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Le bar à poèmes

18 janvier 2026

Jean-Paul Guibbert (1942 -) : D’un lieu où mourir

 

 

 

 

D’un lieu où mourir

 


Le jour de notre mort qui fut il y a longtemps


Comme une lampe qui s’allume au loin,


Sur cette lande,


Ou comme le bruit du feu aux poutres de la salle.

 

 

Oui, je fus une année sans songer à vos fruits,


Et soudain en mémoire votre ventre, vos seins,


Et ce voile mortel.


Issue de vous, la mort, comme une infante-reine,


Me baise sur la bouche.

 

 

La nuit, le masque sur ta chair


Et les colonnes torses


Qui sont aux capitales endormies de ta peau adorable


Comme l’entrée unique dans le lieu où mourir.


Lieux colorés, pâles plateaux,


Creux bourbeux amarrés


Dont les colères sont aimées ;


Lorsqu’un vent souterrain secoue le paysage.

 

Parfois je sais votre regard sur mon visage

 


Et sur les vitres de couleur


Qui sont aux chambres en hiver,


La médaille de votre front


Et mon regard ne vous aborde, ô plus que morte.

 

 

Je ne sais ce que sont les délices du vent


Ni vos seins très serrés par le linge,


Ni le sillon aimé aux sources de l’orage.

 

 

Je ne sais plus de vous qu’une hanche qui neige


Dans les allées, le soir,


Et sous vos pas légers les herbes qui se penchent


Et reviennent vers moi,


Car déjà je descends à l’oppressant rivage.

 

 

Sous l’arcade profonde et dans la nuit du sacre,


Lorsque la mort enfin (unique grand dessein)


Saura d’où m’éloigner et comment me conduire.

 

 

Lorsque ta langue bien-aimée aura défait sur moi


Les derniers mots du soir et l’adieu d’avec toi,


Lorsque je reviendrai du lieu où nul ne va.

 

 

 


Haut lieu du cœur


 
Editions de la Différence, 1976


Du même auteur :


 
Voix ailée et vaine de Béatrice (06/02/2015)


 
Images de la mort douce (1) (15/03/2016)


 
Images de la mort douce (2) (15/03/2017)


 
Images de la mort amère (1) (15/03/2018)


 
Images de la mort amère (2) (15/03/2019)

 

Mémoire (14/03/2020)

 

D’un lieu où mourir (18/01/2026)

17 janvier 2026

Jean de La Fontaine (1621 – 1695) : Le cochet, le chat et le souriceau

Jean de La FontaineJ par Julien Pierre, 1785.  Droits d'auteur : © 2012 Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier

 

 

Le cochet *, Le chat et le souriceau

 

 

Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,


            Fut presque pris au dépourvu.


Voici comme il conta l'aventure à sa mère : 


« J'avais franchi les monts qui bornent cet État, 


            Et trottais comme un jeune rat


            Qui cherche à se donner carrière,


Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux :


            L'un doux, bénin et gracieux, 


Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude.


            Il a la voix perçante et rude, 


            Sur la tête un morceau de chair, 


Une sorte de bras dont il s'élève en l'air


            Comme pour prendre sa volée,


            La queue en panache étalée.»


Or c'était un cochet dont notre souriceau


            Fit à sa mère le tableau, 


Comme d'un animal venu de l'Amérique. 


« Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras, 


            Faisant tel bruit et tel fracas, 


Que moi, qui grâce aux dieux de courage me pique, 


            En ai pris la fuite de peur, 


            Le maudissant de très bon coeur. 


            Sans lui j'aurais fait connaissance 


Avec cet animal qui m'a semblé si doux. 

 

            Il est velouté comme nous, 


     Marqueté, longue queue, une humble contenance, 


Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant. 


            Je le crois fort sympathisant 


Avec Messieurs les Rats ; car il a des oreilles 


            En figure aux nôtres pareilles. 


Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat 


            L'autre m'a fait prendre la fuite. 


 - Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat, 


            Qui sous son minois hypocrite, 


            Contre toute ta parenté 


            D'un malin vouloir est porté. 


            L'autre animal tout au contraire, 


            Bien éloigné de nous mal faire, 


Servira quelque jour peut-être à nos repas. 


Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine,

 

            Garde-toi, tant que tu vivras,


            De juger des gens sur la mine.

 

* Petit coq

 

 

 

Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine


A Paris, chez Claude Barbin,1678 


Du même auteur :


Les deux pigeons (17/01/2016)


La mort et le bûcheron (17/01/2017)


Le loup et le chien (17/01/2018)


Les obsèques de la lionne (17/01/2019)


Le savetier et le Financier (17/01/2020)


Le loup et l’agneau (05/07/2020)


Le héron, la fille (17/01/2021)


Le corbeau et le renard (05/07/2021)


Le lion et le rat / La colombe et la fourmi (17/01/2022)


Le chêne et le roseau (17/01/2023)


La cigale et la fourmi (17/01/2024)


La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf (17/01/2025)
 

16 janvier 2026

Philippe Soupault (1897 – 1990) : Chanson pour des fantômes et pour celles qui ont disparu

 

 

 

 

Chanson pour des fantômes


et pour celles qui ont disparu

 

 

 

Aujourd’hui ce sont des mains que j’aime


Hier c’était une nuque


Demain seront des lèvres


et le soir un sourire


Dans trois jours un visage


Enfin chaque jour de la semaine


je m’émerveillerai de vivre encore


je me souviendrai peut-être lundi de votre démarche


et mardi sans doute des cheveux


Il faudra aussi écouter la voix 


celle des fantômes


celle qui hésite celle qui persuade


que la vie n’est pas si atroce


que je voulais le croire tout à l’heure


mercredi tout oublier


Mais jeudi c’est un parfum


qu’on ne peut oublier


le parfum de l’arc-en-ciel


Les autres jours


Tous les autres jours


j’ai promis


de ne rien dire qu’à moi-même

 


                                                                  Crépuscules (1960 – 1971)

 

 

Poèmes et poésies


Editions Grasset (Les cahiers rouges), 2013

 

Du même auteur : 


Georgia (16/01/2014)


Est-ce le vent (16/01/2015)  


Westwego (16/01/2016)


« Est-ce le soleil qui se couche… » (16/01/2017)


Il y a un océan (16/01/2018)


« Rien que cette lumière ... »  (16/01/2019)


Rien (16/01/2020)


Message de l’île déserte (1942 -1944) (15/01/2021)


« La nuit est devant moi... » (15/01/2022)


... Et le reste (16/01/2023)


Les amis de Prague (16/012024)


Dernières cartouches (16/01/2025)
 

15 janvier 2026

Takarai / Enomoto Kikaku / 宝井其角 (1661- 1707) : « Qu’est devenue Enjo ?... »

Portrait par Oguri Kanrei (小栗寛令)

 

 

 

Qu’est devenue Enjo ?


elle a vécu sa vie et maintenant


elle est comme la mer d’été

 

 

 

Traduit du japonais par Roger Munier


In, « Haïkus des quatre saisons »


Editions du Seuil, 2010

 


Du même auteur : 


« Le mendiant... » (15/01/2024)


« Voici la première neige... » (15/01/2025)
 

14 janvier 2026

Yves Prié (1949 -) : L’Heure lente

Yves Prié dans son atelier

 

 

L’heure lente


Ils franchirent alors le seuil,

 

oublieux des instants rêvés dans la laine du soir.

