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Le bar à poèmes

13 juin 2026

Yves Bonnefoy (1923 - 2016) : Dedham, vu de Langham.

 

 

 

 

Dedham, vu de Langham*
 

 

 

 

Dedham, vu de Langham. L'été est sombre

 

 

 

Où des nuages se rassemblent. On pourrait croire

 

 

 

Que tout cela, haies, villages au loin,

 

Rivière, va finir. Que la terre n'est pas

 

Même l'éternité des bêtes, des arbres,

 

Et que ce son de cloches, qui a quitté

 

La tour de cette église, se dissipe,

 

Bruit simplement parmi les bruits terrestres,

 

Comme l'espoir que l'on a quelquefois

 

D'avoir perçu des signes sur des pierres

 

Tombe, dès qu'on voit mieux ces traits en désordre,

 

Ces taches, ces sursauts de la chose nue.

 

 

 

 

Mais tu as su mêler à ta couleur

 


Une sorte de sable qui du ciel

 


Accueille l'étincellement dans la matière.

 


Là où c'était le hasard qui parlait

 


Dans les éboulements, dans les nuées,

 


Tu as vaincu, d'un début de musique,

 


La forme qui se clôt dans toute vie.

 

 

 

Tu écoutes le bruit d'abeilles des choses claires,

 

Son gonflement parfois, cet absolu

 

Qui vibre dans le pré parmi les ombres,

 

Et tu le laisses vivre en toi, et tu t'allèges

 

De n'être plus ainsi hâte ni peur.

 

 

 

 

O peintre,

 

Comme une main presse une grappe, main divine,

 

De toi dépend le vin ; de toi, que la lumière

 

Ne soit pas cette griffe qui déchire

 

Toute forme, toute espérance, mais une joie

 

Dans les coupes même noircies du jour de fête.

 

Peintre de paysage, grâce à toi

 

Le ciel s'est arrêté au-dessus du monde

 

Comme l'ange au-dessus d'Agar quand elle allait,

 

Le cœur vide, dans le dédale de la pierre.

 

 

 

 

Et que de plénitude est dans le bruit,

 

Quand tu le veux, du ruisseau qui dans l'herbe

 

A recueilli le murmure des cloches,

 

Et que d'éternité se donne dans l'odeur

 

De la fleur la plus simple ! C'est comme si

 

 

 

La terre voulait bien ce que l'esprit rêve.

 

 

 

 

Et la petite fille qui vient en rêve

 

Jouer dans la prairie de Langham, et regarde

 

Quelquefois ce Dedham au loin, et se demande

 

Si ce n'est pas là-bas qu'il faudrait vivre,

 


Cueille pour rien la fleur qu'elle respire

 


Puis la jette et l'oublie ; mais ne se rident

 


Dans l'éternel été

 


Les eaux de cette vie ni de cette mort.

 

 

II

 

 

 

Peintre,

 

Dès que je t'ai connu je t'ai fait confiance,

 

Car tu as beau rêver tes yeux sont ouverts

 

Et risques-tu ta pensée dans l'image

 

Comme on trempe la main dans l'eau, tu prends le fruit

 

De la couleur, de la forme brisées,

 

Tu le poses réel parmi les choses dites.

 

 

 

 

Peintre,

 

J'honore tes journées, qui ne sont rien

 

Que la tâche terrestre, délivrée

 

Des hâtes qui l'aveuglent. Rien que la route

 

 

 

Mais plus lente là-bas dans la poussière.

 

Rien que la cime

 

Des montagnes d'ici mais dégagée,

 

Un instant, de l'espace. Rien que le bleu

 

 

 

De l'eau prise du puits dans le vert de l'herbe

 


Mais pour la conjonction, la métamorphose

 


Et que monte la plante d'un autre monde,

 


Palmes, grappes de fruits serrées encore,

 


Dans l'accord de deux tons, notre unique vie.

 


Tu peins, il est cinq heures dans l'éternel

 


De la journée d'été. Et une flamme

 


Qui brûlait par le monde se détache

 


Des choses et des rêves, transmutée.

 


On dirait qu'il ne reste qu'une buée

 


Sur la paroi de verre.

 

 

 

 

Peintre,

 

L'étoile de tes tableaux est celle en plus

 

De l'infini qui peuple en vain les mondes.

 

Elle guide les choses vers leur vraie place,

 

Elle enveloppe là leur dos de lumière,

 

Plus tard,

 

Quand la main du dehors déchire l'image,

 

Tache de sang l'image,

 

Elle sait rassembler leur troupe craintive

 

Pour le piétinement de nuit, sur un sol nu.

 

Et quelquefois,

 

Dans le miroir brouillé de la dernière heure,

 

Elle sait dégager, dit-on, comme une main

 

Essuie la vitre où a brillé la pluie,

 

Quelques figures simples, quelques signes

 

Qui brillent au-delà des mots, indéchiffrables

 

Dans l'immobilité du souvenir.

 

Formes redessinées, recolorées

 

A l'horizon qui ferme le langage,

 

C'est comme si la foudre qui frappait

 

Suspendait, dans le même instant, presque éternel,

 

Son geste d'épée nue, et comme surprise

 

Redécouvrait le pays de l'enfance,

 

Parcourant ses chemins ; et, pensive, touchait

 

Les objets oubliés, les vêtements

 

Dans de vieilles armoires, les deux ou trois

 

Jouets mystérieux de sa première

 

Allégresse divine. Elle, la mort,

 

 

 

Elle défait le temps qui va le monde,

 

Montre le mur qu'éclaire le couchant,

 

Et mène autour de la maison vers la tonnelle

 

Pour offrir, ô bonheur ici, dans l'heure brève,

 

Les fruits, les voix, les reflets, les rumeurs,

 

Le vin léger dans rien que la lumière.

