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Le bar à poèmes

14 septembre 2026

Charles Ngandé (1934 -) : Quand la Paix reviendra

 

 

 

 

Quand la Paix reviendra

 

 

 

Quand la Paix reviendra

 

Mon homme reviendra

 

Retourner la Terre endormie

 

Et les bouches reluiront d’huile de karité

 

Et les tisons rallumeront le foyer qui se meurt.

 

Je m’assoirai le soir

 

Sur le front des nénuphars

 

Sur trois lunes trois fois

 

Aveugle...

 

Alors l’Araignée me prêtera son dos

 

Et je danserai très haut

 

Jusqu’à la barbe du soleil

 

Qui brille à travers un jour de pluie,

 

Quand la Mère Eléphant

 

Travaille

 

Un peuple d’Eléphant

 

 

 

 

Neuf poètes camerounais

 

Editions Abbia-Clé, Yaoudé (Cameroun), 1965

 

 

Du même auteur :

 

 Indépendance (08/12/2014)

 

Nous partirons (14/09/2025)

13 septembre 2026

Mathieu Bénézet (1946 – 2013) : Ce que dit Eurydice

 

 

 

 

Ce que dit Eurydice                                         

 

 

 

 

Car toute question est douleur dit Eurydice et étincelle

 

d’une couronne de douleur et de larmes et la

 

lumière consume la lumière même dans le mal

 

 

 

elle ne consume qu’elle-même et n’éclaire qu’elle-même

 

et absolument vide rien ne l’affecte

 

oui l’harmonie que tu crus connaitre aux contours de l’ile fut une sphère

 

 

 

de ta pensée sans substance et même si tu abandonnais la vie

 

même si tu abandonnais la poésie tu ne pourrais fuir

 

et il t’est impossible d’être ici

 

 

 

et il t’est impossible d’être ailleurs

 

Il fut si droit dans ta vie d’aller à l’horreur

 

comme sur un bitume fondu

 

 

 

d’abord tes pieds puis ta tête la pensée

 

tout a basculé

 

et tu demandais que la lumière soit

 

 

 

que la lumière fut dit Eurydice

 

tu appelais une disposition étrange du langage

 

semblable à une fenêtre Mais un trait t’avertit

 

 

 

que la terreur avait commencé de toucher le monde

 

comme un ballon la terreur tapait l’écorce du monde

 

tapait tapait

 

 

 

Même la forêt noire où nous avons tant parlé

 

son existence brulée jusqu’au chanvre

 

et la notion de chanvre évanouie

 

 

 

on a touché à ta naissance petit d ’

 

homme on a touché à ta mort

 

Et Eurydice dit : étendre les pieds sous ta parole

 

 

 

l’inachevé fut le plus pur

 

une rivière de ce côté fusée contre un mur

 

l’automne entre l’assiette et la géométrie

 

 

                                                                           

signes étroits d’une floraison sur amour

 

une épure de sourire

 

lettres anciennes des brouillons

 

 

 

le dieu suicide

 

le mutisme des bols de café

 

et notre problème à la surface est l’impossible

 

 

 

Au matin le dieu suicide se brise dans l’évier

 

un rideau pareil dans le pli de la main bouge

 

dans la petite maison semblable

 

 

 

Avec adoration tu viens parler autrement

 

à mi-voix rendre à un univers négligé par la beauté sa structure poétique

 

Même si ton corps est sur le flanc tu n’as

 

 

 

pas mal tu n’as plus peur Mais tu sais bien

 

que ton problème est l’impossible parenté à la

 

surface Tu appelles encore l’inachevée philosophie

 

 

 

telle une réalité hors les choses

 

et ces doctrines qui ne veulent pas mourir

 

c’est pourquoi tu ne peux former la poésie hors de toi

 

 

 

et tu évoques la confusion de l’édifice tout entier

 

dans la cuisine près le Cruchon et le Compotier de Cézanne

 

Et tu répètes dans ta maison ontologique Au matin le dieu suicide se brise

 

          dans l’évier

 

 

 

et cherchant l’intérieur du balcon tu viens vers

 

moi désespérément habillé

 

de jeunesse lire ton erreur

 

 

 

Et Eurydice dit Par ton affirmation qu’il n ’y a

 

pas de poésie possible tu sous-entends bien que tu crois la poésie

 

puisque tu revendiques la validité de la proposition selon

 

 

 

laquelle il n ’y a pas de poésie possible

 

Et Eurydice dit N ’oublie pas toujours la poésie connut

 

l’Enfer Reéeille-toi

 

 

 

car pour tous ces humiliés privés de consolation la mort

même n’est plus l’allégorie maternelle

Mais ta naissance est là

 

 

Mais ta naissance est là

 

et j’en accepte l’augure (pour toi) (pour moi)

 

Maintenant que me voici désemparé de part en part

 

 

 

car il prononce Auschwitz

 

tel un bruit d’avion qui n ’existe pas

 

car

 

 

 

Mais ta naissance est là

 

Mais ta naissance est là

 

O générations corruptibles aphones

 

 

 

O vibrations hystériques et contemporaines

 

je crus à une traduction orientée vers son autodéfinition

 

vers son autodilution dans les signes

 

 

 

Erreur sans grâce je me suis présenté avec la conviction

 

d’un destin littéral

 

Maintenant je me prends à songer

 

 

 

Mais n’est-ce pas ici

 

une rencontre de ma vie avec la poésie

 

car j’ai encore besoin de me souvenir d’elle pour être rasséréné

 

 

.

Maintenant te disais-je que je me prends à songer que les

 

mots non écrits sont aussi mémorables

 

Car ils sont des vies entières et sensibles que nul ne peut écrire

 

 

 

Qui peut s’écrier devant une interprétation poète que Voici

 

la mienne Voici ma vie Dis-moi

 

il ne peut dire que ce qui est brisé le fut pour lui et par lui

 

 

Nul ne peut connaitre et traduire la profonde et singulière

 

métrique d’une vie dans les mots je te le dis

 

Non nul ne peut écrire la séquence

 

 

du sujet-verbe-complément des vies entières et sensibles

 

encore moins la poésie qui ignore les vies

 

encore moins les vies qui ignorent la poésie

 

 

 

Maintenant te disais-je que je me prends à songer que les

 

mots non écrits sont aussi mémorables

 

Et Eurydice dit ce qui brille un instant

 

 

 

entre la vérité et le blasphème

 

entre l’horreur et l’absolu fut aboli

 

hélas tu ne pourras revenir dans le vers suivant

 

 

 

tu ne pourras revenir Sais-tu

 

ce que rompt la poésie est la poésie telle qu’elle fut produite

 

par le monde ordinaire des hommes C’est un fait indéniable

 

 

 

Et pourtant la poésie n’existe

 

pas hors de la poésie Et Eurydice dit Ne t’adresse pas

 

à moi ne t’adresse pas à moi

 

 

 

car alors tout serait irrémédiablement perdu

 

et les hirondelles ne viendront plus

 

et ton inconscient parlera la destruction d’un peuple

 

 

 

et nul ne pourrait se prévaloir d’un intérieur et d’un extérieur

 

d’une ressemblance et d’une différence

 

puisqu’il est là où il n’y avait personne où il n’y a personne

 

 

 

il est là morceau humain avec crâne et gosier

 

incessant il est là derrière la fenêtre assoiffé

 

mais il n’imite pas Sophocle ni la mer ni les vagues

 