 

Rien ne remplacera ce goût du jour

 

la nuit ne l’épuisera pas.

 

L’heure est lente, dirent-ils.

 

Saurons-nous en aimer les couleurs ?

 

*

Quelle mesure nous laisse le temps ?

 

Nous sommes ici

 

délivrés de l’avenir

 

goûtant le piment de l’air.

 

Vivre est la tâche de l’instant.

 

Prenez le temps avec l’attention de celui

 

qui sait l’épaisseur des jours.

 

Il ne se compte, ni ne se passe.

 

Il se goûte avec l’appétit que l’on apprend

 

des crépuscules.

 

Heureuse l’heure lente qui nous rend

 

le désir du temps

 

et la saveur des mots

 

 

*


Laissez l’heure vivre son temps

 

donnez-lui l’espace d’un soir d’été

 

veillant les oliviers

 

 

*


Remerciez cette heure où le livre en mains

 

le temps s’oublie

 

Ce ne sont plus instants

 

mais l’immobilité du soleil

 

qui dicte sa loi

 

 


Notre chance est d’être là

 

Il ne faut pas insulter le temps.

 

Il est la saveur du jour.

 

Accordons-lui la lenteur des nuits

 

où l’âme s’oublie.

 

 

*


Le temps est suspendu

 

le silence prend le monde

 

dans son épaisseur

 

Cette heure est lourde d’enfantements

 

le crépuscule creuse les visages

 

La nuit viendra y poser

 

son voile d’éternité

 

Enfant de la nuit

 

fais du temps

 

l’allié de tes rêves    

 

 

 

Carnets de l’île et autres poèmes

 

Editions Rougerie, 87220, Mortemart,2021

Du même auteur : 

 

Esquisses pour un hiver (09/03/2016) 

 

Glanes (10/03/2017)

 

« Ce fut une longue attente… » (10/03/2018)

 

« Que nous soient rendues... » (14/01/2020)

 

« Fumées lentes sous la nuit... » (14/01/2021)

 

Passage des amers (14/01/2022)

 

L’atelier du peintre (14/01/2023) 

 

Le désir d’une île (14/01/2024)

 

  Rumeurs du temps – Mélancolies (14/01/2025)  
 

13 janvier 2026

Tomas Tranströmer (1931 - 2015) : Ciel à moitié achevé (III-V)

 

Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature 2011, à Stockholm, le 10 décembre 2011. 

 

Ciel a moitié achevé

 

 

III

 

ESPRESSO

 

Le café noir du service en terrasse


aux tables et aux chaises aussi gracieuses que des insectes.

 

 

Ces gouttes précieuses et captées


ont le même pouvoir qu’un Oui ou un Non.

 

 

On les sort du fond de bistrots obscurs 


et elles fixent le soleil sans ciller.

 

 

Dans la lumière du jour, un point d’une noirceur bienfaitrice


qui se répand très vite dans un hôte blafard.

 

 

Il rappelle ces gouttes de noire clairvoyance


que l’esprit happe parfois et

 

 

qui nous donnent une bourrade salutaire : vas-y !
Une exhortation à ouvrir les yeux.

 


IV

 

LE PALAIS

 

Nous entrâmes. Rien qu’une salle immense


silencieuse et vide, où la surface du sol miroitait


comme la glace d’une patinoire abandonnée.


Toutes portes fermées. L’air était gris.

 

 

Des peintures aux murs. Ou l’on voyait


grouiller des images sans vie : des boucliers, des plateaux


de balance, des poissons, des silhouettes de guerriers


dans un monde sourd et muet de l’autre côté.

 

 

Une sculpture était exposée dans le vide :


seul, au centre de la salle, se dressait un cheval,


que nous ne remarquâmes tout d’abord pas


tant le vide nous captivait.

 

 

Plus faiblement que les murmures d’un coquillage,


on percevait les bruits et les voix de la ville


tournoyant dans cet espace désert et


bourdonnant à la recherche du pouvoir.

 

 

Autre chose encore. Quelque chose d’obscur


vint se poser aux cinq entrées de nos


sens mais sans les franchir.


Le sable s’écoulait dans les verres du silence.

 

 

Il était temps de bouger. Nous nous approchâmes


du cheval. Il était gigantesque,


noir comme du métal. Une image du pouvoir


restée là après le départ des princes.

 

 

Le cheval nous dit : « Je suis l’Unique.


J’ai désarçonné le vide qui me chevauchait.


Voilà mes écuries. Je grandis peu à peu.


Et je mange le silence ainsi répandu. »

 

 

SYROS

 

 

Des navires marchands oubliés attendaient dans le port de Syros.


Une étrave contre l’autre. Amarrés depuis plusieurs années :


CAPE RION, Monrovia.


KRITOS, Andros


SCOTIA, Panama.

 

 

Des peintures noires sur l’eau, on les avait décrochées.

 

 

Comme les jouets de notre enfance désormais gigantesques


et qui nous accusent


de ce que jamais nous ne sommes devenus.

 

XALATROS, Le Pirée.


CASSIOPEIA, Monrovia.


L’océan a fini de les lire.

 

 

Mais lorsque nous arrivâmes la première fois à Syros, il faisait nuit,


nous vîmes ces étraves serrées l’une contre l’autre sous la clarté lunaire et


    pensâmes alors :


quelle flotte immense, et quelles lignes régulières !

 

 

DANS LE DELTA DU NIL

 

La jeune épouse pleurait droit dans son assiette


à l’hôtel, après une journée passée dans cette ville


où elle avait vu des malades ramper et s’affaler


et des enfants qui allaient mourir à force de misère.

 

 

Elle monta avec l’homme dans la chambre


qu’on avait aspergée d’eau pour lier la saleté.


Ils se couchèrent chacun dans leur lit et sans dire grand-chose.


Elle sombra dans un profond sommeil. Il resta éveillé.

 

 

Dehors, dans l’obscurité, courait un immense vacarme.


Rumeurs, bruits de pas, cris, carrioles, chansons.


Cela se faisait dans la détresse. Cela ne s’arrêtait jamais.


Puis il s’assoupit, replié sur une négation.

 

 

Vint un rêve. Il voyageait en mer.


L’eau grise s’anima


et une voix lui dit : « il y a quelqu’un qui est bon.


Quelqu’un qui sait tout voir sans jamais nous haïr. »

 

 

V

 

UNE SILHOUETTE DE NAGEUR OBSCURE

 

A propos d’une peinture préhistorique


sur un rocher du Sahara :


une silhouette de nageur obscure


dans une ancienne rivière qui est jeune pourtant.