 

 

 

 

* Plusieurs tableaux de John Constable portent ce titre ;

 

 

 

 

Ce qui fut sans lumière

 


Editions du Mercure de France,1987

 


Du même auteur :


 « Que saisir sinon qui s’échappe… » (03/06/2014)


Théâtre (03/06/2015)


L’été de nuit (13/06/2016)


Le myrte (13/06/2017)


Deux barques (13/06/2018)


La pluie sur le ravin (13/06/2019)


Le fleuve (13/06/2020)


Dans le leurre du seuil (13/06/2021)


Dans le leurre des mots (13/06/2022)


La maison natale (13/06/2023)


Le tout, le rien (13/06/2024)

 

Le souvenir (13/06/2025)

12 juin 2026

Daniel Kay (1959 -) : Moines peintres

 

(Le Télégramme/Marie-Hélène Clam)

 

 

 

Moines peintres

 

 

FRA ANGELICO I

 

 

Il faudra prendre les plus belles couleurs,

 

se saisir des pigments et des pierres broyées,

 

y ajouter le blanc de l’œuf,

 

il faudra préparer le mur, consolider le mortier

 

et déplier encore et le lys et le sourire de l’ange

 

près des ailes qui palpitent dans la fraîcheur du matin.

 

Le frère avait donné ses instructions à la cantonade,

 

La Parole pouvait enfin s’accomplir.

 

 

 

 

L’INVENTION DE LA PERSPECTIVE

 

 

 

Quand le frère applique ses couleurs

 

les étoiles crépitent

 

sous les doigts de la créature ailée.

 

Il pense la perspective est une fable

 

qui prend l’œil pour sujet.

 

En un instant, l’incommensurable

 

passe dans la mesure, l’illimité

 

s’arrime aux bords de la bissectrice,

 

l’éternité se dissout

 

dans la danse immobile des colonnes

 

et l’Histoire avec une vitesse

 

de film muet défile dans la prairie

 

baignée d’un souffle tiède.

 

 

 

FRA ANGELICO 1I

 

 

 

     La joie, il la connaissait, la vraie joie quand il déversait aux pieds de

 

l’archange en salutation les petites fleurs rouges qui grésillent sur le vent

 

des prairies et qu’il répandait, plus légères dans les airs, les lettres d’un

 

message auquel il croyait plus que tout. Mais il aimait surtout ses couleurs.

 

Il ignorait que viendrait la Peinture, qu’en d’autres temps les hommes

 

continueraient, après avoir invoqué les dieux, son interminable travail.

 

Mais de son cœur qui battait devant le jaune des chemins et le rose des

 

tuniques montait la joie qui emplit les siècles avec la force indestructible

 

de la douceur.

 

 

 

 

 

     Vous n’êtes que des enfants et vous êtes déjà tondus. La toile rêche de votre

 

bure ne vous empêche pas de courir en chantant dans le soleil du matin. Les

 

cierges qu’on éteignait un à un autrefois à l’Office de Ténèbres, vous en avez

 

fait des arbres sur une ligne de crête. Un des vôtres écrit et tous les siècles te

 

diront bienheureuse er rit, rit à gorge déployée en regardant les angelots bouffis

 

qui tombent comme des corps stellaires dans les champs d’oliviers.

 

 

 

 

MOINILLONS

 

 

 

Dans la nuit obscure des cellules

 

ils redoutent la cohorte des personnages

 

glabres ou barbus

 

qui lancent des javelots en feu

 

sur le corps glorieux du Saint.

 

Dans la nuit obscure

 

des lances et des flammes

 

Assise, Sienne et Florence

 

s’endorment, lampes interminables

 

posées dans le système des planètes.

 

 

 

 

 

     Après matines, quand le jour peint ses oiseaux sur la surface déjà bleue d’un

 

ciel de fête, ils quittent le monastère et vont observer les bourgeons sur les

 

branches et le vent dans les marguerites. Chaque abeille leur est connue.

 

Chaque coccinelle est leur amie. Quand sonne la cloche des vêpres, ils se

 

dépêchent de regagner la chapelle et lisent sur les fresques l’étonnant histoire

 

de ces messagers célestes semblables à de grands papillons bariolés qui butinent,

 

parmi les fleurs des champs, le suc d’une nouvelle aurore.

 

 

 

 

 

     Près de l’édicule dénué de figure vous récoltez, obéissants, le bleu ultime

 

avec des mains qui empoignent le ciel et des chasubles très anciennes lie-de-vin,

 

mais sous la bure juvénile flambe déjà entre amour et effarement le désir secret

 

d’attraper une fois pour toute votre dieu par les épaules.