 

 

fosse affreuse violée éclairée de rouge néon

 

Comment te dire l’imparable et grotesque comédie

 

Ce que dit Eurydice Ecris donc les poèmes de ta vie Connard

 

 

 

Ne me parle pas de lui ni des hommes ni de la nuit

 

qui devient jour Joue-moi donc du violon Faux

 

nul instant n’éblouit l’instant

 

 

 

Et Eurydice dit Anxiété mouvant de la réalité C’est si important

 

tous ces remblais de fleurs Les bords de production du monde Ainsi

 

les nuages mesurent le parapet pas d’intérêt pour l’invisible Les

 

 

 

ombres brillent dans l’argent la vie brille dans la pensée entre

 

lune et rocher Soluble traduction de la vérité c’est si beau et

 

belles ces cours adjacentes détruites Et Eurydice

 

 

 

dit Territoire contigu de l’immeuble Sur le balcon les animaux

 

d’hier traversent une rue visible Et j’insiste là-dessus car tu

 

dois accentuer l’élément littéral D’ailleurs le Moi du poète

 

 

 

façonne un Sein et la pensée critique de la

 

lumière peut décroitre mais non disparaitre si tu accentues

 

l’élément syntaxique et Eurydice dit il n’y a là aucun mystère comme

 

 

 

un balcon au nord ou au sud Une question est une question une

 

non-réponse une non-réponse Tu n’es plus le même Ton nom est à

 

sa place comme le Vide comme le livre Insecte tu roules une langue

 

 

 

et l’aiguille de ta vie déchire un monde délibéré Et c’est une

 

preuve poétique racontent le dernier menuisier et les dernières

 

poules Et le menuisier puis les poules éclatent de rire à cet

 

 

 

endroit du livre ou dans une maison qui vole face à la transcendance

 

qui ne vient pas Et Eurydice dit Donne-moi ta langue Ecris un article

 

sur moi et ne te tracasse plus puisque je te traduis du grec et

 

 

qu’il n’y a rien à dire juste un mot sur l’essentiel Un mot sur

 

l’obscurcissement contemporain Et Eurydice dit En somme tu fais ta

 

musique comme joue un enfant puisque le meilleur moment avec le monde

 

 

 

est le flirt Et Eurydice dit Ce qui importe est la rectification

 

du Paradis et de l’Enfer le renouveau révolutionnaire du Monde et

 

des Damnés ou le Purgatoire du songe La résidence imaginaire Car

 

 

 

infailliblement tu te classes dans une catégorie millénaire Et de tels

 

prémisses expriment ton désarroi existentiel Et je te vois naïf

 

tenant un bateau dans les mains oui beaucoup de rêves où je ne suis

 

 

 

pas entre astres et entrailles Et même si tu as des siècles de ton

 

côté ce n’est rien Et Eurydice dit Ces idées que tu jettes comme des

 

serviettes en papier sans que tu en prennes conscience t’éloignent de

 

 

 

la Terre promise en sorte que la nature de ta syntaxe est viciée et

 

que tu blasphèmes Et que l’écriture comme les arbres comme la mémoire

 

sont dehors Et Eurydice dit Tu sais bien que grâce aux méthodes les plus

 

 

 

modernes les conceptions traditionnelles de l’Enfer sont devenues

 

tolérables pour l’homme et que la société sans classes de Marx présente

 

 

 

avec l’âge une étrange ressemblance messianique Et Eurydice dit Toute

 

 

 

taxinomie est vivante même le théâtre immédiat de la métaphore et la

 

chronologie du rêve humain Même la bouche emplie d’un sandwich

 

l’intertexte philosophique demeure sous les lueurs de l’Enfer et

 

 

 

Eurydice dit Imagine que le premier chapitre de Das Kapital soit un

 

poème l’invention du poète Et Eurydice dit Merci pour ton livre

 

il est étrange que toi l’écrives C’est là un sperme noir

 

 

 

dit Elytis dit Eurydice Le mouvement de ta soeur verité de ta soeur

 

 

 

sensuelle ton démon Faux nul instant n’éblouit plus l’instant

 

Et Eurydice dit les bateaux familiers se saisissent encore

 

 

 

de cette ombre et le non-sens fleurit plus clair

 

plus obscur Oui toute poésie fut un essai

 

de jeunesse sur le fini du monde Et Eurydice dit

 

 

 

Tu doutes encore de ton aventure d’éjaculer parmi les cigales

 

Tu crois toujours au schème à la matrice d’une conscience sensible

 

Mais imagine comme ça l’univers

 

 

 

l’univers sur la table entre le verre et le pot a eau

 

de Cézanne ou le portrait de madame Cézanne

 

Imagine les ombres et les vagues innommées d’un tel univers

 

 

 

Et imagine qu’aucune parole ne soit liée

 

jamais

 

Alors brûlerait ton regard

 

 

 

Et nul Enfer violenté

 

Imagine ô imagine

 

Et Eurydice dit Ne te souviens pas Un poète

 

 

 

doit être uniquement sur cette terre un poète Souviens-toi

 

Nul mystère n’éblouit le mystère

 

 

Et Eurydice dit La description est contigüe à la mer

 

 

 

à l’espace d’une destinée

 

qui parle et vit comme à la fin de la saison d’été le

 

retour et les bateaux familiers fleurissant

 

 

 

plus clairs plus obscurs

 

Et Eurydice dit oui toute poésie fut

 

Une figure de la séparation sur le balcon

 

 

 

Imagine ça Imagine qu’aucune parole ne soit liée

 

à la littéralité de l’ile Et Eurydice dit Ne te souviens pas

 

Un poète doit être uniquement sur cette terre

 

 

 

Un poète Ne te souviens pas Sache seule l’intimité

 

d’un corps spirituel demeure il n’est pas d’autre issue

 

que la crémation des poètes Pourtant

 

 

 

ta naissance est là

 

ta naissance est là

 

ta naissance est là

 

 

 

et toujours la poésie fut un essai de jeunesse sur le fini du monde

 

(et de cela je ne parlerai jamais)

 

O Pétrarque toute pensée brisée

 

 

 

est une étincelle préexistante dans l’isolement de la voix

 

Toute pensée brisée est antérieure à la figuration d’une maison suspendue

 

Toute pensée brisée est une lamentation des degrés

 

 

 

que tu dois garder ô mouvement de reprise

 

en toi-même toi empli d’espace vide

 

toi modèle biologique trou aveugle Retourne-toi

 

 

 

Car il n’y eut pas de Terre Promise où revoir ses pères

 

                                                                                bbbaudelaire et cela

 

Le problème de son intelligence

 

 

 

dit Eurydice La question est un je

 

dans La situation décrite Les témoins sans ironie

 

par Les ténèbres aux dimensions de La vie

 

 

 

volcanique à contretemps comme La peur de La réalité

 

te dis-je et gigantesque L’expansion qui n’est plus

 

viens au sol ne refais pas viens concentré

 

 

 

et note Le fond d’ivresse comme furent Les signaux

 

il ne peut plus y avoir de poème et je te l’ai confié dit

 

Eurydice car entre toi et Le poète

 

 

 

le problème de son intelligence

 

Toi-même où il n’y a personne

 

émietté parcellisé épars innommé

 

 

 

cependant poursuivi

 

dans le mouvement du désir

 

toi-même d’aucune stabilité structurelle

 

 

 

ni inclus ni inhérent

 

ouvert à tous les lapsus

 

dans ta substance dans ton obstination

 

 

 

Comprends-moi Toujours la foule des morts volète au

 

bord de l’Acheron et la douleur d’Enee sans importance

 

ils regarderont tes livres et tes photos

 

 

 

diront quelle musique

 

ils regarderont mais la douleur d’Enee

 

Toi-même partie de toi-même

 

 

 

extériorité spirituelle tu connus l’extrême solitude puis l’abime

 

et le retour de l’abime et de nouveau l’extrême solitude etc.

