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Le bar à poèmes

21 mai 2026

Louis Aragon (1897 – 1982) : « Il vient du dehors... »

 

 

 

 

.........................................................................

 

Il vient du dehors dans la chambre un chambard de choses humaines

 

Le clair claquement d'un volet Le jour qui reprend son domaine

 

Des pas d'asphalte Un enrouement brutal de la rue et des roues

 

Des freins des voix un brimbalement de poubelles qui s'ébrouent

 

Puis tout s'étire et s'étouffe et s'éteint sauf quelqu'un là qui tousse

 

Il ne se passe rien pour nous que ce qui se passe pour tous

 

On se partage le malheur comme une sorte de tribut

 

Mais notre bonheur est un vin que tout le monde n'a pas bu

 

Le bonheur je n'ai jamais pu me faire à son accoutumance

 

Je tremble pour lui tous les jours à cette heure où le jour commence

 

Ce jour sans toi jusqu'à présent qu'on ne peut dire commencé

 

Ce jour désert d'avant le jour comme un rêve avant la pensée

 

Et que ce soit le jour suivant ce n'est qu'après tout qu'un détail

 

Si l'amour chaque jour grandit c'est au côté comme une entaille

 

Et qu'est-ce que c'est que l'amour qui n'en est qu'au commencement

 

Quand on a tout le temps de voir tes yeux s'ouvrir immensément

 

L'avare jusqu'au bout dans ses bras entend serrer son trésor

 

Il ne peut pas imaginer autre dénouement à son sort

 

Comme lui je vois clairement le visage de mon destin

 

Ô mon or entre mes bras dans la blancheur du dernier matin

 

Heureux celui qui s'endort dans l'accomplissement de son vice

 

Je ferai de ma mort mon chef-d'oeuvre un chef-d'oeuvre d'avarice

 

J'entrerai dans la nuit comme un homme en plein émerveillement

 

Et qu'on ne vienne pas dire après que je n'ai pas su comment

 

Il ne s'est pas vu partir Ma vie est une maison de verre

 

Et je ferai la mort comme j'ai fait l'amour les yeux ouverts

 

Ah ce n'est pas d'hier que je la vois venir à mes devants

 

Je veux la voir et de mes derniers doigts toucher ton bras vivant

 

Comme celui qui n'a que la force d'arriver à la cime

 

Trouve ses derniers pas dans ses genoux et roule dans l'abîme

 

Et si ce n'est pour aucun dieu que ce devoir est accompli

 

Il n'en a pas moins atteint cette cime où son coeur s'abolit

 

 

 

C'est alors seulement que pour toi qui me verras la première

 

Pour toi je fermerai paisiblement mes yeux à la lumière

 

 

 

*

 

 

 

Ce sera l’un de ces matins où je dors plus longuement que toi

 

Tu m’attendras comme tu fais souvent quand mon sommeil s’obstine

 

Et des volets viendront danser sur les murs et dans ta rétine

 

Les points d’or d’un jour commencé qui déjà caresse les toits

 

Tu m’attendras comme parfois quand je traîne au fond de mes brumes

 

Légèrement tu bougeras ta tête dans les oreillers

 

Tu tourneras la radio dont l’œil vert lentement s’allume

 

Tu la fera jouer tout bas afin de ne pas m’éveiller

 

Et me laissant à mon désert tu écouteras la musique

 

Jusqu’à ce que parle quelqu’un qui rit se perd et se reprend

 

A tâtons ta main cherche ailleurs un autre ombrage murmurant

 

Une raison de demeurer dans l’inconscience physique

 

Puis l’impatience te vient de ce temps qui n’en finit plus

 

Et tu m’en veux de tarder tant avec toi de tourner la page

 

D’un roman qu’intégralement ensemble au lit nous aurions lu

 

D’infiniment m’arrêter à contempler la même image

 

Cela m’arrive à moi aussi de rester au bord des pensées

 

Comme une coupe à déborder de chagrin d’ombre et de rumeurs

 

Comme une mer à la jetée indifférente qui se meurt

 

J’imagine très bien sur toi le poids de cette nuit passée

 

Tous les songes accumulés Le sang qui bat dans les oreilles

 

Le ciel au-dehors blanc et bleu les balcons baignés de soleil

 

Et l’autre sans rien partager plus qu’une pierre au fond de l’eau

 

Dans le grondement de la rue et le bruit pressé des voitures

 

Peut-être que s’il renonçait à cette solitude obscure

 

Qu’il ouvrait les yeux tout serait comme avant possible à nouveau

 

Mais je n’ouvrirai pas les yeux J’aurai ce visage immobile

 

Que je m’ignore et ne pourrais que d’après toi réinventer

 

D’après cette aube de ton front et cette bouche à mon côté

 

Et les pavots baissés sur le regard la soie grège des cils

 

J’aurai ce visage inconnu qu’il ne me fut donné jamais

 

Ni dans l’eau ni dans les miroirs de reconnaître pour soi-même

 

J’aurai ce visage à toi seule un visage fait pour qui j’aime

 

J’aurai ce visage secret fait pour la vie où je t’aimais

 

.....................................................................................

 

 

 

 

 

Elsa

 

Editions Gallimard, 1959

 

Du même auteur : 


Vingt ans après (24/05/2014)


« J’arrive où je suis étranger… » (24/05/2015)


Il n'y a pas d'amour heureux (24/05/2016)


L’Amour qui n’est pas un mot (24/05/2017)


Un homme passe sous la fenêtre et chante (24/05/2018)


La beauté du diable (24/05/2019)


Air du temps (24/05/2020)


Falparsi (24/05/2021)


Pour demain (24/05/2022)


« Tu m’as trouvé... » (24/05/2023)


Epilogue (24/05/5024)

 

Medjnoûn (21/05/2025)

 

20 mai 2026

Adonis (1930 -) /أدونيس : Le charmeur de poussière (3)

 

 

 

 

Le charmeur de poussière

 

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VŒU

 

 

 

Si un cèdre parmi les arbres des profondeurs et des ans

 

m’ouvrait les bras

 

s’il me gardait de la tentation des perles

 

et des voitures

 

 

 

si j’avais ses racines

 

si mon visage s’ancrait derrière son écorce triste

 

je deviendrai alors nuages et rayons

 

dans l’horizon, pays fidèle

 

 

 

Mai je vis

 

et toute branche de l’arbre des profondeurs et des ans

 

est feu sur mon front

 

feu de fièvre et d’errance

 

consumant la terre qui me garde

 

 

 

JE VOUS AI DIT

 

 

 

Je vous ai dit – j’ai écouté les mers

 

récité leurs poèmes

 

j’ai écouté la cloche qui sommeille

 

dans les coquillages

 

 

 

Je vous ai dit – j’ai chanté aux noces du diable

au banquet des fables

 

 

 

 

Je vous ai dit – j’ai vu dans la pluie de l’Histoire

 

dans les éclairs lointains

 

une démone et une maison

 

 

 

Parce que je navigue dans mes yeux

 

vous ai-je dit

 

j’ai vu toute chose

 

dès le premier pas

 

dans la distance

 

 

 

LA DEFAITE

 

 

 

Je vous fusionne, à présent, mes chants

 

en nuages, élégies et pluies

 

Je mêle la grâce aux crimes

 

tissant le drapeau de la terre et du matin

 

avec les lances de la défaite

 

 

 

Sortilèges, feux et festins

 

sont mon royaume

 

Le brouillard est mon armée

 

Le

monde est la défaite

 

 

 

IL TE SUFFIT DE VOIR

 

 

 

Il te suffit de voir

 

Il te suffit de mourir au loin

 

d’étreindre les cimes

 

 

 

Aucun silence dans tes yeux

 

aucune parole – comme si tu étais la fumée

 

Ta peau tombe dans un endroit

 

et toi tu es ailleurs

 

 

 

Il te suffit, vaincu et aussi muet qu’un clou

 

d’habiter le labyrinthe

 

Tu n’apercevras Dieu sur aucun front

 

Il te suffit, Mihyar, de garder le secret

 

qu’il a effacé

 

 

 

Il te suffit de voir

 

de mourir au loin

 

 

 

LA CHAISE / REVE

 

 

 

Il y a longtemps je criais à la ville :

 

O écorce du monde dans mes mains !