 

 

Sans armes ni stratégies


sans reposer ni même bondir


mais toujours séparée de son ombre :


elle glisse sur le fond du courant.

 

 

Il avait lutté pour se défaire


d’une image verdâtre et assoupie,


pour enfin rejoindre le rivage


et ne faire enfin qu’un avec son ombre.

 

 

LAMENTO

 

Il a posé son stylo.


Qui repose paisiblement sur la table.


Qui repose paisiblement dans le vide.


Il a posé son stylo.

 

 

Trop de choses qu’on ne peut écrire ni passer sous silence !


Le voilà paralysé par quelque chose qui se passe loin d’ici,


bien que la merveilleuse sacoche palpite comme un cœur.

 

 

Dehors, c’est le début de l’été.


Des sifflements montent de la verdure : des oiseaux ou des hommes ?


Et les cerisiers en fleurs caressent les camions qui sont rentrés chez eux.

 

 

Les semaines passent.


La nuit tombe peu à peu.


Des mites se posent sur les carreaux :


petits télégrammes blêmes envoyés par le monde.

 

 

ALLEGRO

 

 

Je joue du Haydn après une noire journée


er sens une chaleur simple me réchauffer les mains.

 

 

Les touches sont d’accord. Frappent les doux marteaux.


Leur tonalité est verte, animée et paisible.

 

 

Cette tonalité me dit que la liberté existe


et que quelqu’un ne verse pas sa dîme à l’empereur.

 

 

Je glisse les mains dans les poches comme Haydn


et parodient ceux qui voient le monde avec sérénité.

 

 

Je hisse le drapeau de Haydn – ce qui veut dire

:
« Nous ne nous rendrons pas. Mais nous voulons la paix. »

 

 

La musique est une maison de verre posée sur un talus


où les pierres volent, les pierres roulent.

 

 

Et les pierres roulent à travers la maison


dont les vitres pourtant restent entières.

 

 

CIEL A MOITIE ACHEVE

 

 

L’accablement suspend son vol.


L’angoisse suspend sa course.


Le vautour cesse de fuir.

 

 

Fougueuse, la lumière afflue,


même les fantômes en prennent une gorgée.

 

 

Et nos tableaux ressortent au grand jour,


animaux rouges de nos ateliers de l’ère glaciaire.

 

 

Tout regarde à l’entour.


Nous marchons par centaines sous le soleil.

 

 

Les hommes restent une porte entrebâillée


donnant sur une salle commune.

 

 

Le sol interminable sous nos pas.

 

L’eau reluit entre les arbres.

 

Le lac est une fenêtre ouverte sur la terre.

 

 

NOCTURNE

 

 

Je traverse un village dans la nuit, les maisons surgissent


à la lueur des phares – elles sont réveillées, et elles veulent boire.


Des maisons, des granges, des panneaux, des véhicules sans maître – c’est


maintenant qu’ils se drapent de Vie. Les hommes dorment :

 

 

certains ont le sommeil paisible, d’autres les traits tendus


comme s’ils pratiquaient un entraînement pénible pour l’éternité.


Quoique leur sommeil soit profond, ils n’osent rien lâcher.


Et reposent comme des barrières baissées quand passe le mystère.

 

 

Après le village, la route avance longuement parmi les arbres de la forêt.


Et les arbres s’accordent pour se taire.


Ils ont un teint théâtral qu’on trouve dans les flammes.


Que leurs feuilles soient précises ! Elles me suivent chez moi.

 

 

Je me suis couché et vais m’assoupir, je vois des images et des signes


inconnus qui s’inscrivent d’eux-mêmes derrière mes paupières


sur le mur de la nuit. Une grande enveloppe essaie vainement


de se glisser par l’interstice situé entre le rêve et l’état éveillé.

 

 

UNE NUIT D’HIVER

 

La tempête pose la bouche sur la maison


     et souffle pour donner le ton.


Je dors nerveusement, me retourne, lis


     les yeux fermés, le texte de la tempête.

 

 

Mais les yeux de l’enfant ont grandi dans le noir


     et la tempête, elle, gronde pour l’enfant.


Ils aiment tous les deux les lampes qui balancent.


     Et restent tous les deux à mi-chemin des mots.

 

 

La tempête a des mains enfantines et des ailes.


     La caravane s’emballe vers les terres lapones.


Et la maison sait quelle constellation de clous


     fait tenir ses cloisons.

 

 

La nuit est calme sur notre sol


     (où les pas effacés


reposent comme les feuilles englouties par l’étang)


     mais la nuit est sauvage dehors !

 

 

Une tempête plus sérieuse passe sur le monde.


     Elle passe sa bouche sur notre âme


et souffle pour donner le ton. Nous craignons


     Qu’en soufflant la tempête ne nous vide.

 

 

 

Traduit du suédois par Jacques Outin


In, Tomas Tranströmer : Baltiques, Oeuvres complètes 1954 – 2004


Le Castor Astral / Editions Gallimard (Poésie), 1996 et 2004


Du même auteur :


17 poèmes (30/01/2016)


Secrets en chemin (30/01/2017)


Ciel à moitié achevé (I-II) (30/01/2018)


Prison (30/01/2019)
 

12 janvier 2026

Gastão Cruz (1941 -) : Sanglot / Soluço

 

 

 

Sanglot

 

Je ne pourrai pas 


t’arracher à cet abîme


et t’asseoir à ma table


je suis


moi aussi, je le sais, un peu mort,


depuis toi depuis ce


jour


qui en se levant rendit audible


le sanglot du temps


dans le coton dont on obstrua


ta bouche

 

 

 


Traduit du portugais par Michelle Giudicelli


in, "Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000)


Editions Gallimard (Poésie)


Du même auteur : 


Dans la lumière de l’été / Na luz do verão (26/12/2021)


Visages dans les wagons / Caras nas carruagens (26/12/2022)


Le matin (26/12/2023)


Gravure / Gravura (12/01/2025)

 

Soluço

 

Não poderei

 

irar-te desse abismo


sentar-te à mesa


já estou


também, sei bem, um pouco morto,


por ti por esse


dia


que ao formar-se deixou
 
o soluço do tempo


audível no algodão com que taparam


a tua boca

 

 


Rua de Portugal


Assírio & Alvim, Lisboa, 2002


Poème précédent en portugais :


Casimiro de Brito : En compagnie de Pessoa... / Com Pessoa... (29/12/2025)
 

11 janvier 2026

Danielle Collobert (1940 – 1978) : Dire II (7)

 

 

 

Dire II

 

 
................................................................................

