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Le bar à poèmes

5 septembre 2026

Jean-Pierre Otte (1949 -) : Le monde blanc

 

Le monde blanc

 

 

 

 

Les rafales de vent froid déportent

 

corneilles, colères et objection. Puis,

 

c’est le grand calme. On observe partout

 

des reflets clairs, des étincelles de pur cristal,

 

les tisons rouges sous le verglas.

 

Les chemins sont scellés de verrous blancs.

 

Il neige à l'intérieur des miroirs

 

 

 

La blancheur obsède, un silence incantatoire

 

s’empare puissamment de l’être errant

 

au bord des ravines, aux limites du temps.

 

S’effacent les traces, les fards, les vestiges

 

de la nuit au revers des congères.

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

Le vent change de cap, emportant ailleurs

 

les vols de corneille, arrachant aux arbres

 

de grandes voiles crissant de cristaux.

 

Rien ne me presse, tout m’interpelle.

 

La blancheur s’abîme dans ma chair

 

en même temps que je m’abîme en elle.

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

Le regard passe et repasse en navette

 

sur des choses qu’il ne distingue pas.

 

Les rivières charrient des vitres.

 

La lumière oblique prolonge l’ombre ;

 

elle débusque à l’aube

 

des brumes blanches qui se balancent

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

Absente, la femme prend en moi

 

une présence plus intime et

 

intense dans l’empire de la transparence,

 

des reflets légers multipliés partout.

 

L’esprit s’évanouit aux rives du monde blanc,

 

le souffle se fige tel un vol en suspens.

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

 

 

 

Revue « Décharge, N°195, Septembre 2022

 

Les Palefreniers du Rêve, 89000 Auxerre

 

 

Du même auteur : Te pénétrer (05/09/2025)

 

 

4 septembre 2026

Iliazd / Ильязд (1894 – 1975) : « Rencontre vide sur rencontre vide... »

© Centre Pompidou, 1978 ; Œuvre reproduite : Nathalia Gontcharova, Portrait d'Ilia Znadevitch, 1913 © ADAGP, Paris, 1978

 

 

 

 

Rencontre vide sur rencontre vide

 

au restaurant, aux lustres des salons,

 

et quel silence lorsque nous parlons, -

 

du rien contant le rien, de l’air solide.

 

Les rimes, loin, volètent, se délitent,

 

dans la fumée bleuie du tabac blond

 

qui s’évapore chaque soir selon

 

le vent et voile votre main perfide.

 

Un avachissement sans espérance,

 

sans l’ombre même d’une volonté –

 

dieu sait quand nous avons périclité...

 

La biche file dans le bois immense

 

le soir s’achève ; votre voix s’avance,

 

aveugle : « On se revoit demain, je pense »

 

 

                                                                         1938-1939

 

 

 

 

Traduit du russe par André Markowicz


in, Iliazd : « Œuvres poétiques »


Editions Mesures, 2020

 


Du même auteur : 


« A l’automne... » / « Осенью... » (04/09/2021)


Rahel (04/09/2022)

 

« Je fus j’ai cessé d’être... » (04/09/2023)


Sentence sans paroles (04/09/2024)

 

La lettre (04/09/2025)

3 septembre 2026

Kenneth White (1936 - 2023) : Route du Sud, été / South road, summer

 

Kenneth White à Paris, le 11 octobre 1976. 

 

 

 

Route du Sud, été

 

 

 

1.

 

Au milieu de l’après-midi

 

une lumière bleue vacille

 

sur les crêtes silencieuses

 

 

 

 

2.

 

Où est parti le vent ? –

 

l’aube se lève doucement

 

sur les collines

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Marie-Claude White

 

In, Kenneth White : «Terre de diamant »

 

 

Editions Grasset et Fasquelle,1983

 

Du même auteur :


Le Grand Rivage (1 - 53) (06/09/2014)


La porte de l’ouest (02/09/2015)


Lettre à un vieux calligraphe (03/09/2016)


Théorie (03/09/2017)


« La pensée est une pensée... » (03/09/2018)


Java (02/09/2019)


La rivière qui traverse le temps (03/09/2020)


Le testament d’Ovide (03/09/2021)


En toute candeur (03/09/2022)


Cérémonie d’hiver (03/09/2023)


Dans les paroisses du sable (03/09/2024)

 

Logos amerikanos (03/09/2025)

 

 

South road, summer

 

 

 

1.

