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Le bar à poèmes

14 octobre 2026

Kakinomoto No Hitomaro / 柿本 人麻呂 (662 – 710) : « Notre souverain... »

 

Kakinomoto No Hitomaro par Ono Shunryo. Peinture sur soie

 

 

 

 

Notre souverain

 

Pacificateur

     Telle une divinité

 

Agissant en divinité,

 

     Après des rapides

 

De la rivière Yoshino

 

     Edifié magnifiquement

 

Un haut palais.

 

     Il y monte

 

Et quand il regarde le pays

 

     Les montagnes sous ses yeux s’étagent

 

Comme une verte palissade.

 

     Le dieu des montagnes,

 

En hommage,

 

     Au printemps

 

Orne sa chevelure de fleurs,

 

     Quand s’établit l’automne

 

Se pare du rouge des étables.

 

     De la rivière qui coule au pied

 

La divinité elle aussi

 

     Pour l’auguste table

 

En offrande

 

     A l’amont

 

Aménage la pêche aux cormorans,

 

     A l’aval

 

Fait mouvoir les épuisettes,

 

     Ô âge auguste des dieux

 

Où montagnes et rivières

 

     Servent le souverain rassemblées !

 

 

 

 

 

Traduit du japonais par Gaston Renondeau

 

In, « Anthologie de la poésie japonaise classique »

 

Editions Gallimard (Poésie), 1971

 

Du même auteur :

 

Sur la route de Karu (15/09/2016)

 

 L’océan du ciel (30/09/2019)
 


« Dans la baie d’Iwami... » (14/09/2024)

 

« On a construit un pont de pierres... » (14/10/2025)

13 octobre 2026

Jan Erik Vold (1939 -) : Herbe marine, vue de près

 

 

 

 

Herbe marine, vue de près

 

 

 

Comme

 

le chagrin. Comme l’océan. Comme

 

l’ombre

 

en profondeur – d’accord, allons plonger

 

 

 

et mordre

 

dans l’herbe

 

au

 

fond de la mer, on l’a fait

 

 

 

avant nous. Et gardons

 

les yeux

 

ouverts. Lâchons prise, avant que

 

l’air

 

 

 

ne nous manque. Pour retourner

 

là-haut

 

et

 

raconter aux alpinistes

 

 

 

à quoi

 

ressemble

 

l’herbe

 

marine, vue de près

 

 

 

 

Traduit du norvégien par Jacques Outin

 


in, Jan Erik Vold : « La Norvège est plus petite qu’on ne le pense »

 


Le Castor Astral éditeur, 1991

 

 

 

Du même auteur :

 

Le poème des flocons de neige (15/02/2019)

 

Comprendre un paysage (12/10/2025)

12 octobre 2026

Philippe Desportes (1546 – 1606) : « Le jour chasse le jour... »

 

 

 

 

Le jour chasse le jour, comme un flot l’autre chasse,


Le temps léger s’envole et nous va décevant,


Misérables mortels, qui tramons en vivant,


Desseins dessus desseins, fallace sur fallace*.

 

 

Le cours de ce grand ciel qui les astres embrasse,


Fait que l’âge et le temps passent comme le vent ;


Et sans voir que la mort de près nous va suivant,


En mille et mille erreurs notre esprit s’entrelace.

 

 

L’un, esclave des grands, meurt sans avoir vécu,


L’autre de convoitise ou d’amour est vaincu ;


L’un est ambitieux, l’autre est chaud à la guerre.

 

 

Ainsi diversement les désirs sont poussés.


Mais que sert tant de peine, ô mortels insensés ?


Il faut tous à la fin retourner à la terre.