 

toujours la même difficulté – la – des mots –


des mots-images – des phrases-images aussi


- des pièges tendus d’un mot à l’autre –


tomber -trébucher à chaque fois – dès qu’on


se laisse aller – dupe ni du piège ni de la


chute pourtant – mais ils sont plus forts – 


les digues trop fragiles – des limites fragiles


autour d’eux – ils s’enfoncent à l’intérieur –


n’importe où – ils inventent une voix –


métaphore encore – une voix

 

 

une voix – et parler – oublier d’écrire – en


même temps – à l’écoute des mots – les


observer en douceur – sans faire vraiment


attention – avec l’air d’être ailleurs – pour


qu’ils ne se bloquent pas ainsi d’un coup – en


retirant leur bruit du silence – ou la lumière


de la durée

 

 

ce qui reste – ces lambeaux d’images – de


sons brisés – hachés – douloureux


des sons – plutôt que rien – vivant ainsi – 


dans ces moments-là – seule existence possible 


sans doute – tirer à soi – drainer tout ce qu’il


y a de vivant – dans cette articulation floue


- incertaine

 

 

peut-être – rien de sûr non plus ainsi –


comme une existence seulement provisoire – en


suspens – mobile – non – plutôt discontinue

 

 

entre-temps – existence- sans savoir quel


lieu – quel espace – peut-être perdu –


peut-être quelque part – sans savoir

 

 

entre-temps – flotter - vide – apesanteur – 


une peur sourde  - lancinante – n’être sans


doute qu’un tremblement

 

 

entre les mots – le long du mur – trembler –


des lèvres – des mains – larmes sur le visage


- douleur

 

 

pour être là tout prix – se jeter contre le


mur – de toutes ses forces – s’écorcher


- s’écraser le visage dans les angles – pour


s’arracher du vide – S’arracher un mot –


au moins u, mot - assez – assez

 

 

heurter ainsi les murs – souvent – la nuit – 


jusqu’ici c’est encore la nuit – et parfois – 


à force – les mots reviennent – à l’aide – ils


éclairent un peu – ils donnent  un peu de jour


- si on veut – ils éveillent

 

 

dans le froid – dans la blancheur – soudain


les mains et le visage douloureux  - sanglants – 


et de la fraîcheur des murs – des mots qui


ruissellent

 

 

la violence pour survivre – et le calme après


- le rythme qui reprend – la voix à nouveau 


- des mots – n’importes lesquels – en vrac


- en souplesse – des infinitifs – impersonnels


- simplement pour le bourdonnement – voix


étrangère – distincte – appliquée à tout –


indispensable

 

 

mettre du temps à se dégager – à se reconnaître


là – pas une vraie reconnaissance – pas


d’évidence – des mots – des milliers de mots


avant de dire je – avant qu’il arrive quelque


chose

 

 

Ce qui arrive - parfois – rarement – au moment


où les mots vont de nouveau sombrer – juste


avant le silence – ou déjà dans le silence –


par le pourrissement de chacun des mots – à


l’intérieur- au noyau – lentement – par


brûlure – par arrachement – la déchirure du


temps – de la mémoire

 

 

ce qui arrive – sans mot – ou après les mots –


ou venant de leur fusion – un éclatement

 

 

où bien ce qui arrive – quand ça émerge de


nouveau – dans l’impasse – dans l’impuissance


- quelque chose ici – qui affleure –


peut-être

 

 

tous les essais de précision – en vain – tous


les mots à la recherche d’un seul – étrange


poursuite ici – un vrai danger à courir cette


fois – comment faire pour arrêter cette


mécanique informe – qui engloutit ainsi – à


la poursuite sans fin de mots inexistants –


absurdité

 

 

comme un espoir de naissance – on dirait – 


dans cette destruction – dans le continuel échec


- dans cette fuite en avant – jusqu’à la fin –


relier ainsi une naissance à une mort – si


possible – absurdité

 

 

ou alors- autre chose – sous l’apparence –


se détruire seulement peu à peu – par couches


superficielles – par ceinture de mots –


séries de remparts -  secrétées au cours des


saisons

 

 

au centre – tous les obstacles franchis – 


toutes les constructions détruites – à nu – la


chair blanche et froide – et rien – pas de bruit

 

 

rester ainsi dans la nudité de la fin – non –


impossibilité – échec encore – retour à la


peur – presqu’un espoir

 

 


pas la peine – donc - accepter la voix –


une fois pour toutes – et le silence – sécher


les yeux – la sueur des mains – impossible


d’anticiper

 

 

suffisant -  ce petit bourdonnement à l’oreille –


ou bien essaye de temps en temps d’autres


bruits – essayer avec le bruit de la mer – le


bruit des voix – c’est possible peut-être – 


même des bruits de voix étrangères – pour ne


plus entendre vraiment les mots – pour la


musique – transcrire ces mots-là – écriture de


nuit - des sons des mots incompréhensibles –


des pages ainsi – des pages de bruits

 

 

voilà – parler une autre langue peut-être –


une nouvelle distance – parler – ne plus


dire – un bruit pour un cri – toutes sortes


de cris – tous les bruits – non pas des bruits


quelconques – des sons déjà tous faits –


déjà usés par des lèvres – aimés – roulés


longtemps – des sons signifiants aussi –


choisis pour quelque chose – aimés – 


transfigurés

 

 

visages de mots – de sons lourds – essayer


- ouvrir à peine les lèvres – coller la langue


au palais -  faire passer l’air lentement –


en soufflant – çà pour la tendresse

 

 

ou bien la bouche grande ouverte – cavité


complètement lisse – et le son râpeux au fond


de la gorge – pour la rage – la cruauté – quel


mot – infiniment de mots possibles – qui


sait – hors de cette langue peut-être - des


autres langues – ou dans quelque chose de


nouveau – un langage différent – immédiat


- limite

 

 

mais ainsi – de nouveau la peur – toujours


l’inconnu – et la descente au gouffre –


échec – par peur – échec encore – ne pas


descendre plus bas – ne pas se risquer ainsi –


de ce côté-là – noir sans fin – nuit encore

 

 

remonter au jour – aux mots clairs – rassurés


- essayer leurs mots – essayer de leur côté –


tous les langages possibles – sans jeu –


jusqu’à présent avoir essayé chaque jour –


des milliers de fois chaque jour – mettant


chaque mot à l’épreuve de chaque visage – chaque


regard – les gestes aussi – toujours –


désespérant – et l’oubli – toujours oublier à


chaque fois – et toujours recommencer

 

 

alors aujourd’hui - ici – entre tous les murs


- sur le sol noirci – de toutes les inscriptions


peut-être – glisser lentement vers eux –


d’un genou sur l’autre – les bras tendus – libéré


de l’écriture peut-être – pour un moment

 

 

se préparer longuement – retrouver le vieux


langage – les mots vieillis avec soi-même


- vieillis ensemble – l’articulation sans fatigue


- l’automatisme – se fondre à nouveau là


- en dissoudre

 

 

retrouver les traces- le vieil écho – vieilles


résonances – terrain solide autour des mots


- sans cassure – sans gouffre – des


digues partout – en protection – des nœuds


pour se tenir – repères – jamais perdu là


- jamais d’obscurité

 