 

 

 

 

Vies silencieuses

 


Editions Gallimard, 2019

 


Du même auteur : 


Art poétique avec nature morte (09/09/2019)


Le bleu à l’âme (14/06/2021)


L’atelier du peintre (01/06/2022)


Un jardin de statues (01/06/2023)


L’atelier italien (1) (01/06/2024)

 

L’atelier italien (2) (01/06/2025)

11 juin 2026

Jacopo Sannazaro (1456 – 1530) : « Oh ! bonheur fugitif... » / « Ahi letizia fugace... »

 

 

 

 

 

Oh ! bonheur fugitif, oh ! sommeil trop léger,

 

Qui dans un même instant me donnes joie et peine,

 

Comme tu as au vent dispersé mes espoirs

 

Et fait fondre au soleil ma gloire comme neige !

 

 

 

Hals ! ma vie ne sera plus qu’ennui pesant,

 

Si grande est la douleur que j’éprouve en mon âme ;

 

Je serai aujourd’hui le plus comblé des hommes,

 

Si je n’avais joui aussi peu de mon bien.

 

 

 

Heureux Endymion, qui, put entre ses bras

 

Dans son rêve tenir si longtemps sa déesse,

 

Et plus, si au réveil elle ne s’enfuit pas !

 

 

 

Car enfin si d’une ombre incertaine et labile

 

Tant de douceur soudain est venue dans mon cœur,

 

Qu’en serait-il si je l’avais vivante et vraie ?

 

 

                                                                              

 

Traduit de l’italien par Danielle Boilllet


In, « Anthologie bilingue de la poésie italienne »


Editions Gallimard (Pléiade), 1994 

 

 

Ahi letizia fugace, ahi sonno leve,


che mi dai gioia e pena in un momento,


come le mie speranze hai sparte al vento,


e fatto ogni mia gloria al sol di neve!

 

 


Lasso, il mio viver fia noioso e greve,


sì profondo dolor ne l’alma sento;


c’al mondo or non sarebbe uom sì contento,


se non fosse il mio ben stato sì breve.

 

 


Felice Endimïon. che la sua diva,


sognando, sì gran tempo in braccio tenne,


e più, se al destar poi non gli fu schiva!

 

 


Ché se d’un’ombra incerta e fuggitiva


tal dolcezza in un punto al cor mi venne,


qual sarebbe ora averla vera e viva?

 

 

 

Sonetti e canzoni, 1530 


Poème précédent en italien :

Cesare Pavese : Chanson / Canzone (18/04/2026)

10 juin 2026

Barbara Köhler (1959 - 2021) : Dans d’autres espaces / In anderen räumen

 

© Emil Zander

 

 

 

Dans d’autres espaces

 

 

 

anges sommes-nous plus beau dans l’incertain

 

entre ici et là-bas nous sommes là

 

nous parlons ensemble par le biais d’appareils

 

les voix sont dans l’écouteur la respiration

 

nous sommes à l’autre bout de quelle ligne

 

en pensées en souvenirs nous nous voyons fixés

 

sur des photos le temps passé

 

en vol nous sommes un assemblage

 

d’ombres d’effleurements des manuscrits

 

invisibles en chair et

 

en sang nous sommes des papiers qui nous

 

expulsent citoyens du paradis

 

LOST IN LOVE il y a de l’espace pour toi

 

entre les mots il y a de l’espace pour moi

 

entre les images nous nous promenons

 

quand nous les anges sommes plus beaux laissez-nous

 

 

                                                                       tomber

 

 

 

 

 

Traduit de l’allemand par François Mathieu

 


In, « La poésie allemande contemporaine »

 


Editions Seghers / Goethe-Institut Inter Nationes, Paris, 2001

 

 

De la même autrice : Meubles / Möhel (10/06/2025)

 

 

 

 

In anderen räumen

 

 

sind wir engel schöner im ungewissen


zwischen hier und dort sind wir da


sprechen miteinander durch apparate


sind die stimmen im hörer das atmen


am anderen ende welcher leitung sind


in gedanken in erinnerungen auf fotos


sehen wir festgehalten die im flug


vergangene zeit sind wir aus schatten


von berührungen zusammengesetzt hand-


schriften unsichtbar in fleisch und


in blut sind wir papiere die uns aus-


weisen als staatsbürger des paradieses


LOST IN LOVE es ist raum für dich


zwischen den worten ist raum für mich


zwischen den bildern gehn wir einher


wenn wir engel sind schöner so laß uns

 

 

                                               fallen

 

 

 

Blue Box


Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1995 

 


Poème précédent en allemand : 

 

Hugo von Hofmannsthal : Ballade de la vie extérieure / Ballade des ausseren lebens (25/04/2026)

9 juin 2026

Bachir Hadj Ali (1920 – 1991) : Les fleurs de La Maqta

 

 

 

 

Les fleurs de La Maqta (1)

 

 

Donne-moi la main pour ouvrir la plaine

 

Où fleurit la saison que le coeur submerge

 

Entre la halte de Sig (2) et la source des mers

 

Au bord des étangs verts où se vident les veines

 

Que de charges blanches que de mêlées furieuses

 

Mes cavaliers pèlerins ont vaincu tes ancêtres

 

 

 

Donne-moi la main pour ouvrir la porte

 

Où je frappe en vain que le passé réveille

 

Entre l’Oued stérile et la colline enceinte

 

Le cantique des morts traîne un nom d’émir

 

Que de legs ignorés que de bougeons futurs

 

Tes ancêtres par le nombre ont vaincu mes tribus

 

 

 

Donne-moi la main pour ouvrir la flamme

 

Où je meurs d’aimer je revis de combatte

 

Entre l’appel des monts et la rue souveraine

 

La ville assiégée libère l’amour naissant

 