 

Il y a longtemps je murmurais au navire

 

mon chant ceint de flammes vermeilles :

 

Tout ou rien !

 

 

 

Je suis las, petits-enfants

 

de moi-même et des mers

 

Apportez-moi une chaise

 

 

 

LA LANTERNE

 

 

 

Il porte sa lanterne en plein jour

 

cherchant un homme

 

qui n’aurait pas de sable dans les yeux

 

Il marche avec des semelles de poussière

 

et recouvert de ses paumes

 

il dort dans un tonneau

 

 

 

- Et toi, qu’as-tu ?

 

- Je suis sans yeux

 

Entre mes frères et moi – Caïn

 

Entre l’autre et moi - le Déluge

 

 

 

Quand dorment la nuit et le jour

 

je trompe le tueur sanglant

 

J’avance et la poussière avance derrière moi

 

mais je marche sans lanterne

 

 

 

A LA RECHERCHE D’ULYSSE

 

 

 

J’erre dans les grottes sulfureuses

 

J’étreins les étincelles

 

je surprends les mystères dans un nuage d’encens

 

et sous les ongles des esprits

 

 

 

Je cherche Ulysse

 

Peut-être dressera-t-il pour moi ses jours

 

telle une échelle

 

Peut-être me parlera-t-il

 

me dira ce que les vagues ignorent

 

 

 

LE VIEUX PAYS

 

 

 

J’ai livré aux rocs et aux échos

 

ma bannière d’appels étranglés

 

Je l’ai livrée à un fortin de poussière

 

à la fierté du refus

 

et de la défaite

 

 

 

Il ne me reste que toi, vieux pays,

 

toi, mon secret

 

 

 

TERRE SANS RETOUR

 

 

 

Même si tu revenais, Ulysse

 

même si les distances s’amenuisaient

 

et que flambait le guide

 

dans son visage tragique

 

ou dans ta terreur intime

 

 

 

tu serais toujours l’histoire du départ

 

toujours tu resterais dans une terre sans promesse

 

dans une terre sans retour

 

 

 

Même si tu revenais, Ulysse

 

 

 

AUJOURD’HUI J’AI MON LANGAGE

 

 

 

J’ai détruit mon royaume

 

J’ai détruit mon trône, mes places et mes portiques

 

et porté par mon souffle je suis parti chercher

 

apprendre à la mer mes pluies

 

lui livrer mon feu et mon brasier

 

inscrivant le temps à venir sur mes lèvres

 

 

 

Aujourd’hui j’ai mon langage

 

J’ai mes frontières, ma terre et ma marque

 

J’ai mes peuples qui me nourrissent de leur incertitude

 

et s’éclairent de mes décombres et de mes ailes

 

 

 

LA TERRE

 

 

 

Que de fois as-tu dis : J’ai ma terre seconde

 

Et tes paumes se remplissaient de larmes

 

tes yeux de l’éclair de ses frontières futures

 

 

 

Tes yeux savaient-ils que la terre

 

là où pleurent ou exultent tes pas

 

ici, comme tu le chantais, ou là-bas

 

reconnaît tous ses passagers sauf toi ?

 

Qu’elle est une

 

qu’elle a les entrailles et les mamelles desséchées

 

et ignore le rite du refus ?

 

 

 

Tes yeux sont-ils certains

 

que tu es toi-même la terre.

 

 

 

LANGUE POUR LA DISTANCE

 

 

 

Hier voyageant sous les orbites

 

sous la poussière

 

j’ai entendu notre écho

 

j’ai entendu s’écrouler les frontières

 

 

 

Je suis revenu et on aurait dit que la stupeur

 

m’avait fait oublier là-bas mes pas.

 

Mes pas ? Oui, comme si je les voyais

 

circulant librement entre artères et poumons

 

décrivant des courbes, s’insinuant incertains et confus

 

dans les replis des hanches et dans la peau

 

dans un abîme qu’ils ne voyaient pas

 

Comme s’ils étaient de retour

 

 

 

Ils passeront, mes pas. Vous ne pourrez les voir

 

Entre nous s’échange une langue pour la distance

 

que nul autre ne comprend

 

 

 

L’ECLAIR

 

 

 

Un éclair m’a fait signe

 

Il a pleuré et s’est endormi

 

dans la forêt des pressentiments

 

Il ignore qui je suis

 

Il ignore que je suis le maître des ténèbres

 

 

 

Un éclair m’a fait signe

 

Il a pleuré et s’est endormi sur ma main

 

dès qu’il a vu mes yeux

 

 

 

MON OMBRE

 

ET L’OMBRE DE LA TERRE

 

 

 

Approche, ô ciel

 

Repose dans ma tombe étroite

 

dans mon large front

 

Reste immobile, sans visage et sans mains

 

sans râle ni battements

 

Et dessine-moi une double apparence :

 

mon ombre et l’ombre de la terre

 

 

 

ULYSSE

 

 

 

- Qui es-tu ? De quelles cimes viens-tu ?

 

langue vierge que toi seul connais

 

Quel est ton nom et quel drapeau as-tu porté ou jeté ?

 

 

 

- M’interroges-tu, Alcinoos ?

 

Veux-tu découvrir le visage du mort ?

 

Tu demandes de quelles cimes je viens 

 

Tu demandes quel est mon nom

 

Mon nom est Ulysse

 

 

 

Je viens d’une terre sans limites

 

que les gens ont portée sur leur dos

 

Je me suis égaré par ici

 

Avec mes poèmes je me suis égaré là-bas

 

Et me voici dans la terreur et l’aridité

 

ne sachant ni rester

 

ni revenir

 

 

 

 

Du même auteur :

 


l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)

 


Pays des bourgeons (23/05/2016)

 


Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

 


Au nom de mon corps (23/05/2018)

 


Chronique des branches (23/05/2019)

 


Corps, 1et 2 (23/05/2020)

 


Corps, 3 (23/05/2021)

 


Corps, 5 (23/05/2022)

 


Corps, 6 (23/05/2023)

 


Le charmeur de poussière (1) (23/05/2024)

 

 

Le charmeur de poussière (2) (20/05/5025)

19 mai 2026

José Carlos Becerra (1936- 1970) : La Venta (III-IV)

 

 

 

 

La Venta

 

 

.............................................................................................

