICO 1I
La joie, il la connaissait, la vraie joie quand il déversait aux pieds de
l’archange en salutation les petites fleurs rouges qui grésillent sur le vent
des prairies et qu’il répandait, plus légères dans les airs, les lettres d’un
message auquel il croyait plus que tout. Mais il aimait surtout ses couleurs.
Il ignorait que viendrait la Peinture, qu’en d’autres temps les hommes
continueraient, après avoir invoqué les dieux, son interminable travail.
Mais de son cœur qui battait devant le jaune des chemins et le rose des
tuniques montait la joie qui emplit les siècles avec la force indestructible
de la douceur.
Vous n’êtes que des enfants et vous êtes déjà tondus. La toile rêche de votre
bure ne vous empêche pas de courir en chantant dans le soleil du matin. Les
cierges qu’on éteignait un à un autrefois à l’Office de Ténèbres, vous en avez
fait des arbres sur une ligne de crête. Un des vôtres écrit et tous les siècles te
diront bienheureuse er rit, rit à gorge déployée en regardant les angelots bouffis
qui tombent comme des corps stellaires dans les champs d’oliviers.
MOINILLONS
Dans la nuit obscure des cellules
ils redoutent la cohorte des personnages
glabres ou barbus
qui lancent des javelots en feu
sur le corps glorieux du Saint.
Dans la nuit obscure
des lances et des flammes
Assise, Sienne et Florence
s’endorment, lampes interminables
posées dans le système des planètes.
Après matines, quand le jour peint ses oiseaux sur la surface déjà bleue d’un
ciel de fête, ils quittent le monastère et vont observer les bourgeons sur les
branches et le vent dans les marguerites. Chaque abeille leur est connue.
Chaque coccinelle est leur amie. Quand sonne la cloche des vêpres, ils se
dépêchent de regagner la chapelle et lisent sur les fresques l’étonnant histoire
de ces messagers célestes semblables à de grands papillons bariolés qui butinent,
parmi les fleurs des champs, le suc d’une nouvelle aurore.
Près de l’édicule dénué de figure vous récoltez, obéissants, le bleu ultime
avec des mains qui empoignent le ciel et des chasubles très anciennes lie-de-vin,
mais sous la bure juvénile flambe déjà entre amour et effarement le désir secret
d’attraper une fois pour toute votre dieu par les épaules.
Vies silencieuses
Editions Gallimard, 2019
Du même auteur :
Art poétique avec nature morte (09/09/2019)
Le bleu à l’âme (14/06/2021)
L’atelier du peintre (01/06/2022)
Un jardin de statues (01/06/2023)
L’atelier italien (1) (01/06/2024)
L’atelier italien (2) (01/06/2025)
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Oh ! bonheur fugitif, oh ! sommeil trop léger,
Qui dans un même instant me donnes joie et peine,
Comme tu as au vent dispersé mes espoirs
Et fait fondre au soleil ma gloire comme neige !
Hals ! ma vie ne sera plus qu’ennui pesant,
Si grande est la douleur que j’éprouve en mon âme ;
Je serai aujourd’hui le plus comblé des hommes,
Si je n’avais joui aussi peu de mon bien.
Heureux Endymion, qui, put entre ses bras
Dans son rêve tenir si longtemps sa déesse,
Et plus, si au réveil elle ne s’enfuit pas !
Car enfin si d’une ombre incertaine et labile
Tant de douceur soudain est venue dans mon cœur,
Qu’en serait-il si je l’avais vivante et vraie ?
Traduit de l’italien par Danielle Boilllet
In, « Anthologie bilingue de la poésie italienne »
Editions Gallimard (Pléiade), 1994
Ahi letizia fugace, ahi sonno leve,
che mi dai gioia e pena in un momento,
come le mie speranze hai sparte al vento,
e fatto ogni mia gloria al sol di neve!
Lasso, il mio viver fia noioso e greve,
sì profondo dolor ne l’alma sento;
c’al mondo or non sarebbe uom sì contento,
se non fosse il mio ben stato sì breve.
Felice Endimïon. che la sua diva,
sognando, sì gran tempo in braccio tenne,
e più, se al destar poi non gli fu schiva!
