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Le dit de Renart le bestourné (1)
Renart mourant, renard vivant,
Renart truand, renard puant
Renart est roi !
Il règne et son règne s’accroît :
Voyez courir son palefroi,
Le cou tendu.
Il paraît qu’on l’avait pendu,
C’est ce que j’avais entendu.
Mais nul espoir :
Bientôt vous pourrez bien le voir,
Car il est maître des avoirs
Du seigneur Noble,
Renart fit à Constantinoble (2)
Profit en brave.
Dans les maisons et dans les caves
Il n’a pas laissé deux choux-raves
A l’empereur,
Réduit à rien pauvre pécheur !
A peu qu’il ne le fît pêcheur,
Pêcheur en mer...
Renart ne doit vous être cher
Car en Renart tout est amer :
C’est sa nature.
Nombreuse est sa progéniture :
Nous en avons bien des boutures
En cette terre.
Renart sait provoquer des guerres
Dont nul n’a vraiment rien à faire
Dans nos régions.
Notre Seigneur Noble le lion
Croît que lui viendra salvation
Du sieur Renart
Mais non, qu’il prie Dieu, il s’égare
Et je crains qu’il n’ait de sa part
Que peine et honte
Ah, si Noble savait le compte
De ce qui se dit et se conte
A travers ville
- Dame Raimbour, Dame Poufile (3)
Et font l’objet de leurs conciles,
Par dix, par vingt,
Disant que jamais il n’advint
Qu’un noble cœur s’amuse en rien
De tels agirs !
Darius, doit-il se souvenir,
Fut tué par les siens pour fuir
Son avarice.
Quand j’entends parler de ce vice,
Ma foi, mes cheveux se hérissent
De dol et d’ire,
Si fort que je ne sais que dire
Car le royaume, c’est l’empire...
Pire, on le voit
Que vous en semble, dites-moi,
Sire Noble écarte – pourquoi ?
Toutes les bêtes :
Plus moyen de mettre la tête
Aux jours de joie et grandes fêtes
En sa maison.
Cela pour la bonne raison
Qu’il a peur en cette saison
De la vie chère.
Qu’il soit maudit jusqu’à l’enfer
Et soit interdit de méfaire,
Le responsable,
Car il a fait chose blâmable !
Ronel le chien est le coupable
Avec Renart.
Noble n’est pas plus débrouillard
Qu’un âne en forêt de Sénart
Portant fagots,
Sait-il ce qu’il a sur le dos ?
C’est mal d’inciter le nigaud
A déraison.
Des bêtes vous dirai le nom
Qui ont toujours eu grand renom
De malfaisants,
Toujours fâchant, toujours nuisant,
Aus seigneurs causant grand tourment.
Ça les délasse !
Tant elles volent et amassent :
Miracle qu’elles ne s’en lassent !
Or, écoutez :
Sire Noble a les yeux bandés.
Si l’on rassemblait son armée
Par bois et terres,
Où trouverait-il partenaire
A qui se fier pour la guerre
Comme il le faut ?
Renart porterait le drapeau,
Ronel, grâcieux comme un crapaud,
Ferait un bataillon cabot,
Tout seul en tête.
De lui, je dis et répète,
D’égards vous n’aurez pas tripette,
En quelque guise.
Une fois l’affaire entreprise
Ysengrin que chacun méprise
La conduirait
Ou, aussi bien, il s’enfuirait.
Bernard l’âne les distrairait
Avec sa croix (4).
Ces quatre-là ont eu l’octroi
De tout l’empire
Au point que l’on peut bien dire :
Nul roi des bêtes n’a vu pire.
Quel équipage !
Pour un roi quel bel entourage !
Ils n’aiment ni bruit ni tapage
Ni foin ni pet :
Quand sire Noble se repaît
Tous se retirent d’où il paît ...
Et plus un chat !
Saura-t-on bientôt s’il est là ?
Par ce biais on épargnera
Pas mal d’argent.
Il en faudra énormément
Et de fameux, de fiers savants
Tiennent ses comptes.
Bernard gère et Renart décompte
Sans distinguer honneur de honte.
Ronel aboie
Et Ysengrin reste de bois,
Portant le sceau : « Troupt ! Payez-moi ! »
Chacun son prix !
Ysengrin a un fils à lui,
Prêt à méfaire et faire pis,
Nommé Primaut.
Le fils de Renart est Grimaut :
Que cela rime, peu leur chaut
Pourvu qu’ils nuisent,
Qu’ils nient l’usage et le détruisent.
Que Dieu leur octroie ce qu’ils visent :
Gibet et corde (5) !
C’est à quoi leurs œuvres s’accordent
Car ils sont sans miséricorde
Et sans pitié,
Sans charité, sans amitié.
Le sire Noble, ils l’ont dévié
Des bons usages.
Sa maison est un ermitage.
Quel temps font-ils perdre en musage
Et en misères
Aux pauvres bêtes étrangères
En leur faisant vivre un enfer...
Dieu les confonde,
Seigneur et maître de ce monde !
Moi, je veux bien que l’on me tonde (6)
Si mal m’en vient
Car d’un proverbe il me souvient :
« Qui tient tout perd tout ». Aussi bien
C’est juste et vrai
Car c’est vérité en effet
Que chaque bête espérerait
Voir venir l’once (7).
Si Noble était pris dans les ronces,
Nul ne craindrait qu’il s’y enfonce :
Et, vrai, sans faille,
On présage guerre et bataille,
Et peu me chaut, quoi qu’il en aille.
(1) Bestourné : mis à l’envers.
(2) Constantinople (ou Constantinoble) est la ville de Noble le lion dans la branche VII b du
Roman de Renart.
(3) Poufile est une paysanne qui figure dans la branche V a du Roman de Renart. On ignore qui
est Dame Raimbour.
(4) Bernard : Dans le Roman de Renart Bernard l’âne est archiprête. De même que l’âne, il
porte donc une croix.
(5) La corde au cou (gibet) et la corde autour de la taille (comme les frères mendiants)
(6) On tondait les fous, parfois en leur laissant une croix de cheveux dans la tonsure.
(7) L’once (le chat once) est dans le Roman de Renart la seule bête capable d’affronter Noble
le lion
(Notes de la traductrice)
Traduction de Françoise Morvan
In, Rutebeuf : « Le dit de la grièche d’hiver
et autres poèmes de l’infortune »
Editions Mesures, 2023
Du même auteur :
Le dit des ribauds de grève / Le diz des ribaux de greive (08/04/2019)
La grièche d’hiver (08/04/20)
La grièche d’été / la griesche d’este (08/04/2021)
La pauvreté Rutebeuf / La povreté Rutebeuf (08/04/2022)
Le mariage Rutebeuf (08/04/2023)
La complainte Rutebeuf (1 et 2) (08/04/2024)
La mort (la repentance) Rutebeuf / La mort Rustebuef (08/04/2025)