 

Mid-afternoon

 

blue light flickering

 

on the silent crags

 

 

 

2.

 

Where did the wind go ? -

 

dawn coming quietly

 

over the hills

 

 

 

Poème précédent en anglais :

 

Lenore Kandel : Poème pour les Tyrans / Poem for Tyrants (22/08/2026)

2 septembre 2026

Horace / Quintus Horatius Flaccus (65 av. J.-C. - 8 av. J.-C,) : « L’âpre saison a contracté le ciel... » / « Horrida tempestas caelum contraxit... »

Portrait imaginaire d'Horace par Anton von Werner 

 

 

 

L’âpre saison a contracté le ciel, les bourrasques

 

     et la neige font descendre Jupiter ; venu de Thrace, l’Aquilon

 

fait retentir maintenant les forêts et la mer. Mes amis, dérobons

 

     au jour cet instant, tant que nos genoux sont encore verts,

 

et que c’est convenable, que la vieillesse s’éloigne du front qu’elle assombrit.

 

     Toi, va chercher le vin de l’an de ma naissance ;

 

pour le reste, silence ; un dieu peut-être fera tourner les choses

 

     de façon bienveillante. Aujourd’hui nous voulons

 

nous parfumer de nard oriental et sur la lyre du Cyllène (1)

 

     chasse de nos cœurs tous les cruels soucis,

 

comme à son grand élève l’a prédit le glorieux centaure (2) :

 

     « Toi l’invincible, enfant mortel d’une déesse, Thétis,

 

la terre qui t’attend est celle d’Assaracus (3), que fendent les ondes fraîches

 

     du modeste Scamandre et le cours fluide du Simoïs.

 

D’une trame certaine, les Parques ont coupé le fil

 

     de ton retour, et ta mère azurée ne te reconduira pas chez toi.

 

Là-bas, allège tout malheur par le vin et le chant :

 

     Ce sont eux qui consolent de la laide tristesse. »

 

 

 

 

 

(1) la lyre fut inventée par Hermès, né sur le mont Cyllène, en Arcadie

 

(2) Le centaure Chiron, maître de sagesse, fut précepteur d’Achille

 

(3) Antique roi de Troie. Le Scamandre et le Simoïs sont des fleuves proches de Troie

 

(Epodes)

 

 

 

 

Traduit du latin par Philippe Heuzé

 

In, « Anthologie bilingue de la poésie latine »

 

Editions Gallimard (Pléiade), 2020

 

Du même auteur :

 

 « Trop longtemps le Père... » / « Iam satis terris ... »  (02/09/2024)

 

« Le puant Mévius... » / « Mala soluta nauis exit alit... » (02/09/2025)

 

 

 

 

  Horrida tempestas caelum contraxit et imbres

 

       niuesque deducunt Iouem; nunc mare, nunc siluae

 

  Threicio Aquilone sonant. rapiamus, amici,

 

       occasionem de die dumque uirent genua

 

  et decet, obducta soluatur fronte senectus.

 

       Tu uina Torquato moue consule pressa meo.

 

  cetera mitte loqui: deus haec fortasse benigna

 

       reducet in sedem uice. nunc et Achaemenio

 

  perfundi nardo iuuat et fide Cyllenea

 

       leuare diris pectora Sollicitudinibus,

 

  nobilis ut grandi cecinit Centaurus alumno:

 

       «   Inuicte, mortalis dea nate puer Thetide,

 

  te manet Assaraci tellus, quam frigida parui

 

       findunt Scamandri flumina lubricus et Simois,

 

  unde tibi reditum certo Subtemine Parcae

 

       rupere, nec mater domum caerula te reuehet.

