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Le bar à poèmes

30 juin 2026

Miguel D’ors (1946 -) : Les défenseurs

 

 

 

 

Les défenseurs

 

 

 

Les défenseurs sont arrivés ! Euphorie nocturne dans les magasins et feux de

 

    joie aux abords de la ville.

 

Fêtes de bienvenue. Nous protégerons vos rêves.

 

Le chant obscène des sentinelles. Les coups au sourd-muet. L’agneau volé.

 

Samedi de la deuxième semaine : les défenseurs, ivres,

 

rigolant dans les rues de la ville avec des grappes de filles venues de la côte.

 

Troisième semaine : La fillette qui portait l’écuette, violée par les soldats

 

     derrière l’église.

 

Les mois. La pluie. La première année. Quelle longue opprobre.

 

Dans ces murailles tout le monde est devenu voleur, fornicateur, sodomite,

 

     assassin ou racoleur

 

et les vieux, nous nous consumons dan l’anxiété, croyant entendre les hymnes

 

     vengeurs

 

et nous mourons avec l’espoir de voir de nos greniers l’éclat lointain d’une

 

     arme,

 

l’arrivée salvatrice de l’ennemi.

 

                                                                                           8-11-72

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

 


In, « Poésie espagnole, Anthologie 1945 – 1990 » 

 


Actes Sud / Editions Unesco, 1995


Du même auteur :


« Comment appeler l’oiseau... » (21/11/2019)


Il ne faut pas te leurrer  / No intentes engañarte (21/11/2020)


Ville en moi (Saint-Jacques / Ciudad en mi (Santiago) (21/11/2021)


Pluie / Lluva (21/11/2022)


Un alphabet magique (21/11/2023)


Où il raconte sa vie (30/06/2024)

 

Calendrier perpétuel / Calendario perpétuo (30/06 /2025)

 

29 juin 2026

Jean-François Roger (19 ? - : « Aveuglés de lumière... »

 

 

 

 

Aveuglés de lumière, inutiles guetteurs égre-

 

nant le mirage d’un ultime soleil sur la crête

 

poudreuse d’une épaule, nous habitons l’espace

 

de très vieilles légendes. Nos murs sans re-

 

gard ne bâtissent plus désormais qu’une choré-

 

graphie incertaine, fébrile, d’insomnies et de

 

doute, insolence du temps révolu affutant ses

 

micas, ses outrages, chaque pas s’ouvre un

 

chemin d’hypocrites vertiges, chaque aveu dé-

 

noue la fatigue du méthane froid de la lune

 

entre nos paumes sans espoir.

 

L’air aigu se resserre. Une autre absence prend

 

Place. Epeler ce simple mot « Novembre » c’est,

 

soudain, s’aveugler d’impatience nouvelle, rem-

 

pailler une parole nue, pruinée de bleu, céder

 

au prestige de l’éphémère signant nos ombres...

 

 

 

Au bas des pluies, déjà, nos mains d’oiseaux,

 

surgies des encorbellements du souvenir, s’es-

 

saient  à parfaire un profil impossible d’un visa-

 

ge de pierre.

 

 

 

 

Revue « Le nouvel Ecriterres, N° 4, hiver 1990/91

 

29720, Plonéour-Lanvern, 1991

28 juin 2026

Empereur Wu des Han (Han wudi) / 汉武帝 (156 – 87 av. J.C.) : Chanson des feuilles mortes et des cigales dolentes

 

 

 

 

Chanson des feuilles mortes

 

et des cigales dolentes

 

 

 

Ses manches de gaze

 

     Ont cessé de bruire

 

Aux dalles de jade

 

     A crû la poussière.

 

Froide et silencieuse

 

     Est la chambre déserte.

 

Au vantail clos

 

     Les feuilles mortes s’amoncellent.

 

Mes yeux cherchent encore

 

     Celle qui fut si belle !

 

Peut-elle, à présent, s’mouvoir

 

     Du deuil de mon âme inquiète ?