 

 

* Tromperie

 

 

 

Oeuvres chrétiennes. Sonnets spirituels

Du même auteur :


« Las. Je ne verrai plus… » (16/02/2015)


« Rosette, pour un peu d'absence… » (24/02/2017)


« Sommeil… » (24/02/2018)


« Depuis le triste point de ma frêle naissance... » (24/02/2019)


« Icare est chu ici... » (24/02/2020)


Prière au sommeil (24/02/2021)


« Un doux trait de vos yeux... » (12/10/2023)


« Ô bien heureux... » ((12/10/2024)

 

Ma nef passe au détroit... » (12/10/2025)

11 octobre 2026

Magtymguly Pyragy (1724- 1827) : Tu briseras

 

 

 

 

Tu briseras...

 

 

 

Quand la chance se réveille et que la fortune te sourit,

 

Si tu attaques une montagne avec tes molaires, tu briseras les rocs.

 

Mais si le sort t’est contraire  et que ton destin soit amer,

 

Tu te casseras les dents sur un morceau de gelée de fécule.

 

 

 

Si, par peur de la mort, tu te jettes dans l’océan,

 

A quoi bon cette peur, puisque la vie doit te quitter ?

 

Quand la vie a atteint son terme et que la Coupe du Trépas est emplie,

 

Un fétu de pavot suffit à te briser la tête.

 

 

 

Prête l’oreille à tous les propos de celui qui sait !

 

Finalement, le mensonge n’aboutit à rien.

 

Cela augmente les années de la vie, d’attirer sur soi les bénédictions.

 

Mais les malédictions, on ne peut s’en dégager, elles brisent même les jeunes.

 

 

 

Le cœur se réjouit des paroles des sages.

 

L’esprit se plaint des actes des imbéciles.

 

L’éhonté, quand tout va bien, se fait passer pour un sage,

 

Mais, quand surviennent les difficultés, il perd la raison, son moral se brise.

 

 

 

Magtymguly ! Tout rustre qui marche dans la steppe

 

Ne le prends pas pour un grand homme en raison de son âge avancé !

 

Si, dans un repas où l’on est serré, tu lui s un bol de porcelaine,

 

Il n’arrivera pas à en manger le contenu, mais il cassera le bol

 

 

 

 

 

 

Traduit du Turkmène par Louis Bazin et Pertev Boravav

 


in, Magtymguly Pyragy : « Poèmes turkmènes »

 


Jean Picollec Editeur, 2014

 

 

Du même auteur : « Debout ! me dirent-ils... » (11/10/2025)

 

10 octobre 2026

Gaucelm Faidit (vers 1150 – vers 1205) : « Quand au jardin paraît le vert... » / « Can vei reverdir les jardis... »

 

Gaulcem Faidit, d'après un manuscrit du XIIIe siècle.

 

 

 

Quand au jardin paraît le vert

 

que de chanter les oiseaux brillent

 

au mois de mars dans la lumière

 

tel une ombre devrais-je vivre

 

éloigné du visage clair

 

dont m’obscurcit le souvenir

 

être fidèle que le coeur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

De l’autre côté de la mer

 

m’a exilé la belle amie

 

et dépossédé de ma terre

 

si lointaine pourtant c’est signe

 

d’un temps meilleur que la promesse

 

que je dois bien lui revenir

 

être fidèle que le cœur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

Ce qu’est aimer je crains toujours

 

que pour un autre elle m’oublie

 

d’elle je n’attends nul secours

 

comme pauvre je suis parti

 

pourra-t-elle oublier un jour

 

ce qu’elle est et ce que je suis

 

être fidèle que le cœur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

Dans les pensées je la retrouve

 

je me tue et je me déchire

 

je suis maudit rompu d’amour

 

tout à elle toujours conduit

 

je crais le jour du vrai retour

 

d’elle quelle fuite terrible

 

être fidèle que le cœur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

Ce qu’est d’attendre que souffrir

 

de désir et désespérer

 

ne pas connaître le répit

 

tant que son prix et sa beauté

 

et sa puissance elle n’oublie

 

moi qui ne l’ai pas oubliée

 

être fidèle que le coeur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

Bone dame je vous supplie

 

en simple et franche humilité

 

pensez un peu à votre ami

 

s’il vous plaît un peu de bonté

 

de qui n’a pas pitié d’autrui

 