 

 

III

 

 

     L’avenir rompt ses digues de statues,

 

l’âme qui s’étend comme une fourmilière vert foncé au-dessus de la sagesse

 

des autels dévastés,

 

dans le salpêtre des murs en ruine apparaissent l’ombre et l’odeur de la bête,

 

dans la vase et les inondations les poissons lézards tournent stupidement la tête

 

vers l’éternité et mangent sous le brillant soleil,

 

vautrés sur leurs flanc noirs.

 

 

 

     Personne ne passe, personne ne continue

 

dans ce royaume si tourmenté, dans les ordures de tant de vie,

 

dans la création de tant de mort.

 

     Dieux dispersés, à travers les hautes herbes,

 

restes divins d’un festin humain

 

sous les énormes feuilles de quequeste.

 

     Il n’y a palus de mots, ni de flèches,

 

ni de percussions des bois,

 

ni appels d’escargots, ni reflet des pointes de lances,

 

seulement ces têtes comme des fleurs monstrueuses,

 

éruptions éteintes, obscures

 

 

 

     Maintenant la vérité apparaît avec l’urubu,

 

ses ailes noires battent comme une langue noire

 

sur le silence des têtes de pierre,

 

et dans le bruit de ces battements

 

apparaît le nouveau langage,

 

les phrases de la charogne qui enlève son masque d’esclave.

 

 

 

     Il pleut et la pluie est le mythe sanglant

 

et blanc de tous les dieux morts.

 

     Et l’eau s’égoutte sur les têtes noires comme une parole

 

vide de sens, et après la pluie

 

les oiseaux refont leur route dans le ciel

 

comme des sentinelles oubliées,

 

pendant que s’ouvrent les portes de l’aube,

 

avec un grincement de gonds rouillés.

 

 

 

IV

 

 

 

     La nuit s’ouvre comme un grand livre sur la mer.

 

     Cette nuit

 

les vagues frottent doucement leur échine contre la plage

 

tout comme un troupeau de bêtes encore pures

 

 

 

     La nuit s’ouvre comme un grand livre éligible sur la forêt.

 

     Les hommes morts cheminent éparpillés parmi les vivants,

 

les hommes vivants rêvent en appuyant leurs tempes sur les morts et le

 

rêve contamine de pierre leurs images sombres.

 

     La nuit s’ouvre sur vous, têtes de pierre qui dormez comme une mise en

 

garde.

 

 

 

     La lune s’arrête sur les marécages,

 

les singes gémissent.

 

 

 

     Là-bas au loin, la mer maraude en son exil, en attendant l’’heure de son

 

invincible tâche.

 

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Denys Bélanger

 

In, « Poésie mexicaine. Anthologie »

 

Ecrits de Forges / Le Castor Astral (Points), 2009


Du même auteur :

 
Isaïe 33 (21/05/2023)


Le miroir de pierre / El espejo de piedra (21/05/2024)

 

Le toast du bohémien (19/05/2025)

 

La Venta (I-II) (19/05/2026)

19 mai 2026

José Carlos Becerra (1936- 1970) : La Venta (I-II)

 

 

 

 

La Venta

 

 

     A Tabasco, presqu’à l’embouchure du fleuve Tonala, existe un lieu nommé

 

La Venta. On y a retrouvé des autels et des têtes colossales, restes d’une très

 

ancienne civilisation de la racine olmèque.

 

     La découverte de ces ruines monumentales en un lieu si terriblement

 

inhospitalier est troublante. On ne s’explique pas comment on a pu

 

transporter ces tonnes monolithiques de basalte des contreforts de la

 

Sierra Madre del Sur. Les lieux où l’on produit cette pierre offrent pourtant de

 

si magnifiques conditions de vie, et l’on a transporté ces pierres par les forêts

 

et les marais jusqu’à cette île entourée de marécages pour les sculpter et les

 

ériger dans ce lieu si étrange.

 

 

 

I have heard

 

Laughter in the noises of beasts that make strange noises.

 

T.S.Eliot

 

 

I

 

 

     Il faisait nuit quand la mer s’effaça des visages des naufragés comme une

 

expression sacrée.

 

     Il faisait nuit quand l’écume s’éloigna de la terre comme une parole que

 

personne n’a encore prononcée.

 

     Il faisait nuit

 

et la terre était naufrage majeur entre tous ces hommes

 

entre eux tous était la terre

 

 

comme un artifice des eaux.

 

 

 

     Et maintenant, dans ces lieux non déterminés encore par la raison,

 

dans la place intérieure de la Place Publique

 

la brise semble procréer cette odeur lointaine

 

des animaux et des prisonniers percés de flèches

 

ou déjà embroché sur des lances

 

ou encore reconduits par la main qui ordonne et signale,

 

soutenue par les anneaux et les bracelets,

 

 

à partir des sites de base du pouvoir : nécessité et crime. 

 

 

 

     Où sont-ils ces hommes qui poussèrent ce cri de bataille et ce cri de rêve ?

 

 

     Où sont-ils ce qui conduisirent la parole et qui furent emportés par elle au

 

site de la prière et de la matière du silence ?

 

 

 

     Carence, fluctuant entre la pierre et la main qui va produire en elle la

 

suspicion de son âme ;

 

habitant ténébreux devenu muet sous ton œuvre ;

 

conduis-moi à l’hymne dispersé qui flotte en cendre parmi

 

la pourriture des feuilles.

 

 

 

     Enduis toutes mes paroles de ton silence, mais n’éteint pas l’étincelle de ce

 

langage mutuel

 

pour que les morts présentent leur regard entre les braises

 

de ce qui est dit,

 

et la phrase de voûte sous le poids du temps.

 

 

 

II

 

 

 

     La forêt a joué avec l’océan comme un chiot avec sa mère, le jour a bâillé

 

entre les seins de la nuit,

 

dans son acte de repos il a cherché l’aliment de la parole,

 

l’acte a sonné dans son propre vide

 

comme une douloureuse constance de force que le rêve de l’homme ne peut

 

pas mesurer.

 

 

 

     Et maintenant, le soir joue un moment avec les îlots de jacinthe avant de les

 

abandonner

 

et l’air est un cerf craintif.

 

    Et le soleil est un regard qui peu à peu se dévore lui-même

 

tout s’essouffle d’un lieu à un autre.

 

Et les feuilles mortes crissent dans le cœur de celui qui les foule en marchant.

 

 

 

     Un poisson reste immobile sous le poids de sa respiration, sous la dure

 

lumière du couchant filent les grandes eaux couleur chocolat,

 

sur un tronc tombé, un iguane

 

file attiré par in autre temps, mais il est immobile ;

 

il n’y a pas d’évasion dans ses yeux plus fixes que la profondeur de la mer,

 

et le mouvement qui l’entoure est ce qui pétrifie ses repères.

 

 

 

     La tempête pèse comme un dieu qui se fait visible,

 

une volée de tonnerre croise le ciel,

 

la lumière pourrit ; il ne reste plus de projets,

 

personne n’écoute plus sur la pierre les sons humains ou la pierre a gagné la

 

racine de la chair,

 

personne ne se blesse à cette superbe du minéral qui a attrapé la mémoire au

 

collet.

 

     Tout semble dormir comme ce dieu qui redevient visible

 

derrière ce temps, où maintenant se balancent et craquent les branches des

 

arbres.