 

 

 

 

Traduit du chinois

 

In, « Lectures chinoises N¨°1, janvier 1945 »

 

Centre franco-chinois d’études sinologiques, Pékin, 1945

 

Du même auteur : Chanson du vent d’automne (28/06/25)

 

27 juin 2026

Jura Soyfer (1912 -1939) : Le chant de Dachau / Das Dachaulied

 

 

 

Le chant de Dachau

 

 

(Au-dessus de l’entrée du camp de concentration de Dachau,

 

il y avait une inscription, : « Le travail rend libre. »

 

 

 

 

Des barbelés chargés de mort

 

Entourent notre univers.

 

Au-dessus, un ciel sans pitié

 

Dispense gel et soleil brûlant.

 

Toutes les joies sont loin de nous,

 

Et le pays et les femmes,

 

Quand nous partons travailler, sans un mot,

 

Par milliers dans l’aube grise.

 

     Mais nous avons appris la devise de Dachau

 

     Elle nous a durcis comme l’acier,

 

     Demeure un homme camarade,

 

     Sois un homme camarade,

 

     Fais bien ton boulot, vas-y, camarade :

 

     Car le travail, le travail rend libre,

 

     Car le travail, le travail rend libre !

 

 

 

Sous la bouche des fusils,

 

Nous vivons le jour et la nuit.

 

La vie nous devient un apprentissage,

 

Bien plus dur que nous n’avons cru.

 

Plus personne n compte les jours,

 

Ni les semaines ni même les années souvent.

 

Et tant d’entre nous sont brisés

 

Et ont perdu leur visage

 

     Mais nous avons appris la devise de Dachau

 

     Elle nous a durcis comme l’acier,

 

     Demeure un homme camarade,

 

     Sois un homme camarade,

 

     Fais bien ton boulot, vas-y, camarade :

 

     Car le travail, le travail rend libre,

 

     Car le travail, le travail rend libre !

 

 

 

Lève la pierre et tire la charrette,

 

Aucune charge ne doit te résister.

 

Il y a bien longtemps que tu n’es plus

 

Celui que tu étais aux jours lointains.

 

Enfonce ta bêche dans la terre,

 

Enfouis-y profond ta pitié,

 

Et dans ta propre sueur deviens

 

Toi-même caillou et acier

 

     Mais nous avons appris la devise de Dachau

 

     Elle nous a durcis comme l’acier,

 

     Demeure un homme camarade,

 

     Sois un homme camarade,

 

     Fais bien ton boulot, vas-y, camarade :

 

     Car le travail, le travail rend libre,

 

     Car le travail, le travail rend libre !

 

 

 

Un jour la sirène sonnera :

 

Debout pour le dernier appel !

 

Alors tu seras, camarade, dehors

 

Avec nous présent, au rassemblement.

 

La liberté nous fera un clair sourire,

 

Il faudra bosser avec bien du courage.

 

E le travail que nous ferons,

 

Ce travail-là deviendra bon

 

     Car nous avons appris la devise de Dachau

 

     Elle nous a durcis comme l’acier,

 

     Demeure un homme camarade

 

     Sois un homme camarade,

 

     Fais bien ton boulot, vas-y, camarade :

 

     Car le travail, le travail rend libre,

 

     Car le travail, le travail rend libre !

 

 

 

 

 

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

 

in, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »

 

Editions Gallimard (La Pléiade), 1995

 

 

 

 

Das Dachaulied


 


Stacheldraht, mit Tod geladen,


Ist um unsre Welt gespannt.


Drauf ein Himmel ohne Gnaden


Sendet Frost und Sonnenbrand.


Fern von uns sind alle Freuden,


Fern die Heimat, fern die Fraun,


Wenn wir stumm zur Arbeit schreiten,


Tausende im Morgengraun.


     Doch wir haben die Losung von Dachau gelernt,


     Und wir wurden stahlhart dabei.


     Bleib ein Mensch, Kamerad,


     Sei ein Mann, Kamerad,


     Mach ganze Arbeit, pack an, Kamerad :


     Denn Arbeit, denn Arbeit macht frei,

 

     Denn Arbeit, denn Arbeit macht frei !

 

 


Vor der Mündung der Gewehre


Leben wir bei Tag und Nacht.


Leben wird uns hier zur Lehre


Schwerer als wir je gedacht.


Keiner mehr zählt Tag’ und Wochen,


Mancher schon die Jahre nicht,


Und so viele sind zerbrochen


Und verloren ihr Gesicht.

 

Doch wir haben die Losung von Dachau gelernt

 

Und wir wurden stalhatt dabei.