O ma sœur jumelle O ma terre déjà reine

 

J’ai reçu la Maqta dans les plis de sa plaine,

 

 

 

 

(1) Défaite de l’armée française face à l’émir Abdelkader

 

(2) La plaine de Sig a été un lieu d’affrontement entre l’armée

 

française et l’émir Abdelkader

 

 

 

 

... Que la joie demeure


Pierre Jean Oswald éditeur, 14600 Honfleur, 1970

 


Du même auteur :

 
La femme et l’arbre (09/06/2021)


Naissance (09/06/2022)


Lettre à ma femme (09/06/2023)


Ta visite (09/06/2024)

 

Que le chant ne meure (09/06/2025)

8 juin 2026

Geoffrey Squires (1942 -) : » Une brindille oscille... » / « A stalk bends... »

 

 

 

 

 

Une brindille oscille d’un côté légèrement de l’autre

 

abeilles foulant l’air chaud

 

 

 

Emplies d’été chargées d’été

 

 

 

Et la dame en ocre assise

 

à la table de fer

 

 

 

Du noir coule de ses yeux

 

 

 

Sur ses genoux elle a un miroir

 

pas exactement un miroir

 

 

 

En fait l’exact opposé d’un miroir

 

 

 

La rocaille

 

un peu fatiguée

 

 

 

 

A l’autre bout du comté

 

cet homme est mort

 

et durant six semaines personne ne l’a su

 

 

 

Quiétude désormais

 

dans l’obscurité

 

de la plantation

 

 

 

Pin rigide sureau épicéa

 

le ciel apparaît

 

dans l’intervalle d’un pare-feu

 

 

 

Courtes nuits d’été

 

 

 

Une autre étoile          et une autre          et une autre

 

 

 

 

Fleur

 

qui s’ouvre à moi

 

dans le noir

 

quand les fleurs ne s’ouvrent pas

 

 

 

 

Il retourne sans cesse à la fenêtre

 

c’est nous qui dépérissons

 

 

 

Animaux

 

dans le sous-bois

 

dans les arbres

 

attentifs à la lisière de la peur

 

pattes crispées de joie

 

 

 

Paysage

 

à propos duquel il n’y a rien d’humain

 

 

 

Il retourne sans cesse à la fenêtre

 

une nuit chaude et tout

 

 

 

Perception du champ          complexe non linéaire

 

Souvenirs

 

 

et murmures de visages mêlés

 

 

 

 

Et puis

 

le grand cri d’ailes déchirées

 

cette ombre à cheval sur notre ombre

 

 

 

 

Petites bulles de vie

 

sans le moindre son

 

perdues dans la ruée

 

 

 

Les routes sont du meurtre à l’état pur de nos jours

 

       du meurtre à l’état pur

 

je ne sais pas

 

 

 

Petites bulles de vie

 

perdues dans la ruée

 

sans le moindre son

 

 

 

 

Traduits de l’anglais par François Heusbourg


In, Geoffrey Squires ; « Choix de poèmes »


Editions Unes, Nice, 2024

 

Du même auteur : « (Et toute la difficulté ... » / « (And all the trouble... » (08/06/2025)

 

 

..

 

A stalk bends slighty bends back

 

bees treading the warm air

 

 

 

Summer-filled summer-laden

 

 

 

And the lady in ochre seated

 

at the iron table

 

 

 

Black flows out of her eyes

 

 

 

On her lap she has a mirror

 

not exactly a mirror

 

 

 

In fact the exact opposite of a mirror

 

 

 

The rock garden

 

a little tired

 

 

Over the other side of the county

 

that man died

 

and for six weeks we never knew

 

 

 

Stillness now

 

in the dark

 

of the plantation

 

 

 

Pitch-pine spruce elder

 

sky appearing

 

in the gap of a fire-break

 

 

 

Short summer nights

 

 

 

Another star          and another          and another

 

 

Flower

 

that opens to me

 

in the dark

 

when flowers do not open

 

 

 

 

He goes repeatedly to the window

 

it is we xho wither away

 

 

 

Animals

 

in the undergrowth

 

in the trees

 

alert to the edge of fear

 

feet clutched in delight

 

 

 

Landscape

 

about which there is nothing human

 

 

 

He goes repeatedly to the window

 

a warm night and all

 

 

 

Sense of the field          complex non-linear

 

memories

 

and whispers of composite faces

 

 

 

And then

 

the great cry of ragged wings

 

this shadow astride our shadow

 

 

 

 

Little bubbles of lives

 

no sound at all

 

lost in the hurry

 

 

 

The roads are sheer murder nowadays sheer murder

 

I don(t know

 

 

 

Little bubble of lives

 

lost in the hurry

 

no sound at all

 

 

 

 

Figures

 

Ulsterman Publications, Belfast, 1978

 

Poème précédent en anglais :

 

Seamus Heaney : Pour David Hammon et Michael Longley / Forr David Hammon and Michael Longley (24/05/2026)

7 juin 2026

James Sacré (1939 -) : Relation paysages

 

 

 

 

 

Relation paysages

 

 

 

Ecrire un paysage

 

 

Depuis l’enfance et jusqu’à demain

 

On peut se demander

 

Quel paysage on a traversé

 

On se demande : on entend

 

Des noms de pays, le Maroc et l’Italie

 

La Vendée, les Etats-Unis

 

Des noms d’arbres qu’on a rencontrés

 

L’eucalyptus et l’olivier, l’orme et l’érable.