 

  Illic omne malum uino cantuque leuato,

 

       deformis aegrimoniae dulcibus adloquiis. »           

                             

 

Epodon Liber

 

Poème précédent en latin :

 

Catulle / Caius Valerius Catullus : « Vivons, ma Lesbie... » / Vivamus, mea Lesbia... » (28/03/2026)

1 septembre 2026

 

Edouard Glissant, en 2007 à Itxassou pour Errobiko festibala. ph. J.-D. C. © Crédit photo : Chopin Jean Daniel

 

 

 

Pays d’avant

 

 

 

 

Au loin le pays sonnait. Dans l’éclaircie labourée

 

Entre les hauts plis d’arbres inconnaissables

 

Ce bruit, bronze battu, tombait en herbe

 

Nous étions deux, peuple de nuit et peuple de clairière

 

Pays d’avant

 

Que nous ne savions pas être l’Avant

 

Tout autant que l’errant ne connaît la rivière qui là

 

Le déchire d’une eau comme ronce

 

 

 

*

 

La porte du milieu ferrait l’orée. Pas un feuillage

 

Ne ventait au bleu d’où la reptation

 

Se retirait. Les murs friaient sous la main, l’ongle

 

Y striait des rivières en crue

 

 

 

*

 

Savions-nous que l’éperon surgit mortel au han

 

Des souques d’aviron

 

Nous le savons. L’étant insu ne dilate la mer

 

Tout indélimité s’évanouit aux portes

 

Nous sommes nés de ce tri d’eau de mer

 

Du seul imperceptible flanc de terre comme un maïs

 

 

 

*

 

Nous courons dans la foule avons crié aux chiens

 

Mangé la morue frite auprès des lumignons, la nuit

 

Nous coule au flanc les cris

 

Roulent dans la ravine des morts

 

Nous n’avons drap pour nous lever sur l’algue

 

Irrémédiable et nous hélons avec les agoutis

 

Toutes les bêtes qui nous nagent au cœur

 

 

 

*

 

Laoka pile le sable en lieu de mil

 

Et les Enofis tendent en feuillage la nuit

 

Milos doigts rouges tord le bronze bat les glaives

 

Son ventre luit comme d’une accouchée bientôt, Milos

 

Nous mande, alors entre les hauts de branches lève

 

Droit sous sa main notre mère la lune

 

 

 

*

 

Dans la troupe des enfants qui touchent au front l’Aveugle

 

Sonnant en force ils chantent le Ho-a, un seul

 

Tremble de cet arbre e fait de l’ombre sur la place

 

Ils courent les mille trente pas, des murailles d’ocre

 

Aux palissades à vautours, ils ont

 

Armé midi de sa racine, les doigts ouverts

 

Un seul mourra d’empan de mer

 

 

 

*

 

Ô prends ce plaisir qui va pour finir et l’amasse

 

Auprès du jardin de la Première Epouse

 

Manguiers de carême ont fleuri de rosée

 

La mangue fond et c’est de menthe frissonnée

 

Nous nous sommes accroupis la sueur crêpait aux cheveux

 

Avons bu dans la coupe que tu dis tienne ô fille

 

Dans ta multiplicité avons convoqué l’Unique

 

Dormi béants près de la mare. Ô ma souffrance sur ton erre

 

Grandit le figuier-maudit. Le conteur

 

Ichneumon ainsi joute et dit

 

 

 

*

 

Nous parlons clair qui ne sommes poètes ni chanteurs fous

 

Notre voix fronce aux plis des bleus mahoganys

 

Nos contes s’éclaircissent de virer au van du soir

 

Les enfants les récitent d’un an à l’autre

 

 

 

*

 

Il n’est filiation ô conteur

 

Ni du nom à la terre ni du vent

 

A la cendre. Ls fonds levèrent

 

Il lève ces fonds marins dans nos antans et nos faims

 

 

 

 

 

 

Pays rêvé, pays réel

 

Editions du Seuil, 1985

 

 

 

 


Le grand midi (01/09/2019)


Saison unique (01/09/2020)


Saisons (01/09/2021)


Miroirs / Givres (01/09/2022)


Afrique (01/09/2023)


L’eau du volcan (1 et 2) (01/09/2024)

 

Pour Mycéa (01/09/2025)

31 août 2026

Dominique Sorrente (1953 -) : Oiseau passeur

 

 

Dominique Sorrente FDN 2020

 

 

Oiseau passeur

 

 

I

 

Porter l’entaille au cristal arrogant du concept.

