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Le bar à poèmes

11 mars 2026

Pentti Holappa (1927- 2017) : Le berger

Pentti Holappa à la fin des années 1950

 

 

 

Le berger 

 

 


A l’odeur de ton chandail humide


je t’ai reconnu berger


toi qui menas le poète aveugle


dans les landes de l’Antiquité.

 

 

Ici on est aveugle sans cécité.


Octobre vente, octobre pleut,


les maisons chancellent.


Nous rentrons du cinéma.

 

 

Dans les derniers mètres du film


les amants sont rentrés figés


dans un baiser de mort et les étoiles


pleuvaient sur leur couche.

 

 

La bêtise ni la haine ne les ont


séparés, le poison non plus


qui consuma jusqu’à la braise


les caresses de Roméo et de Juliette.

 

 

Le paradoxe même de l’existence,


le signal fatal noyé en chaque cellule


les contraignit à chercher


le réconfort dans la mort.

 

 

Nulle volonté humaine, le destin plutôt


nous a drossés aussi sur les deux rives


opposées du fleuve du temps,


malgré notre amour partagé.

 

 

Ta beauté est la destinée que je défie.


Dans les flammes de tes torches de résine


je rassemble en tremblant mes vestiges


pour en bâtir une silhouette  humaine.

 

 

Je crois que ton visage ambré

 


car tu scintilles comme une ville illuminée


dans les ténèbres des rives arctiques.

 

 

Vers toi je tangue sans gouvernail,


épave de navire, pensée sans demeure,


promeneur ivre dans la nuit. Je me glisse


dans la laine de ton chandail mouillé.

 

 

Berger, ne pleure pas. Il est un pays


où les amants les yeux grands ouverts


se fondent, se confondent, et veillent sur la nuit.

 

 

Les jours sont comptés, pas les caresses.

 

 

 

 

Traduit du finnois par Gabriel Rebourcet

 

In, Pentti Holappa : « Les mots longs »

 

Editions Gallimard (Poésie), 2006
 

Du même auteur : 


Poème de Noël 95 (10/03/2024)


Depuis le rivage (11/03/2025)
 

10 mars 2026

Atahualpa Yupanqui (1908 – 1992) : Bagualita des collines / Bagualita del cerro

 

 

 

Bagualita des collines

 

 

 

Baguala des collines, dont la copla est humble


comme le miel sylvestre.


Celle que chantent les gauchos de toutes conditions :


ceux aux beaux éperons et aux selles chamarrées,


ceux qui portent jambières à la mode de Salta


et sombrero de cuir et bride sur le menton 

 

 

Bagualita que chantent tous ceux-là qui n’ont rien,


rien qu’une maigre mule et son méchant harnais,


rien que des chagrins et un svelte silence,


et s’en vont le matin, une bêche à l’épaule,


s’embourber dans les champs ou refaire un corral.

 

 

Baguala des collines, à la copla unique, 


unique et parfumée comme la fleur de chardon.


Celle que chantent les hommes sur le chemin des cimes,


l’homme qui a de la voix, celui qui n’en a pas,


celui qui crie aux nues la fuite de nos rêves,


celui qui souffre et peine, et malgré sa douleur


regarde le soleil.

 

 

Donne-la moi ta copla, Bagualita d’en haut !


Je sais tout des chemins et des terres arides.


Tout en moi fut adieu !


De rêves et de distance ma vie est toute pleine.


Mon espoir est la goutte sur le sable tombée.

 

 

Sur le chemin montant, sur le meilleur chemin,


je suis un peu la copla, un peu le paysan.

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Sarah Leibovici

 

in, Atahualpa Yupanqui : « Airs indiens »

 

Pierre Jean Oswald Editeur, 14600 Honfleur
 

Du même auteur : 


Poème de la mère Koya/ Poema de la madre Kolla (09/03/2024)


Baguala (10/03/2025)

 

 

Bagualita del cerro

 

 

 

Bagualita del cerro, la de la copla humilde


como la miel de palo.


La que cantan los gauchos de toda condición :


el de espuelas de plata y el de apero chapeado.


el que usa guardamontes a la moda salteña ;


sombrero con reboto, y barbijo de tientos.

 

 

Bagualita que cantan los que no tienen nada.


Nada más que una mula flaca y mal aperada.


Nada más que tristezas y un esbelto silencio.


Y van por las manañas con una azada al hombro


a embarrarse en los surcos o a arreglar un corral. 

 

 

Bagualita del cerro, la de la sola copla.


Tan sola y aromada come flor de cardón.


La que cantan los hombres camino de las cumbres ;


el que tiene voz fuerte, y el que no tiene voz.


El que grita a las nubes la fuga de sus sueños.


El que sufre y trajina, y aunque va dolorido


va mirándolo al sol.

 

 


¡ Dáme tu copla buena ; Bagualita arribeña !