Ché se d’un’ombra incerta e fuggitiva
tal dolcezza in un punto al cor mi venne,
qual sarebbe ora averla vera e viva?
Sonetti e canzoni, 1530
Poème précédent en italien :
Cesare Pavese : Chanson / Canzone (18/04/2026)

© Emil Zander
Dans d’autres espaces
anges sommes-nous plus beau dans l’incertain
entre ici et là-bas nous sommes là
nous parlons ensemble par le biais d’appareils
les voix sont dans l’écouteur la respiration
nous sommes à l’autre bout de quelle ligne
en pensées en souvenirs nous nous voyons fixés
sur des photos le temps passé
en vol nous sommes un assemblage
d’ombres d’effleurements des manuscrits
invisibles en chair et
en sang nous sommes des papiers qui nous
expulsent citoyens du paradis
LOST IN LOVE il y a de l’espace pour toi
entre les mots il y a de l’espace pour moi
entre les images nous nous promenons
quand nous les anges sommes plus beaux laissez-nous
tomber
Traduit de l’allemand par François Mathieu
In, « La poésie allemande contemporaine »
Editions Seghers / Goethe-Institut Inter Nationes, Paris, 2001
De la même autrice : Meubles / Möhel (10/06/2025)
In anderen räumen
sind wir engel schöner im ungewissen
zwischen hier und dort sind wir da
sprechen miteinander durch apparate
sind die stimmen im hörer das atmen
am anderen ende welcher leitung sind
in gedanken in erinnerungen auf fotos
sehen wir festgehalten die im flug
vergangene zeit sind wir aus schatten
von berührungen zusammengesetzt hand-
schriften unsichtbar in fleisch und
in blut sind wir papiere die uns aus-
weisen als staatsbürger des paradieses
LOST IN LOVE es ist raum für dich
zwischen den worten ist raum für mich
zwischen den bildern gehn wir einher
wenn wir engel sind schöner so laß uns
fallen
Blue Box
Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1995
Poème précédent en allemand :
Hugo von Hofmannsthal : Ballade de la vie extérieure / Ballade des ausseren lebens (25/04/2026)
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Les fleurs de La Maqta (1)
Donne-moi la main pour ouvrir la plaine
Où fleurit la saison que le coeur submerge
Entre la halte de Sig (2) et la source des mers
Au bord des étangs verts où se vident les veines
Que de charges blanches que de mêlées furieuses
Mes cavaliers pèlerins ont vaincu tes ancêtres
Donne-moi la main pour ouvrir la porte
Où je frappe en vain que le passé réveille
Entre l’Oued stérile et la colline enceinte
Le cantique des morts traîne un nom d’émir
Que de legs ignorés que de bougeons futurs
Tes ancêtres par le nombre ont vaincu mes tribus
Donne-moi la main pour ouvrir la flamme
Où je meurs d’aimer je revis de combatte
Entre l’appel des monts et la rue souveraine
La ville assiégée libère l’amour naissant
O ma sœur jumelle O ma terre déjà reine
J’ai reçu la Maqta dans les plis de sa plaine,
(1) Défaite de l’armée française face à l’émir Abdelkader
(2) La plaine de Sig a été un lieu d’affrontement entre l’armée
française et l’émir Abdelkader
... Que la joie demeure
Pierre Jean Oswald éditeur, 14600 Honfleur, 1970
Du même auteur :
La femme et l’arbre (09/06/2021)
Naissance (09/06/2022)
Lettre à ma femme (09/06/2023)
Ta visite (09/06/2024)
Que le chant ne meure (09/06/2025)
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Une brindille oscille d’un côté légèrement de l’autre
abeilles foulant l’air chaud
Emplies d’été chargées d’été
Et la dame en ocre assise
à la table de fer
Du noir coule de ses yeux
Sur ses genoux elle a un miroir
pas exactement un miroir
En fait l’exact opposé d’un miroir
La rocaille
un peu fatiguée
A l’autre bout du comté
cet homme est mort
et durant six semaines personne ne l’a su
Quiétude désormais
dans l’obscurité
de la plantation
Pin rigide sureau épicéa
le ciel apparaît
dans l’intervalle d’un pare-feu
Courtes nuits d’été
Une autre étoile et une autre et une autre
Fleur
qui s’ouvre à moi
dans le noir
quand les fleurs ne s’ouvrent pas
Il retourne sans cesse à la fenêtre
c’est nous qui dépérissons
Animaux
dans le sous-bois
dans les arbres
attentifs à la lisière de la peur
pattes crispées de joie
Paysage
à propos duquel il n’y a rien d’humain
Il retourne sans cesse à la fenêtre
une nuit chaude et tout
Perception du champ complexe non linéaire
Souvenirs
et murmures de visages mêlés
Et puis
le grand cri d’ailes déchirées
cette ombre à cheval sur notre ombre
Petites bulles de vie
sans le moindre son
perdues dans la ruée
Les routes sont du meurtre à l’état pur de nos jours
du meurtre à l’état pur
je ne sais pas
Petites bulles de vie
perdues dans la ruée
sans le moindre son
Traduits de l’anglais par François Heusbourg
In, Geoffrey Squires ; « Choix de poèmes »
Editions Unes, Nice, 2024
Du même auteur : « (Et toute la difficulté ... » / « (And all the trouble... » (08/06/2025)
..
