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PHOTO: Yakov Berliner
Sélime, fils-de-Chabane
et son Livre
I
Ainsi parla,
à Istanbul,
dans une taverne du Marché-aux-Poissons
le préposé au registre d’écrou :
« Ces mains
que vous voyez là,
aux doigts brûlés
grillés par les étincelles,
touchent à des cœurs humains :
les mains de votre serviteur,
préposé au registre d’écrou,
depuis vingt-cinq ans
un quart de siècle, bon sang...
La vie humaine est peut-être trop courte
peut-être bien trop longue, au contraire...
Buvons encore un verre... »
« Ce soir encore les larmes... »
les larmes,
sont un poison dans mon vin... »
Le tramway quitte la place d’Emineunu,
en direction de Bebek.
Le Marché-aux-Poissons est plongé dans les ténèbres.
Il pleut,
derrière les fenêtres de la taverne...
Mon cher,
je ne suis qu’une feuille
tourbillonnant au vent...
comme disait Mouallime-Nadji
feu Nadji, le poète...
Pourquoi ce tumulte,
pourquoi ces cris ?...
Et pourquoi les hommes
sont-ils aussi tristes que ce poisson
qui gît là dans cette assiette ?
Au jour du Jugement Dernier,
votre serviteur,
préposé au registre d’écrou,
aura une question à lui poser,
à l’Ange de la Mort...
Buvons encore un verre...
Avez-vous jamais vu pendre un homme ?
Nous allons en pendre un, demain,
à l’aube,
dès l’aube...
Le Sultan Rouge
faisait jeter à la mer
les étudiants de l’Ecole de médecine,
de la pointe du Sérail.
On dit que le courant emmenait les sacs,
on n’en retrouva jamais...
Et tant d’hommes
à la Révolution,
oui, tant d’hommes
furent pendus...
Autrefois, on les pendait sur le Pont,
celui-là,
on va le pendre sur la place de Sultan-Ahmet...
il sera trempé
s’il continue à pleuvoir...
Buvons encore un verre.
« La ville d’Istanbul est unique au monde,
l’air et l’eau vous y insufflent une vie nouvelle... »
a dit le pète,
le poète Nédime... »
II
Sélime, fils-de-Chabane
La verrerie de Beykoz
est tout ce qu’il y a de plus moderne.
On y produit
des vitres pas toujours transparentes
des verres à eau un peu de traviole,
mais les verres à liqueur de verre taillé
sont de pures merveilles.
Sélime n’était pas chef d’équipe,
mais il avait le don des grands maîtres.
Du verre sorti de ses doigts
vous pouviez,
les yeux fermés,
faire un miroir.
Et Sélime vous regardait
comme pour percer un grand mystère
comprendre on ne sait quoi.
Quand il croyait en quelque chose,
sa foi était sans mélange,
et ce qu’il aimait,
il l’aimait sans partage.
Il n’aimait pas les vitres,
et les verres de lampe,
et les carafons,
il détestait les verres à liqueur...
III
Kouzgoundjouk
Quand on travaille à Beykoz,
on devrait y habiter.
Mais Kouzgoundjouk est un endroit charmant
et la patronne de la pension
et sa fille Rachel
font une confiture de roses admirable...
Au cadre du miroir une carte postale :
le panorama de la ville de Nice,
une chaise, un lit, une console...
Les fenêtres donnaient sur la mer...
Au soleil, sur le plafond, les reflets de l’eau,
et dans la nuit passaient des cargos sombres
qui s’éloignaient,
vous laissant seul et désarmé.
La chambre de Sélime était vaste et claire.
Dans le terrain vague voisin
des fichus imprimés séchaient au soleil,
rouges.
A droite,
la villa de Djevet pacha.
Dans la villa, un paon
et Dame Mébrouré.
Vêtue de robes de taffetas,
Dame Mébrouré était très vieille,
et ses yeux bleus n’y voyaient plus.
Dame Mébrouré. faisait de la dentelle,
elle se réveillait, crochetait une rose blanche,
s’endormait et la rose se défaisait...
Dans la villa de feu Djevet pacha,
Dame Mébrouré
était bel et bien oubliée...
Quand on travaille à Beykoz,
on devrait y habiter.