 

Bleib ein Mensch, Kamerad,

 

Sei ein Mann, Kamerad,

 

Mach ganze Arbeit, pack an, Kameard

 

Denn Arbeit, denn Arbeit mach frei,

 


Heb den Stein und zieh den Wagen,


Keine Last sei dir zu schwer.


Der du warst in fernen Tagen


Bist du heut schon längst nicht mehr.


Stich den Spaten in die Erde,


Grab dein Mitleid tief hinein,


Und im eignen Schweisse werde


Selber du zu Stahl und Stein.

 

 

     Doch wir haben die Losung von Dachau gelernt,


     Und wir wurden stahlhart dabei.


     Bleib ein Mensch, Kamerad,


     Sei ein Mann, Kamerad,


     Mach ganze Arbeit, pack an, Kamerad :


     Denn Arbeit, denn Arbeit macht frei,

 

 


Einst wird die Sirene künden:


Auf zum letzten Zählappell!


Draussen dann, wo wir uns finden


Bist du, Kamerad, zur Stell.


Hell wird uns die Freiheit lachen,


Schaffen heisst’s mit grossem Mut.


Und die Arbeit, die wir machen


Diese Arbeit, die wird gut.

 

 

     Denn wir haben die Losung von Dachau gelernt,


     Und wir wurden stahlhart dabei.


     Bleib ein Mensch, Kamerad,


     Sei ein Mann, Kamerad,


     Mach ganze Arbeit, pack an, Kamerad :


     Denn Arbeit, denn Arbeit macht frei,

 

 

 

 

Das Gesamtwerk

 

Horst Jarka,Wien, 1980 – 1984

Poème précédent en allemand

Barbara Köhler : Dans d’autres espaces / In anderen räumen (10/06/2026)

26 juin 2026

Robert Frost (1874 – 1963) : La réparation du mur / Mending wall

 

 

 

La réparation du mur

 

 

 

 

Ce je ne sais trop quoi qui n’aime pas les murs

 

Lève en vague de fond le sol glacé sous eux

 

Et renverse au soleil les pierres du faîtage,

 

Ouvrant même une brèche où deux passent de front.

 

Les dégâts des chasseurs sont d’une autre nature :

 

Je suis passé sur leurs talons pour réparer

 

Là où ils n’avaient pas laissé passer pierre sur pierre,

 

Mais eux voulaient forcer le lapin hors du gîte

 

Pour plaire aux chiens hurlants. Les brèches dont je parle

 

Nul n’a vu, nul n’a entendu qui les a faites,

 

Mais au printemps, quand on répare, on les découvre.

 

J’avise mon voisin derrière la colline ;

 

Au jour dit, nous nous rencontrons pour le bornage,

 

Pour reconstituer le mur qui nous sépare.

 

Nous allons, maintenant le mur entre nous deux.

 

Chacun remet les blocs qui sont tombés chez lui.

 

Certains ont l’air de pains, presque de boules

 

Qu’on ne peut voir tenir qu’en leur jetant un sort :

 

« Restez-là jusqu’à temps que nous tournions le dos ! »

 

Et d’un rugueux ! Les doigts s’usent à les manier.

 

Oh ! bien sûr, c’est un jeu de plein air comme un autre,

 

Un par camp. D’autre utilité, je n’en vois guère :

 

Nous n’avons pas besoin d’un mur, là où il est.

 

Tout est en pins, chez lui ; chez moi, tout est verger ;

 

Mes pommiers ne vont pas, un jour, passer le mur,

 

Lui dis-je, pour toucher à ses pommes de pin.

 

« Les bons murs font les bons voisins », dit-il sans plus.

 

Le printemps m’induisant au mal, je me demande

 

Si je pourrais lui mettre une idée dans la tête :

 

« Pourquoi font-ils les bons voisins ? N’est-ce pas là

 

Où il y a des vaches ? Ce n’est pas le cas.

 

Quand je construis un mur, je voudrais bien savoir

 

Ce pour quoi ou contre quoi je le construis,

 

A qui je peux bien nuire, aussi, si je m’abstiens.

 

Ce je ne sais trop quoi qui n’aime pas les murs

 

Voudrait les voir là-bas. » Lui dire « les lutins » ?