 

 

 

     Blessez la vérité, cherchez dans votre salive la cause de ce silence de ce

 

silence et aussi de l’autre,

 

polissez cette superbe de vos propres dents ;

 

de nouveau la lance dans la main du jeune homme,

 

de nouveau l’argile sous les ordres de la main qui retourne

 

au rêve et a service du rêve,

 

de nouveau la sculpture qui boit l’âme,

 

de nouveau la jeune fille caressée par la main du vieux prêtre,

 

de nouveau les phrases triomphales sur les lèvres des vainqueurs,

 

et dans sa voix, le frémissement de sa convoitise

 

et sur ses épaule le manteau de sa race.

 

 

 

     Mais rien ne répond plus,

 

La forêt passe en un bandeau de pluie,

 

tout gît enterré sous les tertres de pierre,

 

tout gît sous le poids aveugle de la pierre ;

 

dans ce visage congestionné d’ironie féroce,

 

dans le fond de ce visage

 

d’où paraît surgir, comme une bulle d’air, cet autre qui respire à l’intérieur,

 

ce sourire qui monte pour voyager qui sait jusqu’où dans l’obscurité des

 

lèvres...

 

 

 

     Cependant tout est comme au premier jour ;

 

la forêt observe tout, sa vitesse a forme de puits,

 

il y a des morts approvisionnant sa table en spirale ;

 

   Cependant tout est comme au premier jour,

 

la fleur du maculi comme une bouche violente et rouge suspendue dans l’air

 

chaud,

 

l’énorme fromager attrapé par la fixité de sa force,

 

et de nuit, dans le bourdonnement des insectes, l’odeur douceâtre

 

et tiède des grappes de fleurs du spondias

 

et dans les branches des arbustes poudreux,

 

l’odeur lointaine du hueledenoche.

 

 

 

     Mais tout s’est arrêté,

 

tout s’est arrêté entre les exhalaisons puissantes du marécage

 

et les têtes de pierre des hommes et des dieux abandonnés.

 

     Mais rien ne s’est arrêté,

 

tout glisse entre les exhalaisons puissantes du p marécage

 

et les têtes de pierre des hommes et des dieux abandonnés.

 

     Ville désordonnée par la forêt ;

 

le serpent enroule sa ration de mort nocturne.,

 

le pas du jaguar sur les feuilles mortes,

 

le craquement, le tremblement, l’animal marqué par la mort.

 

L’angoisse du singe dont le cri se pétrifie dans nos cœurs

 

comme une statue confuse

 

qui ne devra jamais plus nous abandonner.

 

 

 

     Qui écoute ce rêve par les crevasses de leur propre mort ?

 

La force de la pluie paraît croître de ces pierres, de là,

 

la nuit semble soulever le visage de ces créature invisibles,

 

de ce lieu qui est retourné au temps végétal,

 

au va-et-vient de l’herbe.

 

 

 

     Rien ne se repose, mais tout dort ; ce qui pourrit invente.

 

     Cette jeune fille pas encore consacrée au plaisir,

 

ces yeux séniles qui roulent dans leur propre fixité,

 

à l’image d’un exilé de ses souvenirs ;

 

les conseillers du roi, les vainqueurs du requin,

 

ceux qui ont posé une corde autour du  cou du vaincu

 

et qui se sont assis sous la frise des autels de pierre,

 

en coinçant leurs corps trapus

 

à l’intérieur d’une coquille de pouvoir.

 

     Nuées de taons et de grosses mouches aux ailes bleues

 

bourdonnant au-dessus de la tête du prédicateur,

 

sur la bouche du poète,

 

sur le manteau strié par le sang des esclaves ;

 

une couronne de taons et de mouches sur le nom du monde.

 

 

 

     Tout dort, tout se nourrit de son propre abandon,

 

au milieu de l’immobilité réside le véritable mouvement.

 

     Le pouvoir de la forêt et le pouvoir de la pluie,

 

la griffe de l’immense été posée sur le cœur de la terre,

 

le marécage comme un bête endormie aux environs du soleil ;

 

tout mange ici sa portion de destruction et de délire,

 

la lumière s’obscurcit en se brûlant elle-même,

 

le ciel répond de sa voix rauque, l’éclair tombe comme tout ange vaincu.

 

 

 

     Voyez ces têtes de pierre sous la pluie

 

ou sous la hache éblouissante du soleil

 

comme un bourreau vêtu d’or

 

     Voyez ces têtes de pierre

 

dans le campement de la nuit,

 

dans la décomposition de la gloire,

 

dans la solitude de la première question

 

et dans son retour après la seconde.

 

     Voyez ces têtes de pierre,

 

masques qui cachent leur clé divine,

 

leur organisme coupé par le silence.

 

     Voyez ces visages de pierre,

 

a côté de la bouche impie des marécages.

 

 

 

     Ils sont ici,

 

ici, ils ne paraissent pas, ils ne signalent rien,

 

     Ici les triomphateurs et les esclaves,

 

le gémissement de l’ancien

 

et le premier sang de la jeune fille

 

son déjà confondus en une seule pâte,

 

une seule bouchée que la

 

pierre mastique indéfiniment.

 

     Pierre tombée dans le trou du rêve non par son propre poids

 

mais par le poids que la réalité tire du rêve.

 

     Quand la vie a-t-elle fait ce geste de pouvoir ?    

 

     A qui appartient cette bouche où l’araignée minutieuse se cache ?

 

     Devant qui la vie a-t-elle fait ce regard aujourd’hui mort ?

 

     Quels yeux humains on fait mourir ce regard ?

 

     Voici le visage, voici le corps,

 

la chair qui se fit pierre pour donner à la pierre un miroir de chair

 

     Animée d’un souffle de pierre, l’image de pierre donne un nouveau poids à

 

la chair ;

 

et ainsi on entend le poids de l’autre silence et le poids de l’autre image dans

 

l’attitude immobile du caïman ;

 

voici la pierre s’émoussant dans la chair,

 

voici la mort éructant la pierre pendant que se digère l’image.

 

     La pierre, la pierre, la pierre,

 

la pierre toujours blottie

 

à la fin de tous les gestes de chair de l’homme.

 

..........................................................................

 

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Denys Bélanger

 

In, « Poésie mexicaine. Anthologie »

 

Ecrits de Forges / Le Castor Astral (Points), 2009

 

Du même auteur :

 
Isaïe 33 (21/05/2023)


Le miroir de pierre / El espejo de piedra (21/05/2024)

 

Le toast du bohémien (19/05/2025)

 

 

18 mai 2026

Paul Eluard (1895- 1952) : Pour vivre ici

 

 

 

 

Pour vivre ici

 

 

I

 

Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,


Un feu pour être son ami,


Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,


Un feu pour vivre mieux.

 

 

Je lui donnai ce que le jour m’avait donné :


Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,


Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,


Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.

 

 

Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,


Au seul parfum de leur chaleur :


J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,


Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.

 

 

1918

 

 

II

 

 

Le mur de la fenêtre saigne


La nuit ne quitte plus ma chambre


Mes yeux pourraient voir dans le noir


S’ils ne se heurtaient à des ruines

 

 

Le seul espace libre est au fond de mon coeur


Est-ce l’espace intime de la mort


Ou celui de ma fuite

 

 

Une aile retirée blessée l’a parcouru


Par ma faiblesse tout entier il est cerné


Durerai-je prendrai-je l’aube


Je n’ai à perdre qu’un seul jour


Pour ne plus même voir la nuit

 

 

La nuit ne s’ouvre que sur moi


Je suis le rivage et la clé


De la vie incertaine.