 

autour des vieux mots – l’espace de la calme


reconnaissance – de l’habituel – le long


apprentissage – semblable à tous – mots


d’échange sans heurt – dire doucement – le


quotidien – pas de fuite possible – emprisonné 


là – englué

 

 

dans les anciennes traces – reflux de mémoire


-indistinct – perdu le temps – quelque


part – irréel – avec des mots inscrits – à


peine lisibles – échappés par vague –


perte lointaine – irrémédiable – l’usure

 

 

si c’est possible – cette vieillesse des mots –


leur protection – la sécurité - enfin – et


mourir lentement – à peine 

 

 

un moment - temps perdu à rien – à se


lover là – dans l’anneau des mots – à noircir


les murs – comme si la boue du sol seulement


ne suffisait pas – ne plus regarder – ni


entendre – depuis longtemps – tous les orifices


bien obstrués – enfin – définitivement –


normalement – de vieillesse – de leur


vieillesse -  à force d’avoir trop parlé – 


parler – user des mots – finir par des gestes


- avoir fini par des gestes – ainsi l’échec


encore – dans leur emprisonnement – user


leurs mots jusqu’à l’épuisement – l’expiration – 


la mort du son – crevé comme une bulle dans


l’air vide

 

 

maintenant encore cette vieille odeur dans 


l’air - grise - épaisse – des mots – leurs 


déchets – leurs lambeaux – plein la bouche


- irrespirable – ici – noyé dedans – sans


fuite possible – dans l’espace blanc – ou


opaque – ou dehors – dans la lumière pâle


- ou ailleurs encore – autrement – partout


- dissous – décomposé aussi – insupportable


- finir si possible – comment faire – assez

 

 

les mots maintenant - difficile à saisir – à


peine parfois un son assourdi – quelque part


- dans le flou – le bourdonnement normal


- inconsistant – chercher ce que c’est –


faire un effort – se tendre un peu – de


partout – comment sortir de l’immobile – 


de l’isolement – essayer maintenant de retrouver


quelque chose – comme un chemin – retracer


les pistes – plus de force pour çà – trop


tard – peut-être – presque plus de force pour 


crier – pour lever la main

 

 

peu à peu – reconnaître de moins en moins


- presque plus – les mots arrivent – 


repartent sans toucher – les murs n’arrêtent


plus rien – seulement des traces flottant 


dans l’air

 

 

à l’écoute – encore – ce qui s’échappe du


silence – par moments – bruits de vie –


mouvement – ou seulement - au bord –


au ras du corps – le souffle

 

 

longue mort – combien de temps – pour mourir


ainsi aux mots – étouffé – englouti

 

 

en dehors du temps – resserré – englouti


dans cet espace ainsi distendu

 

 

dans l’inhabitable

 

 

 


Dire I- II


Editions Seghers / Laffont (Change), 1972

 


De la même autrice


Survie (07/08/16)


Dire II (1) (11/01/2020)


Dire II (2) (11/01/2021)


Dire II (3) (11/01/2022)


Dire II (4) (11/01/2023)


Dire II (5) (11/08/2025)
 

10 janvier 2026

Henry Bauchau (1913 – 2012) : La sourde oreille ou le rêve de Freud (XI - XV)

 

 

 

 

La sourde oreille


ou le rêve de Freud

 

.............................................................

 

XI

 

Ton ami te parlait de vivre en pauvreté, tu retrouvais François d’Assise. Tu


     écoutais ta culpabilité.


Et l’on te dit en souriant : C’était ton goût de l’art roman. Pourtant si j’y avais 


     vécu aurais-je aimé le douzième siècle ?


C’était trop grand et trop simple pour moi. C’est Olivier que j’ai aimé dans la


     voûte romaine, c’est lui qui a vécu dans la simplicité.


Lorsque la pauvreté s’est approchée de toi, tu as eu peur, tu n’as pas pu l’aimer


Tu n’es pas fait de ce bois-là. Pas du bois de cet arbre, au pied duquel tu es couché,


     regardant vaguement s’éployer sa couronne


Où tu te vois dans les allées funestes bleues de ta jeunesse, les allées noires, 


     marchant dans la lumière et les années célestes


Jusqu’à la véranda profonde où Sigmund Freud et ta mère – et leur taille était  


     souveraine, la montagne couleur d’argent – s’entretenaient de la consultation.


Tu n’es rien qu’un tailleur d’images. Accepte d’exister, et de mourir peut-être, 


     dans ce malade imaginaire, que voyait Freud en voyant bien.


Accepte de l’aimer, de t’approcher si lentement de ce visage que tu ne connaîtras 


     jamais.


Maître Eckhart te le donne à l’entendre, le sculpteur n’introduit pas, dans le bois ni


     la pierre, la matière de son ouvrage. Il n’apporte que sa vision.


Il enlève ce qui la cachait, il la délivre, et un jour la statue est là. Un jour, quel jour ?


     C’est là ce qui n’importe pas.

 

XII

 

 

Tu écoutais ce soir deux femmes se parler. Tu regardais parfois la lumière acharnée.


C’est qu’il faut se pencher, avec la sourde oreille, pour entendre la voix de la 


     révolution 


Disant : Les hommes, c’est presque sûr, n’agiront plus sans nous. Ils ont trop vu. 


     Oui, trop vécu les mécaniques, ils voient que les maîtres reviennent.


Une rumeur de rire, une rumeur de sel se met sans amertume à sinuer entre elles.


Les hommes ne sont plus prêts à payer ce prix-là, ils n’ont pas tort d’être déçus,


     ils n’ont peut-être pas raison.


Nos fils, on ne sait pas s’ils seront plus heureux ou plus valeureux que leurs pères.


     On l’espère, on l’espère encore.


Nos filles, sans savoir où, c’est pour çà qu’on s’éveille, nos filles devront aller hors


     des chemins connus.


Tu te souviens alors d’une parole ancienne : Pour aller où tu ne sais pas, va par où


     tu ne sais pas.


Elles approuvent peut-être, riant dans les débris de la lumière


De ce rire acharné qui fait peur et que j’aime.

 

 

XIII

 

 

Tu penses à la révolution et tu revois les années trente, l’Europe barbelée


Hitler, Prométhée noir


Qui surgissait, avec son masque barbouillé, de l’analité sans visage


Tu espérais le lieu, le temps de la rencontre, la guerre était au rendez-vous


Et tu n’as rencontré ton improbable Dieu que de très loin, en poésie, mais le 


     poème est en avant, bien en avant de toi et souvent tu le perds de vue


Car la voie de la création n’est pas la plus directe, c’est un chemin peu sûr,


     un sentier détourné qui s’égare dans l’herbe


Mais pour la ligne droite, tu n’étais pas de taille. C’était plutôt le chemin


     d’Olivier que tu vois au milieu des prés


Comme il croise un autre berger, qui redescend de la montagne avec un


     troupeau bien mené.


