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Le bar à poèmes

10 juillet 2026

Rafael Alberti (1902 – 1999) : Nouvelles revenances de l’automne

 

 

 

 

Nouvelles revenances de l'automne

 

 

 

On nous dit : Soyez gais.

 

Que l’homme dans vos chants n’entende pas rouler

 

le plus léger bruit d’une larme.

 

C’est bien. Je le voudrais, je le veux chaque jour,

 

mais il est des heures, des jours même des mois et des années

 

où l’âme se remplit d’une juste tristesse

 

et, pour tant de raisons qui luttent silencieuses,

 

se met à pleurer, quand se gonflent les rivières.

 

 

 

Je regarde l’automne et j’écoute ses eaux

 

-  mélancoliques miroirs d’ombrages qui bientôt vont disparaître.

 

Je me regarde moi, ce matin je m’écoute

 

et, dissipée la peur

 

qui parfois me tenaille et me laisse muet,

 

je me répète : Avoue,

 

crie courageusement que tu voudrais mourir.

 

 

 

Et dis aussi : j’ai froid.

 

Dis aussi : Je suis seul, bien que d’autres m’entourent.

 

Que penserait-on de toi si tu ne revenais ?

 

Tes amis, ta fille, ta femme, tous ceux-là

 

qui paraissent t’aimer vraiment : que diraient-ils ?

 

 

 

Souriez. Soyez joyeux. Chantez la vie nouvelle.

 

Mais je la chante très souvent moi qui ne la vis pas !

 

Mais très souvent je réconforte aveuglément les tristes

 

en leur disant : Soyez forts, cette aube est la vôtre !

 

 

 

Pardonnez-moi si aujourd’hui j’ai de la peine et je le dis.

 

Non, ne m’accusez pas.

 

C’était le retour de l’automne.

 

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude Couffon,

 

in, Rafael Alberti : » D’Espagne et d’ailleurs,

 

Poèmes d’une vie »   

 

Le Temps des Cerises, éditeur, 93100 Montreuil, 2020

 

 

 

Du même auteur :

 

Les enfants de l’Estrémadure / Los niños de Extremadura (20/02/2022)

 

 

Retornos del otoño

 

 

Nos dicen: Sed alegres.


Que no escuchen los hombres rodar en vuestros cantos


ni el más leve ruido de una lágrima.


Está bien. Yo quisiera, diariamente lo quiero,


mas hay horas, hay días, hasta meses y años


en que se carga el alma de una justa tristeza


y por tantos motivos que luchan silenciosos


rompe a llorar, abiertas las llaves de los ríos.

 

 

 

Miro el otoño, escucho sus aguas melancólicas


de dobladas umbrías que pronto van a irse.


Me miro a mí, me escucho esta mañana


y perdido ese miedo


que me atenaza a veces hasta dejarme mudo,


me repito: Confiesa


grita valientemente que quisieras morirte.

 

 

 

Di también: Tienes frío.


Di también: Estás solo, aunque otros te acompañen.


¿Qué sería de ti si al cabo no volvieras?


Tus amigos, tu niña, tu mujer, todos esos


que parecen quererte de verdad, ¿qué dirían?

 

 

 

Sonreíd. Sed alegres. Cantad la vida nueva.


Pero yo sin vivirla, ¡cuántas veces la canto!


¡Cuántas veces animo ciegamente a los tristes,


diciéndoles: Sed fuertes, porque vuestra es el alba!

 

 

 

Perdonadme que hoy sienta pena y la diga.


No me culpéis. Ha sido


la vuelta del otoño.

 

 

 

Poème précédent en espagnol :

 

Garcilaso de La Vega) : « Déjà les bras de Daphné... » / A Dafne ya los brazos... » (02/06/2026)

 

9 juillet 2026

Else Lasker – Schüler (1869 – 1945) : Orgie / Orgie

 

Else Lasker-Schüler vêtue d'un costume oriental incarnant son alter ego, le « prince Yussuf » (1912).

 

 

Orgie

 

 

Le soir embrassait secrètement

 

     Les lauriers roses bourgeonnants.

 

Nous jouions et érigions le temple d’Apollon

 

Et débordants d’ardeur titubions

 

     L’un dans l’autre.

 

Et le ciel nocturne versait ses noires senteurs

 

Dans les vagues gonflantes de l’étouffante chaleur

 

     Et des siècles sombraient

 

     Et s’étiraient

 

  Et à nouveau, dorés tournés vers le ciel s’alignèrent

 

  En des sarments forgés d’étoiles.