Sé de caminos largos y ásperos pedregales.


¡ Todos en mi fué un adios !


De sueños y distancias está mi vida llena.


Mi esperanza es la gota que ha caido en la arena.

 

 

Y así en el cuesta arriba o en el mejor camino,


Soy un poco la copla y un poco el campesino...


  Poème précédent en espagnol :


Gabriela Mistral : Eau / Agua (14/02/26)
 

9 mars 2026

Serge Pey (1950 -) : Bâtons de la différence entre les bruits

 

 

 

Bâtons de la différence entre les bruits

 


La montagne boîte


de trop d’infini

 

 

Viens ici


Je te tutoie

 

 

Comment éviter


d’être noué 


par la lumière


sinon en sortant


de la nuit avec un


autre nœud

 

 

Une mouche flotte


au bout d’un corde


comme un gibet


pendu au cou


d’un pendu

 

 

L’espoir ce matin


est l’infini des cordes

 

 

Viens ici


Je te tutoie


¤

 

En chantant


on découpe 


sans bouger


les lèvres de ce qui


nous embrasse


car nous avons faim


d’avoir faim


et nous vengeons


le vent


d’être la feuille


qu’il n’a pas choisi


de faire tomber

 

 

En jetant 


nos yeux dans


le ciel


nous faisons boiter 


l’infini


qui ne s’arrête pas


de marcher


comme un mendiant


aveugle

 

 

La nuit lui


donne parfois


avec nous

 
la monnaie 


d’une étoile

 

 

La beauté 


qui se perd


nous aime toujours  


de nous


avoir perdus

 

 

¤ 

 

Nous sommes            


si infimes


que tout devient


l’infime de ce que nous


ne pouvons pas

 

 

La grandeur


n’est pas grande


lorsqu’on mesure


le monde avec ses lèvres

 

 

Mais nous revenons de tout baiser


en laissant une lèvre


à la mesure


que nous ne mesurons pas

 

 

¤

 

Le jour a des doigts


Encore un homme moins 


un homme

 

 

Le feu tranche le bois


en deux bois

 

 

Ce qui avait séparé 


la vérité du secret


se tranche lui-même


en une seule vérité


et en un seul secret

 

 

Quand une lampe brûle


entre nos épaules


la vérité et le secret


ne font plus


qu’un sommet


sur la montagne

 

 

La vérité et le secret


coupent tout couteau


en un seul couteau

 

 

la vérité ne coupe


que ce qui coupe


Le secret ne cache que son secret

 

 

Le baiser de la vérité


sur le secret fait toujours


surgir une parole


qui publie sa cachette perdue

 

 

¤

 

Le secret tranche


la vérité


en deux vérités


et la vérité tranche


le secret


en deux secrets

 

 

(Nous polissons l’eau


pour donner


un miroir 


aux oiseaux)

 

 

Un feu brûle


entre nos épaules


Septembre marche


rang par rang


et chante les lettres


qui manquent


à l’alphabet 


des rochers

 

 

Ce chemin est le premier destin


qui descend


de la montagne


Ce chemin est aussi


le second destin


qui monte 


de la montagne

 

 

Monter ou descendre


n’a pas de sens


pour la montagne


qui ne descend jamais


d’être trop montée

 

 

La philosophie


du corbeau


observe la montagne


qui descend 


d’elle-même


puis fait voler


le corbeau


sur son dos


en s’arrêtant de devenir le ciel

 

 

¤

 

 

 


Arlette Albert-Birot : « Serge Pey »

 

Jeanmichelplace/poésie, 2006

 

Du même auteur :

 

Tchernobyl (09/03/2023)

 

Amarade (09/03/2024)


Principes élémentaires de poésie directe (09/03/2025)
 

8 mars 2026

Esther Tellermann (1947 -) : « Qui sait encore... »

 

 

 

 

Qui sait encore


ce que le vent


     soulève ?


Qui sait les abris


creusés dans le souvenir ?


     Reste


avec le peuplier


la ciselure


     de


ce qui n’est pas dit.

 

 


J’avais croisé 


votre mélancolie


dans des plis


d’encre   des


     murmures.


J’avais écouté


     en vous


Ophélie.


     Ariane


perdues. 


     En vous


j’avais retrouvé


les gerbes


     et la fin.

 

 


C’est vrai nous


avions ouvert


     les pages


noircies sans


     lire dans


les césures        ni


les zones grises


     l’empreinte


de l’imploration.


Les demeures 


     où célébrer


le retour


de ce que chacun


     supplie.

 

 


C’est vrai


     je


          cherchais


     des ombres


derrière les couchants


ceux encore que


je        quitte

 

doucement avec


     les anges        les


splendeurs fondues


aux mélancolies


arrachent


un commencement.

