/image%2F1371599%2F20260713%2Fob_9f5867_senghor1981-d2e72-2.jpg)
Créateur : Steiner, Egon | Crédits : Bundesarchiv
Par dela Eros
Kâ na Mâyây fela-x-am :
Kaso fae nyapôgma dyegânum
Oui, tout ce qui est de Mâyaï me plaît
La prison que je recherchais, je l’ai.
POÈME SÉRÈRE
C’EST LE TEMPS DE PARTIR
C’est le temps de partir, que je n’enfonce plus avant mes racines de ficus dans
cette terre grasse et molle.
J’entends le bruit picotant des termites qui vident mes jambes de leur jeunesse.
C’est le temps de partir, d’affronter l’angoisse des gares, le vent courbe qui rase
les trottoirs dans les gares de Province ouvertes
L’angoisse des départs sans main chaude dans la main.
J’ai soif j’ai soif d’espaces et d’eaux nouvelles, et de boire à l’urne d’un visage
nouveau dans le soleil
Et ne m’écartent pas les chambres d’hôtel ni la solitude retentissante des grandes
cités.
Est-ce le Printemps – partir ! – cette première sueur nocturne, le réveil dans
l’ivresse... l’attente...
J’écoute aérienne – plus bas la batterie des roues sur les rails – la longue trompette
qui interroge le ciel.
Ou est-ce le hennissement sifflant de mon sang qui se souvient.
Tel un poulain qui se cabre et rue dans l’aurore de Mars ultime.
C’est le temps de partir.
Voilà bien ton message.
Etait-ce au bal du Printemps que tes yeux ouverts te précédaient ?
Toi si semblable à celle de jadis, avec ton visage sarrasin et ta tête noire
qui flamboie comme le sommet de l’Estérel.
Tes compagnes s’écartaient, jours laiteux d’hiver ou colombes sous les
flèches d’une déesse.
Ma main reconnut ta main mon genou ton genou, et nous retrouvâmes le
rythme premier
Et tu partis. C’est le temps de partir !
DEPART
Je cherche au fond de tes yeux troubles – c’est l’Etang de Berre sous les coups
du Mistral
Tes yeux troubles – et j’y distingue, à travers la vitre embuée, le paysage d’outre-
océan de nos hiers.
La pente est molle ; alentour la tendresse des prés.
Quand nous glissons, un bras amical nous retient au bord de l’eau.
Ta voix frêle, dans l’air lent de nos coeurs, tisse de capricieuses dentelles.
Tu es sur la rive adverse hirondelle ; l’eau est peu profonde et proches les îlets
d’or.
Je préfère le bons souple du félin.
La rivière de verre le ciel couleur d’yeux bleus – tu disais pervenche- les
parfums d’un vert enfantin.
Toutes ces heures claires vertes bleues, vertes claires bleues !
Si légers les nuages aéroplanes, qui sont les poissons sous l’eau sans bruit.
Si souvent sifflaient, avec un bruit métallique qui me secouait jusqu’à la racine
des entrailles
Les rapides pour les ports atlantique, les mondes ressuscités de nos mémoires.
Je ne pouvais garder dans mes mains ta tête, tes yeux d’antilope comme mes
yeux aimantés
Mes yeux fixes devant toi.
Si légers les aéroplanes blancs
Si souvent sifflaient les rapides sur les ponts aériens !
Et puis un jour, étrangers dans ce paysage trop connu
Sans au revoir, nous sommes partis, partis un jour sans couleur et sans brut.
CHANT D’OMBRE
L’aigle blanc des mers, l’aigle du Temps me ravit au-delà du continent.
Je me réveille je m’interroge, comme l’enfant dans les bras de Kouss que tu
nommes,Pan.
C’est le cri sauvage du Soleil levant qui fait tressaillir la terre
Ta tête noblesse nue de la pierre, ta tête au-dessus des monts le Lion au-dessus
des animaux de l’étable
Tête debout, qui me perce de ses yeux aigus.
Et je renais à la terre qui fut ma mère.
Voici le Temps et l’Espace, entre nous précipice et altitude
Que se dresse ton orgueil porte-neige jadis couleur humaine
- J’y disparaissais, laboureur couché dans l’ivresse de la moisson mûre.
Je glisse le long de tes parois, visage escarpé.
Le meilleur grimpeur s’est perdu. Vois le sang de mes mains et de mes genoux.
Comme une libation le sang de mon orgueil antagoniste, déesse au visage de
masque.
Me faudra-t-il lâcher les tempêtes de toutes les cavernes magiques du désert ?
Rassembler les sables aux quatre coins du ciel vide, en une ferveur immense
de sauterelles ?
Puis dans un silence immémorial, le travail du froid apocalyptique ?
Glissent déjà tes paroles confuses de femme, comme des plaintes d’heureuse
détresse, on ne sait
Et les pierres, brusque et faible chute, vont prendre le fracas des cataractes.
Toute victoire dure ’instant d’un battement de cils qui proclame l’irréparable
doublement.
Tu fus africaine dans ma mémoire ancienne, comme moi comme les neiges de
l’Atlas.
Mânes ô Mânes de mes Pères
Contemplez son front casqué et la candeur de sa bouche parée de colombes
sans taches
Comparez sa beauté et celle de vos filles
Ses paupières comme le crépuscule rapide et ses yeux vastes qui s’emplissent
de nuit.
Oui c’est bien l’aïeule noire, la Claire aux yeux violets sous ses paupières de
nuit.
« Mon amie, sous le sombre des pagnes bleus
« Les étoiles effeuillent les fleurs d’ouate de leurs capsules éclatées.