 

Nous jouions avec le plus heureux bonheur,

 

Avec les fruits d’un mai de paradis,

 

Et dans l’or sauvage de Tes cheveux hirsutes

 

Mon profond désir se mit à chanter

 

     Cris,

 

Tel un oiseau noir de la forêt vierge.

 

Et du jeune ciel se mirent à tomber

 

D’indésirables parfums doucereux et sauvages ;

 

Nous déchirions nos tuniques

 

     Et hurlions !

 

Enivrés du moût des airs.

 

Je m’attachais à Ta vie

 

Jusqu’à ce qu’elle se fonde entièrement en elle,

 

Et prenne toujours plus corps

 

Et se fonde toujours et plus encore.

 

Et notre amour exultait en chantant

 

Deux sauvages symphonies !

 

 

 

 

Traduit de l’allemand par Denis Toulouse


tn, Else Laker-Schüler : « Styx »


Editions La Barque, 35000 Rennes

 

De la même autrice : Mère / Mutter (09/07/25)

 

 

Orgie

 

 

Der Abend küsste geheimnisvoll

 

Die knospenden Oleander.

 

Wir spielten und bauten Tempel Apoll

 

Und taumelten sehnsuchtsübervoll

 

Ineinander.

 

Und der Nachthimmel goss seinen schwarzen Duft

 

In die schwellenden Wellen der brütenden Luft,

 

Und Jahrhunderte sanken

 

Und reckten sich

 

Und reihten sich wieder golden empor

 

Zu sternenverschmiedeten Ranken.

 

Wir spielten mit dem glücklichsten Glück,

 

Mit den Früchten des Paradiesmai,

 

Und im wilden Gold Deines wirren Haars

 

Sang meine tiefe Sehnsucht

 

Geschrei,

 

Wie ein schwarzer Urwaldvogel.

 

Und junge Himmel fielen herab,

 

Unersehnbare, wildsüsse Düfte;

 

Wir rissen uns die Hüllen ab

 

Und schrieen!

 

Berauscht vom Most der Lüfte.

 

Ich knüpfte mich an Dein Leben an,

 

Bis dass es ganz in ihm zerrann,

 

Und immer wieder Gestalt nahm

 

Und immer wieder zerrann.

 

Und unsere Liebe jauchzte Gesang,

 

Zwei wilde Symphonieen!

 

 

Poème précédent en allemand : 

 

Jura Soyfer : Le chant de Dachau / Das Dachaulied (27/06/2026)

8 juillet 2026

William Blake (1757 – 1827) : Au printemps / To spring

 

 

 

 

 

Au printemps

 

 

 

 

O toi dont les boucles sont couvertes de rosée, qui regardes

 

A travers les fenêtres claires du matin, laisse tomber

 

Ton regard angélique sur notre île occidentale

 

Dont les voix saluent en chœur ton approche, ô Printemps.

 

 

 

Les collines l’ une à l’autre se le disent ; et les vallées à l’écoute

 

L’entendent ; nos yeux impatients tous se lèvent

 

Vers les oriflammes éclatantes : sors,

 

Et que tes pieds sacrés visitent nos régions.

 

 

 

Franchis les collines à l’orient, et laisse nos vents

 

Baiser tes vêtements parfumés ; laisse-nous savourer

 

Ton haleine du matin et du soir ; répand tes perles

 

Sur,notre terre défaillante d’amour, qui pleure ton absence.

 

 

 

O pare-la de tes doigts charmants ; répands

 

Tes doux baisers sur son sein ; et pose

 

Ta couronne d’or sur la tête languissante

 

De celle qui chastement noua pour toi sa chevelure.

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Madeleine L. Cazamian

 

In, William Blake : « Poèmes choisis »

 

ubier, Editions Montaigne, 1963


Du même auteur : 

 

“ L’alouette, sur son lit de terre… / The Lark, sitting upon his earthy bed…” (28/04/2015)

 

Proverbes de l’Enfer / Proverbs of Hell (09/11/2018)

 

A l’étoile du soir / To the evening star (08/07/24)

 

Au matin / To morning (08/07/2025)

 

 

 

 

To Spring

 

 

 

O thou with dewy locks, who lookest down


Thro' the clear windows of the morning, turn


Thine angel eyes upon our western isle,


Which in full choir hails thy approach, O Spring!

 



The hills tell each other, and the listening


Valleys hear; all our longing eyes are turned


Up to thy bright pavilions: issue forth,


And let thy holy feet visit our clime.