 

 

 

Ecrire s’imagine raconter, dire et donner à voir

 

Feuillages et couleurs d’où on est passé.

 

 

 

Mais ce ne sont que formes d’encre, et, comme découpés,

 

Quelques mots pris au dictionnaire.

 

 

 

On va par le concret d’un poème

 

S’échouer dans l’abstraction du passé.

 

 

 

 

Il arrive que le paysage s’étende et bientôt

 

Le voilà comme un dessin de carte géographique

 

Tout juste si les couleurs qu’il a

 

Sont pas celles de sa géologie.

 

 

 

Au lieu de dire sable ou grands espaces de plaine,

 

Désert ou toundra, d’autres mots nous viennent

 

Dessiner s’en va en courbes et projections

 

On ne sait plus ce qu’on voit, on ne sait plus

 

Ce qu’on a vu.

 

 

 

 

Le paysage disparaît dès qu’on le figure :

 

Tu regardes quelques grands arbres peints

 

Des pans de montagne, des carrés d’orge ou de froment

 

Et tu dis seulement

 

Ah, c’est un Corotn, un Cézanne, un Breughel.

 

Formes et couleurs sont devenus surtout

 

Des manières de peindre et d’arranger des motifs :

 

L’œil s’en va dans un rêve du Lorrain, s’oublie

 

Dans un jardin de Matisse ou de Bioulès.

 

 

 

 

Ecrire un paysage ça n’est pas le photographier

 

Pas le peindre non plus, ni même le décrire

 

Ecrire un paysage on ne sait pas trop

 

Ce que cela veut dire. Le ruisseau de Cougoulet

 

Qui s’en allait par les prés

 

Frais sorti de sa source fontaine

 

Si je l’écris en disant ces mots ? S’il me les donne ?

 

Juste à côté les groseillers de l’enclos de Gustave.

 

Le bleu du ciel jusqu’à toucher tant de vert.

 

S’il y a du vent ? Et le nœud de vipères

 

Que le père a mis un coup de fusil dedans.

 

 

 

Ecrire un paysage c’est peut-être l’entendre

 

Et savoir qu’on l’a vu, ou même

 

Savoir qu’on le voit, pourtant

 

On ne voit que de l’encre

 

On entend que des mots.

 

 

 

 

Plutôt de formes, un bruit de mots

 

 

 

Parfois ce que tu vois bouge

 

Voyage en voiture ou par le train

 

Le paysage devant toi s’enfuit

 

Ou s’ouvre en creusant l’infini.

 

 

 

Tu restes toi dans ton quatrain

 

Sans mots ni rien qui bouge.

 

 

 

 

Il y a aussi moyen de s’arrêter

 

De penser qu’on va mieux regarder

 

Sans recevoir dans les yeux

 

Tant d’espace qui nous traverse en fouet

 

Ou qui nous échappe en continu.

 

 

 

S’arrêter, mais le regard alors

 

N’en finit pas de bouger ce qu’il voit :

 

 

 

Toute l’étendue du paysage autant

 

Que ce talus de véroniques

 

En forme de printemps neuf

 

Après le froid de plusieurs mois

 

Bord de pelouse américaine

 

Au Massachusetts

 

 

 

Le bleu des fleurs de la véronique

 

Comme un sourire ironique

 

Dans le mot bleu

 

 

 

 

Des arbres, des collines, un bord de mer

 

Tu les rencontres dans des peintures

 

Lorenzetti, Poussin, Corot, crois-tu

 

Que le peintre les a mieux saisis

 

Que ne feraient les mots ? Tu regardes ?

 

Bientôt des taches de couleurs jouent

 

Avec une ligne d’horizon droite

 

Ou quelque diagonale dans le tableau

 

Une fois, deux fois puis ton œil les repense

 

Dans une autre disposition : le paysage a disparu

 

Fut-il jamais là au bout d’un pinceau ?    

 

 

 

 

Et quand tu regardes ton poème

 

Tu vois autant que tu les entends

 

Plutôt la forme et le bruit des mots.

 

Leur sens et les images qui accompagnent

 

Sont du silence et le plus grand flou, même

 

Si tu fais semblant de saisir et de comprendre.

 

 

 

Tu pourrais par exemple dire :

 

Ah, le beau paysage de mots !

 

Mais sans odeur, et pas de gestes qu’on pourrait faire

 

 

 

 

Dedans.

 

 

 

Fontaine de mémoire

 

 

 

Une fontaine fait son bruit de fontaine

 

Donne son eau claire

 

Au silence des buissons, on ne sait plus

 

 

Si le jour est grand bleu ou larges avancées de nuées

Tout s’efface ou brille un peu

 

Parmi des débris de mémoire.

 

 

 

Des pays traversés s’emmêlent

 

En quelques mots familiers qui furent

 

Ceux donnés par une enfance oubliée.

 

 

 

Quels paysages reviendraient dans le courant d’une écriture ?

 

Un poème fait son bruit de poème, son bruit de poème

 

 

Ecrire sur le motif est un plaisir :

 

On a l’impression d’un geste

 

Pour entre dans le paysage ; en fait

 

On y était d’emblée puisqu’assis par exemple

 

Sur un muret aux puces de La Mosson.

 

De grands peupliers bougeaient dans peu de vent

 

Au-delà du détail de la brocante

 

Avec un long volume de maison claire

 

Monté entre couleur du ciel et des feuillages.