 

 


Soudain il pleut


     un jour de colère


nous avions voulu


     choisir


     la forme


     et le songe


nous délivrer


     de la faim.

 

 


On reportera


     les icônes


je ne


          le saurai


n’épouserai


sa fable    ni


son murmure


garderai


     la ciselure.

 

 


Il nous fallut encore


marcher


au long des musiques


et de seigles


égrener


les cailloux.


Il nous fallut 


encore


promettre


     des bords


et des sacrifices


des bouts


d’éternité


     vous


que ce jour


     effrite.

 

 


J’aurai voulu 


     effleurer


          la terre


les plaintes  de


dessous


là où sommes 


presque


main ne pouvons


reposer.


Là        entre


les pôles

 

avions voulu


tisser


     des ciels.

 

 

 

 

Selon les sources


Editions Flammarion, 2024

 

De la même autrice :

 

 Allons plus bas : (08/03/2023)

 

Trois sud : (08/03/2024)


Nos racines se ressemblent (08/03/2025)
 

7 mars 2026

Pierre Morhange (1901 – 1972) : Description

 

 

 

Description

 


On en avait du mal à sauver sa famille


Des chats affolés qui tirent leurs petits par la peau du cou


Ils courent dans le feu des incendies comme des brindilles


L’incendie de la fatigue nous noie


Le sac de la fatigue déjà porté par les os


Des animaux qui ne connaissent rien aux griffes nouvelles


Grandes comme des gueules des griffes en arc et affamées


Des griffes qui font de l’ombre grande comme des chambres


Des griffes partout installées comme des temples dans des forêts


Où on avait du mal à sauver sa famille


Les routes sont des pièges les champs cognent les pieds


Les plaies ont les hommes et l’instinct fait le guet


Les camions ont la nuit c’est l’ombre la plus grande


Elle entre dans les chambres dans les murs dans les lits


Et longtemps après les enfants tremblent


Ils vivent écrasés par l’ombre des camions


Les enfants ont des yeux d’oiseaux de nuit


Même en plein soleil prunelle est un soupirail


Et l’enfant vit en bas par son œil regardez


Il est dans une cave touche le salpêtre les murs noirs et gras


On en avait du mal à sauver sa famille


C’est vrai on courait parfois comme souris 


Et des hommes-chats les chats de l’ennemi


Têtes de foire têtes de conte aux lèvres aux yeux vernis


On en avait du mal à sauver sa famille


On joue sa vie sur les yeux d’un passant


Le passant ne sait pas trop ce qu’il fera


On joue sa vie aux cabarets crasseux


Que fera ce valet ? Que fera cette reine ?


Que fera ce persil et cette hallebarde


Ce profil blanc pincé de fil de fer


Et la plate couronne et ce bonnet noir ?


Imitons les furets


Et ressemblons 


Aux hérissons


Des oiseaux heureux grisés dans les branches


Recevons la chanson plus forte que nous


On en avait du mal à sauver sa famille


Généreux paysan général de ma vie


Tu nous a portés comme des agneaux


Dans la citadelle de tes failles


Tu as donné ton sang et pudique ton eau


Matrone sévère aux mendiants de vie


Matrone sévère aux mendiants perdus


O porte maudite fermée aussitôt


Il ne faut pas courir pour être entendus


Un jour nous aurons de merveilleux manteaux.

 

 

 

Le Blessé

 

Au Colporteur, 09200, Saint-Girons, 1951


 
 
Du même auteur : 

 

Le Dimanche (08/02/2016)

 

Paris (08/02/2017)

 

Au café (07/03/2025)
 

6 mars 2026

Nazim Hikmet (1901 – 1963) : Sélime, fils-de-Chabane et son Livre

 

PHOTO: Yakov Berliner

 

 

Sélime, fils-de-Chabane


et son Livre

 

 

I


Ainsi parla,


                à Istanbul, 


                              dans une taverne du Marché-aux-Poissons


                                                                       le préposé au registre d’écrou : 


« Ces mains


                que vous voyez là,


                                           aux doigts brûlés


                                                               grillés par les étincelles, 


                                                                       touchent à des cœurs humains : 


les mains de votre serviteur,


                              préposé au registre d’écrou,  


                              depuis vingt-cinq ans  


                                          un quart de siècle, bon sang...


La vie humaine est peut-être trop courte


                               peut-être bien trop longue, au contraire...


Buvons encore un verre... »


« Ce soir encore les larmes... »


               les larmes,


                               sont un poison dans mon vin... »

 

Le tramway quitte la place d’Emineunu,


                               en direction de Bebek.


Le Marché-aux-Poissons est plongé dans les ténèbres.


Il pleut,


           derrière les fenêtres de la taverne...

 

Mon cher,


        je ne suis qu’une feuille


                                                tourbillonnant au vent...


                        comme disait Mouallime-Nadji


                                     feu Nadji, le poète...