 

Mais ce n’est pas vraiment les lutins. J’aimerais 

 

Que cela vînt de lui. Je le contemple, là,

 

Portant un bloc tenu ferme par le dessus

 

Dans chaque main, tel un sauvage des cavernes

 

Armé. Il va, me semble-t-il, dans des ténèbres

 

Qui toutes ne sont pas des bois et des ombrages.

 

Il ne démord pas du dicton de son père,

 

Et, tout content d’avoir placé cette trouvaille,

 

« Les bons murs font les bons voisins », répète-t-il.

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Maurice Le Breton

 

In, « Anthologie de poésie américaine contemporaine »

 

Editions Denoêl, 19747

 

 

 

Mending wall

 

 

 

Something there is that doesn’t love a wall,

 

That sends the frozen-ground-swell under it,

 

And spills the upper boulders in the sun;

 

And makes gaps even two can pass abreast.

 

The work of hunters is another thing:

 

I have come after them and made repair

 

Where they have left not one stone on a stone,

 

But they would have the rabbit out of hiding,

 

To please the yelping dogs. The gaps I mean,

 

No one has seen them made or heard them made,

 

But at spring mending-time we find them there.

 

I let my neighbor know beyond the hill;

 

And on a day we meet to walk the line

 

And set the wall between us once again.

 

We keep the wall between us as we go.

 

To each the boulders that have fallen to each.

 

And some are loaves and some so nearly balls

 

We have to use a spell to make them balance:

 

‘Stay where you are until our backs are turned!’

 

We wear our fingers rough with handling them.

 

Oh, just another kind of out-door game,

 

One on a side. It comes to little more:

 

There where it is we do not need the wall:

 

He is all pine and I am apple orchard.

 

My apple trees will never get across

 

And eat the cones under his pines, I tell him.

 

He only says, ‘Good fences make good neighbors.’

 

Spring is the mischief in me, and I wonder

 

If I could put a notion in his head:

 

‘Why do they make good neighbors? Isn’t it

 

Where there are cows? But here there are no cows.

 

Before I built a wall I’d ask to know

 

What I was walling in or walling out,

 

And to whom I was like to give offense.

 

Something there is that doesn't love a wall,

 

That wants it down.’ I could say ‘Elves’ to him,

 

But it’s not elves exactly, and I’d rather

 

He said it for himself. I see him there

 

Bringing a stone grasped firmly by the top

 

In each hand, like an old-stone savage armed.

 

He moves in darkness as it seems to me,

 

Not of woods only and the shade of trees.

 

He will not go behind his father’s saying,

 

And he likes having thought of it so well

 

He says again, ‘Good fences make good neighbors.’

 

 

 

 

North of Boston

 

David Nutt,publisher, London, 1914

 

 

Poème précédent en anglais : 

 

Leanne O’Sullivan : Promesse / Promise (23/06/2026)

 

 

 

 

 

 

 

25 juin 2026

William Cliff (1940 -) : Octobre

 

 

 

 

 

Octobre

 

 

 

Un mois d’octobre inespéré comme un sourire

 

ainsi qu’on s’est efforcé d’oublier et qu’on

 

a soudain rencontré au détour d’un sentier

 

tellement qu’on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer

 

ou fuir au fond des rues pour préserver l’oubli,

 

pour renfoncer un mal d’amour dans le grand sac

 

des bonheurs qui font mal (désespoir des trottoirs

 

quand le hasard verse le sel noir du passé

 

dans les plaies rouvertes des amours torturés),

 

ce mois d’octobre inespéré a tout ouvert

 

les fenêtres de nos maisons et le fracas

 

du monde, cris d’oiseaux, d’enfants, bruit des autos,

 

se mélange et tourne dans le carré de nos

 

maisons, et puis, comme au ciel gris plombé rougi

 

par un peu de soleil qui meurt en prometteur

 

de grands vents froids prochains, un boeing-voyageurs

 

prend son vol lourd e lent de vaisseau chargé d’âmes

 

tandis qu’à la pointe de ses ailes scintillent

 

les feux rouges et bleus d’un adieu souffreteux,

 

le mauve tourne au violet et c’est la nuit.

 

Quand le matin réveille les oiseaux du ciel,

 

une fumée d’avion traîne encore là-haut,

 

mais le vent de la nuit l’a tout ébouriffée,

 

c’est une immense plume d’autruche qui flotte

 

et s’effiloche et disparaît dans le soleil.