Dieu non plus n’aura pas pitié

 

être fidèle que le cœur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

 

Traduit de l’occitan par Claude Adelen


in, Bernard Delvaille « Mille et cent ans de poésie française »


Editions Robert Laffont (Bouquins), 1991     

        


Du même auteur : 


« Un chevalier reposait... » / « Us cavaliers si jazia... » (10/10/2023)


« Triste chose est... » / « Fortz chaua e... »  (10/10/2024)

 

« Du vaste sein de la mer... » / « Del gran golfe de mar... » (10/10/2025)

 


 

Can vei reverdir les jardis

 

et oi les oizelets chanter

 

et nos es tant dous li marchis

 

me renovellent mei pensier

 

qu’ores me sovient d’un cler vis

 

que je ne puis mie oblier

 

qu’en tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Le bele de cui sui amis

 

m’a fait passer d’outre la mer

 

et desaisiné mon païs

 

poruec iant loing ne-m’fait eler

 

que s’amor n’aïe sa requis

 

por qu’à lui m’est os retorner

 

qu’en tel damney pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Las je sai don sui en error

 

qu’elle aime plus de moi autrui

 

et sai que ja n’aura un jor

 

merci de moi qui mal a fui

 

s’ele n’oblie sa richor

 

la quel ele est et quel je sui

 

qu’en tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Ne puis muer que je retor

 

a li qui m’auci et destrui

 

que-l’cuer m’a blessé d’un amor

 

qui ver li m’amen et m’adui

 

mais me prein dotanse et paor

 

que quan me verra je l’enui

 

qu’en tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Je sais que cel destreit m’auci

 

et ja me mene en povreté

 

et sais que ja n’aura merci

 

si sa richesse et sa beauté

 

et son pris ne met en obli

 

mais cil ne l’a mie oblié

 

qu'n tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Bone dame por Dieu vos pri

 

o douce franche humilité

 

que regardez ver vostre ami

 

si ferez franchesse et bonté

 

car ja mai Dieu n’aura merci

 

de rien si n’a d’autrui pitié

 

qu’en tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

Poème précédent en occitan :

 

Max Rouquette : Rendez-moi / Tornatz-me (06/10/2006)

9 octobre 2026

Christine de Pisan (1361 – 1430 ?) : « Ni peu ni prou je ne me sens frappée... » / « Ne trop ne pou au cuer...

 

 

 

 

 

8 La Dame

 

 

 

Ni peu ni prou je me sens frappée au coeur 


Des dards d'Amour dont on dit qu'ils mènent grande guerre


A bien des gens, mais je ne suis pas attrapée,


Grâce à Dieu, dans les lacs ni dans la prison


          Du dieu d'Amour.


Je ne lui fais ni requêtes ni plaintes,


Je vis sans lui dans l'agrément et la joie,


Je n'aime pas d'amour ni aimer ne voudrais.

 



Je n'ai pas peur d'être happée


Ni par regards, ni par cadeaux, ni par une longue quête,.


Ni d'être, d'un parler caressant, enveloppée


Car nul ne peut conquérir mon cœur.


          Pour me réconforter


Que nul n'y vienne, car ma fréquentation


Lui serait refusée, et je lui dirais aussitôt :


Je n'aime pas d'amour ni aimer ne voudrais.

 



Je me moque bien d'une femme prise


Sous tel pouvoir. Il lui faudrait mieux chercher


Pour se tuer couteau ou épée


Car elle perdu entièrement son honneur sur terre.


          Pour cela, toujours


En cet état je pense passer mes jours ;


Je dirai à tous s'il advient qu'on m'en prie :


Je n'aime pas d'amour ni aimer ne voudrais.

 



Prince d'Amour, que ferais-je à votre cour ?


Je n'aime pas d'amour ni aimer ne voudrais.