 

Et Eurydice dit Mort visible je sais que Caron refuse

 

 

 

de transporter ce souvenir

 

dans sa barque car ce souvenir est vivant

 

comme vivent les morts sans sépulture

 

 

 

Et Eurydice dit Dis-moi

 

quel fut ton rapport à la Douleur

 

d’un essaim en feu vibrant dans ta Bouche

 

 

 

Mais je te le dis Retourne tes larmes Même si j’en meurs

 

même si tu en meurs

 

Regarde la métaphore joue comme un enfant

 

 

 

ô Pétrarque Passe une barque de mémoire pleine

 

Sans doute est-ce le moment de t’embrasser de tout coeur

 

Mais viendras-tu

 

 

 

toi qui chaque jour tourne fantomatiquement une ligne

 

viendras-tu me dire quelque chose sur l’absence

 

ou sur toi

 

 

 

N’oublie pas que de toujours la poésie connut l’Enfer

 

Réveille-toi le poète ne cesse de rencontrer

 

des faits Réveille-toi pour tous ces humiliés privés de

 

 

 

consolation la vie même n’est plus l’allégorie maternelle

 

Et Eurydice dit De la poésie

 

est née une longue plainte que l’homme a enfermée

 

 

 

ô abandon suppose Viendras-tu

 

Toi qui voulus gouverner une affaire d’innocence

 

immémoriale Toi qui fus à ton rêve poète dialectique

 

 

 

Et Eurydice dit Imagine ça à chaque printemps

 

la photographie d’une fenêtre ou le dessin

 

de la photographie d’une fenêtre où sont cadrés

 

 

 

des lèvres des yeux et l’image

 

un navire à quai

 

le constat d’une défection philosophique

 

 

 

l’extrémité d’une structure spéculative disjointe

 

qui ouvre visiblement sur le monde

 

Imagine ça ta propre pensée tourbillonnante

 

 

 

son inscription aussi nette que la chose

 

dans son isolement

 

et délivré respirant

 

 

 

et tangible Imagine une communication sans

 

interruption toujours ouverte La grande apparence

 

classique la mer la navigation la mort

 

 

 

l’infini une luminosité continue élaborée

 

contemporaine sans opacité sans gluaux

 

Imagine les limites exposées tous les

 

 

 

langages leur fracas leur souffle

 

Viendras-tu toi qui tournes fantomatiquement

 

réveillé par mes sanglots viendras-tu

 

 

 

poète perdre tes mots sous les étoiles de

 

Minuit O intensité verbale aujourd’hui il neige

 

vers la mer et c’est là le retracement de ton flamboiement

 

 

 

une série infinie dans l’analogie fervente

 

cette langue seule que tu éprouvas plusieurs

 

ta famille syntaxique imprégnée de vérité et de vent

 

 

 

Sais-tu au moins pourquoi tu souffris pareille tendresse

 

de destruction

 

Objet inconscient d’une malédiction éblouissante

 

 

 

qu’elle me tint aveugle et désirant tu crus traverser l’être

 

alors que tu formais un excédent de vers

 

O vie enfuie

 

 

 

Ignorant la trame sensuelle des vers

 

qui forme en soi-même l’inconnu d’une autre poésie

 

te dis-je

 

 

 

tu crus au signalement conceptuel des lettres

 

O vie enfuie

 

toi mère de tous les Grecs

 

 

 

Je ne te dis rien que tu ne saches déjà

 

que tu n’aies déjà exposé à tous les vivants

 

rien que tu ne m’aies insufflé

 

 

 

O lointaine résonance d’un signifiant détruit

 

Syllabe instable qui séduirait encore le dernier poète

 

dans son dernier discours

 

 

 

O Eurydice

 

O grande membrane invisible

 

O Eurydice O moi

 

 

 

dis-moi qui gouverne Eurydice

 

dis-moi

 

qui me gouverne

 

 

 

Sans doute est-ce le moment de t’embrasser de tout coeur.

 

 

 

 

Rue Jean Sicard, septembre 1996

 

 

 

Revue « Poé&sie, N°78 »

 

Editions Belin, 1996

 

Du même auteur : L’ombre près des tempes (13/09/2025)

12 septembre 2026

Baptiste-Marrey (1928 – 2019) : Feriagosto

 

 

 

 

Feriagosto

 

 

 

 

L’été mille neuf cent cinquante deux est un été orageux

 

Du promontoire de Cabris (notre paradis d’alors)

 

Nous flottons dans l’air frais au-dessus de Grasse

 

          de la Côte-d’Azur exécrée

 

Les plages au loin miroitent de chaleur

 

En sortant de la gare / le bitume fond – l’enfer / quoi

 

Rapportent les voyageurs à nous autres qui campons

 

Là-haut / sur ce nouveau Mont-Athos pour intellos

 

Les trains se mirent soudain en grève / illimitée

 

Les vacances se prolongent sur le mode illicite

 

Délicieux / malgré un fond d’angoisse

 

          (je n’ai jamais su vivre sans être un peu oppressé

 

          comme une menace pour rester esprit et cœur éveillés)

 

Herbart cet après-midi part faire une course à Marseille

 

          (des envies le possèdent / il y cède)

 

Il propose de nous emmener / Emily le peintre

 

          et moi / Alexandre dit Beardy)

 

Jusqu’à Aix où nous avons des connaissances / de là

 

L’un ou l’autre nous remontera peut-être à Paris

 

Ainsi devant nos amis de la Chèvre d’Or assemblés

 

Nous partons dans l’élégant cabriolet de Pierre

 

Hors de mode comme lui / nordique toujours smart

 

Chemise blanche / espadrilles / pantalon lavande

 

Comme ses yeux / qu’il souligne d’un trait de khôl peut-être

 

Des yeux myopes d’une douceur extrême / pouvant virer

 

          brutalement à l’orage

 

Haute taille / jambes d’araignée – le contraire de moi

 

Foulard de soie noué sur la gorge / négligent et impeccable

 

« A seize ans / j’aimais les filles / comme j’étais beau

 

          elles me le rendaient bien »

 

Il a toujours un charme magnétique / vif et nerveux

 

Ou alangui par l’oisiveté – le contraire de moi – ce charmeur

 

Homosexuel / aussi brillant qu’un Maxime de Trailles

 

Un pied dans la mort cependant / confie-t-il à Emily

 

Ses yeux de peintre le dessinent comme un archange

 

Escorté de la troupe des jeunes morts / certains en moto

 

          dont il fut parfois le bourreau

 

 

 

A Aix / la maison cézanienne de nos amis est pleine

 

          même en se serrant un peu

 

Sans épiloguer sur cette hospitalité bourgeoise / Herbart

 

Un mince sourire sur ses lèvres minces / nous ramène

 

Les yeux d’une étrange brillance depuis qu’à Marseille

 

Il a fait provision de ses médicaments

 

 