 



Come o'er the eastern hills, and let our winds


Kiss thy perfumed garments; let us taste


Thy morn and evening breath; scatter thy pearls


Upon our love-sick land that mourns for thee.

 



O deck her forth with thy fair fingers; pour


Thy soft kisses on her bosom; and put


Thy golden crown upon her languished head,


Whose modest tresses were bound up for thee !.

 

 

 

 

 

Poetical sketches,

 

London, 1783


Poème précédent en anglais :

 

Maya Angelou : La souvenance / Remembrance (02/07/2026)

7 juillet 2026

Xavier Grall (1930 – 1981) : L’Ode brisée (2)

 

 

 

L’Ode brisée

 

 

 

....................................................................

 

 

Je me souviens

 

Perros est mort

 

Yves Elléouët est mort

 

La Bretagne est veuve

 

De ses meilleurs poètes

 

 

 

Que de voix en averse

 

Du lyrisme c’est la renverse

 

 

 

Et je suis ce fidèle, ce fol

 

Qui brode cette romance

 

Je largue toute démence

 

Près de la tombe déclose

 

Ta tombe près de la mer

 

L’amer de notre conscience

 

Ton chaland ta gondole

 

Ta roche de la Lorelei

 

Perros bye bye

 

 

 

On se gondole comme on peut

 

Les bars sont des navires

 

Les archipels étaient tes livres

 

Ta parole le sauve-qui -peut

 

 

 

Nous pensâmes à Tania

 

A tes gosses, au chien au chat

 

Ce serait au matin que la lame

 

De la douleur et du chagrin

 

S’abattrait perverse maline

 

A la Grève des Dames

 

Tu étais sablier en la saline

 

 

 

Mais quel était le secret

 

De ton invincible nostalgie

 

Tu pirouettais entre deux eaux

 

Entre amertume et élégie

 

Tu étais le funambule

 

De ton opéra

 

Toujours sur le fil

 

Oui non pourquoi pas

 

Tu te jaugeais trop sensible

 

Trop aimable tu te voulais

 

Lucide absolument

 

Tu portais en toi

 

Garçon des Seine-et-Oise

 

La finesse française

 

Et la rêverie de Bretagne

 

Ta dialectique était bataille

 

Entre l’intelligence

 

Et le songe subtil

 

Tu te fis un bail

 

Avec la rigueur de l’âme

 

La pauvreté la solitude

 

Trop fier pour ne pas être humble

 

Tu allais dans les rues

 

En grand d’Espagne

 

Méprisant la pacotille

 

La faribole et la resquille

 

A tout seigneur

 

Tout honneur

 

Merci

 

 

 

Il était neuf heures

 

Quand nous quittâmes le bar

 

La mer chantait les funérailles

 

La mort est simple et ordinaire

 

La vie est châtelaine

 

A chaque aube à ma fenêtre

 

Je m’étonne d’exister

 

Ô combien de marins

 

Combien de capitaines

 

Hugo croquemitaine

 

Oceano nox, courses lointaines

 

Et patati et patata

 

La mer se moque des faridondaines

 

Un autre naufrage et puis s’en va

 

 

 

Nous montâmes chez René

 

Henriette servit le repas

 

Nos cœurs brûlèrent comme feu

 

Quand France Culture

 

Vingt-deux heures passées

 

Te rendit hommage

 

Ta voix dorée nous fut rendue

 

Tu gardas ton secret

 

Tu riais

 

Comme toujours

 

Pour ne pas pleurer

 

C’était un montage sonore

 

Avec des morceaux de ton œuvre

 

Que tu disais

 

C’était triste et beau

 

Comme un papier décollé

 

Sur le mur d’un palais

 

 

 

Voyez, suis toujours là

 

Semblais-tu dire

 

Pas de cinéma

 

Buvez le bordeaux de Pichavant

 

D’ailleurs, je n’ai pas eu mal

 

J’ai fait la pige à l’agonie

 

A peine réveillé

 

Suis reparti

 

C’est comme çà la vie

 

Pardon

 

C’est comme çà la mort

 

On s’y fait

 

Vous savez

 

Question d’habitude

 

En somme

 

La névrose la folie

 

C’est pire

 

Buvez mes amis buvez

 

Bonsoir la compagnie

 

 

 

C’est ainsi qu’il sortit du tombeau

 

Encadré par les anges de Paris

 

Georges Lambrichs et Klossowski

 

A Douarnenez c’était morte-eau

 

 

 