 

 

 

*

 

Dans la tourmente,

 

garde toujours près de toi une queue de sirène,

 

 

*

 

Parti en quête d’un travail de fourmi. Tu verras

 

 

comme le monde est minutieux.

 

*

 

Prendre ses distances d’avec l’inexistant,

 

en jouant soigneusement aux billes.

 

 

 

*

 

Parole du très-bas de passage :

 

chaque jour est un acte manqué qui s’ignore.

 

 

 

*

 

A mi-chemin, ne demande plus rien à la lumière ;

 

elle captiverait ton pas.

 

 

 

*

 

L’appui du rêve : lentement comme pour nous rejoindre,

 

il amasse ses chants autour de nous. Puis il devient le cri qui

 

heurte.

 

 

 

*

 

Cette ligne en discontinu que je poursuis,

 

tantôt cassé, tantôt liant.

 

 

 

Qui, de nouveau ?

 

 

 

 

II

 

C’est de nuit que tisse l’inconnue ;

 

les passages se laissent prendre au réveil.

 

 

 

*

 

Sagesse de ces nations-là :

 

l’aube affranchit l’oiseau,

 

le soleil, deuxième arrivant,

 

le rend siffleur.

 

 

 

*

 

Qi n’est ni de roseau ni d’infini,

 

mais glisse à leurs côtés

 

et sans prendre parti,

 

la bouche rendue autre.

 

 

 

Souffle nomade.

 

 

 

*

 

Liesse qui tousse,

 

monstre qui fume :

 

aucune affaire pliée d’avance.

 

 

 

Sur ses cinq lettres à l’esprit caché,

 

on dit que le repos,

 

lui-même un jour,

 

trouva repos.

 

 

 

*

 

Celui qui parle et ne sait rien.

 

Celui qui sait et ne dit rien.

 

Chacun son tour invente le monde,

 

clignant de l’œil.

 

 

 

Et le rien n’en pense pas moins.

 

 

 

*

 

On ne demande pas à un arbre, fût-il bien élevé,

 

de compter ses branches.

 

 

 

N’arrête pas les étoffes du feu. Fais-en des chamanes

 

pour lâcher les paroles dan l’osier du jour.

 

 

 

 

III

 

 

La prière de cette aube

 

a le parfum du bois coupé.

 

 

 

Celle de demain, peut-être,

 

goûtera la braise a ta bouche.

 

 

 

Plus tard, elle se fera

 

hache ou flamme bleue

 

ou quoi encore ?

 

 

 

Prière aux visages traversiers.

 

 

 

Imprévisible pointe.

 

 

 

*

 

Entre l’humeur chaleureuse du clown,

 

la sainte folie du baiser

 

et la lente sagesse des arbres,

 

n’hésite pas un seul instant.

 

 

 

Choisis les trois.

 

 

 

Bois, ami, et sois fertile ;

 

ne prends pas masque

 

comme l’hypocrite

 

qui ne sait plus la forme même de son visage.

 

 

 

*

 

De quel arbre es-tu fait ?

 

De quel bois te chauffes-tu ?

 

 

 

Ainsi palabrent les écorces des hommes

 

sans voir que c’est la même sève

 

d’étrangère nue

 

qui les fait vivre.

 

 

 

*

 

Le naufrage du vent,

 

l’abandonné des flammes,

 

l’emporté de la pluie,

 

l’englouti de la terre.