 

Et nous roulons / la nuit tombée / à la paresseuse

 

Par les petites routes entre Draguignan et Grasse

 

Les Arcs / Vidauban / la Bégude / Trestaure

 

La nuit est délicieusement tiède / crissante de criquets

 

Parfumée de romarin / de fenouil / d’étoiles filantes

 

Une nuit donnée / hors du calendrier / de liberté

 

Personne ne nous attend / rien ne presse

 

Chaque village en fête nous accueille avec ses lumières

 

Ses tréteaux / ses banderoles / ses flonflons

 

Célèbre à sa manière / joyeuse et païenne / pour nous

 

Secrètement désespérés / la Vierge Première et le quinze Août

 

Pierre s’arrête à sa fantaisie / et nous le suivons

 

Nous buvons un léger pastis / tomate ou perroquet

 

Avec quelques olivettes au noir luisant / grignotons

 

Plus loin / omelette ou salade / sifflons de grands verres

 

De Camp-Romain / rouge comme du sang frais

 

Avant de repartir / aériens / légers

 

 

 

Les heures passent

 

 

 

La route tourbe sans fin / monte / descend

 

Des roches apparaissent / disparaissent

 

Des oiseaux de nuit frôlent la décapotable

 

Des lapins éblouis s’immobilisent l’œil rond

 

Au creux d’un vallon traversé de lucioles

 

La terre nous restitue les effluves de l’été / chaudes ici

 

Fraîches là / comme un nageur se laisse porter par les courants

 

Et sent sur sa peau le dénivelé des fonds marins

 

La nuit est chargée de parfums / térébinthes et jasmins

 

Grenouilles et grillons nous accompagnent de loin

 

Chants mystérieux pour trois êtres qui / miracle

 

Respirent et sentent à cet instant comme un seul être

 

Cabris est loin sur sa hauteur

 

Paris plus loin encore

 

 

Nous étions alors amoureux du Sud

 

(Extraits du Récit interrompu, septembre 1992)

 

 

 

             

in, Revue « Polyphonie, N° 20, hiver 1995 -1996 »

 


Editions de la Différence, 1996

 

Du même auteur : Socratès (12/09/2025)

 

 

11 septembre 2026

Denise Le Dantec (1939 -) : Cantilena (1)

 

 

 

 

Cantilena

 

 

CANTILENA

 

pour Petra

 

 

toi/moi :

 

 

 

un jeune feu

 

qui s’exprime

 

sur des braises

 

 

 

vigueur, joie

 

 

 

sur le sol

 

un nid de pains

 

où s’alimentent les oiseaux

 

 

 

la paume de ta main

 

nourrit l’hirondelle

 

la mienne

 

           un passereau

 

 

 

: tu chantes

 

 

 

ta voix ouvre

 

comme

 

le fruit du bouton d’or

 

 

 

dans ta robe

 

un paradis de sagesse

 

 

 

réclusion, douceur

 

 

 

une aile

 

s’est posée

 

sur tes cheveux

 

 

 

ta bouche

 

est formée

 

de

 

     deux o

 

 

 

au milieu de ton dos

 

une colonne de fourmis

 

 

 

dans ton ventre

 

la petite boule

 

                        de fruits

 

et

 

   en-dessous

 

la sueur gazonneuse maintenant

 

                  j’admire

 

tes sauts pindariques

 

 

 

ton pantalon

 

a deux jambes :

 

l’une est rouge

 

l’autre est violette

 

 

 

ton genou

 

est orné

 

d’une cicatrice brune

 

 

 

ma philosophie

 

est le fil d’acier

 

          la tienne :

 

                    l’air

 

 

 

au présent

 

ce’st le grignotement

 

d’une pomme

 

 

 

l’étoile

 

têtue fragile

 

 

 

tandis que

 

sonne

 

la cloche du soir

 

 

 

 

la maison

 

est petite

 

 

 

où habite le feu

 

 

 

dehors

 

 

 

: des bidons de glace

 

changés en pierres

 

 

 

plus loin :

 

un chemin de bois

 

avec un roitelet

 

pour choriste

 

 

 

le ruisseau

 

est ligne courante

 

dans la forêt

 

 

 

......................,

 

 

avec

 

au cœur

 

         un poids

 

de fer à cheval

 

 

 

que j’arrache

 

avec le givre

 

 

 

STROPHES

 

 

pour Jirina

 

quelle terre

 

pour

 

se nourrir

 

 

 

et

 

créer

 

un présent

 

 

 

le buisson brûle

 

quand je secoue

 

       les étincelles

 

 

 

plus tard

 

quand la limite

 

s’étend en pluie

 

             les bulbes

 

sont peignés d’eau

 

 

 

des fragments de feuilles

 

vont grandir

 

dans un monde

 

qui ne répètera pas le monde

 

 

 

toi, tu

 

 

 

le soleil se répand

 

en essaims de clarté

 

 

 

baiser

 

parsemés de pollen

 

 

 

les lilas bruissent

 

 

 

le poison

 

bleu et frais

 

devient rivière

 

 

 

à midi

 

je suis sur la couture

 

                     de l’ombre

 

                (la marelle

 

Se couvre d’herbe sage)

 

 

 

assis

 

entre le boeuf de Tarente

 

et la chèvre d’Icarios

 

                         l’enfant

 

mange sa part du jour

 

 

 

tali talita

 

talita koumi

 

 

 

au pied

 

des tournesols

 

la corde jaunit

 

 

 

(pleur versé

 

aussi brillant

 

qu’un quart de lis)

 

 

 

tali tali

 

tali

 

 

 

l’enfant

 

se lève

 

sautillante dans le nu

 

 

 

(Vénus

 

passe

 

en mantille

 

trouée d’aphyllantes bleues

 

qui voltigent)

 

 

 

le ver luisant

 

a mangé le fil de coton

 

 

 

tali talita ta

 

kou

 

koukou mi

 

 

 

la tête

 

emplie d’abeilles

 

 

 

par le grain de Déméter

 

un épi

 

a levé dans la rue

 

 

 

le scarabée trismégiste

 

dort

 

sur la bouse

 

et les brandons d’or

 

 

 

au dos du mur

 

l’urine

 

sature

 

la grande-éclaire

 

 

 

une poignée de pluie

 

tombe

 

sur le cerfeuil en fleurs

 

 

 

des graines de crépuscule

 

emplissent l’assiette

 

 

 

mythologie de Pluton

 

sur ma gauche

 

où monte la fumée

 

 

 

corbeau à os

 

de la Grande Scythie

 

 

 

quand la vie

 

est

 

comme traire Io

 

 

 

dans le bosquet

 

où poussent les bourgeons

 

 

 

l’artiste du jonc

 

est encore

 

dans la grange

 

 

 

: les corbeilles

 

s’accumulent

 

pour le berceau de la nuit

 

 

 

l’enfant

 

experte en ruine

 

dort sur les lattes

 

   près des bûches

 

où courent les rats

 

 

 

sur sa tête

 

une couronne

 

noircie de boutons-d’or

 

 

 

 

que crie sa faim

 

la feuille du saule

 

 

 

sinon oublieux

 

sous Séléné pensive

 

 

 

l’étoile du soir

 

bourdonne

 

entre les cornes du bœuf

 

 

 

               (...)  