Nous repartîmes à deux heures du matin

 

Les coqs giraient au perchoir des clochers

 

Entre rires et sanglots les chevaux marins

 

Tournebridaient sur les plages de la baie

 

Françoise conduisait sur la route glissante

 

Nicole l’entretenait des fêtes galantes

 

Et je pensais au tertre de Tréboul

 

Et ne voyais dans la nuit que cimetières

 

Il pleuvait

 

Les cieux noirs pleuraient sur la vitre

 

Plonéis, Penhars, Quimper,

 

Dormez les maisons, dormez les pierres

 

J’achève ici ma balade perrosienne

 

On naît on rit on souffre on meurt

 

On vit on passe on tréboule

 

Mais nous gagnons d’avoir aimé

 

Ô vie, belle bohémienne

 

 

 

A Concarneau clignotaient les réverbères

 

Ainsi dans les églises mortuaires

 

Vacillent les cierges

 

Au souffle de la brise

 

Et les bateaux vierges

 

Chantent des requiem

 

Dans l’anse de Porz-Brein

 

Chante Mesdames mes voisines

 

Une romance à Perros

 

Au clair de la lune

 

Mon ami Pierrot

 

La chandelle est morte

 

Je n’ai plus de feu

 

Chantez

 

 

......................................

 

 

Et la mer demeure et elle est là

 

Divine éternelle

 

Jetant les poèmes bleus

 

Sur Plomac’h et Penmarc’h

 

Elle est là forte tendre

 

Roulant les âmes dans les marées

 

Elle est là féale à ceux qui l’aimaient

 

Mer des Atlantes et mer pélagienne

 

Païenne

 

La mer de Groix Douarnenez

 

Provende des marins

 

Territoire des cargos et des dauphins

 

Mer secrète et perrosienne enfin

 

Là au ponant de nos masures

 

Mer des échancrures

 

Et déchirures

 

Elle est là

 

Lavandière des souillures

 

Limpide, fluide, Ô la Beauté

 

Messieurs de Paris

 

Poètes journalistes romanciers

 

Venez

 

Si vous cherchez le poète que je chante

 

Que vous dirais-je au bout du môle

 

Que vous dirais-je du souvenir qui me hant

 

Sinon la phrase rituelle comme une obole

 

PEROS DISPARU EN MER

 

CORPS ET BIENS

 

Car les âmes des marins

 

S’envolent des tombeaux

 

Et kénavo beaux albatros.

 

 

 

 

 

 

In, « Hommage à Georges Perros ». Ouvrage collectif

 

Editions Calligrammes,29000 Quimper,1988

 

Du même auteur : 


Solo (07/07/2014)


Allez dire à la ville (0707/2015)


  Les Déments (07/072016)


Ne me parlez pas de moi (07/07/2017)


Ballade de la mort si lente (07/07/2018)


Son âme dans le couloir (07/07/2019)


Ci-gît Robin (07/07/2020)


Le rituel breton (07/07/2021)


J’aimerais partir (07/07/2022)


Amour Kerné (07/07/2023)


La Fille des Aulnes (07/07/2024)

 

Incandescences (07/07/2025)

 

L’Ode brisée (1) (07/06/2026)

 

7 juillet 2026

Xavier Grall (1930 – 1981) : L’Ode brisée (1)

 

 

 

 

L’Ode brisée

 

 

 

C’était le vendredi vingt-sept janvier

 

De l’année dix-neuf cent

 

Soixante-dix-huit

 

Je conduisais

 

Mal

 

A cause de la pluie

 

Et de la peine

 

Nicole et Françoise m’accompagnaient

 

Elles parlaient de Perros

 

Entre deux villages

 

Je ne disais rien j’écoutais

 

Les femmes sont plus fortes

 

Au jour des ténèbres

 

La poésie était en veuvage

 

Ce vingt-sept janvier

 

Perros mort

 

Nous allions l’enterrer

 

 

 

Je laisse errer mes pensées

 

Elles sont pareilles

 

Aux mouettes dans les labours tranchés

 

Qui se mêlent aux corneilles

 

Le blanc au noir toujours mélangé

 

Il fait tempête sur la Bretagne

 

Les vents vagabondent follement

 

Sur les grèves et les vallées

 

Les pluies bruissent fortement

 

Je cherche dans ma mémoire

 

Le regard de Perros

 

Il y a de la mer dedans

 

Et la chaleur d’une rose

 

Entre les paupières noires

 

Perros cancérisé

 

Cœur échancré

 