 

 

 

On a marché, l’œil à l’affût d’un livre ou d’un objet

 

Puis retourner chez soi, t-y voilà

 

Avec ces mots qu’un dimanche matin t’a donné

 

Aux puces de La Mosson, tu fais que t’ébrouer

 

Dans un désordre d’écriture comme continuant

 

Le fatras d’une brocante en plein air.

 

 

 

Au large et loin les peupliers sont du silence

 

Le motif à la fin

 

Echappe à ton plaisir.

 

 

 

 

Une rangée d’arbres te donne le mot peuplier

 

A l’extrémité de cette brocante en plein air

 

Mais n’as-tu pas aussi bien pensé

 

Aux peupliers d’une fontaine en Vendée

 

A ceux mouvementés de vent

 

D’un bord de campagne dans le Colorado

 

Aux peupliers qui brillaient

 

Au fond d’une étroite vallée marocaine ?

 

C’est tout le concret du monde

 

Accumulé perdu dans la mémoire et tu n’as plus

 

Que ce nœud d’encre et de lettres

 

Comme un signe abstrait de peinture

 

Pour n’en pas parler ? pour en parler.

 

 

 

 

D’un instant l’autre

 

Le paysage reste le même ou pas :

 

L’ombre a gagné le haut du pré

 

Un jour on voit des tournesols

 

Au lieu du maïs ou du colza

 

Quelqu’un achète un terrain pour construire

 

Puis quelqu’un d’autre, bientôt

 

On est comme passé d’un tableau de Van Gogh

 

A une peinture de Vieira da Silva.;

 

 

 

Le poème ne peut plus que penser dans l’abstrait

 

A ce paysage qui s’en va

 

Dès qu’il croit poser ses mots dessus ;

 

 

 

Relation paysages

 

 

 

Relation paysages le titre est venu

 

Après deux trois séquences

 

Peut-être à cause d’elles, mais va savoir

 

La relation

 

Si en effet c’est pas

 

Avec le poème qu’elle a lieu ?

 

 

 

Le poème comme un paysage,

 

Ses rythmes d’avancée, quelques pauses

 

Le bruit du sens dans ses mots :

 

On sait mal où ça s’en va, et ce qu’on retiendra ?

 

Au bout du poème, (café juste à côté dans la cuisine) on n’a plus

 

Que des formes et sont-elles

 

Si bien venues ?

 

 

 

 

Dans le Paysage au saule de Gromaire

 

(Expo au Musée Paul Valéry à Sète)

 

On ne voit pas vraiment que se montre un arbre :

 

Des branches s’ouvrent en sorte de main ouverte

 

Des couleurs vertes s’y mêlent à des terres, le tout

 

Pris dans la pierre de murs, un début d’escalier, des

 

Bandeaux d’ocre et de bleu sur un côté

 

Qui figurent peut-être du ciel et des labours.

 

Les quelques marches de l’escalier mènent

 

Où se perdre dans un mélange déroutant

 

Entre un expressionisme qui se défait

 

Et l’apparition d’une abstraction mal affirmée.

 

La relation n’est plus qu’avec des formes. Le mot saule

 

Ne raconte plus rien.

 

 

 

 

Parfois le paysage s’éteint, tout net

 

Une voix me raconte, celle de Jacquie Barral :

 

A cause d’une pensée endeuillée

 

L’œil peut perdre un paysage comme on perd dans la mort

 

Le visage de quelqu’un. Rien ne répond

 

Au plaisir, au désir de voir : l’abstraction la plus complète

 

Comme quand la vie, l’écriture ou des couleurs

 

N’arrivent plus

 

Sur la rétine de toile ou de papier blanc ;

 

 

 

La pensée du paysage réduite

 

A du silence, au vide, à la mort

 

 

 

Pourtant ce paysage est bien là, dans ses buissons verts

 

Ou l’espace éblouissant de ses déserts.

 

 

 

Tu as beau dire et t’inquiéter

 

Il y a toujours, au bord de tes yeux,

 

Un paysage à regarder, tu l’aimes

 

Ou pas, tu lui donne un poème

 

Ou crois qu’il t’en donne un ;

 

Tu ne peux pas dire qu’il n’y a rien :

 

La colline est trop belle dans son printemps, trop beaux

 

Les érables vers le dix octobre

 

Dans la campagne de la Nouvelle Angleterre.

 

 

 

Tu montres l’énigme que tu ne comprends pas :

 

Peut-être, ou peut-être pas.

 

 

 

 

 

Broussailles de bleus

 


Editions Le Réalgar, 94200 Ivry-sur-Seine, 2021


Du même auteur :

 
« Des fois, il est tard... » (Figure 18) (19/03/2015)


Presque rien à Sidi Slimane, le temps qui vient (07/06/2018)


Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (I) (07/06/2019)


Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (II) (02/12/2019)


Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (III) (07/06/2020)


Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (IV) (07/06/2021)


« Parfois l’âne arrive... » (07/06/2022)


Deux rushes de quinze vers chacun (07/06/2023) 


Le mot folie n’est qu’un mot, dans le poème (07/06/2024)

 

Broussaille de bleus (07/06/2025)

6 juin 2026

Bernard Chambaz (1949 -) : 22 Décembre 2023

 

 

 

22 Décembre 2023

 

 

 

Pia *

 

je vous salue

 

grâce à vous j’ai recommencé

 