Ils se sont arrêtés, ils ont bu, ils ont mangé ensemble, car c’était l’heure


Parlant du temps qu’il fait, de la saveur de l’herbe et d’un certain remède que


     l’on prépare à peu de frais et qu’Olivier ne connaît pas.


Il voit que l’homme est entendu dans le métier, il est heureux qu’il admire ses


     bêtes


Pourtant l’autre troupeau est le meilleur. Il le lui dit. L’homme est content et lui


     répond ; C’est plus facile en plaine. Ce qui est vrai. Puis il lève son feutre et


     s’en va.


La journée coule avec ses heures lentes, avec un passage de pluie et les travaux 


     du soir.


Au milieu de la nuit, Olivier se réveille, il pense : c’était peut-être chez lui. Il se


     rendort.


Il ne regrette rien, il pense aux bêtes bien soignées, aux deux chiens qui travaillaient


     bien. Ce qui suffit


Dans ce pays où tout est dit très fermement par les montagnes, par l’ombre qui


     s’étend en parcourant les pentes, par la traversée  du soleil que les bergers, sans


     y penser, soutiennent du regard.


Tu n’as pas vu, tu n’as pas reconnu le seigneur dans l’innombrable et quotidienne


     apparition, c’est Freud que tu as rencontré en rêve


Celui qui a lâché la rampe – ce que tu n’as pas fait – et qui s’approche en tâtonnant,


     en s’éclairant, comme tu fais, de la lumière incertaine des rêves.


Celui qui s’avance vers toi, avec son cancer à la bouche et qui veut que ce soit toi 


     qui parles.


L’édifice erroné du moi, il t’a fallu bien des années pour sa déconstruction. Il t’a 


     fallu t’en aller seul – et c’est ainsi qu’on meurt – pour faire, dans l’esprit du


     rêve et sa pensée fondamentale, la rencontre avec la Sybille.


Tu écopais, dans ta barque à demi-submergée, tu écopais les conséquences


N’ayant ni fil ni mots pour explorer les contresens, pour inventer ‘humour du sens


     et du non-sens.


La Sybille, pour t’écouter, s’est assise dans son fauteuil.


Tu arrives trop tôt ou trop tard, tu t’embrouilles dans les portes, dans les tapis.


Tu la connais, enfin, ta pesanteur ! La pesanteur des mots ravagés par l’angoisse


Et qui remontent l’escalier, ainsi que l’ange inattendu de la mémoire.


Tu parlais jusqu’ici une langue inconnue, mais avec la Sybille


Les mots remuent la chose noire, parmi d’étranges pourritures qui serviront un 


     jour à la végétation.


Tu les tire à toi avec de grands efforts, coupés d’effroyables silences. 


Que signifie le poids de la Sybille sur la langue ? Sa chevelure de serpents, lorsqu’elle    


     devient plus présente que la femme qui était là ?


Tu ne sais pas si elle entend, mais si l’insatiable mémoire vous ramène, on ne sait


     pourquoi, vers l’enfant que tu as été


Son écoute attentive, et qui devient plus opportune, te fait savoir


Comme il était intéressant cet enfant-là, lancé dans la plus grande aventure de sa 


     vie.    


Comme il faisait, comme il disait, avec son corps, des choses surprenantes lorsque


     si lestement il apprenait le monde.


Comme il était immobile et nageait ; vif argent, dans son immense histoire, dans 


     son énorme esprit flottant, au sein duquel dodi-dolent tu flottes encore.

 

 

Tu parles à la Sybille, comme on parlait à Freud et tu rêves pour elle, comme tu


     as rêvé pour lui


Car l’enfant s’est mis à parler puisque la Sybille l’écoute. Il joue, il fait jouer les


     mots avec sa vie.


En grand secret pourtant tu commences à écrire. Quelques poèmes maladroits.


     Et tu t’appuies sur la béquille des mots pour avancer dans le dessein


Pour l’inventer, déjà visible, déjà lisible chez le petit enfant, la légende de ton


     futur


Puisque personne, avant longtemps, ne va te lire tu t’adresses à ce malade 


     imaginaire à qui – le docteur Freud l’a confirmé par son silence – tu dois


     donner enfin à lire et à écrire.


Est-ce que la Sybille comprend çà ? Elle te lit en silence, elle te dit de persévérer.


C’est plus tard, bien des années plus tard, qu’elle te dira : Vous êtes dans la voie


    profonde.

 

 

Tu commences à recommencer, à reconstruire ton histoire, dans sa magnificence 


     aveugle et sa royauté.

 

 

XIV

 

Tu es dans le vallon de la méditation, dans la matière de Bretagne. Il est au bout


     de la terre d’Europe


C’est un pré dans le vent du large, un enclos d’herbe et de soleil que tu peux lire


     comme un livre en ouvrant et fermant les yeux.


Entre les bois, entre les haies, dans la citadelle des arbres, c’est une scène pour le


     théâtre silencieux, pour le séjour monumental et circonstancié du soleil.


Le vent qui vient de haut fait s’agiter les chênes, la fougère s’incline ainsi qu’au


     temps du Graal.


Un chevalier pourrait passer, il ferait boire son cheval dans le ruisseau qui fait un


     gazouillis acide et continu


Son dessin, entre le ciel et l’arbre – et tracé d’un crayon si fin – va se perdre au milieu 


     du pré piétiné par les vaches.


Il n’y a plus que les flaques de boue, on dirait qu’il s’est effacé


Mais le voilà qui ressuscite et s’écoule sans hésiter vers la pente d’un autre val.


De grands oiseaux sont passés hier à la hauteur du toit.


Dans leur vol souple et puissamment rythmé, ce qui s’éloigne, ce qui s’éloigne,


     ce qui s’élève


C’est ton pays, ce sont des champs, des bois et de faibles collines entre les deux


     vallées


Les deux hérons posés dans les étangs d’Archennes avant de s’envoler sur les 


     bords  de la Dyle.


Surtout tu penses à la rivière, objet de frayeur et d’amour, avec sa jupe longue 


     ou brève, ses courants qui formaient les syllabes muettes que tu n’as pas fini 


     d’aimer.


Avant le pont, sous les grands marronniers, il y avait une cascade, lieu de fraîcheur


     formé de larges pierres, couronnées d’algues où l’on glissait, où l’on tombait


     souvent.


Les années ont pesé sur nous, sur les cascades. Enfoncées dans le sol sableux, les 


     pierres ne font plus dans l’eau que quelques rides.

 

 

Un vieil homme est entré dans le pré, il vérifie les clôtures électriques. Il ne faut 


     pas que les bêtes s’en aillent, car lorsqu’il faut courir après... il fait un geste


    fatigué.


Le beau temps a permis de rentrer les récoltes, mais l’herbe a bien poussé pendant


     les pluies.


Il dit qu’il n’entend plus très bien. Il a un regard bleu, très calme et tu vois que sa 


     lampe est presque consumée ;


Et tu ne peux oublier l’amitié du visage, la grâce qui suffit, la grâce qui survient


     et fait en te quittant un geste de la main.