S’en est allé

 

La mort plus bête que la vie

 

Je vais

 

Nous avons passé Quimper

 

Les faubourgs en hivernage

 

Nageaient dans les averses

 

Toujours tristesse surnage

 

 

 

Je me souviens de sa motobécane

 

Il s’en venait comme un moineau marin

 

Déplumé par les vents

 

Dans son caban et son cache-col

 

Il souriait

 

Moine évadé des solitudes

 

Françoise achetait du pain

 

Il amenait des vieux vins

 

Et l’on parlait modérément

 

Et foin d’attitudes

 

Le feu craquait sous le vent

 

C’était à Tréhubert

 

Dans ma chaumine

 

Et comme sa mort me chagrine

 

 

.............................................

 

 

Je pensais à Perros en son domaine

 

C’était un grenier sur une bâtisse à chouettes

 

Ô sa tour d’Aquitaine

 

Tapissée des livres du savoir

 

Et des merveilles et des essais

 

Ses manuscrits sur la table

 

Ô feuilles franciscaines

 

Et comme son regard fut heureux

 

Quand je lui dis c’est formidable

 

J’envie ton antre ta tanière

 

Alors nous descendîmes l’escalier venteux

 

Qui tournait

 

D’Orient en Occident

 

Qu’elles aillent au diable nos misères

 

Nous allâmes à la buvette

 

Bretonniser bien des tournées

 

Retour des marées

 

Les marins saluaient Perros

 

Bonjour vieux comment ça va

 

Comme j’aime la Bretagne copine

 

Et fraternelle

 

Entre les chopines

 

 

 

Il était temps

 

J’avais vu la voiture mortuaire

 

Glisser dans le crachin

 

Derrière la vitre

 

Dépêchez-vous Mesdames

 

Vite

 

 

 

Je me souviens de Georges Perros

 

Je ne fus pas de ses intimes

 

C’était entre nous les rimes

 

De deux poètes dingues

 

De rencontres et de frairies

 

Humains trop humains

 

Il nous suffisait de l’être

 

Nous avions rompu avec Paris

 

Les mêmes rives nous étaient familières

 

Nous étions de ces frères pudiques

 

Qui ne sont graves

 

Que dans les lettres et cartes postales

 

Je l’aimais bien

 

Il m’aimait bien

 

Ca suffit

 

Il avait la tournure philosophique

 

Et n’était-il pas merle moqueur

 

Quand je donnais dans la rage celtique

 

Il faut de tout pour faire un monde

 

 

 

Il faut tout cœur à la Bretagne

 

Cœur battant cœur battu

 

Flux et reflux

 

 

 

Je me souviens

 

Perros cancérisé

 

Saint-Pol- Roux submergé

 

Par le drame de la Divine

 

Je me souviens divinement

 

De Max jacob assassiné

 

Je me souviens

 

 

 

Dépêchez-vous Mesdames

 

Nicole et Françoise

 

Time is up

 

Amzer go

 

Payez vite les petits rouges

 

Fini la dégoise

 

Un drôle d’enterrement dont les glas

 

Etaient bruits de monnaie sur le zinc

 

 

 

Dehors glapissaient les aussières

 

Dant le vent de galerne

 

Contre les coques des bateaux

 

Un temps à ne mettre dehors

 

Que les morts et les chiens

 

Sacré Perros, quel jour perrosien

 

Bleu terni gris

 

Il est dix-sept heures et demie

 

Lucide est ma tristesse

 

Le long du quai

 

Où tu ne marcheras plus

 


 

Souvenons-nous l’un de l’autre

 

Des femmes de naguère

 

Rhénanes et Cornouaillaises

 

Françaises Italiennes

 

Ô les jolies passantes

 

On fait les croix sur les rencontres

 

Passez passez belles infantes

 

Fragiles enfants timides

 

Nous n’avons point d’amantes

 

Les femmes sont villes qu’on traverse

 

Les îles sont à la mer

 

Toujours amers les voyages

 

Et tout bougeait dans Tréboul

 

Les navires les demeures

 

 

 

Les nuées en chapitres erraient

 

Et c’était l’heure

 

De son ensevelissement

 

Et c’est dans ce tréboulement

 

Qu’il allait aux portes d’éternité

 

Déposer son sac et ses idées

 

A cinquante-quatre ans

 

 

 

Dépêchez-vous Mesdames

 

Françoise et Nicole

 

On ne verra pas Monsieur Gallimard

 

Ni les lettrés de Saint-Germain-des-Prés

 