 

 

 

 

     Jeudi. Quatre jours de barbe. Ma lame attaque

 

     le poil à la racine et je me ferai beau

 

     et jeune et lisse car je m’en vais rencontrer

 

     ce que j’attends, ce dont j’ai faim plus que de pain.

 

     Aujourd’hui jeudi je tremble d’énervement,

 

     je peste et gratte du sabot,

 

     le matin va bientôt mourir.

 

 

 

     Un beau soleil d’octobre persistant et doux

 

     suscite mille odeurs entre les fruits les feuilles,

 

     les gens ont gardé sur leur peau leurs vêtements

 

     d’été gais et brillants. Je revois Théorème

 

     et j’en ressors déçus. Deux mains se sont frôlées,

 

     elles ne se sont pas comprises. Mais dehors

 

     la journée déjà s’enfonce dans les épaisses

 

     brumes, je rentre en courant et je dis bonsoir

 

     et vite je monte à ma chambre et je l’étends

 

     mon angoisse sur les cris de mon lit – Sept heures

 

 

 

 

C’est vers huit heures un quart que autobus et ses néons

 

passera près de moi pour m’emporter dans la ville.

 

La Voie lactée de Buñuel a rassemblé des files

 

d’étudiants désoeuvrés, la caissière dans son caisson

 

 

 

ne sait plus où donner de la tête mais elle donne

 

des tickets c’est tout ce qu’on lui demande. La plupart

 

sont venus par petites grappes de copains bavards

 

donner son coup de grâce à cette journée uniforme,

 

 

 

une entre les mille blêmies dans les laboratoires,

 

une encor massacrée sur l’autel des raisons de vivre

 

qui n’en sont pas, une journée, encore une, qui vire

 

au gris des souvenirs évaporés sur les trottoirs.

 

 

 

J’ai pu voir çà et là, assis dans son silence absurde,

 

un solitaire tout coincé entre de joyeux gars,

 

la salle est comble, le film égraine ses majuscules

 

et je me perds aux premiers strapontins. Sonne le glas

 

 

 

de cette séance, ce film est vide, ses gags sont

 

cons, le mot FIN me laisse les mains creuses, il ne me reste

 

qu’à me rabattre sur la folie des bars. Et au son

 

assourdissant des jukboxes, je fends la foule épaisse,

 

 

 

je traverse la masse des danseurs, un univers

 

étrange fait de bière, de chair, de fumée, de colère,

 

partout mes yeux sondent l’ombre, mes yeux noirs s’exaspèrent

 

à discerner quelque espoir aux traits

 

t d’un visage offert.

 

 

 

 

Un ciel mouillé, un fin brouillard, en ce matin d’automne

 

s’entassent les odeurs entre les murs de nos maisons,

 

il va falloir s’oxygéner avec de la charogne,

 

pourriture que cet air pour le travail de nos poumons.

 

 

 

Les camions surchargés

 

accablent la chaussée

 

de leurs fumées empoisonnées.

 

 

 

Je n’ai pas envie de rire à ces passants dégueulasses,

 

à ces vieux, à ces cons, à tous ces pantouflards de trottoirs,

 

une chape de conneries leur pend sur les yeux, miroirs

 

ternes, miroirs fanés dans les églises et les soutanes.

 

 

 

Une gifle de mépris, voilà ce que mon regard

 

leur paie, pour leurs sourire et leurs douceurs de confiture ;

 

ce coiffeur m’a fait une tête d’idiot, à la mesure

 

de tous ces crânes creux, me voilà banal et normal,

 

 

 

quelle honte, quelle migraine ! devant ma glace impitoyable

 

je taille en ma tignasse et saccage à pleins ciseaux

 

ce beau travail à vingt-cinq francs de tondeur de troupeaux,

 

je suis hirsute et fou, bizarre et faux comme un coupable.