 

 

 

 

Traduit de l’ancien français par Jacqueline Cerquiglini-Toulet


In, Christine de Pizan : « Cent ballades d’amant et de dame »


Editions Gallimard (Poésie), 2019


De la même autrice :


La fille qui n’a point d’ami (03/12/2015) 


« Seulette suis… » (03/12/2016)


Je ne sais comment je dure (03/12/2017)


« Apprenez-moi, doux ami... » (16/03/2019)


Je ne peux plus vous cacher... » / « Plus ne vous puis celer ... » (09/10/2023)


« Me refuser suffit... » / « A vous est du reffuser... » (09/10/2024)

 

« Quoique je ne sois aimé... » / « Quoy que je ne soye amez... » (09/10/2025)

 

 « Ni peu ni prou je ne me sens frappée... » / « Ne trop ne pou au cuer... » (09/10/2026)

 

 

La Dame VIII

 

 

 

Ne trop ne pou au cuer me sens frappee


Des dars d'Amours qu'on dit qui font grant guerre


A mainte gent, mais ne suis attrappee,


La Dieu mercy, es las ne en la serre


          Du dieu d'Amours.


Je ne lui fais requestes ne clamours,


Je vif sans lui en plaisance et en joye,


Par amours n'aim ni amer ne vouldroie.

 



Ne n'ay paour que je soie happee


Ne par regars, par dons ne par long erre,


Ne par parler mignot enveloppee,


Car il n'est homs qui mon cuer peust acquerre ;


          Ne a secours


Ny viengne nul, car escondit le cours


De moy seroit, et tantost lui diroie :


Par amours n'aim ni amer ne vouldroie.

 



Et beau mocquier m'ay de femme attrappee


En tel danger ou mieulx lui vaulsist querre


Pour soy tuer ou coustel ou espee,


Car perdu a, du tout, honneur sur terre,


          Pour ce a tousjours,


En cest estat, je pense user mes jours ;


A tous diray, s'il avient qu'on m'en proie :


Par amours n'aim ni amer ne vouldroie.

 



Prince d'Amours, a vo court, que feroie ?


Par amours n'aim ni amer ne

8 octobre 2026

Ishikawa Keirô / 石川桂郎 (1909-1975) : Promesse de printemps

 

Utagawa Hiroshige :Estampe, oban tate-e, de la série Les cent vues d'Edo,
planche 30 : Le jardin de pruniers, Kameido.Daté du 11e mois de l'année du serpent, 1857.Collection René Scholten

 

 

 

 

 

Entouré de branches mortes

 

il se redresse -

 

le printemps

 

 

 

 

Traduit du japonais par Corinne Atlan et Zéno Bianu

 

In, « Le poème court japonais d’aujourd’hui »

 

Editions Gallimard (Poésie), 2007

 

 

 

7 octobre 2026

Albane Gellé (1971 -) : Invariables (1)

 

 

 

 

 

 

Invariables                                                  

 

 

 

ENTRE GRANIT ET VOIE LACTEE

 

marcher chemins suivre spirales

 

main dans la main sans retenir

 

les montgolfières

 

 

 

 

 

SANS RETENIR LES MONTGOL –

 

FIERES on jonglera avec des

 

plumes ne t’inquiète pas des

 

patatras  ici-bas  les refuges

 

sont parfois au cœur du mot

 

refuge

 

 

 

 

 

PARFOIS   AU CŒUR   DU MOT

 

REFUGE j’entends tout ce que

 

tu dis  et de ta voix  je fais un

 

toit   il  peut  pleuvoir   on est

 

tranquilles   pendant quantité

 

de secondes

 

 

 

 

 

PENDANT QUANTITE DE SECONDES

 

à    s’affairer    sur   des  parcelles

 

piquées    d’aiguilles    de    paco-

 

tille   s’il vous plaît   maintenant

 

grandissons jusqu’au ciel

 

 

 

 

 

S’IL   VOUS   PLAÎT    MAINTENANT

 

GRANDISSONS     JUSQU’AU     CIEL

 

pieds     sur  leur  pointe   peuvent

 

suffire     et     des     recettes     de

 

grands-mères    si    elles    étaient

 

sorcières

 

 

 

 

 

SI ELLES ETAIENT  SORCIERES

 

elles    médecines    toutes   et

 

entières  en  se  servant  de  ce

 

qui,pousse vert et vivant parmi

 

d’autres  verts  parmi  d’autres

 

vivants.