 

 

 

Tant de noms désertés par l’acier de ta ville

 

pour apprendre à épeler

 

ce à quoi parfois tu ressembles.

 

 

 

Un brin d’éternité

 

loge dans le puits sans fond.

 

 

 

Mais il est dit

 

qu’il te faudra trois jours

 

qui sont comme mille ans

 

pour le cueillir.

 

 

 

Souvent à la margelle attendent les trois jours.

 

 

 

*

 

Tous les hommes portent des images qui passent

 

et se retirent.

 

 

 

Heureux sont-ils

 

ceux qui les font tourner

 

 

 

sous la lanterne magique de la poésie

 

 

 

pour qu’elles enfantent l’autre côté du mur.

 

 

 

*

 

Les musiques qui s’en vont de nous

 

reviennent toujours un matin se placer

 

dans le milieu exact de la roue.

 

 

 

Ainsi le chariot du monde.

 

 

 

IV

 

Cheval qui s’éveille déjà, le rêve

 

sait pour de vrai.

 

 

 

Il traverse les parois de la chambre,

 

négocie d’une traite avec le paysage.

 

Disparu, désormais

 

 

 

L’heure de nous laisser

 

à sa leçon d’intermittence.

 

 

 

*

 

Toius les commencements

 

nous laissent sur leur fin.

 

 

 

Toutes les fins ont des humeurs de franchissement.

 

 

 

C’est pourquoi nous continuons

 

inlassablement

 

le désir de changer.

 

 

 

A présent, quitte,

 

dit la voix

 

 

 

Quatre pour la peur des ennemis du souterrain.

 

Quitte l’ombre vouée à sa proie.

 

 

 

Le premier migrateur venu,

 

plein ciel,

 

 

t’enseignera la point du jour.

 

 

*

 

A une source,

 

faire boire la guérisseuse

 

née des instances réfractaires.

 

 

 

Jeter une monnaie

 

sur le refoulement des douleurs.

 

 

 

C’est le premier des baumes,

 

dit un cri d’aigle,

 

avant de s’orienter dans l’ouvert.

 

 

 

V

 

 

au comptoir des nombres

 

 

J’ai rêvé d’un futur

 

qui compterait discrètement sur ses doigts

 

et n’arriverait pas jusqu’au bout de tous ses sentiments

 

cachés.

 

 

 

*

 

Entre le nom qui donne à voir

 

et l’ombre qui s’évertue à prolonger l’instant,

 

voici le nombre, seul

 

comme un déchiffrement qui n’a jamais eu lieu.

 

 

 

Seul dans son plus simple appareil. Au pays du comptage.

 

 

 

*

 

D’une vie multiple au silence soustrait,

 

garde par devers toi l’addition de tous tes gestes offerts.

 

Salue les regards divisés. Laisse la minute

 

du plus parfait silence

 

 

réaliser toutes ses opérations et les dissoudre.

 

 

 

*

 

Le monde, comme une terre énumérée.

 

 

 

 

 

 

Pays sous les continents,

 

un itinéraire poétique, 1978 – 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Editions M L D, 22000 Saint-Brieuc, 2009

 

Du même auteur

:
Lettre du passager (31/08/2019)


 Citadelles et mers (31/08/2020)


L’Apparent de lumière (31/08/2021)


Ephémérides (31/08/2022)


Ballon Rouge en contre-plongée (31/08/2023)


Le dit de la neige (31/08/2024)

 

La combe obscure (31/08/2025)

30 août 2026

Myrddin (vers 540 - ?) : Chant des pourceaux

Merlin, changé en cerf, rencontre l'empereur César (manuscrit de la Suite-VulgateXIIIéme siècle

 

 

 

 

Le chant des pourceaux

 

 

 

 

Ecoute petit pourceau. J’ai peine à dormir

 

tant mes chagrins m’agitent

 

Pendant dix et quarante ans j’ai tant souffert

 

que maintenant la joie me fait mal.