« Le Seigneur de la brousse s’est tu, qui a fait taire la révolte des bruits sourds.
« Vois ! le brouillard doucement s’est égoutté en claires gouttelettes de lait
frais. »
Ecoute ma voix singulière qui te chante dans l’ombre
Ce chant constellé de l’éclatement des comètes chantantes.
Je te chante ce chant d’ombre d’une voix nouvelle
Avec la vieille voix de la jeunesse des mondes.
VACANCES
Cette absence longue à mon cœur
Cette vacance de trois mois comme ce sombre couloir de trois semestres
captifs.
J’avais perdu mémoire des couleurs.
Jusqu’à ton visage que je recomposais en vain, avec les yeux battus de mon
esprit.
Et ton silence distant comme une mémoire qui s’oublie !
Restait l’odeur de tes cheveux, si chauds de soleil
- Rien que la caresse de mon col haut et souple sur ma joue
Restait la splendeur de ta tête !
Comment oublier l’éclat du soleil, et le rythme du monde – la nuit le jour
Et le tamtam fou de mon cœur qui me tenait éveillé de longues nuits
Et les battements de ton cœur qui à contretemps l’accompagnaient
Et les chants alternés. Toi la flûte lointaine qui répond dans la nuit
De l’autre rive de la Mer intérieure qui unit les terres opposées
Les sœurs complémentaires : l’une est couleur de flamme et l’autre, sombre,
couleur de bois précieux.
Ton visage !
Sans doute est-ce lui, non la ténèbre de ma prison non l’humidité de ma vie
Qui efface toute couleur et tout dessin, tel le soleil triomphant à l’entrée de
l’hivernage
Lorsque n’est pas tombée la goutte d’eau première
Que les pays sont blancs et les sables illimités.
Je sais le Paradis perdu – je n’ai pas perdu le souvenir du jardin d’enfance où
fleurissent les oiseaux.
Que viendra la moisson après l’hivernage pénible, et tu reviendras mon Aimée.
Tu seras dans mes bras comme une gerbe lourde et brune
Ou le sik triomphal qu’agite l’athlète vainqueur, et il se sent un dieu.
PAR DELA EROS
Je les réciterais, ces mains qui bandent le regard de mon cœur.
C’est bien la lenteur de tes mains et la douceur galbée de ta caresse qui ne
bouge
Egyptienne ! Comment ne serait-elle pas mon guide, ton haleine longue
Tes senteurs de soleil feux de brousse !
Tu es descendue de ce mur où t’avais accrochée la ruse des anciens
Admise dans le cercle à toute faiblesse fermée
Tu es le fruit suspendu à l’arbre de mon désir – soif éternelle de mon sang
dans son désert de désirs !
Je sais mes Pères, vous avez jeté ce filet sur ma vacance vigilante
Pour attraper l’Enfant prodigue, cette fosse à lions.
Je sais que la fierté de ces collines appelle mon orgueil.
Debout sur l’âpreté de leurs sommets couronnés de gommiers odorants
Je saisis l’écho du nombril qui rythme leur chant
- Un lac aux eaux graves dort dans ce cratère qui veille.
Seule, je sais, cette riche plaine à la peau noire
Convient au soc et au fleuve profonds de mon élan viril.
Mais quoi d’un corps sans tête ? Et quoi de bras sans âme ?
Le chant du poète domine haut la passion des talmbatts mbalakhs et tamas.
Qu’au moins dansent mes doigts sur les cordes des kôras.
Mais ce corps dans mes mains, comme un fin navire d’acier !..
Ne soyez pas des dieux jaloux, mes Pères.
Laissez tonner Dzeus-Upsibrémétès, que Jéhovah embrase la superbe des villes
blanches.
N’énervez pas ma jeunesse aux jeux de la maison
Mes griffes de panthère au pagne amical de mes sœurs.
Mon âme aspire à la conquête du monde innombrable et déploie ses ailes, noir
et rouge
noir et rouge, couleurs de vos étendards !
Ma tâche est de reconquérir le lointain des terres qui bordaient l’Empire du
Sang
Où jamais la nuit ne recouvrait la vie de ses cendres, de son chant de silence
Ma tâche, de reconquérir les perles extrêmes de votre sang jusqu’au fond des
océans glacés
Et des âmes. Entendez le chant de son âme sous son toit de paupières
sarrasines.
Candides ses yeux comme ceux de l’antilope kôba, ouverts étonnés sur la
beauté du monde.
Ah ! laissez-moi l’arracher, son âme, dans un baiser comme le Vent d’Est
Destructeur
Pour la dépose à vos pieds, avec les richesses fabuleuses de l’esprit et des
terres nouvelles.
VISITE
Je songe dans la pénombre étroite d’un après-midi.
Me visitent les fatigues de la journée
Les défunts de l’année, les souvenirs de la décade
Comme la procession des morts du village à l’horizon des tanns.
C’est le même soleil mouillé de mirages
Le même ciel qu’énervent les présences cachées
Le même ciel redouté de ceux qui ont des comptes avec les morts.
Voici que s’avancent mes mortes à moi...
Chants d’ombre
Editions du Seuil, 1945
Du même auteur :
Prière pour la paix (13/07/2014)
L’Absente (13/0720/15)
Ndessé (13/07/2016)
Elégie des eaux (13/07/2017)
Chant du printemps (13/07/2018)
Chants d'ombre I (13/07/2019)
Chants pour Signare (13/07/2020)
Le retour de l’enfant prodigue (13/07/2021)
Chants d'ombre II (13/07/2022)
Elégie de minuit (13/07/2023)
Elégie des saudades (13/07/2024)
Le Kaya-Magan (13/07/2025)