 

 

III

 

 

La lune enfouie les coqs grattent leur crête


Une goutte de feu se pose sur l’eau froide


Et chante le dernier cantique de la brume

 

 

Pour mieux voir la terre


Deux arbres de feu emplissent mes yeux

 

 

Les dernières larmes dispersées


Deux arbres de feu me rendent la vie

 

 

Deux arbres nus


Nu le cri que je pousse


Terre

 

 

Terre vivante dans mon coeur


Toute distance conjurée


Le nouveau rythme de moi-même


perpétuel

 

 

Froid plein d’ardeur froid plein d’étoiles


Et l’automne éphémère et le froid consumé


Le printemps dévoué premier reflet du temps


L’été de grâce par le coeur héros sans ombres

 

 

Je suis sur terre et tout s’accommode du feu.

 

 

IV

à Jean Arp

 

 

Autour des mains la perfection


Mains pâles à déchirer le sang


Jusqu’à ce que le sang s’émousse


Et murmure un air idéal

 

 

Autour de tes mains la nature


Compose ses charmes égaux


À ta fenêtre


Aucun autre paysage


Que le matin toujours

 

 

Toujours le jour au torse de vainqueur

 

 

La jeunesse comblant la chair

 

 

En caressant un peu la terre


Terre et trésor sont mêlés


En écartant quelques brins d’herbe


Tes mains découvrent le soleil


Et lui font de nouveaux berceaux.

 

 

V

 

 

Aucun homme n’est invisible


Aucun homme n’est plus oublié en lui-même


Aucune ombre n’est transparente

 

 

Je vois des hommes là où il n’y a que moi


Mes soucis sont brisés par des rires légers


J’entends des mots très doux croiser ma voix sérieuse


Mes yeux soutiennent un réseau de regards purs

 

 

Nous passons la montagne et la mer difficiles


Les arbres fous s’opposent à ma main jurée


Les animaux errants m’offrent leur vie en miettes


Qu’importe mon image s’est multipliée


Qu’importe la nature et ses miroirs voilés


Qu’importe le ciel vide je ne suis pas seul.

 

1939

 

 

Le livre ouvert, I (1938- 1940)

 

Aux Editions  Cahiers d’Art, 1940

 

Du même auteur :


l’Aventure (19/05/2014) 


Nuits partagées (19/05/2015)


La mort, l'amour, la vie (19/05/2016)


Novembre 1936 (19/05/2017)


« Je te l’ai dit pour les nuages… » (19/05/2018)


A perte de vue dans le sens de mon corps (19/05/2019)


L’Unique (19/05/2020)


La lumière éteinte (19/05/2021)


Au cœur de mon amour (19/05/2022)


L’extase (19/05/2023)


Marines (19/05/2024)

17 mai 2026

Paul Verlaine (1844 – 1896) : Un dahlia

 

Un portait géant de Verlaine au centre vile de Metz

 

 

 

Un dahlia

 

 

 

Courtisane au sein dur, à l'oeil opaque et brun


S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf,


Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.

 



Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun


Arôme, et la beauté sereine de ton corps


Déroule, mate, ses impeccables accords.

 



Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins


Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,


Et tu trônes, Idole insensible à l'encens.

 



- Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur,


Elève sans orgueil sa tête sans odeur,


Irritant au milieu des jasmins agaçants !

 

 

 

 

Poèmes saturniens

 

Alphonse Lemerre, éditeur, 1866

 

Du même auteur :

 

Le ciel est par-dessus les toits (25/05/2014)

 

Colloque sentimental (25/05 /2015)

 

« Je ne sais pourquoi… » (17/05/2016)

 

Chanson d’automne (17/05/2017)

 

l’Angoisse (17/05/2018)

 

« Le son du cor... » (17/05/2019)

 

L’heure du berger (17/05/2020)

 

« Il pleure dans mon cœur... » (17/05/2021)

 

Green (17/05/2022)

 

Clair de lune (17/05/2023)

 

Après trois ans (17/05/2024)

 

Mon rêve familier (17/05/2025)

16 mai 2026

Elen Riot (1976 -) : Seizaine (9 - 10)

Intervention d'Elen Riot, ethnologue. Colloque au Sénat, le 5 mars 2018

 

 

 

 

Seizaine

 

.................................................................

 

9. Nuit à cinq heures : trois récits

 

 

 

Tout à coup le jour est tombé

 

Et tu te perds dans la nuit

 

Tu tâtonnes de rue en rue

 

Tu vas de maison en maison,

 

Tu colles ta main au carreau,

 

Ceux où brillent une lumière,

 

Tu vois à travers la buée

 

la petite fille aux allumettes

 

sur sa boîte jaune et bleue

 

la boîte que tout le monde a.

 

Tu suis pas à pas dans la neige

 

L’enclos du jardin d’hiver

 

sous la neige tu reconnais

 

du bout des doigts la barrière,

 

les pointes de palissade en bois

 

puis voici l’orangerie vide,

 

et sa vitre au verre cassé.

 

Comme un grelot, cloche félée

 

La vieille église sonne l’heure,

 

dans le silence, comme un guide,

 

te semble lancer un appel,

 

Les vagues battant dans ton dos

 

Appellent aussi et résonnent

 

De l’autre côté des remparts.

 

Tu discernes l’écho des sons

 

Et même les ombres dans l’ombre,

 

Mais tu peines à avancer

 

tu glisses sur le sol gelé.

 

Jusqu’au sommet de la falaise

 

Dont tu ne trouves plus le chemin

 

Mais où se trouve ta maison

 

Tu dois encore remonter.

 

L’église enfin, est devant toi

 

Une chorale ce soir y chante

 

Et les cierges sans doute y brûlent

 

Car un fable halo doré

 

La découpe comme au ciseau

 

dans la brume et l’obscurité

 

comme un tremblé dans les vitraux,

 

ou c’est la bourrasque qui souffle.

 

Un enfant, je croirais rêver,

 

Sur sa luge, glisse la neige,

 

Depuis la falaise, l’ensevelit,

 

Mais non, il passe et me sourit.

 

La neige poudroie comme une traîne

 

Le givre crisse sous mes pas.

 

 

 

***

 

 

 

Parce qu’il fait un froid de loup,

 

Cette nuit, tu croirais qu’il hurle,

 

Ou qu’il parle, qu’il est là.

 

Les neiges vont s’éparpillant

 

une herbe grise couvre les champs

 

la terre a durci sous la glace

 

au loin, sur les berges du fleuve

 

sur les rivages de la mer

 

l’eau s’accroche à chaque pierre

 

des falaise battues au vent

 

toi, n’espère rien de nouveau

 

de neuf, de la nouvelle année

 

non rien de neuf, n’en attends rien

 

si les vents venus de l’ouest

 

t’amènent un jour le printemps,

 

sa douceur bientôt passera,

 

l’année égrène une à une

 

le jour du mois, l’heure du jour

 

chaque heure dans le sablier

 

qui grandit a diminué

 

les coffres s’emplissent de sable

 

les granges se vident du grain,

 

rien à attendre du soleil,

 

la lune ne dit plus rien de plus,

 

croît et décroît, s’étire et s’efface

 

quand dans un grand tourbillon,

 

les ombres et le froid s’en vont,

 

toi, n’espère rien de nouveau

 

de neuf, de la nouvelle année

 

non rien de neuf, n’en attend rien.