A stalk bends slighty bends back
bees treading the warm air
Summer-filled summer-laden
And the lady in ochre seated
at the iron table
Black flows out of her eyes
On her lap she has a mirror
not exactly a mirror
In fact the exact opposite of a mirror
The rock garden
a little tired
Over the other side of the county
that man died
and for six weeks we never knew
Stillness now
in the dark
of the plantation
Pitch-pine spruce elder
sky appearing
in the gap of a fire-break
Short summer nights
Another star and another and another
Flower
that opens to me
in the dark
when flowers do not open
He goes repeatedly to the window
it is we xho wither away
Animals
in the undergrowth
in the trees
alert to the edge of fear
feet clutched in delight
Landscape
about which there is nothing human
He goes repeatedly to the window
a warm night and all
Sense of the field complex non-linear
memories
and whispers of composite faces
And then
the great cry of ragged wings
this shadow astride our shadow
Little bubbles of lives
no sound at all
lost in the hurry
The roads are sheer murder nowadays sheer murder
I don(t know
Little bubble of lives
lost in the hurry
no sound at all
Figures
Ulsterman Publications, Belfast, 1978
Poème précédent en anglais :
Seamus Heaney : Pour David Hammon et Michael Longley / Forr David Hammon and Michael Longley (24/05/2026)
Poème suivant en anglais :
Ronald Stuart Thomas : Paysage gallois / Welsh landscape (14/06/2026)
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Relation paysages
Ecrire un paysage
Depuis l’enfance et jusqu’à demain
On peut se demander
Quel paysage on a traversé
On se demande : on entend
Des noms de pays, le Maroc et l’Italie
La Vendée, les Etats-Unis
Des noms d’arbres qu’on a rencontrés
L’eucalyptus et l’olivier, l’orme et l’érable.
Ecrire s’imagine raconter, dire et donner à voir
Feuillages et couleurs d’où on est passé.
Mais ce ne sont que formes d’encre, et, comme découpés,
Quelques mots pris au dictionnaire.
On va par le concret d’un poème
S’échouer dans l’abstraction du passé.
Il arrive que le paysage s’étende et bientôt
Le voilà comme un dessin de carte géographique
Tout juste si les couleurs qu’il a
Sont pas celles de sa géologie.
Au lieu de dire sable ou grands espaces de plaine,
Désert ou toundra, d’autres mots nous viennent
Dessiner s’en va en courbes et projections
On ne sait plus ce qu’on voit, on ne sait plus
Ce qu’on a vu.
Le paysage disparaît dès qu’on le figure :
Tu regardes quelques grands arbres peints
Des pans de montagne, des carrés d’orge ou de froment
Et tu dis seulement
Ah, c’est un Corotn, un Cézanne, un Breughel.
Formes et couleurs sont devenus surtout
Des manières de peindre et d’arranger des motifs :
L’œil s’en va dans un rêve du Lorrain, s’oublie
Dans un jardin de Matisse ou de Bioulès.