Mais Kouzgoundjouk est un endroit charmant,
et Sélime le soir y écoutait
les cris des enfants,
qui, nus comme des poissons sans écailles,
se lançaient du terrain vague où séchaient les fichus
à la conquête du monde...
IV
Le livre
« Le Livre doit être Vent, écarter le rideau,
Le Livre doit être le Poulain du Shah Ismaïl
te hisser sur son dos
et
.e lancer à l’assaut des dragons...
Les dragons sont à la porte de la forteresse,
les dragons sont là, monstres noirs à sept têtes,
tu finiras par les vaincre,
et tu pénètreras dans le jardin... »
Sélime avait trouvé ce livre
caractères très noirs
sur papier blanc,
un livre d’une quarantaine de pages,
grand comme la main...
IV
Le dernier bateau
Le dernier bateau s’éloigna du débarcadère :
ses lumières se mêlant aux étoiles,
le « 64 » glisse sur l’eau
désert et las...
La nuit s’emplit de voix.
Dans le miroir, le bras de Rachel,
la main de Sélime
et le sillage du bateau...
« Ta main, Sélime, me brûle comme du feu... »
La chair de Rachel était blanche.
ses yeux étaient sombres,
elle avait les cheveux roux...
VI
La page 21
« Nous commencerons par invoquer la Terre,
Toi qui es Terre,
il faut savoir t’aimer.
En toi reposent le grain de nos moissons,
et les assises de nos maisons.
Dans ton sein, notre fer et notre charbon,
dans ton sein, notre vie,
éphémère comme les vents,
en toi...
Toi qui te nommes Terre,
tu changes sans répit.
Tu nous créas dans les gouttes de ton eau.
Nous te transformons
et nous nous transformons... »
Ainsi parle la page 21.
Selime referma le livre.
Comprendre,
c’est chanter le premier chant de la liberté.
Et Sélime,
fils de Chabane,
chante...
VII
Le rêve de Rachel
- Hassan le contremaître a été licencié,
il a des enfants,
grands comme trois pommes...
Le boulanger Laze a fermé boutique,
et hier,
le docteur Moïse s’est suicidé...
Depuis que je t’écoute Sélime,
je fais des rêves effrayants :
des hommes gras aux bras immenses,
du sang sous les ongles,
et sur le dos,
des sacs pleins d’or,
avancent en cadence...
Ils tuent tellement d’hommes, Sélime.
ils tuent tant de gens..
.
- Ne crains rien, les jours nous appartiennent,
les jours sont à nous, Rachel...
VIII
La page 40
« En déferlant sur le monde
dans le sang et dans le feu,
ils ont attiré du septième tréfonds de la terre
ceux qui creuseront leurs tombes... »
Ainsi parle la page 40.
Quiconque ne répète pas
ce qu’il a compris
n’est qu’un lâche...
Et Sélime,
Sélime, fils de Chabane...
IX
Istanbul, la prison
et le préposé au registre d’écrou
Pas mal de nouveaux venus aujourd’hui.
Entre autres :
le gang de la drogue,
l’affaire des Douanes,
et le crime de Topkapi.
Nombre de détenus : 727,
sans compter les femmes...
Une fois de plus, voilà franchie
l’heure du cafard et de l’alcool.
Nous avons un hôte encore,
inscrivons-le :
1912,
né en 1912,
prénom du père : Chabane...
Cher ami,
pendant que je l’inscris,
jetez donc un regard par la fenêtre :
à la lumière du soir,
Sultan-Ahmet
n’est plus une mosquée de pierre,
elle semble faite
de vitraux multicolores...
... en 1912.
né en 1912
prénom du père : Chabane,
prénom : Sélime...
incapable de se tenir sur ses pieds,
l’œil gauche sanguinolent...
je sais bien pourquoi...
Pourquoi, mon cher
ce tumulte
pourquoi ces cris en cette ville ?
O Fouzouli, et toi Galip, et toi Nédime,
où êtes-vous, poètes ?
« La ville d’Istanbul est unique au monde,
l’air et l’eau nous y insufflent une vie nouvelle... »
a dit le poète,
le poète Nédime...
Traduit du turc par Munever Andac
in, Nazim Hikmet : « Paysages humains »
Editions La Découverte, 1987
Du même auteur :
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