 

 

 

***

 

 

 

Comme je marchais plongée dans mes pensées

 

un soir de promenade

 

semblable aux autres soirs

 

sans savoir que j’avais

 

de fait un peu tardé

 

Longeant la rive bleue

 

Luisante, prise en glace

 

Voici que vint la nuit

 

Soudain, pressant le soir

 

telle une nasse où l’eau

 

ne passe plus, se fige

 

pas une étoile au ciel

 

une brume descend

 

elle tombe telle un lourd rideau de velours

 

Un vol d’hirondelles,

 

Non, des grèbes peut-être,

 

Prestes, passe à tire d’ailes

 

Et dans le ciel s’égaille

 

Son frôlement s’éloigne

 

Et la neige tombe

 

Tombe d’une branche

 

Sur l’autre branche et ploie

 

Les cimes vers le sol.

 

Depuis le chemin creux

 

Que j’emprunte à l’aveugle

 

Contre la roche des murailles

 

L’écume monte, je l’entends, j’entends son souffle

 

Son souffle qui appelle,

 

Et soudain je vois, là,

 

Devant moi, l’étoile,

 

L’étoile du soir, guide

 

Sur le chemin poudreux,

 

Guide au long des remparts,

 

Qui semblent plus ombreux

 

A chaque pas, j’entends

 

Le sol dur qui résonne

 

Et mon coeur qui cogne,

 

Mais je suis le chemin

 

Que l’étoile me donne

 

Dans le silence obscur et profond des champs

 

 

 

10

 

 

Le carex des marais y pousse

 

Ses laîches percent le brouillard

 

Et se dressent comme une armée.

 

Tu traverses les prés en herbe

 

Pour l’église de Martebo,

 

l’inclusorium y figure

 

comme un lieu à visiter

 

que conseille le guide bleu

 

comme une originalité.

 

C’est un espace de prière

 

sa galerie autour du chœur

 

reste invisible des travées

 

et dans cette chambre fermée

 

comme une antre pour les damnés

 

l’on songe à ses méchants péchés

 

entre maudits, l’on peut penser

 

rêver, peut-être, au pardon,

 

y croire à perdre la raison.

 

Sur une fresque peinte au mur

 

On écime, étête, décorne,

 

Bonne tradition paysanne,

 

On trie le bon grain de l’ivraie,

 

Dans de grands chaudrons sur un feu

 

On fait bouillir la poacée.

 

Toi tu retournes dans les champs

 

Chercher la douce campanule

 

et ces si rares orchidées

 

Mais ce n’est que la renoncule

 

que tu trouves sur le chemin

 

et cette fragile hellébore

 

pousse quand Noël est passé.

 

..............................................................................

 

 

 

 

 

Revue « Babel heureuse, N° 4, automne 2018

 

Gwen Catalá Éditeur, 31000 Toulouse

 


De la même autrice :

 

Seizaine (1-4) (16/05/2024)

 

Seizaine (5 -8) (16/05/2025)

15 mai 2026

Frédéric – Jacques Temple (1921 - 2020) : Paysages (1)

 

 

 

Paysages

 

 

 

ARBRE

 

 

Je suis un arbre voyageur

 

mes racines sont des amarres

 

Si le monde est mon océan

 

en ma terre je fais relâche

 

Ma tête épanouit ses branches

 

à mes pieds poussent des ancres

 

Loin je suis près des origines

 

quand je pars je ne laisse rien

 

que je ne retrouve au retour.

 

 

 

NAISSANCE

 

 

à Charles Tricou

 

 

Des plus livides collines

 

vois briller les feux

 

de la nuit qui meurt.

 

C’est l’heure où vont

 

les grands troupeaux candides

 

cueillir les frais bourgeons

 

d’une aurore attendue.

 

Descendons

 

vers les pistes amères

 

décrocher la laine

 

aux buissons

 

sous nos pas

 

les cailloux sonneront

 

dans le matin

 

des asphodèles.

 

Des plus livides collines

 

une goutte de sang

 

va perler

 

sur les toits fermés

 

des villages

 

entends jaillir

 

le pur cri di coq.

 

Abandonnés

 

au creux du sommeil

 

des plus livides collines

 

être l’arbre

 

entre les rochers blancs

 

le gel bleui

 

sur le nuage du ciel

 

et voir des plus livides collines

 

une flamme lécher la nuit.

 

 

 

ECRIT SOUS UN FIGUIER

 

 

 

1

 

Loin des loriots furtifs

 

dérobés par de larges mains vertes

 

tombe une figue, molle,

 

dans l’ombre sèche où somnole

 

un hamac. L’odeur lactée

 

de femme allant à la margelle

 

alourdit le serein.

 

 

 

2

 

La pluie : gouttes distinctes,

 

mates, dans le feuillage,

 

impacts d’insectes morts

 

sur la vitre embuée.

 

La pourpre des pavots

 

brasille dans le soir

 

bruissant de tourterelles.

 

 

 

3

 

Une clameur transperce le silence

 

de la moiteur qui dégoutte

 

du cèdre. Vigile, à l’orée des étoiles,

 

un oeil brûle au fond du hibou.

 

 

 

SAISONS

 

 

 

A l’aube pointent les jonquilles

 

et le soleil balaie devant sa porte

 

vers le marais, mémoire de l’enfance

 

inconnue des mésanges luronnes

 

tout en frairie de n’être que présent,

 

tandis que teinte l’heure neuve

 

au carillon témoin des saisons mortes,

 

et le printemps frémit de sa puissance.

 

 

 

Ô l’aubier de l’été, source

 

de ma naissance. Je suis l’augure

 

des couleuvres ondulant de chaleur

 

en lisière des ronces rétives.

 

Le parfum vert des térébinthes

 

coule sur la vaste blancheur

 

du linge flottant dans le ciel

 

immobile. Et l’ivresse des mouches.

 

 

 

De la maison sur la rocaille grise

 

une lande s’étire vers les confins

 

de la terre où les corneilles vaguent,

 

effrangées par l’averse d’automne.

 

Ce soir l’embellie remplira nos verres

 

d’un vin si clair que nous lirons nos âmes

 

dans ses reflets. Le rire des amis

 

déjouera la cadence des horloges.

 

 

 

Silence. Embâcles, nos paroles

 

Le vent de glace étreint les roselières.

 

Moire d’étain la mer étale épouse

 

l’obscure transparence des hauteurs.

 

Nous espérons la marée des sarcelles

 

dans l’émergence acerbe du matin.

 

Embâcles, nos pensées. Le seul regard

 

épie le tremblement des laîches.

 

 

 

NATURES MORTES

 

I

à Alain Clément

 

 

L’arbre sur une tombe

 

incline le vermeil

 

agile d’une flamme

 

dans l’indigo du vent

 

tandis qu’une racine

 

se love dans le vide

 

opaque d’une orbite.