Ecrire un paysage ça n’est pas le photographier
Pas le peindre non plus, ni même le décrire
Ecrire un paysage on ne sait pas trop
Ce que cela veut dire. Le ruisseau de Cougoulet
Qui s’en allait par les prés
Frais sorti de sa source fontaine
Si je l’écris en disant ces mots ? S’il me les donne ?
Juste à côté les groseillers de l’enclos de Gustave.
Le bleu du ciel jusqu’à toucher tant de vert.
S’il y a du vent ? Et le nœud de vipères
Que le père a mis un coup de fusil dedans.
Ecrire un paysage c’est peut-être l’entendre
Et savoir qu’on l’a vu, ou même
Savoir qu’on le voit, pourtant
On ne voit que de l’encre
On entend que des mots.
Plutôt de formes, un bruit de mots
Parfois ce que tu vois bouge
Voyage en voiture ou par le train
Le paysage devant toi s’enfuit
Ou s’ouvre en creusant l’infini.
Tu restes toi dans ton quatrain
Sans mots ni rien qui bouge.
Il y a aussi moyen de s’arrêter
De penser qu’on va mieux regarder
Sans recevoir dans les yeux
Tant d’espace qui nous traverse en fouet
Ou qui nous échappe en continu.
S’arrêter, mais le regard alors
N’en finit pas de bouger ce qu’il voit :
Toute l’étendue du paysage autant
Que ce talus de véroniques
En forme de printemps neuf
Après le froid de plusieurs mois
Bord de pelouse américaine
Au Massachusetts
Le bleu des fleurs de la véronique
Comme un sourire ironique
Dans le mot bleu
Des arbres, des collines, un bord de mer
Tu les rencontres dans des peintures
Lorenzetti, Poussin, Corot, crois-tu
Que le peintre les a mieux saisis
Que ne feraient les mots ? Tu regardes ?
Bientôt des taches de couleurs jouent
Avec une ligne d’horizon droite
Ou quelque diagonale dans le tableau
Une fois, deux fois puis ton œil les repense
Dans une autre disposition : le paysage a disparu
Fut-il jamais là au bout d’un pinceau ?
Et quand tu regardes ton poème
Tu vois autant que tu les entends
Plutôt la forme et le bruit des mots.
Leur sens et les images qui accompagnent
Sont du silence et le plus grand flou, même
Si tu fais semblant de saisir et de comprendre.
Tu pourrais par exemple dire :
Ah, le beau paysage de mots !
Mais sans odeur, et pas de gestes qu’on pourrait faire
Dedans.
Fontaine de mémoire
Une fontaine fait son bruit de fontaine
Donne son eau claire
Au silence des buissons, on ne sait plus
Si le jour est grand bleu ou larges avancées de nuées
Tout s’efface ou brille un peu
Parmi des débris de mémoire.
Des pays traversés s’emmêlent
En quelques mots familiers qui furent
Ceux donnés par une enfance oubliée.
Quels paysages reviendraient dans le courant d’une écriture ?
Un poème fait son bruit de poème, son bruit de poème
Ecrire sur le motif est un plaisir :
On a l’impression d’un geste
Pour entre dans le paysage ; en fait
On y était d’emblée puisqu’assis par exemple
Sur un muret aux puces de La Mosson.
De grands peupliers bougeaient dans peu de vent
Au-delà du détail de la brocante
Avec un long volume de maison claire
Monté entre couleur du ciel et des feuillages.
On a marché, l’œil à l’affût d’un livre ou d’un objet
Puis retourner chez soi, t-y voilà
Avec ces mots qu’un dimanche matin t’a donné
Aux puces de La Mosson, tu fais que t’ébrouer
Dans un désordre d’écriture comme continuant
Le fatras d’une brocante en plein air.
Au large et loin les peupliers sont du silence
Le motif à la fin
Echappe à ton plaisir.
Une rangée d’arbres te donne le mot peuplier
A l’extrémité de cette brocante en plein air
Mais n’as-tu pas aussi bien pensé
Aux peupliers d’une fontaine en Vendée
A ceux mouvementés de vent
D’un bord de campagne dans le Colorado
Aux peupliers qui brillaient
Au fond d’une étroite vallée marocaine ?