 

 

XV

 

Tu retournes à la prairie de l’écriture car tu ignores où le poème veut aller.


Il est très tôt, les bois sont encor dans la brume quand tu arrives au bord du pré


Il est tout couvert de rosée, il étincelle, il brille avec simplicité.


Le pré ressemble à ton oreille, à cette étoile dans la nuit. Il est ouvert, il est 


     fermé.

 

 


Il est comme un bouquet, comme un brouillon du ciel où la lumière attend, 


     debout, la circonstance du soleil fraîchement coupé.

 

 

Tu es venu dans le pré avec Laure. Elle a aimé le fin rectangle ouvert au ciel, 


     enclos sur la secrète déchirure


Les nuages, l’un après l’autre, inscrivaient la mémoire et traçaient les rayons


     d’une robe enchantée.


Elle est allée jusqu’au bord du ruisseau. Son pied s’est par mégarde enfoncé


     dans la boue. Comme elle a ri, comme une enfant qui joue au chat perché.


Ainsi tu joues avec la fin de ton poème, disant : Un mot, encore un mot, ne


     surviens pas encore ? Nous sommes si mêlés, nous sommes si heureux


     ensemble.


Que le ciel est beau ce jour-là et que le sens est difficile quand il s’inscrit – 


     comme il le fait – dans le discours que tient l’histoire universelle


Que tient l’histoire des hommes en sommeil sous la constellation des lumières


     du rêve.

 

 

Selon la courbe du ruisseau et la pente des prés, tu regardes le bois profond


     qui s’étage sur la colline


Où le grand pin, dans la sombre couleur, élève, avec ses branches mortes, sa


     couronne mêlée de ciel


Au-dessus d’un léger vallon où l’herbe est ronde et romantique et que l’ombre


     vient entourer d’un anneau de mélancolie.


Ah ! que le cœur s’attache à ces lieux-là. A la ville, à Paris, grand bureau des


     merveilles et de détresses capitales


On voit qu’il faut lutter, qu’il faut vivre, qu’il faut créer pour avancer, comme


     on le peut, dans la gaîté.


Mais ici le poème a vu tout autre chose. Il dit qu’il ne faut pas mourir


Ne pas mourir à ce vallon, à ce peu d’herbe enclose, à cet homme devenu vieux,


     devenu l’ami de ton silence et qui vient à pas lents


Ouvrir aux grands animaux de l’enfance, au nuage terrestre, aux espaces du ciel, 


     leur nouvelle étendue de rêve et d’herbe fraîche.


Ne pas mourir à l’enfance rétive, au rêve de tes dix-neuf ans, à l’écriture sous la 


     lampe, à l’écriture du grand livre  que nous écrivons tous ensemble.


Ne pas mourir, quel étrange phantasme ! Qu’aurait dit Freud ? Qu’aurait-il dit 


     sur l’immortalité ?


Aurait-il ri, s’il pouvait rire encore ? Avant qu’il meure, avant qu’il ne meure pas.


Est-ce raison d’amour, est-ce une folie folle ? Le poème ne le dit pas, il s’avance 


     à l’ombre du bois et tu le suis de loin


Marchant sur les pas du vieil homme qui descend vers sa ferme et sa maison 


     d’éternité.


La poésie te dit qu’il ne faut pas mourir et toi, en cet instant où tu la perds de vue,


     tu vois – comment, comment en suivant Freud et son poème ? –


Tu vois que l’écriture intérieure a raison.

 

 

Parc - Triborn – Carrières-sur-Seine


18 août – 12 octobre 1978

 

 


La sourde oreille ou le rêve de Freud


Edition de L’Aire, 1800 Veuvey (Suisse),1981 


Du même auteur :


 Géologie (10/01/2018)


Caste des guerriers (10/01/2019)


Tombeau pour des archers (10/01/2020)


L’escalier bleu (10/01/2021)


La Chine intérieure (09/01/2022)


La maison du temps (10/01/2023)


La sourde oreille ou le rêve de Freud (I – VII) (10/01/2024)


La sourde oreille ou le rêve de Freud (VIII - X) (10/01/2025)
 

9 janvier 2026

Paol Keineg (1944 -) : Mauvaises langues (15-28)

 

 

Mauvaises langues

 

 

15.


Le rat blond qui se servait sous la mangeoire


a disparu –


un rat reste un rat


et j’ai résisté tout l’hiver

 

 

à l’envie de le massacrer.


Au jardin il n’y a pas de vrai ni de morale, 


et comme le rat je regarde


le monde avec des yeux de millions d’années.

 

 

Personne n’a jamais vu le dieu


dans le rat,


il est là, n’exige rien en échange,


le rat ne postule pas un autre monde,

 

 

moi non plus,


(même si parfois)


et je passe ma rage sur les pissenlits


dont la beauté provoque.  

 

 

16.


Mes questions d’enfant de sept ans :


pourquoi l’ajonc se défend-il avec des piquants,


pas le genêt ?


combien de langues peuvent entrer dans une même tête ?

 

 

dans la hiérarchie des langues


pourquoi krieg, guerre war écrasent-ils brezel*

 


Le mot métaphore


qui charrie tant de morts,

 

 

qu’a-t-il fait de l’amour ?


on dit : à l’endroit du cœur ;


à l’endroit de la tête remue


un monde de souffrances.

 

 

Je ne suis pas philosophe,


poète n’est pas un métier :


dans les zones de contact des corps


que répondre à ceux qui nous excitent par des kss kss ?

 

 

* brezel : guerre en breton

 

17.


Fort de leçons qui servent à quoi


je me protège des orties


avant de marcher contre, faux à la main,


force doit rester à la violence du pouvoir.

 

 

Ne me cassez pas les pieds avec le droit des orties,


il y a le droit de la guerre,


le service militaire obligatoire,


fût-on poète et décorateur.

 

 

Hier je m’étais assoupi sous le poirier


en relisant La guerre et la paix


et je parcourais à pieds la région qui va


de Reidsville à Mayodan *. 

 

 

Le bruit d’une tondeuse à gazon m’a tiré du sommeil.


En général, quand le particulier s’érige en universel,


j’ai tout lieu de craindre pour ma peau :


jardin à la française pour tous.

 

* Caroline du Nord (USA)


18.


Ma mère voyait clair à l’heure de sa mort,


elle avait fait le pari de l’irréalité


pour gagner sa place au paradis.


Le cimetière n’est pas le paradis,

 

 

c’est un lieu de passage


soumis aux contrôles d’identité,


à la politique des corps.


Débarrassé du sien

 

 

ma mère ne demande pas la résurrection


des corps,


tout à son âme


qu’elle n’a pas noire

 

 

elle ne demande pas pardon,


en rêve elle crie au secours.


A sa droite, je me lave les mains,


je monte la garde en centurion romain.

 

 

19.


Dans ces champs ma mère a gardé les vaches,


dans les champs d’en bas mon père a gardé les vaches,


moi aussi, sans plaisir, j’ai gardé les vaches


jusqu’au jour où elle furent gardées

 

 

par le mouss saout * dont la boîte à secousses


bat comme un cœur déposé dans l’herbe.