 

 

 

II

 

à Vincent Bioulès

 

Au cœur d’une pomme

 

rouge vernissée

 

dans une assiette

 

le labeur muet

 

d’un ver invisible.

 

 

 

III

 

à Jean-Pierre Blanche

 

 

Une branche

 

d’amandier

 

en fleurs

 

dans un verre

 

invisible.

 

 

 

APRES-MIDI AU JARDIN DES PLANTES

 

A Hervé Harant, in memoriam

 

 

Des ombres glissent

 

qui ne sont pas celles de arbres

 

dont le vent courbe

 

les hautes branches claires

 

dans les allées où jadis enfant

 

je n’avais ni le souci de vivre

 

ni l’immense projet de mourir.

 

 

 

Je médite à l’abri d’une ailante

 

ce qu’en ces lieux sans doute écrivit

 

Thomas Browne :

 

les générations passent et les arbres demeurent.

 

 

 

Fidèle à ceux qui m’ont précédé

 

avec un livre ouvert parmi les simples

 

et sous les orangers des Osages

 

dont je lançais les pommes grumeleuses

 

sur les nourrices à bonnets

 

sans nul égard pour les térébinthes,

 

indifférent au friselis des bambous dans la brise,

 

fidèles à ces passants qu’éternisent des bustes

 

ceints de lauriers, de viorne et d’amarante,

 

je suis allé parler au cénotaphe

 

de Narcissa qui fut l’ombre d’une ombre

 

dont les mânes voltigent sur les myrtes.

 

 

 

Pensées, soucis et monologues

 

se mêlent aux bosquets de l’antique Montagne

 

dominant cinéraires et lys de mer.

 

Les mésanges en deuil, les rossignols virtuoses

 

chantent l’odeur sucrée des alyssons :

 

la mer est proche et le vent grec charrie

 

le relent des eaux mortes.

 

Un bassin endormi déborde de soleil

 

sous les vertes ombrelles des lotus.

 

Aux déodars pendent de lourdes pommes d’or.

 

 

 

Je suis ravi dans le muet dédale

 

des secrètes gésines où sans répit

 

mûrissent d’insignes germinations

 

et les confins irrévocables de la vie.

 

 

 

Il suffit d’une tombe vide

 

pour inspirer de lentes promenades

 

et le silence, tel qu’en inventent

 

en leur pénombre les sanctuaires

 

où seuls s’émeuvent les choucas

 

des cloches envolées d’une ville

 

imminente et pourtant lointaine

 

dans ce jardin des âmes bienveillantes

 

qui me font signe entre les cyprès d’encre.

 

 

 

En ce lieu clos, creuset de la mémoire,

 

enfermez-moi encore, Ô dieux masqués

 

de feuilles et de fleurs...

 

 

 

Ici je suis couronné de bonheur.

 

Montpellier, 1593 – 1993

 

................................................................................................................

 

 

 

 

Du même auteur:

 


La prison de Socrate (13/10/2014)


Un long voyage (13/10/2015)


Profonds pays (II) (15/05/2018)


Westbound (14/05/2019)


Thessalonique (15/05/2020)


Northbound (01/11/2020)


Sud (15/05/2021)


Profonds pays (I) (01/11/2021)


Profonds pays (III) (15/05/2022)


Caravane (15/05/2023)


Profonds pays (IV) (15/05/2024)

 

La chasse infinie (15/05/2025)

 

 

 

 

14 mai 2026

Lessia Oukraïnka / Леся Українка (1871 -1913) : « Paroles, que n’êtes-vous dur acier... » / « Слово, чому ти не твердая криця, »

Lessia Oukraïnka et "La  Chanson de la forêt sur un timbre de 2020 dessiné par Sofia Karaffa - Korbout.

 

 

 

 

Paroles, que n’êtes-vous dur acier,

 

Qui dans les combats puisse scintiller ?

 

Que n’êtes-vous une épée sans merci

 

Pour trancher la tête des ennemis ?

 

 

 

Je voudrais, ô langue trempée et fière,

 

Te dégainer tout comme une rapière,

 

Mais las ! mon coeur seul saignerait ainsi,

 

Sans que ma lame perce l’ennemi...

 

 

 

J’affilerai une épée, une lance,

 

Selon mon savoir-faire et ma patience,

 

Puis au mur blanc je les accrocherai

 

Au rire des uns, mais à mon regret.

 

 

 

Paroles, ma seule arme de combat,

 

Soyez- sûres, nous ne périrons pas !

 

Aux mains de frères, d’inconnus amis,

 

Vous pourfendrez mieux les bourreaux maudits.

 

 

 

L’épée frappera les fers en tintant,

 

Lançant l’écho jusqu’aux fiefs des tyrans...

 

Rencontreras des lames fraternelles

 

Et, non captive, une langue nouvelle.

 

 

 

Mon arme ira dans les mains de vengeurs

 

Qui courront au combat avec ardeur...

 

Ô, mon glaive, sers les guerriers d’airain

 

Mieux que tu ne sers en de faibles mains !

 

 

 

25 novembre 1986.

 

 

 

 

 

Traduit de l’ukrainien par Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey

 


In, « Ukraine, 24 poètes pour un pays »

 


Editions Bruno Doucey, 2022

 

De la même autrice :

 

 Contra spem spero ! (14/05/2024)

 

« Parfois, lorsque j’étais fillette... » (14/05/2025)

 

 

 

 

Слово, чому ти не твердая криця,


Що серед бою так ясно іскриться?


Чом ти не гострий, безжалісний меч,


Той, що здійма вражі голови з плеч?

 

 

Ти, моя щира, гартована мова,


Я тебе видобуть з піхви готова,


Тільки ж ти кров з мого серця проллєш,


Вражого ж серця клинком не проб'єш...

 

 

Вигострю, виточу зброю іскристу,


Скільки достане снаги мені й хисту,


Потім її почеплю при стіні


Іншим на втіху, на смуток мені.

 

 

Слово, моя ти єдиная зброє,


Ми не повинні загинуть обоє!


Може, в руках невідомих братів


Станеш ти кращим мечем на катів.

 

 

Брязне клинок об залізо кайданів,


Піде луна по твердинях тиранів,


Стрінеться з брязкотом інших мечей,


З гуком нових, не тюремних речей.

 

 

Месники дужі приймуть мою зброю,


Кинуться з нею одважно до бою...


Зброє моя, послужи воякам


Краще, ніж служиш ти хворим рукам!

 

 

 

 

Poème précédent en ukrainien :

 

Mikhaïl Semenko / Михайль Семенко : Patagonie / Патагонія (01/03/2025)

13 mai 2026

Kari Unksova / Кари Васильевна Унксова (1941 – 1983) : Cinq sourires de l’intelligentsia

 

 

 

 

Cinq sourires de l’intelligentsia

 

 

I

 

 

Tant de forces, de formes, d’efforts

 

Sont cachés dans ce jeu de grammaire

 

Inventé par les arrivistes

 

Pour justifier leur corps d’esclaves.

 

Moi, je l’aime toujours et encore

 

Cette ville à mi-corps de grand-mère

 

L’impartialité des immeubles

 

Me procure toujours une lourde tendresse

 

Le jeu de l’histoire est trop bancal

 

Pour justifier une objectivité du mal.

 

L’inquiétude de toute raison

 

Nous ramène toujours à la neige princesse.