Pourquoi ce tumulte, 


                                     pourquoi ces cris ?...


Et pourquoi les hommes


                  sont-ils aussi tristes que ce poisson


                  qui gît là dans cette assiette ?


Au jour du Jugement Dernier,


votre serviteur,


                        préposé au registre d’écrou,


                                                           aura une question à lui poser,


                                                                            à l’Ange de la Mort...  


Buvons encore un verre...


Avez-vous jamais vu pendre un homme ?


Nous allons en pendre un, demain,


                                     à l’aube,


                                                   dès l’aube...


Le Sultan Rouge


                faisait jeter à la mer


                                          les étudiants de l’Ecole de médecine,


                                                                       de la pointe du Sérail.


On dit que le courant emmenait les sacs, 


                                                   on n’en retrouva jamais...

 

Et tant d’hommes


                     à la Révolution,


                                          oui, tant d’hommes


                                                                  furent pendus...


Autrefois, on les pendait sur le Pont,


celui-là,


               on va le pendre sur la place de Sultan-Ahmet...


il sera trempé 


                       s’il continue à pleuvoir...


Buvons encore un verre.


« La ville d’Istanbul est unique au monde,


l’air et l’eau vous y insufflent une vie nouvelle... »


a dit le pète,


                      le poète Nédime... »

 

 

II

 

 

Sélime, fils-de-Chabane

 

La verrerie de Beykoz


                                est tout ce qu’il y a de plus moderne.


On y produit


                  des vitres pas toujours transparentes


                  des verres à eau un peu de traviole,


mais les verres à liqueur de verre taillé


                            sont de pures merveilles.

 

 

Sélime n’était pas chef d’équipe,


mais il avait le don des grands maîtres.


Du verre sorti de ses doigts


                            vous pouviez,


                                                    les yeux fermés,


                                                                       faire un miroir.


Et Sélime vous regardait


                  comme pour percer un grand mystère


                                              comprendre on ne sait quoi.


Quand il croyait en quelque chose,        

              
                                   sa foi était sans mélange,


et ce qu’il aimait,


                             il l’aimait sans partage.


Il n’aimait pas les vitres,


et les verres de lampe,


et les carafons,


il détestait les verres à liqueur...

 

 

III

 

Kouzgoundjouk

 

 

Quand on travaille à Beykoz,


on devrait y habiter.


Mais Kouzgoundjouk est un endroit charmant


et la patronne de la pension


                            et sa fille Rachel    


                                           font une confiture de roses admirable...

 

Au cadre du miroir une carte postale : 


                           le panorama de la ville de Nice,


une chaise, un lit, une console...


Les fenêtres donnaient sur la mer...   


Au soleil, sur le plafond, les reflets de l’eau,


et dans la nuit passaient des cargos sombres


qui s’éloignaient,


                             vous laissant seul et désarmé.

 

La chambre de Sélime était vaste et claire.

 

Dans le terrain vague voisin


                         des fichus imprimés séchaient au soleil,


                                                                           rouges.


A droite,


              la villa de Djevet pacha.


Dans la villa, un paon


                                   et Dame Mébrouré.


Vêtue de robes de taffetas,


                         Dame Mébrouré était très vieille,


                                                     et ses yeux bleus n’y voyaient plus.


Dame Mébrouré. faisait de la dentelle,


elle se réveillait, crochetait une rose blanche,


s’endormait et la rose se défaisait...


Dans la villa de feu Djevet pacha,


Dame Mébrouré


                            était bel et bien oubliée...

 

 

Quand on travaille à Beykoz,


on devrait y habiter.


Mais Kouzgoundjouk est un endroit charmant,


et Sélime le soir y écoutait


les cris des enfants,


                  qui, nus comme des poissons sans écailles,    


                  se lançaient du terrain vague où séchaient les fichus


                                       à la conquête du monde...

 

 

IV

 

Le livre

 

 

« Le Livre doit être Vent, écarter le rideau,


Le Livre doit être le Poulain du Shah Ismaïl


               te hisser sur son dos


                        et 


.e lancer à l’assaut des dragons...


Les dragons sont à la porte de la forteresse,


les dragons sont là, monstres noirs à sept têtes,


tu finiras par les vaincre,


et tu pénètreras dans le jardin... »

 

 

Sélime avait trouvé ce livre


caractères très noirs


                              sur papier blanc,


un livre d’une quarantaine de pages,


                            grand comme la main...

 

 

IV

 

Le dernier bateau

 

 

Le dernier bateau s’éloigna du débarcadère :

 

ses lumières se mêlant aux étoiles,


                       le « 64 » glisse sur l’eau


                                           désert et las...

 

 

La nuit s’emplit de voix.


Dans le miroir, le bras de Rachel,


                         la main de Sélime


                                      et le sillage du bateau...