 

 

 

KERNIPILI

 

 

 

ce jour

 

j’ai semé

 

le blé de Triptolème

 

 

dans la grande plaine

 

                de Kernipili

 

 

 

la Morrigan

 

habillée de noir

 

allait

 

dans les ornières

 

 

 

croassante corneille

 

au-dessus

 

 

 

                du sillon

 

 

 

elle

 

crie avec son bec

 

 

 

la pierre de fronde

 

est nécessaire

 

ou

 

      la chaussure

 

 

 

............................

 

sur la grande plaine

 

                de Kernipili

 

germe l’épi

 

qu’on voit mûrir

 

 

 

..............................

 

 

la Morrigan

 

n’a pas mangé

 

           mon grain

 

 

 

c’est la justice

 

: je n’irai pas plus loin

 

 

 

...................................................

 

 

 

 

 

 

Cantilena

 

Wigwam éditeur, 35000 Rennes, 2000

 

 

De la même autrice :

 

« Nous ne sommes plus rien… » (07/10/2014)

 

Les fileuses d'étoupe (I) (18/09/2017)

 

Mésange (06/09/2018)

 

mémoire des dunes (06/09/2019)

 

Les fileuses d’étoupe (II) (05/09/2020)

 

Les fileuses d’étoupe (III) (03/03/2021)

 

Les fileuses d’étoupe (IV) (05/09/2021)

 

Procné (05/09/2022)

 

Strophes pour une agapè (05/09/2023)

10 septembre 2026

Amadou Lamine Sall (1951 -) : « Où es-tu fille de la nuit... »

 

 

 

Où es-tu fille de la nuit

 

Les heures cavalent

 

Et tu sais que je ne suis pas un tardif de la 13ème heure

 

Car chez nous aux portes de la savane il est écrit que le premier

 

Pilon est le germe fertile

 

Et te voilà perdue dans l’ombre entre le toucher et la rosée

 

Des langues

 

Et le néant se rit de mes appels balafrés

 

Où es-tu femme

 

Dans quel entrepôt de silence es-tu tapie

 

Et qui te fait l’amour ce soir de Mai

 

Hier j’ai prêté serment devant ton corps

 

Pourtant le sachant tourmenté comme mer battue

 

Hier seulement mes yeux

 

Parcouraient éperdus ta géométrie irréelle et parfaite

 

Hier seulement l’amour s’étageait dans ton regard

 

Et ton corps s’offrait droit tendu

 

A la droite violence de mon désir torse-nu

 

Je refuse de céder à la colère au désespoir aux larmes

 

Car je sais que tu es partie lourde de moi

 

Moi au plus profond de tes songes

 

Le temps est venu de vouer le doute aux orties

 

De proclamer l’amitié de l’errante

 

Dans le silence porteur de vérité

 

Je partirai te chercher

 

Jusqu’aux lieux les plus reculés de l’énigme de l’étoile

 

 

 

 

 

Mante des aurores

 

Nouvelles Editions Africaines du Sénégal, Dakar, 1979, 

 

 

Du même auteur : « Que je suis las maintenant... » (10/09/2025)

9 septembre 2026

William Shakespeare (1564 – 1616) : « Contre ce temps... » / « Against that time... »

 

 

 

 

Contre ce temps, s’il vient jamais, ce temps,

 

Où je te verrai las de mes défauts

 

Quand ton amour aura fait son bilan

 

En ayant bien pesé ce que je vaux,

 

Contre ce temps où, ton œil, ce soleil,

 

Passant sur moi, verra un étranger,

 

Où ton amour, naguère sans pareil,

 

Trouvera cent raisons de me juger,

 

Contre ce temps, je m’enceins dans ces vers,

 

Sachant et ma valeur et mon mérite,

 

Et jure, main levée, d’être sévère,

 

Et témoigner pour toi si tu me quittes.

 

          Tu as pour me laisser force de loi,

 

          Car que plaider ? L’amour est sans pourquoi.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par André Markowicz et Françoise Morvan,

 

In, William Shakespeare : « Les sonnets »

 

Editions Mesures, 2023

 

 

 

Contre ce temps, (si jamais ce temps doit venir),

 

Où je te verrai t’indigner de mes défauts,

 

Où ton amour arrêtera l’ultime compte,

 

Tirant ce dernier trait après mûre pensée,

 

 

 

Contre ce temps où tu passeras, tout changé,

 

De ce soleil, tes yeux, me saluant à peine,

 

Où ton amour, renonçant à ce qu’il était,

 

Se fera partisan d’une froide réserve,

 

 

 

Contre ce temps, je veux ici me réfugier

 

Au sentiment que j’ai de mon peu de mérite,

 

Et je jure, plaidant ici contre moi-même,

 

Que le bon droit sera toujours de ton côté.

 

 

 

Me quitter, pauvre que je suis, est légitime,

 

Quel motif pourrais-je alléguer, pour que tu m’aimes.

 

 

 

 

 Traduit de l’anglais par Henri Thomas

 

In, "Oeuvres complètes de Shakespeare, Tome 7"

 

Editions Formes et Reflets, 1961

 

 

Eu vue du temps, s’il faut que ce temps vienne un jour,

 

Où je verrai ton front se froncer sur mes fautes,

 

Quand ton amour aura bien arrêté son compte,

 

Conduit à ce bilan par un sage examen ;

 

Eu vue du temps, où, ne croisant qu’un étranger,

 

Le soleil de tes yeux me saluera à peine,

 

Quand l’amour n’étant plus ce qu’il fut, trouvera

 

Des raisons d’affecter une réserve austère ;

 

En vue de ce temps-là, je me retranche ici

 

Dans un sain jugement de ce que je mérite,

 

Et contre moi je lève cette main que voici,

 

Mettant de ton côté tous les justes motifs.

 

          De me quitter, pauvre que je suis, tu es en droit,

 

          Car je ne puis donner de raison d’être aimé.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Robert Ellrodt

In, « William Shakespeare, Oeuvres complètes. Poésies »

Editions Robert Laffont (Bouquins), 2002

 

 

     En garde contre ce moment (s’il doit venir jamais) où je te verrai froncer

 

sourcils sur mes faiblesses, quand, ton amour ayant jeté ses derniers sous, je

 

serai mis en jugement pour causes motivées,

 

     En garde contre ce moment où tu me croiseras étranger, et à peine me

 

salueras de ce soleil de tes yeux, quand l’amour retourné de la chose qu’il

 

était, trouvera bonnes raisons de sûre gravité ;

 

     En garde contre ce temps, ici je me renforce en l’appréciation de ce que j’ai

 

mérité, et ma main contre moi-même je la lève, pour mettre les légitimes raisons

 

de ton côté.

 

     Pour me quitter moi misérable, tu auras la force des lois – car de l’amour, je

 

n’allèguerai le pourquoi.