C’est tout le concret du monde
Accumulé perdu dans la mémoire et tu n’as plus
Que ce nœud d’encre et de lettres
Comme un signe abstrait de peinture
Pour n’en pas parler ? pour en parler.
D’un instant l’autre
Le paysage reste le même ou pas :
L’ombre a gagné le haut du pré
Un jour on voit des tournesols
Au lieu du maïs ou du colza
Quelqu’un achète un terrain pour construire
Puis quelqu’un d’autre, bientôt
On est comme passé d’un tableau de Van Gogh
A une peinture de Vieira da Silva.;
Le poème ne peut plus que penser dans l’abstrait
A ce paysage qui s’en va
Dès qu’il croit poser ses mots dessus ;
Relation paysages
Relation paysages le titre est venu
Après deux trois séquences
Peut-être à cause d’elles, mais va savoir
La relation
Si en effet c’est pas
Avec le poème qu’elle a lieu ?
Le poème comme un paysage,
Ses rythmes d’avancée, quelques pauses
Le bruit du sens dans ses mots :
On sait mal où ça s’en va, et ce qu’on retiendra ?
Au bout du poème, (café juste à côté dans la cuisine) on n’a plus
Que des formes et sont-elles
Si bien venues ?
Dans le Paysage au saule de Gromaire
(Expo au Musée Paul Valéry à Sète)
On ne voit pas vraiment que se montre un arbre :
Des branches s’ouvrent en sorte de main ouverte
Des couleurs vertes s’y mêlent à des terres, le tout
Pris dans la pierre de murs, un début d’escalier, des
Bandeaux d’ocre et de bleu sur un côté
Qui figurent peut-être du ciel et des labours.
Les quelques marches de l’escalier mènent
Où se perdre dans un mélange déroutant
Entre un expressionisme qui se défait
Et l’apparition d’une abstraction mal affirmée.
La relation n’est plus qu’avec des formes. Le mot saule
Ne raconte plus rien.
Parfois le paysage s’éteint, tout net
Une voix me raconte, celle de Jacquie Barral :
A cause d’une pensée endeuillée
L’œil peut perdre un paysage comme on perd dans la mort
Le visage de quelqu’un. Rien ne répond
Au plaisir, au désir de voir : l’abstraction la plus complète
Comme quand la vie, l’écriture ou des couleurs
N’arrivent plus
Sur la rétine de toile ou de papier blanc ;
La pensée du paysage réduite
A du silence, au vide, à la mort
Pourtant ce paysage est bien là, dans ses buissons verts
Ou l’espace éblouissant de ses déserts.
Tu as beau dire et t’inquiéter
Il y a toujours, au bord de tes yeux,
Un paysage à regarder, tu l’aimes
Ou pas, tu lui donne un poème
Ou crois qu’il t’en donne un ;
Tu ne peux pas dire qu’il n’y a rien :
La colline est trop belle dans son printemps, trop beaux
Les érables vers le dix octobre
Dans la campagne de la Nouvelle Angleterre.
Tu montres l’énigme que tu ne comprends pas :
Peut-être, ou peut-être pas.