 

 

 

 

Homo sum

 

In, « Cahier de poésie N°1 »

 

Editions Gallimard, 1973

 


Du même auteur :


Fellations (14/03/2015)


Trajet Namur- Charleville (13/03/2016)


« je croyais que la vie… » (02/12/2017)


Londres (26/03/2019)


Fausses vacances (25/06/2024)

 

Saint-Hubert (25/06/2025)

24 juin 2026

Yves Elléouët (1932 – 1975) : Promenades d’Isidore Ducasse

 

 

Portrait d'Yves Elléouët et d'Aube Breton Elléouët, par Jacqueline Lamba, 1960 (encre sur papier. Galerie Françoise Livinec, Paris

 

 

 

 

 

Promenades d’Isidore Ducasse

 

 

ce matin avec l’aide du soleil

 

la rue du faubourg Montmartre embaume

 

c’est lui (et non les torréfacteurs en tabliers bleus)

 

qui fait griller les grains verts

 

en forme de porcelaines - ces mollusques gastropodes

 

à coquille vernissée et colorée - ou

 

de minuscules sexes féminins

 

j’ai bien dormi

 

d’ordinaire je me repose pendant le jour

 

des habitudes de vampire en quelque sorte

 

je ne suis même pas dérangé par la circulation

 

des attelages

 

les chevaux et les roues des voitures devant être

 

ferrés de feutre tout exprès

 

à quatre ou cinq heures je me lève

 

plus tard je me dirige vers le boulevard proche

 

et dans une brasserie je commande et je bois

 

à la file

 

deux ou trois mazagrans

 

ma chambre est petite et calme

 

j’y joue du piano la nuit avec fureur

 

mes voisins semblent être frappés de surdité

 

car jamais nul coup conjurateur d’harmonies

 

ne résonne à la cloison mitoyenne

 

de même ne s’élève nulle protestation articulée

 

verbalement

 

ou rédigée sur la surface blanche et plane

 

d’une feuille de papier

 

dans la glace je me contemple un peu fatigué

 

j’ai vingt-trois ans les générations à venir

 

supposeront que j’étais phtisique

 

j’ai écrit un livre passablement fuligineux

 

Les Chants de Maldoror sous un pseudonyme

 

Comte de Lautréamont inspiré du Lautréamont d’Eugène Sue

 

Lautréamont sonne mieux

 

quant au Poésie sous mon propre nom : gare !

 

 

 

entre le 32 de la rue du faubourg Montmartre

 

et le Palais-Royal (les jardins du)

 

existe une enfilade de trois passages couverts

 

qui sont dans l’ordre : le passage Verdean

 

commençant rue du faubourg Montmartre :31

 

et s’achevant rue de la Grange Batelière numéro 4

 

ensuite s’élance du numéro 7 de la rue susdite

 

le passage Jouffroy qui possède un décrochement

 

à angle droit et en hauteur pourvu de marches

 

sur la gauche

 

avant de reprendre sa course obstinée qui le mènera

 

jusqu’au numéro 10 du boulevard Montmartre

 

on y distinguera plus tard dans la pénombre

 

la vitrine du musée Grévin

 

que j’eusse bien voulu connaître

 

et dont l’entrée est située sur le boulevard lui-même

 

dans une file d’attente des enfants

 

que le jour de congé scolaire a libérés

 

de contraintes odieuses

 

y tiennent en piaffant la main d’adultes maussades

 

que ne récréent même plus les jeux

 

de miroirs du Palais des Mirages

 

cependant que dans les sous-sols

 

Charlotte Corday lame triangulaire en main

 

vient de percer Marat dans sa baignoire sabot

 

enfin s’ouvre le passage des Panoramas

 

dans un siècle chez un buraliste

 

chacun pourra y admirer

 

parmi d’autres chefs-d’oeuvres de sculpture

 

sur silicate naturel de magnésium hydraté

 

une pipe dont le fourneau figurera une tête d’amazone

 

aux boucles tempétueuses

 

et dont le chapeau à haute coiffe évasée du haut

 

s’adornera d’une plume d’autruche

 

aux barbes ondulantes

 

 

 

j’aimerais voyager à l’intérieur des murs

 

dans les galeries de mines

 

dans l’épaisseur où circule le termite

 

derrière sa tête en forme d’ampoule

 

toujours éteinte

 

quand la nuit se courbe sur les rues soûles

 

où la prostituée bouillonne

 

j’avancerais dans la lymphe de la pierre

 