 

 

 

 

 

PARMI  D’AUTRES VIVANTS   je

 

tiens tu tiens droit  ou pas il ne

 

tient plus fin de semaine fin de

 

saison trop de barrières  l’épui-

 

sement

 

 

 

 

 

TROP DE BARRIERES    L’EPUI-

 

SEMENT   les forêts brûlent et

 

le sauvage n’est plus sauvage

 

pourtant    quelques saumons

 

remontent encore les rivières

 

 

 

 

 

POURTANT QUELQUES SAUMONS

 

REMONTENT   ENCORE   LES   RI-

 

VIERES   malgré   nos  automnes

 

avant   l’heure    nos   réticences

 

nos   ressassements     malgré ce

 

qui  vient  brusque  et en travers

 

 

 

 

 

MALGRE CE QUI VIENT BRUSQUE

 

ET EN TRAVERS    on touche avec

 

les doigts avec la bouche   est-ce

 

que  c’est  encore  loin      il  y  a

 

quelqu’un derrière toi

 

 

 

 

 

DERRIERE   TOI  laisse la pous-

 

ière  vivre  sa  vie   de  poussière

 

on  verra  bien    si  les   familles

 

se    réconcilient      pomme    de

 

reinette     et  pomme  d’api   les

 

portes   donnent     sur   d’autres

 

portes soleil souriant

 

 

 

 

 

SUR D’AUTRES PORTES SOLEIL

 

SOURIANT   passe son temps à

 

rayonner  rien  à  clouer   alors

 

allons    tourbillonnons    dans

 

nos clartés

 

 

 

 

 

ALORS ALLONS  TOURBILLON-

 

NONS DANS NOS CLARTES   la

 

nuit   tapie   sous   nos  talons

 

on  se  demandera    pourquoi   

 

on    tellement   s’impatientait

 

devant mirages et fumées

 

 

 

 

 

DEVANT MIRAGES ET FUMEES

 

par  où  on  entre   ça descend

 

et  personne  n’avait  prévenu

 

jusqu’au   jour   où    dernière

 

bougie  la  vie  se  prépare   à

 

grandir

 

 

 

 

 

JUSQU’AU JOUR OU  DERNIERE

 

BOUGIE    LA VIE SE PREPARE A

 

GRANDIR      sans plus ni lois ni

 

centimètres la vie entière la vie

 

nuage  glissée  tournante   dans

 

la souplesse de nos cycles

 

 

 

 

DANS    LA SOUPLESSE DE NOS

 

CYCLES jetons-nous cœur bras

 

dans    les      bras  débitumons

 

sentiers de guerre avec ferveur

 

et fantaisie

 

 

 

 

 

AVEC FERVEUR   ET  FANTAISIE

 

prononcer      mots     déployer

 

gestes  chacun des jours   sans

 

préférence ouvrir sourire et ses

 

deux bras   jusqu’au   sommeil

 

serpent   boa   quand  les  nuits

 

noires deviennent colonnes

 

 

 

 

 

QUAND   LES     NUITS     NOIRES

 

DEVIENNENT COLONNES glisser

 

dedans   laisser   descendre  pas

 

seulement   le   corps   un   vent

 

spiral   en   attendant  les pleines

 

lunes

 

 

 

 

 

EN  ATTENDANT  LES   PLEINES

 

LUNES viens on va faire le tour

 

des grottes les mains à plat  sur

 

des parois humides  et sombres

 

jambes tremblantes sans demi-

 

tour   marchons   tâtons  coeur

 

du   silence   toujours  bricoles

 

viennent agiter nos calmes lacs

 

 

 

...........................................................