Broussailles de bleus
Editions Le Réalgar, 94200 Ivry-sur-Seine, 2021
Du même auteur :
« Des fois, il est tard... » (Figure 18) (19/03/2015)
Presque rien à Sidi Slimane, le temps qui vient (07/06/2018)
Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (I) (07/06/2019)
Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (II) (02/12/2019)
Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (III) (07/06/2020)
Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (IV) (07/06/2021)
« Parfois l’âne arrive... » (07/06/2022)
Deux rushes de quinze vers chacun (07/06/2023)
Le mot folie n’est qu’un mot, dans le poème (07/06/2024)
Broussaille de bleus (07/06/2025)
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22 Décembre 2023
Pia *
je vous salue
grâce à vous j’ai recommencé
à écrire
une simple préface
en souvenir ébloui des chevaux de Tarkovski
ému cette fois-ci
que vous commenciez sous
le signe du voyage du bonheur de voyager
du bonheur tout court peut-être
« même les morts dans leur tombeau tranquille »
ont ce pouvoir dans leur barque solaire
empruntée aux pharaons
et j’ai choisi pour titre
NOUS AVONS UNE SEULE VIE
Pia, dès votre premier poème
il neige
en plein cœur de l’Afrique
comment mieux dire
ce qui nous tient en éveil
à six ans à seize ans à soixante –
seize
et comme
vous menez une vie de prairie
je vous demande
la permission de sauter à pieds
joints sur la meule de foin
car dans un autre temps
où nous aurions grandi ensemble
j’aurais demandé aussi votre main
qui ressemble tant
à la main de qui me la donnait
Pia, votre cirque ambulant
lui aurait plu
car elle aimait le cirque
malgré les nains
et les clowns tristes
et je vous dois de l’apercevoir
petite fille
en jupon sut une corde tendue
entre deux arbres à mirabelles
une ombrelle à la main
souriant au monde
entier
en plein cœur d’un été
que nous n’aurons tous les trois cessé
d’espérer infini
Pia, j’ai adoré
votre balade d’infante à moto
la sensation de vitesse et de fusion –
alors je me suis souvenu
de ces jours d’août
où je passais mon temps à lâcher
le guidon pour t’enlacer
avant de remettre
les gaz
plonger vers la mer africaine
vers les temples doriens
et notre tour de manège
durait des heures et des heures
avant de s’évanouir comme
une luciole
Pia, merci
pour votre plâtre du scribe ramené
d’une visite au musée Ny
Carlsberg égal
à notre tête de déesse
trouvée sur l’acropole de Mycènes
et merci pour la météorite
tombée du ciel
avec le danois
isfugl le martin-pêcheur
car notre connaissance du monde et des mots
ne cesse de s’étendre
par succession de brefs foudroiements
Pia, je vous le confirme
si le dernier voyage ne mène personne
nulle part je crois
sur parole les mots de votre mère
qui continue à dire
« nous »
à dire « notre maison » à tendre
ses filets comme font les Inuits
et à penser « notre lit »
croyez-moi
elle a raison
tellement raison et vous ne saurez jamais
à quel point avoir lu ce poème
vers la fin du mois d’août
a étayé mes nuits
Pia, vous voyez juste
nos tours du monde
sont noués par une sidération
originelle
que n’aurait pas désavouée
Felinghetti qui avait vu la Vierge
dans les pommiers
à Chartres et la parade des éboueurs
sous la neige après avoir pêché les écrevisses
dans la Bronx River
en trois cent vers
moins un
si j’ai bien compté d’une biographie universelle.
Pia, j’adore votre autoportrait à la valise –
dans ce vertige de la liste
je prends pour mon plaisir les robes et les chaussures
accordées à la robe
les bottes parce qu’il va bien pleuvoir un jour
la crème solaire indice de protection 50
un bonnet une boussole les livres
puis j’applaudis au catalogue
d’objets perdus
qui est un hymne à la vie
et une invitation à choisir
moi la ceinture de peau de phoque de Nuuk
toi j’en suis sûr la bouilloire miniature de Sarajevo
Pia, tous vos lecteurs
ont certainement
porté un jour un enfant sur leurs épaules
comme sur ce panneau de peuplier
peint par Sano di Pierro comme
chacun se rappelle un chemin
au bord d’une rivière
il s’agit toujours de marcher
aller et venir tout simplement
sachant qu’il n’y a pas de but sachant
aussi qu’il y a une fin
et qu’il y a des jours et des jours
où on ne peut avoir « l’air
de vouloir mourir
d’amour » c’est ainsi
Pia, voilà,
nous sommes l’avant-veille de la nuit de Noël
j’ai déjà posé la couronne
sur la tête de ma-plus-que-reine
car je ne vois
ni pourquoi ni comment
déroger à cette règle qui fut notre viatique
oui – et à un moment –
vous écrivez
« jamais je n’ai désiré plus d’une seule vie »
longtemps j’ai pensé longtemps
nous avons pensé
de même
mais tout est question de point de vue
et de circonstances
* Pia Tafdrup, danoise, autrice, entre autres, du recueil de poèmes
« Les chevaux de Tarkovski »
Comment un cœur peut-il
Editions Unes, Nice, 2025
Du même auteur :
Gisements, élémentaires (30/03/2019)
25 Décembre 2023 (06/05/2025