« Ta main, Sélime, me brûle comme du feu... »

 

 

La chair de Rachel était blanche.


ses yeux étaient sombres,


elle avait les cheveux roux...

 

 

VI

 

 

La page 21

 

 

« Nous commencerons par invoquer la Terre,


Toi qui es Terre,


             il faut savoir t’aimer.


En toi reposent le grain de nos moissons,


                          et les assises de nos maisons.


Dans ton sein, notre fer et notre charbon,


dans ton sein, notre vie,


                                       éphémère comme les vents,


                                                                         en toi...


Toi qui te nommes Terre,


                    tu changes sans répit.


Tu nous créas dans les gouttes de ton eau.


Nous te transformons


                  et nous nous transformons... »

 

Ainsi parle la page 21.


Selime referma le livre.


Comprendre,


                    c’est chanter le premier chant de la liberté.


Et Sélime, 


                 fils de Chabane,


                                        chante...

 

 

VII

 

Le rêve de Rachel

 

- Hassan le contremaître a été licencié,


                 il a des enfants,


                                           grands comme trois pommes...


Le boulanger Laze a fermé boutique,


                        et hier,


                                     le docteur Moïse s’est suicidé...


Depuis que je t’écoute Sélime,


                                                je fais des rêves effrayants :


des hommes gras aux bras immenses,


du sang sous les ongles,


                        et sur le dos,


                                              des sacs pleins d’or,


                                                               avancent en cadence...
Ils tuent tellement d’hommes, Sélime.


                              ils tuent tant de gens..

.
- Ne crains rien, les jours nous appartiennent,


                           les jours sont à nous, Rachel...

 

 

VIII

La page 40

 

 

« En déferlant sur le monde


                         dans le sang et dans le feu,


ils ont attiré du septième tréfonds de la terre


ceux qui creuseront leurs tombes... »


Ainsi parle la page 40.


Quiconque ne répète pas 


                         ce qu’il a compris


                                           n’est qu’un lâche...


Et Sélime,


Sélime, fils de Chabane...

 

 

IX

 

Istanbul, la prison


et le préposé au registre d’écrou

 

 

Pas mal de nouveaux venus aujourd’hui.


Entre autres :


le gang de la drogue,


             l’affaire des Douanes,


                           et le crime de Topkapi.


Nombre de détenus : 727,


sans compter les femmes...


Une fois de plus, voilà franchie


l’heure du cafard et de l’alcool.


Nous avons un hôte encore,


                                inscrivons-le :


1912,


né en 1912,


prénom du père : Chabane...


Cher ami, 


pendant que je l’inscris,


jetez donc un regard par la fenêtre :


à la lumière du soir,


Sultan-Ahmet 


                       n’est plus une mosquée de pierre,


elle semble faite


de vitraux multicolores...


... en 1912.


né en 1912


prénom du père : Chabane,


prénom : Sélime...


incapable de se tenir sur ses pieds,


                         l’œil gauche sanguinolent...


je sais bien pourquoi...


Pourquoi, mon cher


          ce tumulte


                         pourquoi ces cris en cette ville ?


O Fouzouli, et toi Galip, et toi Nédime,


où êtes-vous, poètes ?


« La ville d’Istanbul est unique au monde,


l’air et l’eau nous y insufflent une vie nouvelle... »


a dit le poète,


                       le poète Nédime...

 

 

 

Traduit du turc par Munever Andac      
                                                                                                                                                                                                                
in, Nazim Hikmet : « Paysages humains »


 
Editions La Découverte, 1987      

 

Du même auteur :

 

La plus drôle des créatures (19/10/2015)

 

Peut-être que moi (19/10/2016)

 

La cigarette non-allumée (19/10/2017)

 

Lettres et poèmes (1942 – 1946) (06/03/2019)

 

"Sous la lune avançaient les chariots..." (06/03/2020)

 

Sofia (06/03/2021)

 

Voyage à Barcelone, sur le bateau de Youssouf l’Infortuné (06/03/2022)

 

Voilà (06/03/2023)

 

Les heures de Prague (06/03/2024)

 

Le miroir enchanté (06/03/2025)
 

5 mars 2026

Gérard Macé (1946 -) : Tour (1)

 

 

 

Tour

 


                    Pour écrire un seul vers

 

 

il faut se souvenir de cent ans de sommeil


et des vies qui précèdent, de la piqure des roses


et de l’aïeule qui voulait voir la mer,


de l’homme au large dos couvert de ventouses


et de ses enfants effrayés par les méduses.


Des objets magiques et des formules


où s’enroulent des fleurs autour des lettres gothiques.

 

 

Puis abandonner à son sort


cet homme en nous qui se noie dans ses souvenirs,


pour renouer avec la magie sans accessoires


et la jonglerie sans rien, mais avec des gestes


suspendus en l’air et la réalité


qui se retourne comme un gant.

