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Image credit: Sophie Davidson
Chœur d’adieux
I
Toi principe du chant, à quoi bon désormais
Parader dans la lumière spasmodique
Pour dégoiser ton ténébreux ramage ?
Marche à pas menu, frêle colonne. Lisse bien
Ta surface fourrée. Minceur de fil souple
Ultraflexible, sera ton espoir.
Claque doucement, feuille de fer-blanc
Qui ne se gonflera plus affectueusement
De lais moelleux et réceptifs.
Ma petite chanson, passe-toi de ces instructions
Car nul n’est là pour t’entendre.
Tous son bien loin qui titubent dans le bruit de la foule.
II
Quel est le premier devoir d’une mère envers son enfant ?
Au moins de garder le pauvre petit en vie – Chœur
De cigales déchaînées, cessez vos cris stridents.
Ma fille quitte notre maison avec légèreté.
Une pensée me traverse : c’est peut-être la dernière, fois,
Fixe en toi son image. Oui, si tu étais l’éclair.
Je prends note de la terreur, l’enregistre.
Pas plus ma note que ma critique d’elle
Ne nous avanceront d’un iota. Je le sais. Et pourtant.
III
Peut-être un souvenir, une photo retouchée,
Celle où on le voit sourire, avec sa ceinture de lézard rayé
Et ses croûtes d’eczéma, mais qu’importe elle est encadrée,
Sous verre, couvée des yeux, muséifiée.
C’est curieux comme les genoux du garçon sont pleins de vie
Nous étions alors tous les deux démunis. Tu étais dépourvu de ruse,
Transparent, facile, cela semblait naturel.
IV
Chaque enfant se fait cannibaliser par ses années.
C’est un homme qui est mort, en lui est mort
Le petit garçon aux grands yeux, et le paon adolescent
Dans cette calme et discrète dévoration de soi
Que constitue le fait d’être vivant. Mais tout à coup
Ces superpositions naturelles ont été coupées puis battues
En bloc serré, leurs strates aplaties au carré
V
Il est tard. Toujours trop tard.
Ton petit monument est en haut de son monticule
Orné de banderoles qui claquent, claquent sur le sol.
Voici une drôle de créature qui d’un œil fouille
La butte tandis que l’autre est rivé vers le haut :
Je vais venir, ce ne sera plus long, clame-t-elle – mais
N’est qu’une matrone bien intentionnée à l’alibi inutile :
« Je ne Savais pas. » Y aurait-il donc encore un rôle à jouer
Pour moi sur cette jolie terre ? Réponds-moi. Ou bien
Dis, Non, terre, dans mon oreille intérieure.
VI
Une armoire bâille, une femme endeuillée essaie
Divers styles de tenues pour hurler :
Il te faut, même si cela ne te dit rien
Vite donner le spectacle de ton sourire feint.
Ce n’est pas cette fluide robe noir au corsage nacré
Qui pourra soulager ton ménage brisé.
Elle sied à ton teint qui est si blanc.
Evite cependant, ce voile safran.
Tes morts n’ont pas envie que tu tombes à terre.
Il sera bientôt temps de le faire.
VII
Oh toi mon fils mort, espèce de petit con
Maman fait grise mine. Rentre à la maison te dis-je
Mets fin à ce mélodrame de mauvais goût – cesse
Enfin de jouer au mort, ça tourne à la mauvaise
Blague, jamais ton humour a été aussi cruel
Que çà. Renonce, espèce de sans-cœur,
Aie pitié de tes deux sœurs meurtries. Car
Est-ce qu’on ne t’a pas aimé ? Et encore maintenant. Mais
Nous finissons par être lassées de notre amour inutile
Et infiniment plus lassées encore que tu persistes dans la mort
Ce qui ne doit pas t’intéresser beaucoup non plus.
VIII
Me voici assise là, hébétée, sidérée par ta disparition
Tandis que tu exerces ton charme dans le monde inférieur
Et, plein d’insouciance, courtises Perséphone. Pas très difficile
D’imaginer ce que sa mère a dû endurer
Quand elle a fureté parmi ces salles sombres et douces.
IX
Bien qu’ils aient juré de ne jamais partir, ils s’en sont allés
A moins que ce ne soit moi – alors je me suis concentrée
Très fort sur le problème de savoir ce que cela signifiait
Pour quelqu’un d’être ici, tout comme de
N’y être pas. Inutile de s’entraîner à subir un deuil modéré
Etant donné son côté définitif. Et moi, lamentablement
Lente à « l’intégrer » - préférant de loin le déni,
Car comment s’habituer à une si mauvaise idée. Non,
Je vais plutôt tenir jusqu’au bout pour la présence. Si mon
Espoir exquis peut t’extirper de là où tu es, toi mon enfant résigné
Pour te ramener ici, qu’il le fasse, j’attends
X
Je ne peux me résoudre à te réincarner
En fichues « douces averses de pluie »
Ou en « champs de grains mûrissant » - oooh
Si anodins – ni encore à te suivre comme une ombre
Dans l’espoir de finir par te retrouver,
Médusé, parmi les âmes grouillantes
Agglutinées comme des chauves-souris, la foule murmurante
Voilée de crépuscule – ni même dans le contemporain sinistre.
Présence au cœur léger, que ton corps s’incarne tout
Simplement. Paresse encore sous le soleil
Violent où tu aimais tant te faire rôtir.
T’entrevoir, ne fût-ce que dix secondes
M’aiderait à supporter bien mieux
Tout çà. Avec une caméra en action
XI
Abeille ardente, voici qu’encore tu te cognes,
Tes sacoches duveteuses bien remplies,
A tous les pendants d’oreille du fuchsia.
C’est à toi Ô abeille ! Que j’adresse mon cri –
Puisque mes propres morts, apostrophés,
Restent muets comme ce grenat glacé
Auquel tu te heurtes. Acharnement aveugle,
L’abeille, ou bêtise – de se cogner encore et encore
Au feu cramoisi de l’indifférence.
Traduit de l’anglais par Martine Chardoux
in, Revue « Inuits dans la jungle, N° 5 »
Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2014
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