 

 

 

Traduit de l’anglais par Pierre Jean Jouve

 

In, "Sonnets de Shakespeare"

 

Editions du Sagittaire (Club français du livre, 1955)

 

 

Du même auteur : 


« C’est quand mon œil est clos… » / « When most I wink... » (02/02/2015)


« Lorsque quarante hivers… » / «When forty winters… » (02/02/2016)


« Quand je compte les coups du balancier... » / « When I do count the clock... » (09/09/2021)


« Les yeux de mon amante... » / « My mistress’ eyes... » (09/09/2022)


- « Mon poème a menti... » / « Those lines that I before have writ do lie... » (09/09/23) 


« D’aucuns vantent leur nom.. » / « Some glory in their birth,... » (09/09/2024)

 

« J’ai vu cent fois le soleil dans sa gloire... » / « Full many a glorious morning have I seen... » (09/09/2025)

 

 

Against that time, if ever that time come,


When I shall see thee frown on my defects,


When as thy love hath cast his utmost sum,


Call’d to that audit by advised respects;


Against that time when thou shalt strangely pass


And scarcely greet me with that sun, thine eye,


When love, converted from the thing it was,


Shall reasons find of settled gravity,—


Against that time do I ensconce me here


Within the knowledge of mine own desert,


And this my hand against myself uprear,


To guard the lawful reasons on thy part:


    To leave poor me thou hast the strength of laws,

 

    Since why to love I can allege no cause.

 

 

SHAKE-SPEARES / SONNETS / Never before imprimed

 

Thomas Torpe, 1609

 

 Poème précédent en anglais

 

Kenneth White : Route du Sud, été / South road, summer (03/09/2026)

8 septembre 2026

Bernard Noël (1930 - 2021) : Le passant de l’Athos (18-37)

 

 

 

Le passant de l’Athos

 

 

 

.................................................................................

 

 

 

18

 

                                    parfois les mains serrent

 

un morceau de mémoire elles ne l’ont pas pris

 

il est là sur leur peau revenu depuis

 

le fond de la chair compacte à moins qu’un cœur

 

ne coule tout à coup comme un aitre cœur

 

 

 

19

 

le jour met un peu d’ombre au creux des orbites

 

l’odeur du silence est très froide une armoire

 

abrite une grande couronne de lys

 

de roses blanches et myosotis au-dessous

 

un crâne mort en mil neuf cent un l’armoire

 

voisine est vitrée on voit en pyramide

 

trois crânes le plus haut mort en mil huit cent

 

soixante et onze alors que son porteur gauche

 

n’est mort qu’en mil neuf cent trente-quatre l’autre

 

porte au front une étiquette vierge et noire

 

derrière la vitre de la partie basse

 

trois étagères et sur chacune dix crânes

 

celui de mil neuf cent six affiche en plus

 

six lignes de mystère et une croix faite

 

de quatre triangles noirs on croit tenir

 

dans sa main de gros œufs très fragiles et vides

 

sous la trappe de l’angle de la crânothèque

 

ce n’est pas du tout ce que j’imaginais

 

rien qu’un tas un rebut d’os tout en désordre

 

des côtes cassées dans un courant d’air froid

 

il y a dans une salle annexe et sombre

 

deux tables chargées de crânes bien rangés

 

gros insectes carapacés de blancheur

 

on les sent prêts à se jeter en avant

 

les plus vifs déjà ont grimpé sur les autres

 

 

 

20

 

il a deux mille et trente mètres un peu moins

 

que l’Olympe assure Maximos mais plus

 

que le Parnasse un gros nuage l’écrase

 

le vent remue des rouleaux d’air sur l’épaule

 

des pierres aucun bruit humain une douceur

 

suinte des ruines des buissons d’origan

 

tout près d’ici un sage réputé vit

 

des étudiants le visitent et réclament

 

un miracle il va dans la cuisine et prend

 

un grand couteau je vous couperai la tête

 

dit-il puis vous la remettrai faites donc

 

un signe distinctif pour qu’il n’y ait pas

 

d’erreur chacun des étudiants se récuse

 

et le moine conclut : aucun parmi vous

 

n’est prêt pour le miracle

 

 

 

21

                                     un jeune cheval

 

m’a montré en passant le sens exact

 

du mot « fringant » mais à quoi me servira

 

la signification sans le cheval

 

 

 

22

 

pour épingler des impressions un à un

 

j’essaie des mots mais qu’est-ce qu’une impression

 

qui ne réussit pas à coïncider

 

la langue piétine le cœur puis la tête

 

l’impression se couche sur la gorge et pèse

 

mais qui pourrait épuiser l’air qu’il respire

 

 

 

23

 

 

très romantique ce matin il est noir

 

contre une voilure bleue et chapeauté

 

comme Fracasse à sa droite une arabesque

 

cravache le ciel le reste est stupéfait

 

par le petit jour la sueur du silence

 

pas un pépiement de piaf ni de pagaille

 

venteuse il faudrait asseoir ce matin-là

 

sur toutes choses mais le soleil déjà

 

prend toute la place et fait cuire les yeux

 

 

 

24

 

dans les gravats gris traînent des ailes d’anges

 

une étoile et des raisins de plâtre un Christ

 

les bras levés pour le supplice un cheval

 

cassé en deux une tête aux yeux crevés

 

on marche sur la pointe des pieds cherchant

 

pourquoi tout ce fracas tous ces coups de grâce

 

à des objets qu’on vénérait ici même

 

le plafond est sur le parquet le parquet

 

plie sous les pas planches mangées par la pluie

 

sur un lit de bois bleu un placard ouvert

 

trois joufflus sans trompette et des feuilles mortes

 

près de la porte les deux cous écrasés

 

l’aigle de Byzance qu’usurpa le tsar

 

 

 

25

 

l’église est un hangar céleste à cinq nefs

 

quelques infiltrations mais un bon état

 

l’iconostase a ses ors au grand complet

 

ses figures aussi qui sont une centaine

 

deux gigantesques lustres sous la coupole

 

et sous la clef de la grande nef des bannières

 

peintes des icônes à fond d’or des tableaux

 

où passe un souvenir préraphaélite

 

exemple un Christ en croix flanqué de la Vierge

 

de Jean et tout environné d’ailes blanches

 

dont le beau mouvement s’enlace au regard

 

et le fait danser jusqu’à ce qu’il remarque

 

trois chevelures d’anges très féminines

 

sur un grand ciel rouge avec lune et nuages

 

traités bien à plat comme l’eût fait Gauguin

 

tout le féminin est ici angélique

 

têtes plantées sur l’articulation d’ailes

 

voguant par paires sur des souffles d’air rose

 

ou gris en prenant des postures de cygnes

 

en haut tribune immense d’où l’on accède

 

à une pièce avec armoire à cinq corps

 

qui dut abriter chasubles par dizaines

 

elle ne contient que des portemanteaux

 

mais dignes d’un musée des arts populaires

 

un socle doré deux tabernacles et un

 

balai posé sur une belle enveloppe

 

avec trois anges photographes en relief

 

l’un manipulant l’appareil à soufflet

 

l’autre occupé par le développement

 

le troisième en train d’admirer un cliché

 

sur le rabat on lit Paul Sebah photographe

 

quatre cent trente-neuf grand-rue de Pera

 

Le Caire sur l’Esbekieb puis au-dessus

 

d’un écusson vide on devine le mot

 

Paris dans l’enveloppe un homme à moustaches

 

grosses épaulettes décorations et

 

cordon d’ordre

 

                         derrière l’iconostase

 

l’autel sous un dais de marbre blanc que portent

 

aux angles des colonnes de marbre gris

 

nappe rouge livre couvert de velours

 

violet mais le plus frappant est au mur

 

le tombeau de la Résurrection qui souffle

 

un peu de fournaise blanche en direction

 

d’un entassement de soldats terrifiés

 

 

 

26

 

assis devant un Christ en gloire et pareil

 