Enterrons-le tout bretonnement

 

Dans le secret dans le mystère

 

Nos mers sont mystiques

 

Nous sommes les Celtes du commencement

 

Et nos âmes atlantiques, Ô les orantes

 

S’affligent en libera muets

 

 

 

Toujours en retrait

 

Dans la mort comme dans la vie

 

Sa tombe est dans l’annexe

 

Du cimetière marin

 

Ci-gît Perros

 

Ci-gît

 

Fini l’exil

 

Voici ton île à toi

 

Ton île Tristan ô mon ami

 

Les tombes prolétariennes

 

Sont les plus belles

 

C’est un tertre de terre noire

 

Pareil au cake démoulé sur la table

 

Par une mère attentive

 

Les ouvriers achèvent la besogne

 

A coups de pelle sans vergogne

 

 

..........................................

 

 

 

 

In, « Hommage à Georges Perros ». Ouvrage collectif

 

Editions Calligrammes,29000 Quimper,1988

 

Du même auteur : 


Solo (07/07/2014)


Allez dire à la ville (0707/2015)


  Les Déments (07/072016)


Ne me parlez pas de moi (07/07/2017)


Ballade de la mort si  lente (07/07/2018)


Son âme dans le couloir (07/07/2019)


Ci-gît Robin (07/07/2020)


Le rituel breton (07/07/2021)


J’aimerais partir (07/07/2022)


Amour Kerné (07/07/2023)


La Fille des Aulnes (07/07/2024)

 

Incandescences (07/07/2025)

6 juillet 2026

Philippe Jaccottet (1925 - 2021) : Champ d’octobre

 

En .

 

 

Champ d’octobre

 

 

 

 

          La parfaite douceur est figurée au loin

 

          à la limite entre les montagnes et l’air :

 

 

 

          distance, longue étincelle

 

          qui déchire, qui affine

 

 

*

 

 

Tout un jour les humbles voix

 

d’invisibles oiseaux

 

l’heure frappée dans l’herbe sur une feuille d’or

 

 

 

 

le ciel à mesure plus grand

 

 

*

 

 

          Les chèvres dans l’herbage

 

          sont une libation de lait

 

 

 

          Où est l’œil de la terre

 

          nul ne le sait

 

          mais je connais les ombres

 

          qu’elle apaise

 

 

 

          Dispersées, on voit mieux l’étendue

 

          de l’avenir

 

 

 

*

 

 

          La terre tout entière visible

 

          mesurable

 

          pleine de temps

 

 

 

          suspendue à une plume qui monte

 

          de plus en plus lumineuse

 

 

*

 

 

               Pommes éparses

 

               sur l’aire du pommier

 

 

 

               Vite !

 

               Que la peau s’empourpre

 

               Avant l’hiver !

 

 

*

 

 

     Dans l’étendue

 

     plus rien que des montagnes miroitantes

 

 

 

     Plus rien que d’ardents regards

 

     qui se croisent

 

 

 

     Merles er ramiers.

 

 

                                                                   OISEAUX      

 

 

 

     Flammes sans cesse changeant d’aire

 

     Qu’à peine on voit quand elles passent

 

 

 

     Cris en mouvement dans l’espace

 

 

 

     Peu ont la vision assez claire

 

     pour chanter même dans la nuit

 

 

AUBE

 

 

          On dirait qu’un dieu se réveille,

 

          regarde serres et fontaines

 

 

         

          Sa rosée sur nos murmures

 

          nos sueurs

 

 

*

 

 

     J’ai de la peine à renoncer aux images

 

 

 

     Il faut que le soc me traverse

 

     miroir de l’hiver

 

 

 

     Il faut que le temps m’ensemence

 

 

ARBRES I

 

 

          Du monde confus, opaque

 

          des ossements et des graines       

 

          ils s’arrachent avec patience

 

 

 

          afin d’être chaque année

 

          plus criblés d’air

 

 

ARBRES II

 

 

     D’une yeuse à l’autre si l’œil erre

 

     il est conduit par de tremblants dédales

 

     par des essaims d’étincelles et d’ombres

 

 

 

     vers une grotte à peine plus profonde

 

 

 

     Peut-être maintenant qu’il n’y a plus de stèle

 

     n’y a-t-il plus d’absence ni d’oubli

 

 

ARBRES III

 

 

               Arbres travailleurs tenaces

 

               ajourant peu à peu la terre

 

 

 

               Ainsi le cœur endurant

 

               Peut-être, purifie

 

 

*

 