 

 

 

Invariables

 

Cheyne éditeur, 07320 Devesset, 2026

6 octobre 2026

Max Rouquette (1908 – 2005) : Rendez-moi / Tornatz-me

 

 

 

 

Rendez-moi

 

 

Rendez-moi les lauriers et les ormes.

 

Rendez-moi l’ombre morte du matin,

 

rendez-moi l’eau humble qui riait

 

dans l’ombre criblée de soleil.

 

Rendez-moi le silence de la terre

 

et l’haleine invisible du printemps

 

et la rose secrète en ses épines

 

qui se cachait dans le buisson d’avril.

 

Rendez-moi le silence des oiseaux

 

et l’attente patiente du serpent,

 

et la jeune eau perdue en ses miroirs

 

où venaient se recueillir les abeilles.

 

Dans le jardin secret, jardin sacré,

 

nichée muette pour les heures.

 

Rendez-moi le miel du silence

 

et le miroir de cendre des pierres.

 

Rendez-moi les cerises du bonheur

 

la soif que j’avais de toute lumière,

 

et la limpidité de mon regard

 

et plus que tout l’innocence du cœur.

 

 

 

 

 

Traduit de l’occitan par l’auteur, Philippe Gardy et Jean-Guilhem Rouquette

 


in, Max Rouquette : « L’ombre messagère et autres moissons de poèmes »

 


Editions Bruno Doucey, 2025

 

Du même auteur : La vieille / La vièlha (06/10/2025)

 

 

 

Tornatz-me

 

 

Tornatz-me los lausièrs emao los olmes

 

Tornatz-me l’ombra mòrta dau matin,

 

Tornatz-me l’aiga umila que risiá

 

dins l’ombra cruvelada de solelh.

 

Tornatz-me lo silenci de la tèrra

 

e l’alen enveirent de la prima

 

e la ròsa secreta en sas espinhas

 

que s’escondiá dins la barta d’abriu.

 

Tornatz-me lo silenci dels aucèls

 

e l’espèra pacienta de la sèrp,

 

e l’aiga jove en sos mirhals perduda

 

ont se venián reculhir las abelhas.

 

En l’òrt secrèt, en l’òrt sagrat,

 

nisada muda per las oras,

 

tornatz-me lo mèu dau silenci

 

e le miralh de cendre de las pèiras.

 

Tornatz-me las cerièiras dau bonur

 

la set qu’aviái de tota lutz,

 

e lo linde de mon agach

 

e subretot l’innocéncia dau còr

 

 

Poème précédent en occitan :

 

Arnaut Daniel : « Quand tombe la feuille... » / « Quan chai la fuelha... » (27/07/2026)

 

Poème suivant en occitan :

 

Gaucelm Faidit  09/101/2026): « Quand au jardin paraît le vert... » / « Can vei reverdir les jardis 10/10/2026)

5 octobre 2026

Edith Azam (1973 -) : Bestiole-moi Pupille (4)

 

Edith Azam vue par Rania Benhamouda

 

 

 

Bestiole-moi Pupille

 

 

...........................................................

 

La pénombre découpe...

 

Perspective macabre.

 

Les parois ?

 

De Pupille à Pupille

 

ce sont des lames de rasoir.

 

Nul ne sait où :

 

où les choses se dérangent.

 

D’une balafre à l’autre

 

ca fait des plaies

 

dans le langage.

 

Pupille la parole :

 

il n’y a pas de mot

 

 

 

 

Désert.

 

Le sable blanc

 

c’est aussi dans la peau :

 

Pupille et l’horizon disparaissent

 

Le Deuxième Homme

 

ses sanglots...

 

Et tout se brise

 

contre la vitre.

 

 

 

 

Le Fou au centre de la pièce

 

se striptease à nouveau et

 

position branlante

 

se pornographie

 

à, souhait.

 

Le sexe dans la main

 

même la respiration s’abuse.

 

Il sait qu’écrire s’est perdu.

 

que tout est foutu pour ce crime

 

que le meurtre aura lieu :

 

dans le sexe.

 

 

 

 

Murée Pupille

 

et RIEN.