à un Pierre le Grand soudain pris de grâce

 

au lieu que de boisson geste bénissant

 

chef lumineux trône au sommet des nuages

 

quand le Verbe se fait image qui est-ce

 

plus loin sur deux panneaux sont rangés les Douze

 

tout l’espace ici proclame leur victoire

 

et leur message c’est cela qui s’image

 

en Christ glorieux on voit partout poses prises

 

pour toujours dans la fixité du seul sens

 

il faut se tenir à l’écart de l’espèce

 

pour devenir un reproducteur de foi

 

 

 

27

 

vais à la fontaine chercher de l’eau fraîche

 

croisé un tas de coquilles de noisettes

 

la pensée de l’écureuil chasse un instant

 

la pensée de l’impensable

 

 

 

28 

 

                                          à quoi bon ça

 

tous ces murs ces monceaux de pierres taillées

 

de par le monde en forme de vérité

 

sinon pour détourner la venue du rien

 

bâtir contre elle un tout massif un grand ordre

 

à l’abri desquels chacun peut ignorer

 

le vide en se faisant combler par la chose

 

l’occupante céleste ou philosophique

 

le mal le péché valent mieux que l’angoisse

 

d’être devant le rien l’impensable rien

 

qui stupéfait à tel point tête et langage

 

que voilà leur activité suspendue

 

la pensée ne peut en faire une pensée

 

cette incapacité l’anéantit

 

 

 

29

                                           nappe     

                 

de chaleur épaisse et verticale on va

 

sous son à-pic les pieds chaussés de pierre

 

les tôles des toitures ont des rôts de feu

 

Lui n’est qu’à peine une ombre dans la buée

 

les pigeons sont revenus crotter les dalles

 

dans un carreau en carreaux de céramique

 

un losange de marbre blanc porte au centre

 

l’aigle à deux têtes sous la queue à sept plumes

 

mil sept cent soixante-six est-ce la date

 

de la chapelle un bec cogne à petits coups

 

cela fait un bruit de gouttes d’eau tombant

 

        

 

30

 

cellule choisie pour la difficulté

 

pas d’accès linteau effondré sur la porte

 

il faut écarter le chambranle et glisser

 

deux hirondelles frôlent mon visage et

 

sortent dans un cri vers l’horizon laiteux

 

leur nid au plafond est de forme bizarre

 

un vaste aplati le col servant d’entrée 

 

une écritoire nez au sol un buffet

 

aux portes pendantes beaucoup de gravats

 

un poêle à la russe et je l’ai pris d’abord

 

pour un autel un grand balcon avec vue

 

sur la mer qui pour l’instant se mêle au ciel

 

cuvettes lits de fer débris de fenêtres

 

les ifs du cimetière trouent le grand bleu

 

à droite tout d’un coup le Blanc se dégage

 

pic abrupt présence en majesté vibrant

 

 

 

31

 

aucun corps ne saurait se couper le souffle

 

sauf par un acte comme en fit Mallarmé

 

avec sa glotte c’est en faisant de même

 

que la pensée s’asphyxie dans l’impensable

 

je n’ai jamais séparé corps et pensée

 

l’étranglement de l’un est celui de l’autre

 

le saut sans la mort la folie ou l’extase

 

tous excès qui délivrent de la raison

 

autrement dit du transformateur de l’être

 

en Nécessité sous les ruines ou dessus

 

j’apprends qu’un certain état religieux

 

vous fait arracher toute chose à ses gonds

 

et d’abord les mots à l’ordre du langage

 

ou du savoir quitte à danser à la tête

 

d’un cheval par-delà le bien et le mal

 

le Dieu de la Bible n’est pas raisonnable

 

il a mis la raison dans un arbre et dit 

 

que les fruits en étaient mortels quel travail

 

pour mettre ensuite la foi sous la raison

 

confondre hérésie et délire coloniser

 

les obscurs battements qui pulsent la vie

 

la foi pourtant doit jeter bas les montagnes

 

renverser le sens des mots et de l’histoire

 

être cette folie qui chasse les preuves

 

et les certitudes élit le désordre

 

efface la consommation de la pomme

 

le choix et les conséquences

 

                                              le poème

 

sème dans le langage la même folie

 

comment aurais-je pu le penser ailleurs

 

il veut que sa clarté soit assez sauvage

 

pour déchirer le cœur et la peau des yeux

 

 

 

32

 

le grand chariot roule sur la bibliothèque

 

Vénus papillonne à la pointe d’un if

 

la lune joue à la grenouille et au bœuf

 

avec une coupole et c’est quatre mètres

 

sur trois les dimensions de ma cellule

 

la porte est bleue le lit de fer avec planche

 

et paillasse la fenêtre est si profonde

 

qu’elle sert d’étagère à linge et à livres

 

j’ai récupéré chaise et petite table

 

dans les ruines

 

 

 

33

 

Le mot adéquat rassure

 

et même apaisé je ne sais pas le nom

 

des trois arbres à fleurs pâles qui sont devant

 

l’entrée de la Grande Lavra que saurais-je

 

de plus en le sachant il fixerait cette

 

beauté qui en retour l’embellirait d’une

 

image précise en qui s’accomplirait

 

la rencontre exacte entre le mot la chose

 

pourtant depuis des jours et des jours je mâche

 

d’autres mots sans en tirer le moindre jus

 

sensé les mots ruines destruction décombres

 

qui servent d’habitude à classer l’affaire

 

et qui devant elle ne suffisent plus

 

comme si l’adéquation creusait ici

 

un abîme où elle se jette elle-même

 

 

 

34

 

cela on peut le dire et non le penser

 

réplique Aristote à tous les négateurs

 

du principe essentiel de contradiction

 

qu’aurait-il rétorqué au comportement

 

d’une chose contestant son propre nom

 

je sais qu’évènement et situation

 

ne sont pas dans le mot qui les étiquette

 

mais dans la description que ce mot engage

 

aucun point ne saurait exprimer l’espace

 

et pourtant chacun d’eux le fait exister

 

 

 

35

 

la porte s’ouvre sur des planches brisées

 

trois pas en avant font craquer des plâtras

 

des boîtes rouillées un reste de cuvette

 

à gauche un lit de fer à droite une armoire

 

aux tiroirs arrachés en face un fantôme

 

de petit bahut aux panneaux défoncés

 

une brassée de branches mortes et un tas

 

de feuilles au-dessous de la fenêtre absente

 

 

 

36

 

la porte s’ouvre sur une cloison grise

 

où s’alignent des semis de taches bleues

 

au sol un grand poussier de plâtre et des bouts

 

de brique roses et blancs à la fenêtre

 

trois branches de figuiers ont cassé les vitres

 

 

 

37

 

la porte s’ouvre sur une pièce immense

 

hérissée de lits de fer parquet pourri

 

grand bidon rouillé tas de crin et de bourre

 

couvertures lacérées fauteuils cassés

 

neuf carnets de compte souillés de mortier

 

quelques boîtes en métal rongées de rouille

 

une bouilloire émaillée des bouts de vitre

 

une armoire où pend un reste de manteau

 

trois bahuts brisés des flacons trois cuvettes     

 

une anse en porcelaine quatre tiroirs

 

la partie droite de la pièce est un hachis

 

ferrailles et plâtras et planches moisies

 

 

.................................................................................