 

Mais quels fumiers ces intellos quand même

 

Quelle rumeur nous parvient de l’église

 

Où la décharge est ouverte à la brise.

 

Tous des vendus et tous des parasites

 

A les entendre, ils diraient Aphrodite

 

Pandeïmos – moi je dis mauvaise femme,

 

Eros et Thanatos. Les mystères de l’âme

 

Les deux lobes, droit, gauche, vous êtes bien brave

 

Oïkouména, les Huns, les Aryens et les Slaves

 

Et les passionarias qui déversent leur lave

 

Le logos et la gnose, les parias les esclaves

 

L’élaboration d’images conjonctivites permanentes

 

Comme moyen de stabilisation de la transcendentalité

 

de l’origine première

 

Et elle a pas crié, hein, ta mère,

 

Le jour où t’es née on sait même pas pourquoi ?

 

Pour vivre sans toit

 

Ni loi ?

 

Elle a mis au monde une limace

 

Toujours noyée dans ses paperasses

 

Hein, c’est dur, les mollusques

 

De traîner vos chaînes !

 

Mais l’avouer franc jeu ça vous ferait peine

 

Accueillir-nourrir l’errant maléfique

 

Cet hôte de nuit

 

votre élu christique

 

Vous vous la coulez douce, - francs-maçons et sophistes

 

Faites-vous la bise, on vous a sur nos listes.

 

 

 

II

 

 

Les souhaits de Bonne Année

 

37

 

N’influent pas

 

Sur l’état des routes

 

L’essence

 

Pue comme avant

 

Pareil pour votre fermentation sèche

 

Qui trouve dans les esprits un accueil un peu rêche

 

La faute à la météo !

 

L’horizontalité de la culture

 

Se transforme toujours en phase stagnante

 

De la verticalité des immeubles

 

Et c’est sans doute lié

 

A l’autophagie

 

(Pas moi – le voisin, Seigneur, pitié - grâce.)

 

Oui – entre les gouttes. Dans cette antiphase

 

Mieux vaut que je me colle à la surface

 

Verticale, qu’on me peigne, peut-être, en jaune

 

Que mon masque m’inscrive dans la flore et la faune

 

Oui, reprendre mon souffle dans mon masque à gaz.

 

Oh mais ça – fi, alors, c’est inesthétique

 

C’est vraiment trop facile. Et pas très hygiénique.

 

Le dictionnaire est réduit, déplaisants, ses morphèmes,

 

Sans parler des phonèmes. Les mythologèmes

 

Ignorent la classification de Spengler

 

Heidegger est absent  où donc est Fûrtwengler ?

 

Du sophisme à foison, mais trop peu de sagesse.

 

Et vulgaire avec ça – confiné... La bassesse

 

Pas pour dire, je vous dis, mais bon, l’orthographe...

 

Mmouais... Et alors la syntaxe!... Son seul biographe?

 

Le Destin. Son talent brillera, mais à titre posthume,

 

Nous, des nèfles. Entre le marteau et l’enclume,

 

Sur les lèvres des hommes... Tu vois, tu t’en tires :

 

Jamais la patrie n’oubliera ton martyre.

 

 

 

III

 

 

C’est vrai ça, on s’aime !

 

Vous aussi, triples buses,

 

Mais nous, ça, on s’aime !!

 

Vous voulez des excuses !!

 

On passe nos nuits dans les larmes poignantes

 

On passe nos jours comme amant et amante

 

Et chaque soirée c’est les veilles démentes

 

Avec au réveil une paix rayonnante

 

L’amour et la paix, c’est ça votre ligne

 

Elle, elle rapporte des bouteilles à la consigne

 

On a dans la cour ne consigne à bouteilles

 

Avec ses ivrognes qu’on cogne ou qu’on paye.

 

Et dans notre intérieur on a tant d’abondance

 

De tendresse et d’amour. Cette toute puissance

 

Impuissante n’est pas susceptible d’admettre

 

Un reflet sur la page. Elle est -vantardise – un être

 

En lui-même, et donc, vantards, on se vante on se flatte

 

On se flatte, on se vante, on se vante on s’éclate

 

On fait preuve – disons – d’indécente inconduite

 

On nous dit « exhibi... » on répond « la suite ! »

 

Disposant d’Organes-Passion Gigantesques

 

On attrape la grippe pour le seul pittoresque

 

De se dire « souffrants », supposant confitures

 

Sucreries et tout juste une température

 

Acceptable. Car quoi ? On est tous asthmatiques.

 

Le manque de souffle est le programme unique

 

Et si on trouvait un programma assez clean,

 

On n’aurait pas même besoin d’aspirine.

 

 

 

IV

 

 

sans le sun, pas de fun

 

 

 

Solennissime Pont !

 

Péan !

 

Péon.

 

Pivoines !

 

Qu’une pensée d’instant

 

Transforme en texte idoine

 

Sous un ciel transparent

 

Où Thalie ment aux dieux

 

Sur un sommet pointu

 

J’ai décrété « j’ai lieu »,

 

Un flot des plus pressants

 

Repousse les espaces,

 

Des couples amoureux

 

Aux yeux qui s’entrelacent

 

Soudain le sun sun sun

 

D’in faut pris sur le vif

 

Démultiplie le fun

 

De l’écrivain rétif.

 

Oh, les semi-cristaux

 

Des victoires infimes,

 

Frêle salutation

 

Nécessairement fine

 

Réserve d’eau pensée

 

Où sous l’écume-crainte

 

Trouant pour traversée

 

Ils fuient, hors de contrainte,

 

« Prosaïsme flamand

 

Vulgaire », pauvre image

 

D’anciens festins du mage

 

Devant les éléments,

 

En quoi vaudraient-ils mieux

 

Que nos discours déments

 

De terrariums miteux ?

 

 

 

V

 

 

Chacun a eu droit à sa jolie cage

 

Chacun peut noircir et blanchir ses pages

 

Dans sa chambre avec livres pour bibliophiles

 

Du contexte et des plantes 100% chlorophylle

 

Ils ne demandent rien, juste qu’on ne leur mette

 

Pas de croix sur la porte ou sous leur sonnette

 

Vu qu’ils sont au courant, cette sale engeance,

 

Ces fumiers, ces poètes, ces ce que-je-pense,

 

Frappés par le verbe, tremblant comme des feuilles

 

Le seul truc qu’ils attendent c’est qu’on les cueille.

 

Ô gros cul de Russie, seul endroit fertile

 

Ave désinfection et odeur subtile

 

C’est le stade infantile – sexualité anale

 

Jusqu’au stade sénile, retour à la normale.

 

J’écris çà au-dedans, pas hors des frontières,

 

Notez ca, ça vous fait une vraie matière

 

Ca vous met dans les transes pour vos partouzes

 

Plumitifs, fonctionnaires, barbeurs et barbouzes,

 

Oh baisers de Judas à se taper le ventre !

 

Des bagnards décorés. A se faufiler entre

 

Les pauses-cigarettes. L’as de carreau du bagne

 

L’araignée-rouge sombre, le feu qui vous gagne

 

 

                                                                                                avril 1983.

 

 

 

 

 

Traduit du russe par André Markowicz

 


In, Kari Unksova : « La Russie l’Eté »

 


Editions Mesure, 2021

 

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