 

C’est juste un peu de mort

 

entre les épaules.

 

Un peu les mains froides du Fou

 

qui lui vissent les omoplates

 

resserrent les tendons.

 

Le corps se rétracte s’épuise

 

Impossible d’aller plus loin.

 

Pupille rien

 

voudrait que ça finisse

 

mais RIEN :

 

ne finit pas.

 

 

 

 

On ne sait plus tout recommence :

 

le Fou dans l’angle de son rire

 

ses dents lui font le tour du crâne

 

et ça le fait hurler.

 

En face :

 

Deuxième Homme

 

gangrené lui aussi.

 

Pupille tout l’absurde

 

ça fait trou dans la peau.

 

Pupille en vrille

 

fait comme si ne savait pas

 

que Bestiole s’agrippait.

 

Ferme les yeux pupille.

 

Flash :

 

les-jours-sont-bleus

 

le-Fou-Deuxième-Homme-qu’importe

 

des-lilas-dans-la-cour

 

la-longe-robe-blanche

 

mais quelque chose ne va pas ;

 

Pupille :

 

FLASH :

 

Intérieur :

 

nuit.

 

 

 

 

La fiction se resserre.

 

Le Deuxième Homme en Fou

 

miroirs-suicide qui se fracassent

 

et leur visage se partagent

 

poussant des cris sauvages

 

à s’arracher la bouche.

 

Résoudre l’ennemi

 

c’est toujours

 

lui couper la langue.

 

 

 

 

Parois effondrées sur le sol

 

l’illusion reste :

 

verticale.

 

Pupille pâle mais flash encore

 

se raconte n’importe quoi

 

annexe un cas particulier

 

des horizons sur lignes claires

 

un champ de fleurs

 

des amandiers : ...

 

Mais rien ne tient dans les images.

 

Pupille la pensée s’effondre

 

retour aux doutes.

 

 

Bestiole au froid.

 

Et toute la nuit :

 

dérive.

 

 

 

 

La nuit

 

en multiplié

 

et démentiel le Fou

 

s’est rasé la cervelle

 

et rampe sur le sol

 

tout habillé :

 

en Deuxième Homme.

 

Pupille hurle

 

hurle

 

hurle...

 

jusqu’à ne plus s’entendre.

 

 

 

 

Bestiole

 

elle

 

ne cède pas.

 

Bestiole

 

à coup de griffes

 

recoud la gorge de Pupille

 

qui se vide à blanc :

 

stupeur.

 

Le masque fou de Deuxième Homme

 

reste immobile à ses côtés

 

hésite à l’approcher encore

 

l’observe un long moment

 

et Pupille s’effondre

 

pose sa tête sur les cailloux

 

écrit sur ses nerfs des mots simples.

 

 

 

 

Alors s’enfoncer dans Bestiole

 

et devenir sa terre

 

pour lui offrir un creux.

 

Bestiole déracine et bouleverse

 

Bestiole sape fondations

 

e jusqu’à blanchir la mémoire

 

Bestiole

 

creuse encore le vide

 

et vide le vide du vide.

 

Alors enfin l’espace

 

juste un peu

 

pour écrire.

 

Pupille relève la tête.

 

 

 

 

Pupille cherche

 

comment aimer comment

 

aimer mourir d’aimer...

 

Ne sait pas l’angle

 

ce qu’il s’y passe

 

ne sait plus rien du Fou

 

oublie le Deuxième Homme.

 

Les pieds nus elle avance

 

va rejoindre Bestiole

 

s’apaise ne dit rien.

 

Elle sait :

 

écrire reste inachevé.

 

 

 

 

 

Bestiole-moi Pupille


Editions la tête à l’envers 58330 Crux la Ville, 2020

 


De la même autrice : 

 
Tout Tom tout seul (26/04/2022)


        Bestiole-moi pupille (1) (05/10/2023)


Bestiole-moi pupille (2) (05/10/2024)

 

Bestiole-moi pupille (3) (05/10/2025)

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