 

Je garderai dans mon regard

 

comme une rougeur plutôt de couchant que d’aube

 

qui est appel non pas au jour mais à la nuit

 

flamme qui se voudrait cachée par la nuit

 

 

 

J’aurai cette marque sur moi

 

de la nostalgie de la nuit

 

 

 

 

quand même la traverserais-je

 

avec une serpe de lait

 

 

*

 

 

 

     Il y aura toujours dans mon œil cependant

 

     une invisible rose de regret

 

     comme quand au-dessus d’un lac

 

     a passé l’ombre d’un oiseau

 

 

 

*

 

 

          Et des nuages très haut dans l’air bleu

 

          qui sont des boucles de glace

 

 

 

          la buée de la voix

 

          que l’on écoute à jamais tue

 

 

 

 

 

 

Airs, poèmes (1961 – 1964)


Editions Gallimard, 1967

 


Du même auteur :


« … qu’est-ce qu’un lieu ? » (27/06/2014)

 
 Oiseaux, fleurs et fruits (27/06/2015)


Oiseaux invisibles (27/06/2016)


Parler (03/07/2017)


« Dis encore cela... » (03/07/2018)


A la lumière d’hiver (03/07/2019)


Monde (03/07/2020)


Autres chants (03/07/2021)


Leçons (03/07/2022)


Fin d’hiver (03/07/2023)


On voit (06/07/2024)

 

Lever du jour (06/07/2025)

 

Champ d’octobre 06/07/2026)

5 juillet 2026

Li Yu / 李煜 (ou Li Houzhu) / 李後主) (937 – 978) : « L’éclat des fleurs... »

 

 

 

 

Air : « Prenant congé d’une faveur nouvelle »

 

 

 

L'éclat des fleurs est toujours là, les gens vieillissent pour rien,

 

Tristesse nouvelle, regrets passés, quand finirez-vous ?

 

Près de la fenêtre sculptée, les forces me manquent, je me lève et paresse pourtant

 

La mélodie d’une flûte barbare

 

Surprend, et s’éveille de l’ivresse une mine réjouissante.

 

 

 

 

 

 

Traduit du chinois par Stéphane Feuillas

 

In, « Anthologie de la poésie chinoise »

 

Editions Gallimard (Pléiade), 2015

Du même auteur :


 « Anche de cuivre... » (21/07/2020)


« Silencieuse, esseulée... » (21/07/2021)


« Devant le pavillon... » (05/07/2022)


« Les fleurs luisent sous la lune pâle... » (05/07/2023)


« Quand finiront fleurs du printemps... » (05/07/2024)

 

« Derrière les rideaux... » (05/07/2025)

4 juillet 2026

Anna Akhmatova : / Анна Ахматова (1889 - 1966) : « Il est des jours... » / « Пeред весной... »

 

 

 

 

 

à  N.G. Tchoulkova

 

 

Il est des jours, juste avant le printemps,

 

Où le pré repose sous la neige épaisse,

 

La joie sèche des arbres fait un bruit,

 

Le vent tiède est tendre et tendu.

 

 

 

Le corps s’étonne d’être léger,

 

On ne reconnait plus sa maison,

 

Et la chanson si longtemps insupportable,

 

Tu la chantes tout émue, comme si elle était nouvelle.

 

 

                                                                              1915

 

 

 

 

Traduit du russe par Jean-Louis Backès

 


In, Anna Akhmatova « Requiem, Poème sans héros et autres poèmes »

 


Editions Gallimard (Poésie), 2007


De la même autrice :


Epilogue, I / эпилог, I (04/07/2015)  


Troisième élégie (04/07/2016)


Solitude / Уединение (04/07/2017)


« Les uns échangent des caresses ... » (04/07/2018)


Premier avertissement / Первое предупреждение (04/07/2019)


« Nous ne boirons pas dans le même verre... / « Не будем пить из одного стакана... » (03/07/2020)


Tout au bord de la mer / У самого моря  (04/07/2021)


Jardin d’été / Летний сад (04/07/2022)


A la mémoire de Boris Pasternak /Смерть поэта (04/07/2023)


« Je n’ai pas eu de lettre aujourd’hui... » / « Сегодня мне письма не принесли... » (04/07/2024)

 

L’amour / Любовь (04/07/25)

 

 

перед весной бывают дни такие:

 

Под плотным снегом отдыхает луг,

 

Шумят деревья весело-сухие,

 

И теплый ветер нежен и упруг.