Je m’étends dans l’herbe (façon de parler,


car quand je m’étends dans l’herbe,

 

je n’écris pas, je me promène sans stylo)


je vois passer les nuages et les vaches, 


autrement dit, assis à la maison,


je me vois regardant passer les nuages et les vaches,

 

 

et cela suffit, les vaches de papier,


parce que les autres marchent vers l’abattoir


(sur un banc cinq cous coupés à la scie circulaire)


et demain chez Lili j’en achèterai un morceau.

 

 

* mouss saout : petit vacher, en breton. Désigne les clôtures électriques qui entourent


les champs où paissent les troupeaux.

 

 

20.


Pleins phares dans la nuit d’été,


je me crois libre parce que je roule en auto


et que je suis libre d’écorcher les pneus


au passage à niveau

 

 

je peux sur le côté de la route pisser


à la lumière des phares,


la nuit appartient à la nuit,


les fantômes ne se laissent pas prendre dans les phares,

 

 

ils viendront peut-être plus tard


sur l’oreiller


dans leurs vêtements de tous les jours,


avec les mots de tous les jours,

 

 

esprits misérables au courant de tout


ils ont vu le monde leur échapper,


d’où la manière insupportable qu’ils ont


de s’occuper de tout.

 

 

21.


Je fuyais sous les sarcasmes


de personnages véritablement méchants


(il paraît que la nuit


je dégorge ma méchanceté)

 

 

quant à mon habitude


(deux ou trois fois par nuit


je suis descendu aux toilettes,


mains en aveugle

 

 

malgré la pleine lune,


et réveillé tout de bon, au retour,


seul entre mes quatre murs


je me suis assis devant la lune :

 

 

la hulotte circulait,


le renard ouvrait la gueule,


j’ai fixé longuement


le bleu laiteux de la nuit.

 

 

22.


La naïveté jouée quand


j’accueille à table un plat de pommes de terre


salées sur la peau :


ô patates brûlantes

 

 

qu’on lâche dans l’assiette en riant.


Autant l’avouer (mais c’est déjà fait),


tout m’intéresse dans la patate,


depuis le moment de la conception

 

 

jusqu’à l’arrachage à la houe


et le voyage en panier.


Toutes nos disputes concernant la poésie


ne trouveront pas de résolution, 

 

 

mais à table, à voix haute,


la bouche pleine


nous guettons la vapeur qui monte des patates


quand on les ouvre.

 

 

23.


L’antipoésie à table,


celle de quand tout va mal


et qu’on ne parle de rien,


celle d’avant-guerre

 

 

qu’on n’a pas faite,


c’est encore de la poésie,


qu’on ne peut faire disparaître


même à la brosse à chiendent.

 

 

Mon monde d’après le ragoût,


d’avant le café,


un vrai désert


avec clapiers et cages à poules,

 

 

jardins


têtes à claques,


ici j’arrête la radio de Paris


où le moi aimable ment.

 

 

24.


Les vaches aux gros yeux bleus


n’ont ni pudeur


ni religion,


elles ne prient pas (enfin, je ne crois pas),

 

 

elle pissent en levant la queue


(mieux vaut ne pas se trouver dessous


quand on est scarabée), 


Me frotter à elles de toutes mes forces

 

 

pour garder leur odeur.


Dans la prairie fraîche et parfumée


où ne dansent plus les veaux,


toute activité sexuelle

 

 

des bestiaux a été abolie


au profit du profit


et cela n’aura servi à rien


de me détacher par l’exil.

 

 

25.


Petites constructions de hasard,


je dois reconnaître que çà cloche


en mes points d’ombre,


localisés.

 

 

En langage ordinaire


cela pourrait signifier que dans le bourg


où j’ai appris le français


je ne demande pas de compte

 

 

à ceux qu’on a changés en statues de sel.


Le temps de ce qui vient


n’est pas le temps des deux mains sur la bêche


et du pied droit qui pousse.

 

 

Naître


assigne à résidence.


Né ici, je peux dire


ce que je veux, mais quoi ?

 

 

26.


Le mot ombilic


ne cesse de me donner du souci,


à cause de nombril et lombric.


Il y a des mots qui font peur,

 

 

comme rature, ratage,


mort en croix, prise du pouvoir,


gazage des juifs,


homme fait objet de son plein gré.

 

 

Dans un carnet de notes


j’ai retrouvé où j’étais il y a dix ans,


sur la route qui brille


vers les Appalaches,

 

 

je ne tremblais pas pour ma vie


je ne trouvais pas mes mots,


mais l’approche des montagnes peu à peu


me dénouait la gorge.

 

 

27.


Plus très visible, la lune,


à trois heures de la nuit,


il faut se pencher par la fenêtre


pour la découvrir sous les nuages,

 

 

très belle, très culturelle,


il ne me sembla pas nécessaire


de moquer l’astre mort 


qui inspirait les poètes.

 

 

Les poètes n’inspirent plus,


ils aspirent


à la mort télévisuelle,


ils avalent la cigüe en direct

 

 

avec les sacrements de l’Etat.


Bien sûr, je ne crois pas


à la mort des poètes, 


j’y crois.

 

 

28.


Courant le marché, je m’exalte

:
glory, gloire, meuleudi d’an avaloù-douar
*,


en prenant soin d’être entendu de personne


parce que dans le coin on comprendrait mal 

 

 

qu’on loue à voix haute les patates.


Le silence des pommes de terre à l’étal


me renvoie une fois encore


à mon obstination à cultiver la langue de l’exploiteur.

 

 

Cultiver la langue des cultivateurs pose problème


sans entrer dans les vieux débats sur la réalité,


et moi qui n’ai ni veau ni vache ni cochon (mais un vélo),


moi qui ne crois pas en un autre monde

 

 

(mais j’ai comme tout le monde


besoin de consolation), petit couteau à la main,


je gratte avec soin la peau des pommes de terre nouvelles


tout en courant de Chambéry à Turin avec Jean-Jacques.

 

 

* meuleudi d’an avaloù-douar : Eloge de la pomme de terre

 

 


Mauvaises langues


Editions Obsidiane,2014  


Du même auteur : 


Hommes liges des talus en transe (09/01/2014)


Kerzaniel / Kerouzac’h / Penn ar menez (09/01/2015)


« L’auge a poussé dans la muraille… » (09/01/2016)


 Quand j’étais jeune… » / « Pa oan bihan… » (08/01/2018)


Le poème du pays qui a faim (09/01/2019)


Dahut (09/01/2020)


« Je souris... » / « Mousc’hoarzhin a ran... » (09/01/2021)


Sans esprit de retour (06/07/2021)


Boudica (1-20) (09/012022)


Boudica (21-40) (09/012023)


Taliesin (09/01/2024)


Mauvaises langues (1-14) (09/01/2025)
 

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