à écrire

 

une simple préface

 

en souvenir ébloui des chevaux de Tarkovski

 

ému cette fois-ci

 

que vous commenciez sous

 

le signe du voyage du bonheur de voyager

 

du bonheur tout court peut-être

 

« même les morts dans leur tombeau tranquille »

 

ont ce pouvoir dans leur barque solaire

 

empruntée aux pharaons

 

et j’ai choisi pour titre

 

NOUS AVONS UNE SEULE VIE

 

 

 

 

Pia, dès votre premier poème

 

il neige

 

en plein cœur de l’Afrique

 

comment mieux dire

 

ce qui nous tient en éveil

 

à six ans à seize ans à soixante –

 

                                          seize

 

et comme

 

vous menez une vie de prairie

 

je vous demande

 

la permission de sauter à pieds

 

joints sur la meule de foin

 

car dans un autre temps

 

où nous aurions grandi ensemble

 

j’aurais demandé aussi votre main

 

qui ressemble tant

 

à la main de qui me la donnait

 

 

 

 

Pia, votre cirque ambulant

 

lui aurait plu

 

car elle aimait le cirque

 

malgré les nains

 

et les clowns tristes

 

et je vous dois de l’apercevoir

 

petite fille

 

en jupon sut une corde tendue

 

entre deux arbres à mirabelles

 

une ombrelle à la main

 

souriant au monde

 

                    entier

 

en plein cœur d’un été

 

que nous n’aurons tous les trois cessé

 

d’espérer infini

 

 

 

Pia, j’ai adoré

 

votre balade d’infante à moto

 

la sensation de vitesse et de fusion –

 

alors je me suis souvenu

 

de ces jours d’août

 

où je passais mon temps à lâcher

 

le guidon pour t’enlacer

 

avant de remettre

 

                  les gaz

 

plonger vers la mer africaine

 

vers les temples doriens

 

et notre tour de manège

 

durait des heures et des heures

 

avant de s’évanouir comme

 

une luciole

 

 

 

 

Pia, merci

 

pour votre plâtre du scribe ramené

 

d’une visite au musée Ny

 

Carlsberg égal

 

à notre tête de déesse

 

trouvée sur l’acropole de Mycènes

 

et merci pour la météorite

 

tombée du ciel

 

avec le danois

 

isfugl le martin-pêcheur

 

car notre connaissance du monde et des mots

 

ne cesse de s’étendre

 

par succession de brefs foudroiements    

 

  

 

Pia, je vous le confirme

 

si le dernier voyage ne mène personne

 

nulle part je crois

 

sur parole les mots de votre mère

 

qui continue à dire

 

                    « nous »

 

à dire « notre maison » à tendre

 

ses filets comme font les Inuits

 

et à penser « notre lit »

 

croyez-moi

 

elle a raison

 

tellement raison et vous ne saurez jamais

 

à quel point avoir lu ce poème

 

vers la fin du mois d’août

 

a étayé mes nuits

 

 

 

 

Pia, vous voyez juste

 

nos tours du monde

 

sont noués par une sidération

 

originelle

 

que n’aurait pas désavouée

 

Felinghetti qui avait vu la Vierge

 

dans les pommiers

 

à Chartres et la parade des éboueurs

 

sous la neige après avoir pêché les écrevisses

 

dans la Bronx River

 

en trois cent vers

 

moins un

 

si j’ai bien compté d’une biographie universelle.

 

 

 

 

Pia, j’adore votre autoportrait à la valise –

 

dans ce vertige de la liste

 

je prends pour mon plaisir les robes et les chaussures

 

accordées à la robe

 

les bottes parce qu’il va bien pleuvoir un jour

 

la crème solaire indice de protection 50

 

un bonnet une boussole les livres

 

puis j’applaudis au catalogue

 

d’objets perdus

 

qui est un hymne à la vie

 

et une invitation à choisir

 

moi la ceinture de peau de phoque de Nuuk

 

toi j’en suis sûr la bouilloire miniature de Sarajevo

 

 

 

 

 

Pia, tous vos lecteurs

 

ont certainement

 

porté un jour un enfant sur leurs épaules

 

comme sur ce panneau de peuplier

 

peint par Sano di Pierro comme

 

chacun se rappelle un chemin

 

au bord d’une rivière

 

il s’agit toujours de marcher

 

aller et venir tout simplement

 

sachant qu’il n’y a pas de but sachant

 

aussi qu’il y a une fin

 

et qu’il y a des jours et des jours

 

où on ne peut avoir « l’air

 

de vouloir mourir

 

d’amour » c’est ainsi

 

 

 

 

Pia, voilà,

 

nous sommes l’avant-veille de la nuit de Noël

 

j’ai déjà posé la couronne

 

sur la tête de ma-plus-que-reine

 

car je ne vois

 

ni pourquoi ni comment

 

déroger à cette règle qui fut notre viatique

 

oui – et à un moment –

 

vous écrivez

 

« jamais je n’ai désiré plus d’une seule vie »

 

longtemps j’ai pensé longtemps

 

nous avons pensé

 

de même

 

mais tout est question de point de vue

 

 

et de circonstances

 

 

 

 

* Pia Tafdrup, danoise, autrice, entre autres, du recueil de poèmes

 

« Les chevaux de Tarkovski »

 

 

 

 

Comment un cœur peut-il

 

Editions Unes, Nice, 2025

 

 

 

 

 

Du même auteur :

 

 Gisements, élémentaires (30/03/2019)

 

25 Décembre 2023 (06/05/2025

 

 

 

5 juin 2026

Armand Robin (1912 – 1961) : Lettre à mon père

 

 

 

 

Lettre à mon père

 

 

 

 

Mon père, je t'écris dans l'encre rougeoyante de l'aurore.

