Adonis (1930 -) /أدونيس : Le charmeur de poussière (3)
Le charmeur de poussière
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VŒU
Si un cèdre parmi les arbres des profondeurs et des ans
m’ouvrait les bras
s’il me gardait de la tentation des perles
et des voitures
si j’avais ses racines
si mon visage s’ancrait derrière son écorce triste
je deviendrai alors nuages et rayons
dans l’horizon, pays fidèle
Mai je vis
et toute branche de l’arbre des profondeurs et des ans
est feu sur mon front
feu de fièvre et d’errance
consumant la terre qui me garde
JE VOUS AI DIT
Je vous ai dit – j’ai écouté les mers
récité leurs poèmes
j’ai écouté la cloche qui sommeille
dans les coquillages
Je vous ai dit – j’ai chanté aux noces du diable
au banquet des fables
Je vous ai dit – j’ai vu dans la pluie de l’Histoire
dans les éclairs lointains
une démone et une maison
Parce que je navigue dans mes yeux
vous ai-je dit
j’ai vu toute chose
dès le premier pas
dans la distance
LA DEFAITE
Je vous fusionne, à présent, mes chants
en nuages, élégies et pluies
Je mêle la grâce aux crimes
tissant le drapeau de la terre et du matin
avec les lances de la défaite
Sortilèges, feux et festins
sont mon royaume
Le brouillard est mon armée
Le
monde est la défaite
IL TE SUFFIT DE VOIR
Il te suffit de voir
Il te suffit de mourir au loin
d’étreindre les cimes
Aucun silence dans tes yeux
aucune parole – comme si tu étais la fumée
Ta peau tombe dans un endroit
et toi tu es ailleurs
Il te suffit, vaincu et aussi muet qu’un clou
d’habiter le labyrinthe
Tu n’apercevras Dieu sur aucun front
Il te suffit, Mihyar, de garder le secret
qu’il a effacé
Il te suffit de voir
de mourir au loin
LA CHAISE / REVE
Il y a longtemps je criais à la ville :
O écorce du monde dans mes mains !
Il y a longtemps je murmurais au navire
mon chant ceint de flammes vermeilles :
Tout ou rien !
Je suis las, petits-enfants
de moi-même et des mers
Apportez-moi une chaise
LA LANTERNE
Il porte sa lanterne en plein jour
cherchant un homme
qui n’aurait pas de sable dans les yeux
Il marche avec des semelles de poussière
et recouvert de ses paumes
il dort dans un tonneau
- Et toi, qu’as-tu ?
- Je suis sans yeux
Entre mes frères et moi – Caïn
Entre l’autre et moi - le Déluge
Quand dorment la nuit et le jour
je trompe le tueur sanglant
J’avance et la poussière avance derrière moi
mais je marche sans lanterne
A LA RECHERCHE D’ULYSSE
J’erre dans les grottes sulfureuses
J’étreins les étincelles
je surprends les mystères dans un nuage d’encens
et sous les ongles des esprits
Je cherche Ulysse
Peut-être dressera-t-il pour moi ses jours
telle une échelle
Peut-être me parlera-t-il
me dira ce que les vagues ignorent
LE VIEUX PAYS
J’ai livré aux rocs et aux échos
ma bannière d’appels étranglés
Je l’ai livrée à un fortin de poussière
à la fierté du refus
et de la défaite
Il ne me reste que toi, vieux pays,
toi, mon secret
TERRE SANS RETOUR
même si les distances s’amenuisaient
et que flambait le guide
dans son visage tragique
ou dans ta terreur intime
tu serais toujours l’histoire du départ
toujours tu resterais dans une terre sans promesse
dans une terre sans retour
Même si tu revenais, Ulysse
AUJOURD’HUI J’AI MON LANGAGE
J’ai détruit mon royaume
J’ai détruit mon trône, mes places et mes portiques
et porté par mon souffle je suis parti chercher
apprendre à la mer mes pluies
lui livrer mon feu et mon brasier
inscrivant le temps à venir sur mes lèvres
Aujourd’hui j’ai mon langage
J’ai mes frontières, ma terre et ma marque
J’ai mes peuples qui me nourrissent de leur incertitude
et s’éclairent de mes décombres et de mes ailes
LA TERRE
Que de fois as-tu dis : J’ai ma terre seconde
Et tes paumes se remplissaient de larmes
tes yeux de l’éclair de ses frontières futures
Tes yeux savaient-ils que la terre
là où pleurent ou exultent tes pas
ici, comme tu le chantais, ou là-bas
reconnaît tous ses passagers sauf toi ?
Qu’elle est une
qu’elle a les entrailles et les mamelles desséchées
et ignore le rite du refus ?
Tes yeux sont-ils certains
que tu es toi-même la terre.
LANGUE POUR LA DISTANCE
Hier voyageant sous les orbites
sous la poussière
j’ai entendu notre écho
j’ai entendu s’écrouler les frontières
Je suis revenu et on aurait dit que la stupeur
m’avait fait oublier là-bas mes pas.
Mes pas ? Oui, comme si je les voyais
circulant librement entre artères et poumons
décrivant des courbes, s’insinuant incertains et confus
dans les replis des hanches et dans la peau
dans un abîme qu’ils ne voyaient pas
Comme s’ils étaient de retour
Ils passeront, mes pas. Vous ne pourrez les voir
Entre nous s’échange une langue pour la distance
que nul autre ne comprend
L’ECLAIR
Un éclair m’a fait signe
Il a pleuré et s’est endormi
dans la forêt des pressentiments
Il ignore qui je suis
Il ignore que je suis le maître des ténèbres
Un éclair m’a fait signe
Il a pleuré et s’est endormi sur ma main
dès qu’il a vu mes yeux
MON OMBRE
ET L’OMBRE DE LA TERRE
Approche, ô ciel
Repose dans ma tombe étroite
dans mon large front
Reste immobile, sans visage et sans mains
sans râle ni battements
Et dessine-moi une double apparence :
mon ombre et l’ombre de la terre
ULYSSE
- Qui es-tu ? De quelles cimes viens-tu ?
langue vierge que toi seul connais
Quel est ton nom et quel drapeau as-tu porté ou jeté ?
- M’interroges-tu, Alcinoos ?
Veux-tu découvrir le visage du mort ?
Tu demandes de quelles cimes je viens
Tu demandes quel est mon nom
Mon nom est Ulysse
Je viens d’une terre sans limites
que les gens ont portée sur leur dos
Je me suis égaré par ici
Avec mes poèmes je me suis égaré là-bas
Et me voici dans la terreur et l’aridité
ne sachant ni rester
ni revenir
Du même auteur :
l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)
Pays des bourgeons (23/05/2016)
Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)
Au nom de mon corps (23/05/2018)
Chronique des branches (23/05/2019)
Corps, 1et 2 (23/05/2020)
Corps, 3 (23/05/2021)
Corps, 5 (23/05/2022)
Corps, 6 (23/05/2023)
Le charmeur de poussière (1) (23/05/2024)
Le charmeur de poussière (2) (20/05/5025)
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