 

 

Avec les êtres et les choses 


attirant les mots comme des aimants.

 


.
                              J’appelle Amazonie

 

 

la région de l’esprit où tout respire


sous une canopée que je n’ai pas connue.


Mais j’ai tant lu au milieu des fougères, et sous les feuilles


d’un philodendron qui filtrait la lumière,


emporté par mon livre qui battait de l’aile


dans le grand cycle du carbone et de la chlorophylle,


que le soleil tamisé se confondait avec la lampe.

 

 

Et les auteurs anciens avec ces perroquets


qui survivent dans la jungle, en parlant la langue


d’une tribu dont tous les membres sont morts.

 


.
                             Du château

 

 

il manque une aile, comme si l’architecte


avait eu peur qu’il s’envole. Montagne assise,


il est posé sur une prairie dont la verdure


est éternelle, car la couleur pure


que fabrique la mémoire, quand elle n’est pas


décolorée par la mélancolie, est plus pure


que le vert qu’on trouve dans la nature.

 

 

Grâce aux changements à vue des souvenirs


il m’arrive de croiser dans ce décor    


un roi mendiant descendu de son trône,


un roi qui marchait pieds nus sous la lune


et les cavalières disparues sans vieillir,


sur des chevaux dont elles flattaient l’encolure.

 


.
                   Affluent d’un fleuve

 

 

où l’on ne se baigne pas deux fois


la rivière est difficile à suivre. Tour à tour


souterraine et résurgente, miroir gelé


comme dans les livres, paresseuse qui serpente


et prête à changer de nom pour se jeter


dans les bras d’un fleuve où elle se perd,


comme nous dans les méandres du discours :

 

 

vieux boa qui voulait avaler le monde


et digère les idées comme on digère un buffle.

 


.
            L’histoire du monde sur l’aile d’une mouche,

 

 

c’est ce que voudrait lire un savant du Muséum,


comme d’autres lisaient l’avenir dans le vol des oiseaux,


la disposition des pierres ou le squelette humain.


Mais c’est l’histoire de la matière 


qu’il veut lire dans cette écaille


qui remuait au moindre souffle d’air,


dans cette aile qui se mettait à battre


beaucoup plus vite qu’un éventail.

 

 

C’est la mouche du maquillage


qui faisait frémir les hommes


dont elle attirait le regard.


Ou la mouche de velours


prise dans les mailles d’une dentelle


que soulevait une main gantée de noir.

 


.
                              La salle de billard

 

 

Comme métaphore de l’univers, c’est une image


facile mais efficace, avec ses carambolages


sur tapis vert, ses danseurs en habit noirs


et les doigts boudinés d’un violoniste virtuose.


Chacun son tour jusqu’à la faute ou l’accroc


qui fait du tapis une table d’autopsie.

 

 

La boule qui tourne sur elle-même et revient en arrière


abolit le hasard mais bouscule nos souvenirs,


qui déplacent un air aussi subtilement irisé,


à la distance où nous sommes de l’évènement,


que la vapeur d’eau qu’on a cru voir


à la surface d’une exoplanète.

 


.
                      Quels objets emporter

 

 

dans l’autre monde ? La question s’est posée


pour les rois qui nous ont laissé


de la vaisselle dans leur tombeau.


Qui ont construit des arches funéraires


en faisant l’inventaire de leurs biens :


les chevaux en ordre de marche, devant


les buffles et les cochons, les coqs et les poules


qui avaient du mal à marcher droit 


pour suivre le cortège

 

 

Quels livres emporter en voyage ? Question


souvent sas réponse, comme à propos des lainages


et de l’imper, du chapeau qu’on sort et ressort


dix fois de la valise avant de l’oublier.

 


.
                            Calligraphe à l’eau

 

 

qui se méfiait d’une encre trop noire, calligraphe à l’eau


sur une terre qui boit comme un buvard, je t’ai suivi


quand tu marchais à reculons en traçant des sutras,


des poèmes qui devenaient des taches en séchant


sur le sol, dans la lumière du matin,

 

 

pendant qu’autour de toi des gymnastes en satin


esquissaient les mouvements d’une danse au ralenti


qui cherchait à célébrer l’accord avec le monde 


et le culte de la santé.

 

 

Mais le solitaire dans la foule, qui fendait l’air


avec la  main comme d’autres avec un sable


et dessinait d’invisibles caractères avec son corps,


contre qui s’escrimait-il ? Contre la moitié de lui-même


qui refusait les monde, ou contre les ombres


encombrant le chemin ?

 


.
                          A part quelques pierres

 

 

où l’on peut voir des paysages, j’ai rapporté de voyage


le genou d’une jeune fille, lisse et rond comme l’ivoire,


que je mets dans ma paume les soirs de grande fatigue.