 

 

 

Qu’importe à Rydderch (1), en fête cette nuit,

 

que j’ai passé la nuit dernière sans dormir,

 

la neige au-dessus du genou

 

et des aiguilles de glace dans les cheveux – triste sort ! –

 

 

 

Ecoute petit pourceau. La montagne n’est-elle pas verte ?

 

Mon manteau est mince – pour moi plus de repos –

 

Pâle est mon visage – Gwendydd ne vient plus me voir –

 

Quand les hommes de Brynych mèneront leurs armées sur ces rivages,

 

les Kymris seront vainqueurs et le jour sera glorieux.

 

 

 

Ecoute petit pourceau. Ce n’est pas mon dessein

 

d’entendre les oiseaux d’eau qui mènent grand tapage.

 

Mes cheveux sont rares, mon vêtement n’est pas chaud,

 

le vallon est mon grenier mais je n’ai pas de blé,

 

peu satisfaisante est ma récolte de l’été.

 

 

 

Depuis la bataille d’Arderyd (2) plus rien ne me touche

 

même si le ciel tombait et la mer débordait.

 

 

 

 

  (1) Rydderch, roi de Strathclyde, en Bretagne insulaire, vers 570 – 600. Il est l’époux de

 

Gwendydd, sœur de Myrddin (Merlin).

 

(2) La bataille d’Ardery ; en 576, opposa deux factions des Bretons du Nord.

 

Myrddyn, gagné par la folie, se réfugia dans la forêt, pour ne plus en sortir.

 

 

 

 

 

Traduit du gallois par Jean Markale


in, « Les grands bardes gallois »


Editions Jean Picollec, 1981

 

Du même auteur : Les pommiers (30/08/2025)

 

 

 

 

29 août 2026

Kristian Keginer (1952 - 2023) : « Dragon griffu... »

 

 

 

 

Dragon griffu

 

Sur le champ pâle des vitres

 

Ruisseau rouge beau griffon grand faucon

 

De la mort au-dedans de nous

 

Haut tertre au désert des cris des déserts sans rose des sables

 

Ni caravanes désirables ni soleil ni pas

 

 

 

Déserts

 

Non pas déserts de varèse de sargasses

 

Ici déserts des dominations des clous

 

Des palais désertés des langues

 

 

 

Dragon griffu

 

De la présence déchirée au fronton des falaises de craie

 

Dragon de la mort des terres

 

 

 

Chantier

 

L’ouvrier du chant

 

Ouvre la bouche édentée des morts

 

Arrache la langue au désir des morts

 

Terrasse la bête au toit de l’échafaudage

 

Ecrase l’araignée échaudée er frappe à la tête

 

Appelle les morts au secours

 

Et il casse toutes les barrières au chantier ventru d’aurores

 

 

Chantier au pays des morts

 

 

 

Et du haut de la seule tour sauvegardée le barde

 

Blessé à mort dépouillé des armes

 

Regarde la mer appelée abîme et ravin

 

Où tour à tour il reconnaîtra

 

La voile noire et la voile blanche

 

Morlaix, 20 mai 1972.

 

 

 

 

Un dépaysement

 

Editions P.J. Oswald, 1972

28 août 2026

Amadys Jamyn (1538 – 1592) : Sur les misères de la France

 

 

 

 

Sur les misères de la France

 

 

 

La noblesse périt avec la populace,

 

En tous endroits s’étend la dure coutelace, *

 

Le fer n’épargne nul, et les temples sacrés

 

Sont énivrés du sang des hommes massacrés :

 

 

 

Rien ne sert au vieillard l’honorable vieillesse

 

Qu’un trop cruel voleur de sang ne se paisse,

 

Et l’avare soldat ne se repent d’avoir,

 

Méprisant toutes lois, oublié son devoir.

 

 

 

Sur le seul de la vie, on rompt les destinées

 

De l’enfance au berceau du glaive assassinées,

 

Les petits innocents, quels crimes ont-ils faits

 

 

 

Qu’aussitôt qu’ils sont nés, aussitôt sont défaits ?