à la façon d’une pirogue chargée de guerriers

 

peinturlurés et malfaisants

 

aux doigts bagués d’os hérissés de lances et de coutelas

 

le Créateur a allumé une bougie

 

elle éclaire l’écumes des pôles

 

elle accentue l’éclat de la banquise

 

elle écoute les cris de l’orque à l’épouvantable

 

dent

 

échouée sur la glace

 

 

 

ainsi j’irai

 

étranglant la nuit sous les porches

 

le cheveu qui naguère morigéna son Maître

 

et la lampe-tempête à l’œil d’alcoolique

 

me tiendraient compagnie

 

ainsi que le bouledogue éborgné au couteau

 

 

 

o jeudi vingt-quatre novembre

 

mil huit cent soixante-dix

 

o ténèbres dans la rue du faubourg Montmartre :

 

 

 

(la maison paraît-il n’existe plus)

 

o Isidore Ducasse homme de lettres

 

vingt-quatre ans

 

né à Montévidéo (Amérique Méridionale)

 

célibataire sans autres renseignements

 

tu n’es plus à partir de huit heures du matin

 

en vie

 

et le sieur Jules François Dupuis hôtelier

 

âgé de cinquante et un an ne nous dit rien

 

de ton agonie ligotée par tous les diables

 

de la nuit précédente

 

dans cet étroit lit de célibataire

 

où souvent fut sans doute

 

« la main au service de l’imagination »

 

non plus le sieur Antoine Milleret garçon d’hôtel

 

âgé de trente ans

 

décade que toi-même n’atteignis pas :

 

je pose quatre et je retiens six

 

il fut si bref à ton sujet  que jamais

 

personne je crois n’ouït de sa bouche

 

une description convulsive de ton corps mort

 

« dérivant déjà lentement vers la nuit »

 

 

 

du 7 de la rue du faubourg Montmartre

 

au cimetière du Nord Division 35

 

qu’est-ce qu’il y a un ?

 

 

 

du 7 de la rue du faubourg Montmartre

 

au cimetière sus-nommé Division 35

 

il y a un voyageur horizontal

 

un comme l’alpha et l’oméga entrant

 

en collision

 

un comme le dernier omnibus

 

de la Bastille à la Madeleine

 

« ... qui apparaît subitement, comme s’il sortait

 

de dessous terre ».

 

alors que tu vas y entrer

 

ce vingt-cinq novembre

 

mil huit cent soixante-dix

 

Isidore Ducasse à la tombe volatilisée

 

après une lévitation mystérieuse

 

de la 35e à la 49e Division

 

comme si cet omnibus étrange

 

que regardent attentivement les quelques passant attardés

 

t’avait de la 49e Division pour en terminer

 

véhiculé jusqu’à quelque empyrée ténébreux

 

pour cause de désaffection des terrains

 

lesquels repris par la ville furent bâtis

 

 

 

 

 

 

 

 

Tête cruelle, 


Editions Calligrammes, Quimper, 1982


Du même auteur :


Pencran (23/12/2014)


Dans un pays de lointaine mémoire (08/03/2016)


Dédicace (09/03/2017)


Les barbares barattent (09/03/2018)


Au pays du sel profond (24/06/2020)


Flèche (24/06/2021)


Permanence des signes (24/06/2022)


Dits d’Hoël IV (24/06/2023)


Dylan Thomas (24/06/2024)


Testa di venere (24/06/2025 

 

23 juin 2026

Leanne O’Sullivan (1983 -) : Promesse / Promise

 

 

 

 

Promesse

 

 

Le gris tapotis de la pluie sur le toit,


bruit et lumière se scindant sur ma peau


comme des éclats de silex me pétrissant ; je te prépare


un endroit, nettoyant les murs


et les plans de travail, faisant de la place dans les vastes pièces,


dans les petites, doublant le nécessaire.


Les roses que j’ai trouvées du côté du pont,


je les ai posées sur ton oreiller ; même si le temps et l’amour


tournent comme des danseurs, avec le temps je ne pourrai plus


distinguer ton nom du mien, séparer ta voix


de la mienne dans l’enceinte de cette maison.


Mon amour, me voici assise à table à t’attendre.