 

 

 

И лёгкости своей дивится тело,

 

И дома своего не узнаешь,

 

И песню ту, что прежде надоела,

 

Как новую, с волнением поешь.

 

 

 

Poème précédant en russe :

 

Velimir Khlebnikov / Велимир Хлебников: « Le bleu filial de la nuit... » / « Сыновеет ночей синева... » (20/03/2026)

3 juillet 2026

Saint - John Perse (1887 – 1975) : Chant pour un équinoxe

 

 

 

 

 

Chant pour un équinoxe

 

 

 

          L’autre soir, il tonnait, et sur la terre aux tombes j’écoutais retentir

 

     cette réponse à l’homme, qui fut brève, et ne fut que fracas.

 

 

        

          Amie, l’averse du ciel fut avec nous, la nuit de Dieu fut notre intempérie,

 

     et l’amour, en tous lieux, remontait vers ses sources.

 

 

 

     Je sais, j’ai vu : la vie remonte vers ses sources, la foudre ramasse ses outils

 

dans les carrières désertées,

 

 


     le pollen jaune des pins s’assemble aux angles des terrasses,

 

 

 

     et la semence de Dieu s’en va rejoindre en mer les nappes mauves du

 

plancton.

 

 


     Dieu l’épars nous rejoint dans la diversité.

 

 

*

 

 

     Sire, Maître du vol, voyez qu’il neige, et le ciel est sans heurt, la terre

 

franche de tout bât :

 

 


     terre de Seth et de Saül, de Che Houang-ti et de Cheops.

 

 

 

 

     La voix des hommes est dans les hommes, la voix du bronze dans le bronze,

 

et quelque part au monde

 

 


     où le ciel fut sans voix et le siècle n’eut garde,

 

 

 

 

     un enfant naît au monde dont nul ne sait la race ni le rang,

 

     et le génie frappe à coups sûrs aux lobes d’un front pur.

 

 

 

 

     Ô Terre, notre Mère, n’ayez souci de cette engeance : le siècle est prompt,

 

le siècle est foule, et la vie va son cours.

 

 


     Un chant se lève en nous qui n’a connu sa source et qui n’aura d’estuaire

 

dans la mort :

 

 

 

     équinoxe d’une heure entre la Terre et l’homme.

 

 

1971

 

 

Chant pour un équinoxe

 

La Nouvelle Revue Française, 1er septembre 1971

 Du même auteur :


« Telle est l’instance extrême… »   (03/01/2014)


« Et vous, Mers… » (04/01/2016)


Images à Crusoé (04/01/2017)


Oiseaux (04/01/2018)


Pour fêter une enfance (04/01/2019)


Eloges (04/01/2020)


Récitation à l’éloge d’une Reine / Histoire du Régent / Chanson du Présomptif / Berceuse (04/01/2021)


Amitié du Prince (04/01/2022)


Exil (04/01/2023)


Anabase (I-VI) (04/01/2024)


Anabase (VII - X) (04/01/2025)

 

Chanté par celle qui fut là (04/01/2026)  

2 juillet 2026

Maya Angelou (1928 – 2014) : La souvenance / Remembrance

 

Maya Angelou en 1957.

 

 

 

La souvenance

 

Pour Paul

 

De tes mains le léger

 

poids, titillant les abeilles

 

nichées dans mes cheveux, ton sourire devant

 

la courbe de ma joue. A

 

l’occasion tu te presses,

 

sur moi, radieux, suant,

 

l’empressement, le mystère viole

 

ma raison

 

 

 

Quand tu as retiré

 

ton corps et la magie, quand

 

seule l’odeur de ton

 

amour demeure entre mes seins, alors,

 

seulement alors, je peux me repaître de

 

ta présence.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Santiago Artozqui


Editions Seghers, 2022

 

De la même autrice : Travail de femme / Woman work (02/07/2025)

 

 

 

Remembrance

 

For Paul

 

 

 

Your hands easy


weight, teasing the bees


hived in my hair, your smile at the


slope of my cheek. On the


occasion, you press


above me, glowing, spouting


readiness, mystery rapes


my reason

 



When you have withdrawn


your self and the magic, when


only the smell of your


love lingers between


my breasts, then, only


then, can I greedily consume


your presence.

 

 

 

 

And Still I Rise


Random House, Nex-York, 1978 

 

 

Poème précédent en anglais :

 

Robert Frost : La réparation du mur / Mending wall (26/06/2026)

 

Poème suivant en anglais :

 

William Blake : Au printemps / To spring (08/07/2026)

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