 

Mais, hélas, c’est assez de pouvoir à cette heure

 

Mourir car aujourd’hui la mort est la meilleure.

 

 

 

*  Grand poignard, coutelas

 

 

Les Œuvres poétiques d’Amadis Jamyn. 


par Mamert Patisson, imprimeur du Roy, au logis de Robert Estienne, Paris, 1579


(Repris et commenté par Françoise Morvan, tn « Clair soleil des esprits », Editions Mesure, 2025)

 

 

Du même auteur : 


Que personne n’est libre (30/08/2022)


Dialogue (29/08/2023)


Stances de l’impossible (29/08/2024)

 

« Comme le seul Phénix au terme de son âge... » (28/08/2025)

27 août 2026

Juan de Timoneda (vers 1518-1520 – 1583) : « Puisque le temps est venu... » / « Pues el tiempo se me pasa... »

 

 

 

 

Villancico

 

 

 

     Puisque le temps est venu,

 

Ma mère, je vous le dis,

 

Je ne veux plus dormir seule.

 

 

 

     Je veux cueillir ma saison

 

En fille avisée et sage ;

 

Ne me faites donc pas perdre

 

Cette fleur de la jeunesse.

 

Je vous le dis pour de bon,

 

Comme je l’ai déjà fait :

 

Je ne veux plus dormir seule.

 

 

 

     Ma mère, je sais qui m’aime

 

Et me voudrait bien servir ;

 

Je ne suis borgne ni laide,

 

Ni mal faite pour le lit.

 

Que me manque-t-il encore ?

 

Dites-le car je l’ignore :

 

Je ne veux pas dormir seule.

 

 

 

     Ne suis noire ni métisse

 

Pour ne point avoir d’amours,

 

Mais fraîche comme la fleur

 

Et polie comme l’argent.

 

Qu’elle soit seule en son lit

 

La dévote à patenôtres :

 

Moi, je ne veux dormir seule.

 

 

 

     Il me faut voir toute nue,

 

Touffe de poils à sa place,

 

Jambes, cuisses et visage

 

Comme on n’en a jamais vu.

 

Longue est la nuit, elle est noire.

 

Mère, j’en serai transie :

 

Je ne veux pas dormir seule.

 

 

 

    

     Qui donc n’aurait pas bien peur

 

Seile de nuit dans son lit ?

 

Un galant avec sa belle,

 

Ils sont à leur juste place

 

Dessous une courtepointe.

 

Seule, on ne pleure ni chante :

 

Je ne veux pas dormir seule.

 

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Mathilde Pomès

 

In, » Anthologie de la poésie espagnole »

 

Librairie Stock, 1957

 

 

 

 

Villancico

 

 

     Pues el tiempo se me pasa,

 

madre mía, en buena fé,

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     Gozar quiero de mi edad

 

como sabia moza y cuerda,

 

no queráis, madre, que pierda,

 

aquesta mi mocedad.

 

Certifico’s qu’es verdad,

 

como ya dicho’s lo he :

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     Madre, ya sé quién me ama

 

y quién servirme desea,

 

que no soy tuerta ni fea

 

ni mala para en la cama.

 

¿Qué me falta para dama?

 

Decildo, que no lo sé :

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     No soy negra ni mulata

 

para no tener amores,

 

mochacha como las flores,

 

hermosa como la plata.

 

Duerma sola la beata,

 

que tiene causa por qué :

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     Desnuda soy muy hermosa,

 

no tengo pelo mal puesto,

 

piernas y muslos y gesto,

 

no se ha visto otra tal cosa.

 

Noche larga y tenebrosa,

 

madre, que me asombraré,

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     ¿Cuál es la que no se espanta

 

de noche sola en la cama ?

 

Un galán con una dama

 

estan bien bajo una manta.

 

Sola no llora ni canta

 

una persona qu’esté :

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

 

Poème précédent en espagnol :

 

Luis Mizón : Le songe du figuier en flammes / El sueño de la higuera en llamas (V,1- 17) (05/08/2026)

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