 

 

La montagne que j’ai vue entre la rivière


et les remparts tiendraient sans doute dans mon jardin,


mais j’aurai trop peur qu’elle encombre le regard.

 

 

Je préfère l’effacer au profit de visions plus légères :


des Chinois en capuches, qui cherchent dans la brume


le décor d’une peinture à l’encre ; les remous d’un fleuve


et des reliefs en noir et blanc, qui donnent une ossature


à la terre et de la force à l’écriture.

 


.
                                Le grand véhicule

 

 

n’est pas pour nous, le petit pas d’avantage,


mais nous avons des charrettes et des vélos


pour rencontrer des hommes à têtes d’hommes,


surtout quand nous sommes las


des dieux à plusieurs têtes et plusieurs bras,


de leurs avatars et de leur infinie descendance.

 

 

A l’arrière des camions, sur les trottoirs des villes,


les hommes sont en grappes et en foules, vêtus


d’un linge entre les jambes ou d’une veste longue


et d’un gilet sans manches, coiffés d’un calot


ou d’un turban quand ils ne vont pas tête nue


comme les vagabonds vêtus du ciel.

 

 

C’est par la porte basse de la réalité


qu’il faut entrer en Inde,  comme le chariot


qui fait le tour du village les jours de fête :


c’est la Grande Ourse parmi nous, mais à quoi bon


le dire puisque tout le monde le sait,


même l’idiot du village noyé dans l’ombre du banyan ?

 

 

.............................................................................................................

 

 


Promesse, tour et prestige

 

Editions Gallimard, 2009


Du même auteur : Promesse (05/03/2025)
 

4 mars 2026

Roland Dubillard (1923 – 2011) : « J’entends le rire de la scie... »

 

Créateur : MONIER LOUIS  Droits d'auteur : © by Gamma

 

 

 

J’entends le rire de la scie ;


Le ricanement du hérisson ;


Le pas funèbre des maillets.


Le grincement haineux des tenailles au cou des clous ;


(Comme il scintille sous la morsure,


De tout l’acier de sa jeunesse retrouvée !)


J’entends s’étouffer la punaise


Dans le murmure du buvard :


Le cri-cri du coupe-papier sous la lèvre de l’enveloppe


Développée d’un seul trait comme une escalope ;


J’entends la plume du stylo glisser


Sur le catalogue des bruits.

 

 

J’entends s’éparpiller les boutons de tes guêtres ;


J’entends ton souffle pareil à un bœuf dans ma nuit ;


J’entends parler le marbre ;


Et j’entends le noyau de l’horloge


Et le cri étranglé du nœud de ma ficelle.

 

 

Le bois suce la vis,


L’accrochant par la spire avec ses crémaillères


Et la vis disparaît dans l’abîme du bois,


Docile malgré elle à la loi qui est elle, et plus qu’elle-même.


Tournant selon la loi de la toupie qui tourne en elle


La voilà qui s’absorbe. Il ne restera plus d’elle


Que cette petite plaque ronde à la surface du meuble,


Semblable au rond de fonte


qui, au ras du trottoir, 


bouche la bouche de l’égout.


Un boa, peut-être, un jour


Lui dira de disparaître avec lui aspirée par la longue bouche


Et par l’œsophage du grand collecteur.

 

 

 

La boîte à outils


Editions de l’Arbalète, 1985
 


Du même auteur :


Le Peigne (18/11/2014)


C’est arrivé à moi (14/04/2016)


Si le bruit recommence (10/12/2017)


La rencontre (10/12/2018)

 

3 mars 2026

Pouchkine / Александр Сергеевич Пушкин (1799 - 1837) : Le souvenir / ВОСПОМИНАНИЕ

 

 

Le Souvenir

 


Lorsque pour le mortel le jour bruyant se tait


          Et la cité lassée se plonge


Dans la semi-clarté nocturne et dans la paix


          Et trouve le bonheur du songe, -


A ces moments, pour moi, les heures d’insomnie


          Se traînent dans un long silence :


Le serpent du remords triomphe et s’ingénie


          A torturer ma conscience ;


Les rêves bouent ; l’esprit succombe sous leur poids,


          Ils se bousculent, ils l’accablent ;


Le souvenir muet déroule devant moi


          Son parchemin interminable ;


Et, relisant ma vie, je tremble de dégoût,


          Je me maudis et je m’indigne,


J’implore amèrement, je crois me rendre fou,


          Mais je relis la moindre ligne.


                                                                            1828

 

 

Traduit du russe par André Markowicz,


In, « Le soleil d’Alexandre. Le cercle de Pouchkine 1802 – 1841 »


Actes Sud, éditeur,2011

 

 

Le Souvenir

 

 

Lorsque pour tout mortel vient cette paix du soir,


          Prix des tâches utiles,


Et que la nuit répand son transparent brouillard


          Au-dessus de la ville ;


Heure après heure, alors ignorant le sommeil,


          Je languis, brûle et songe,


Et dans l’inaction de la nuit, en éveil


          Un long chagrin me ronge.