Quand tu rentres, mes mains tremblent


comme la pluie qui se brise sur les vagues nouées.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Anne Mounic


In, Revue « Temporel, N°9, 26 Avril 2010


Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne,77144 Chalifert

 


De la même autrice :

 
Enfants du Cillínach / Children of the Cillínach (11/10/2020)


Naissance / Birth (11/10/2021)


Moineau / Sparrow (08/10/2022)

 

Rite de passage / Rite of passage (23/06/2025)

 

 

Promise

 

The grey sound of rain on the roof,


sound and light splitting on my skin


like flint pieces working me ; I am preparing


a place for you, cleaning down the walls


and worktops, making space in the wide rooms,


in the small rooms, doubling things needed.


Roses I found growing around the bridge


I lay on your pillow ; though time and love


go round like dancers, in time I won’t be able


to tell your name from mine, to separate


your voice from my voice within this house.


My love I am at the table, waiting.


When you come home my hands shake


like rain breaking on the knotted waves.

 

 

Poème précédent en anglais

 

Derek Mahon : Cartes postales / Postcards (22/06/2026)

 

Poème suivant en anglais :

 

Robert Frost : La réparation du mur / Mending wall (26/06/2026)

22 juin 2026

Derek Mahon (1941-) : Cartes postales / Postcards

 

 

 

 

Cartes postales

 

 

 

1 Málaga

 

M’éveillant seul au plus fort de la nuit

 

Dans une maison silencieuse, je suis resté

 

A écouter un chien aboyer

 

Dans la campagne obscure

 

Où sont les pierres sous les étoiles,

 

L’araignée méditative,

 

Les raisins qui rêvent

 

Du vin à venir

 

 

 

2 Patmos

 

Il est loin le temps où j’étais berger,

 

Où j’étudiais la ponctuelle

 

Hémorragie de la mer et du ciel,

 

Les galaxies de la poussière ;

 

Le temps où j’étais esclave,

 

Attendait patiemment la nuit

 

Et le tintement

 

Du clair de lune sur la pierre blanche.

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Denis Rigal

 


In, « Poésies d’Irlande. Anthologie »

 


Sud, 13001 Marseille


Du même auteur :


Quatre promenades dans la campagne près de Saint-Brieuc / Four walks in the country near St.-Brieuc (11/11/2014)


Portrait de l’artiste / A portrait of the artist (22/06/2020)


Epitaphe pour Robert Flaherty / Epitaph for Robert Flaherty (22/06/2021)


Les dieux bannis / The banished gods (22/06/2022)


L’Ecclésiaste / Ecclesiastes (22/06/2023)


mage tirée de Beckett / An image from Beckett (22/06/2024)

 

C’est bien ainsi / This is as it should be (22/06/2025)

 

 

 

Postcards

 

1 Málaga

Walking alone at dead of night

In a silent house, I lay

listening to a dog bark

in the dark country ;

with the star-lit stones,

the reflective spider,

the grapes dreaming

of the wine one day.

 

2 Parmos

It is long since I was a herdsman

studying the punctual

haemorrhage of sea and sky,

the galaxies of dust ;

since I was a bondsman,

patient for nightfall

and the ringing tone

of moonlight on white stone.

 

 

Poems 1962 – 1978


Oxford Universiy Press,


Oxford, 1979


Poème précédent en anglais :

 

Ronald Stuart Thomas : Paysage gallois / Welsh landscape (14/06/2026)

 

Poème suicant en anglais :

 

Leanne O’Sullivan : Promesse / Promise (23/06/2026)

21 juin 2026

Yosa Buson / 与謝 蕪村 (1716 – 1783) : « Sous l’averse printanière... »

 

 

 

 

Sous l'averse printanière

 

Vont, devisant,

 

Le manteau de paille et le parapluie

 

 

 

 

 

Traduit du japonais par Gaston-Ernest Renondeau

 

in, « Anthologie de la poésie japonaise classique »

 

Editions Gallimard (Poésie), 1971

 

 

Du même auteur :


 « Par ici, par là… » (21/06/2016)


« Mes os mêmes… » (21/06/2017)


Rien d’autre aujourd’hui... » (21/06/2018)


« Braises… » (21/06/2019)


« Cheminant par…» (21/06/2020)


« Le halo de la lune... » (21/06/2021)


« Soir d’automne... » (21/06/2022)


« Un éclair au matin... ! » (21/06/2023)


« Un coup de hache... » (21/06/2024)

 

« A travers la neige... » (21/06/2025)

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