 

 

 

 

 

 

 

Le reste du voyage

 

Editions P.O.L , 1997

 

Du même auteur :

 


 « Et maintenant que faire avec le rien… » (26/01/2014)

 


A vif enfin la nuit (26/01/2015)

 


Laile sous lécrit (27/01/2016)

 


« assiégé de quel rire… » (27/01/2017)

 


Fable (27/01/2018)

 


Lettre verticale / Bram (27/01/2019)

 


Le bât de la bouche (27/01/2020)

 


Tombeau de Lunven (10/03/2021)

 


Extraits du corps.1 (10/03/2022)

 


Grand arbre blanc (10/03/2023) 

 

Bruits de langues (23 – 33) (13/03/2025)

 

Le passant de l’Athos (1-17) (16/01/2026)

7 septembre 2026

Anacréon / Ἀνακρέων (vers550 –vers 464 av. J. C.) : Prière à Dyonisos

 

 

 

 

Prière à Dyonisos

 

 

 

 

Dieu dansant au fond des forêts

 

Avec les Nymphes aux bras frais,

 

          Avec Cypris au cœur tendre,

 

Dieu qui boit le moût à longs traits

 

          Dieu séducteur, daigne m’entendre !

 

Mon souhait est de ceux qu’un amant peut former :

 

Fais que mon Cléobule, enfin, se laisse aimer.

 

 

 

 

 


Traduit du grec par Marguerite Yourcenar,

 


In, « La couronne et la lyre, Anthologie de la poésie grecque ancienne »

 


Editions Gallimard, 1979


Du même auteur : 


Le souhait (14/04/2015)


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« ... Ne frappe pas du pied, ô cavale de Thrace !... » (07/09/2025)

6 septembre 2026

Adèle Nègre (1965 -) : Fumeur

 

 

 

Fumeur

 

 

 

Assise face au saule

 

un ralenti heureux imposé à la rive

 

rouge est la vigne

 

qui descend soutenir ce gris

 

pâle et il flotte un air de fin d’été

 

c’est ce qui coule sous mes yeux

 

ou l’ombre qui vient par mon dos

 

transi je jette un œil où les deux

 

se rejoignent – la dernière flambée –

 

 

 

 

Comme tu fumes calmement devant la porte

 

en regardant le tilleul

 

(ou la nuit)

 

ou la nuit où elle perce le tilleul

 

il jaunit et vacille

 

projeté sur le mur

 

soufre et sur le toit

 

à rebours

 

le vent noircit les feuilles

 

toi expirant

 

ta main porte vers ton visage le seul

 

point d’incandescence

 

que tu ravives

 

et je l’accompagne

 

 

 

 

Un chien aboie, ils sont sept

 

à nourrir la peur.

 

Les grands sapins secouent la lune

 

intermittente

 

sur la dalle de ciment,

 

et dans l’eau noire des bols

 

toute la membrure du chenil consent et louvoie.

 

Je cale ma respiration sur celle, plus lente,

 

du ciel où gonflent les nuages circonscrits

 

dans le golfe sombre des bois

 

 

 

 

Où aller, pour quoi faire ?

 

Une toute petite chose m’anime à l’instant, mécanique des courants, ton avant-

 

bras dénudé, ta main délicate – pouce et majeur disjoints sur le mégot, tes yeux

 

plissés pour jouir des poumons sans pleurer – apportant au visage l’infime

 

braise, puis la bouche expirant, cette légère fleur de gaz qui éclot entre mon

 

œil et le tilleul qu’elle voile, tout danse lentement, le tilleul aussi,

 

le nuage physique et logique de nos jeux recouvre l’effroi, ces images que je

 

me rappelle sans cesse autant que celles oubliées, l’injonction de mémoire et la

 

sommation de connexion se perdent dans cet instant, divaguent un moment au

 

lieu du feuillage troublé, de branche en branche, palpitant, la nuit respire, c’est

 

palpable, et nous balbutions heureusement : la beauté est là dans ce trouble

 

évident, émergeant de la nuit par l’extrémité rougie d’une cigarette dans la

 

corbeille imparfaite d’un tilleul, l’effort mis à cela, surement, la preuve par la

 

sensation ou par le fumeur ?

 

Vision envolée, où les mots ? S’étiolent à même les doigts. Où sont passées

 

lune et feuille changeantes, veuille perdurer comme cet arbre de miel cliquette,

 

la source de mon rêve... Veuille, veuille !

 

 

 

 

Massif, un pan de mur jaune où lève

 

l’aube que j’attends est une couleur

 

ravale une fleur blême sur

 

mes lèvres

 

sèches sèches

 

des lèvres qui

 

tiennent l’écart :

 

lointain encore est le jardin

 

 

 

 

Sur tout les fronts

 

durant le jour je l’ai cherchée

 

or c’est la nuit

 

- texture de nos ombres –

 

qui la fait ample et sonore

 

forme reprise à l’inaction

 

et à la mutité des murs

 

rien à faire il n’y a rien à faire

 

que tout noter de l’indécise

 

 

 

 

N’allons pas plus vite que ça

 

accordons-nous

 

(le plus dur : accepter)

 

les asters maintenant étincellent

 

roses tremblants dans le vert

 

universelle victoire du vert

 

la seule

 

 

 

 

Des nuages encombrent à même la route

 

reprises de goudron qu’épongent les noyers

 

des peupliers

 

fluets

 

ne font plus aucun doute

 

ni aucune ombre

 

 

 

 

 

 

 

Un seul poème

 

Bruno Guattari éditeur, 41250 Tour-en-Sologne

 

 

De la même autrice :


« Tu ne tonitrueras pas... » (07/09/2020)


Parler avec le sphinx (extraits) (06/09/2021)


Résolu par le feu (1) (06/09/2022)


Résolu par le feu (2) (06/09/2023)


Résolu par le feu (3) (06/09/2024)

 

Résolu par le feu (4) (06/09/2025)

 

Fumeur (06/09/2026)

 

5 septembre 2026

Jean-Pierre Otte (1949 -) : Le monde blanc

 

Le monde blanc

 

 

 

 

Les rafales de vent froid déportent

 

corneilles, colères et objection. Puis,

 

c’est le grand calme. On observe partout

 

des reflets clairs, des étincelles de pur cristal,

 

les tisons rouges sous le verglas.

 

Les chemins sont scellés de verrous blancs.

 

Il neige à l'intérieur des miroirs

 

 

 

La blancheur obsède, un silence incantatoire

 

s’empare puissamment de l’être errant

 

au bord des ravines, aux limites du temps.

 

S’effacent les traces, les fards, les vestiges

 

de la nuit au revers des congères.

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

Le vent change de cap, emportant ailleurs

 

les vols de corneille, arrachant aux arbres

 

de grandes voiles crissant de cristaux.

 

Rien ne me presse, tout m’interpelle.

 

La blancheur s’abîme dans ma chair

 

en même temps que je m’abîme en elle.

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

Le regard passe et repasse en navette

 

sur des choses qu’il ne distingue pas.

 

Les rivières charrient des vitres.

 

La lumière oblique prolonge l’ombre ;

 

elle débusque à l’aube

 

des brumes blanches qui se balancent

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

Absente, la femme prend en moi

 

une présence plus intime et

 

intense dans l’empire de la transparence,

 

des reflets légers multipliés partout.

 

L’esprit s’évanouit aux rives du monde blanc,

 

le souffle se fige tel un vol en suspens.

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

 

 

 

Revue « Décharge, N°195, Septembre 2022

 

Les Palefreniers du Rêve, 89000 Auxerre

 

 

Du même auteur : Te pénétrer (05/09/2025)

 

 

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