Mon rêve bout, l’esprit succombe à ma langueur,


          A mes sombres pensées ;


Le souvenir déroule un papyrus vengeur


          Où ma vie est tracée.


je lis à contrecoeur et tout en frémissant,


          Je les maudis, je pleure,


Mais je n’efface pas ces mots bouleversants,


          Ces tristes mots demeurent.


                                                                    1828

 

 

 

Traduit du russe par Katia Granoff


in, « Anthologie de la poésie russe »


Editions Gallimard (Poésie), 1993

Du même auteur :

 

« L’astre du jour éteint sa flamme rougeoyante… » (13/03/2015)

 

Elégie (12/03/2016)

 

« Tel l’enfant animé d’un pouvoir enchanteur… » (03/03/2017)

 

« Lorsque j’erre, songeur… » (03/03/2018)

 

« Tout mais ne pas devenir fou ... » (03/03/2019)

 

Conversation entre le libraire et le poète / РАЗГОВОР КНИГОПРОДАВЦА С ПОЭТОМ (03/03/2020)

 

Quand j’ai, parfois, dans le silence... » (03/03/2021)

 

A Tchaadaïev / Чаадаеву (03/03/2022)

 

Matin d’hiver / ЗИМНЕЕ УТРО (03/03/2023)

 

A un rêveur / Мечтателю (03/03/2024)

 

« Pourquoi nourrir avant son heure ... » / « Зачем безвременную скуку... » (03/03/2025)

 

 


ВОСПОМИНАНИЕ

 

 

Когда для смертного умолкнет шумный день,


         И на немые стогны града


Полупрозрачная наляжет ночи тень


         И сон, дневных трудов награда,


В то время для меня влачатся в тишине


         Часы томительного бденья:


В бездействии ночном живей горят во мне


         Змеи сердечной угрызенья;


Мечты кипят; в уме, подавленном тоской,


         Теснится тяжких дум избыток;


Воспоминание безмолвно предо мной


         Свой длинный развивает свиток;


И с отвращением читая жизнь мою,


         Я трепещу и проклинаю,


И горько жалуюсь, и горько слезы лью,


         Но строк печальных не смываю.

 

19 мая 1828 

 

Poème précédent en russe :

 

Gavriil Batenkov / Гавриил Степанович Батеньков : L’ensauvagé / дичалый (31/10/2025)
 

2 mars 2026

Robert Creeley (1926 – 2005) : Attente

 

 

 

Attente

 

 

On pourrait s’asseoir


des minutes, des heures,

 

 

des jours, des semaines,


des mois, des années –

 

 

tout de sa


répétition un

 

 

et puis un, en avoir


fini enfin ?

 

 

*

 

On bien on pourrait


y

 

 

entrer, être


dans la

 

 

 

tête, regarder


le jour

 

 

s’assombrir,


s’en débarrasser

 

 

enfin, penser


à bout

 

 

de patience, l’


abandonner ?

 

 

*

 

Homme


avec journal, blanc,

 

 

en main


« dit la vérité »

 

 

silencieux, passe


devant la fenêtre

 

 

plus loin –


s’assoit ?

 

 

revient,


se penche

 

 

en avant jusqu’à la taille,

 

 

quelque peu raide –
pas

 

 

vieux,


jeune, jeune,

 

 

*

 

Et doit aimer quelqu’un


et çà doit être l’histoire

 

 

de comment il voulait


que tout fût bien fait

 

 

mais les dispositions


non prises, a basculé

 

 

dans tout çà,


n’a pas su résister à

 

 

l’insensible simplicité


de la réalité « vivante » de la vie –

 

 

*

 

même dans un miroir


remplacé par un autre –

 

 

n’a pas pu attendre


plus longtemps,

 

 

et doit avoir


emménagé ici.

 

 

Pour « vivre une vie » seul ?


pour « rentrer chez lui » ?

 

 

Pour être « perdu et retrouvé »


encore, « ne plus avoir à errer »

 

 

encore. Ou plutôt quelque chose comme
la lumière qui baisse », comme

 

 

ils disent, jamais tout à fait


arrivé. Jamais seulement un.

 

 

 

Traduit de l’américain par Bernadette Casès et Brice Petit

 

In, Revue « Moriturus N°3-4, avril 2004 »

 

Editions Fissile, 09310 les cabannes, 2004

 


Du même auteur :

 

« Est-ce que tu penses... » / « Do you think that if ... » (08/10/2014)

 

Premier amour (02/03/2022)


 
temps est établi / Cieux (02/03/2024)

 

Echo (02/03/2025)
 

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