 

Ma vie où les rochers et les ronces piquent encore,

 

Tu pourras la faucher, la sécher, l'engerber,

 

L'engranger parmi tes blés dans ton grenier.

 

 


J'ai gardé la douceur, le granit de jadis ;

 

Je n'ai pas effarouché de bruissetis dans les taillis ;

 

Sans troubler la toilette tintillonnante des bruyères,

 

Je te reviens, tout cahotant d'ornières.

 

 


Voici ma tête comme une lande courbe aux genêts soumis

 

Et mon âme vêtue en petit peu de lune bleuie.

 

Et viens, je te présente mon épouse : c'est l'épouse fatigue ;

 

Aprement, tendrement, nous jouâmes jour et nuit.

 

 


Je suis resté le chêne, la fontaine et le houx de chez nous ;

 

Les moutons et les bœufs sous leurs pieds roux et mous

 

Me piétinent sourdement, lourdement, me délivrent

 

De ces risibles coquelicots que sont mes livres.

 

 


Mon âme est un buisson d'ajoncs que depuis dix ans

 

Ne viennent visiter ni chevaux, ni paysans ;

 

Et pourtant, tu le sais, les poulains à pleines dents

 

Me mangent lentement, chaudement, tendrement.

 

 


Mes poèmes, ne les regarde pas d'un œil trop gros ;

 

Je n'ai pas écrasé du réel sous mes mots ;

 

Ils sont trèfles trempés qu'à larges bras, très droit,

 

A vastes faux j'abats ; et tous sont du peuple, ont la foi.

 

 


Mon araire oscillante et délicate de poète,

 

Je la conduis, pas fier ; dans les souches hypocrites

 

Et criardes des images je titube. C'est un cheval bruissant

 

De harnais et de pas fidèles qui finit mon chant.

 

 


Père, je suis allé plus loin qu'à nous il n'est permis ;

 

Ils me disent poète et savant ! Je n'ai pas trahi

 

Notre ferme d'éternité. Loin des bourgeois mauvais

 

Je tiens bon dans notre règne de simples choses vraies.

 

 


Les fainéants près de moi disent : « Le fainéant, c'est lui ! »

 

Les méchants désarmés s'écrient : « Le méchant, c'est lui ! »

 

Et moi, pour qu'ils en vivent, je leur livrais gratis

 

L'âme du peuple, sa douceur, sa grandeur, son granit.

 

 


Tant mieux ! Père. Puisse l'insulte, gaulant mes branches,

 

M'arracher cette pomme sautillonnante d'impatience

 

Qu'est le cœur. Je veux rouler en fruit blessé aux pieds d'autrui

 

Eclaboussant mon instant d'herbe en d'autres vies.

 

 

Août 1942

 

 

 

D’autre en autre

 

Textes rassemblés et présentés par Françoise Morvan

 

Editions Mesure, 2025

 

 

Du même auteur :


 « Sans parole, je suis toute parole… » (05/06/2014)


Sans Pays (05/06/2015)


l’Illettré (05/06/2016)


L’offre sans demande (05/06/2017)


Mon pays (05/06/2018)


Instant de pré (05/06/2019)


Me conduire en des lieux écartés (05/06/2020)


L’homme qui fit tous les tours (05/06/2021)


« Longtemps j’ai vécu de plantes... » (05/06/2022)


« Sous la lune d’été... » (05/06/2023)


Un printemps paysan (05/06/2024)

 

Automne (05/06/2025)

4 juin 2026

Jacques Prevel (1915 – 1951) : « Et si un jour un homme... »

 

 

 

 

A Antonin Artaud.

 

 

Et si un un jour un homme se levait parmi les hommes

 

Et si un jour un homme s'avançait parmi les hommes

 

     pour être mon ami

 

Un homme assez pur pour m'éprouver tout entier

 

Un homme assez fou et assez vide de sens pour me

 

     comprendre

 

Un homme de ma race


Mais ayant brisé les échecs et les peurs


Et qui lirait à travers les années sans nombre


Un homme qui ne craindrait pas mes sarcasmes


Et qui ne craindrait pas ma haine


Peut-être sans épouvante

 

Peut-être le reconnaîtrais-je avant de basculer dans la nuit.

 

 

                                                                                                       (3 Février 1945)

 

 

Poèmes pour toute mémoire,

 

Chez jacques Haumont, 1947

 

 

 

 

Du même auteur :


 « Dans le temps, dans la nuit... » (04/06/2014)


« Ce que je peux dire… » (04/06/2015)


« Enfant je me suis étonné… » (04/06/2016)


« Au moment d’écrire… » (04/06/2017)


« J’ai souffert... » (04/06/2018)


En dérive vers l’absolu (04/06/2019)


Tous nos amis sont morts (04/06/2020)


 « J’ai tout jeté dans l’extase... » (04/06/2021)


« Que chaque parole... » (04/06/2022)


Je suis un homme à même un monde... (04/06/2023)


Je t’ai raconté l’histoire 04/06/2024)

 

« Qu'il s'enflamme enfin... » (04/06/2025)

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