Adèle Nègre (1965 -) : Fumeur
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Fumeur
Assise face au saule
un ralenti heureux imposé à la rive
rouge est la vigne
qui descend soutenir ce gris
pâle et il flotte un air de fin d’été
c’est ce qui coule sous mes yeux
ou l’ombre qui vient par mon dos
transi je jette un œil où les deux
se rejoignent – la dernière flambée –
Comme tu fumes calmement devant la porte
en regardant le tilleul
(ou la nuit)
ou la nuit où elle perce le tilleul
il jaunit et vacille
projeté sur le mur
soufre et sur le toit
à rebours
le vent noircit les feuilles
toi expirant
ta main porte vers ton visage le seul
point d’incandescence
que tu ravives
et je l’accompagne
Un chien aboie, ils sont sept
à nourrir la peur.
Les grands sapins secouent la lune
intermittente
sur la dalle de ciment,
et dans l’eau noire des bols
toute la membrure du chenil consent et louvoie.
Je cale ma respiration sur celle, plus lente,
du ciel où gonflent les nuages circonscrits
dans le golfe sombre des bois
Où aller, pour quoi faire ?
Une toute petite chose m’anime à l’instant, mécanique des courants, ton avant-
bras dénudé, ta main délicate – pouce et majeur disjoints sur le mégot, tes yeux
plissés pour jouir des poumons sans pleurer – apportant au visage l’infime
braise, puis la bouche expirant, cette légère fleur de gaz qui éclot entre mon
œil et le tilleul qu’elle voile, tout danse lentement, le tilleul aussi,
le nuage physique et logique de nos jeux recouvre l’effroi, ces images que je
me rappelle sans cesse autant que celles oubliées, l’injonction de mémoire et la
sommation de connexion se perdent dans cet instant, divaguent un moment au
lieu du feuillage troublé, de branche en branche, palpitant, la nuit respire, c’est
palpable, et nous balbutions heureusement : la beauté est là dans ce trouble
évident, émergeant de la nuit par l’extrémité rougie d’une cigarette dans la
corbeille imparfaite d’un tilleul, l’effort mis à cela, surement, la preuve par la
sensation ou par le fumeur ?
Vision envolée, où les mots ? S’étiolent à même les doigts. Où sont passées
lune et feuille changeantes, veuille perdurer comme cet arbre de miel cliquette,
la source de mon rêve... Veuille, veuille !
Massif, un pan de mur jaune où lève
l’aube que j’attends est une couleur
ravale une fleur blême sur
mes lèvres
sèches sèches
des lèvres qui
tiennent l’écart :
lointain encore est le jardin
Sur tout les fronts
durant le jour je l’ai cherchée
or c’est la nuit
- texture de nos ombres –
qui la fait ample et sonore
forme reprise à l’inaction
et à la mutité des murs
rien à faire il n’y a rien à faire
que tout noter de l’indécise
N’allons pas plus vite que ça
accordons-nous
(le plus dur : accepter)
les asters maintenant étincellent
roses tremblants dans le vert
universelle victoire du vert
la seule
Des nuages encombrent à même la route
reprises de goudron qu’épongent les noyers
des peupliers
fluets
ne font plus aucun doute
ni aucune ombre
Un seul poème
Bruno Guattari éditeur, 41250 Tour-en-Sologne
De la même autrice :
« Tu ne tonitrueras pas... » (07/09/2020)
Parler avec le sphinx (extraits) (06/09/2021)
Résolu par le feu (1) (06/09/2022)
Résolu par le feu (2) (06/09/2023)
Résolu par le feu (3) (06/09/2024)
Résolu par le feu (4) (06/09/2025)
Fumeur (06/09/2026)
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