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Le bar à poèmes

1 octobre 2026

François Rannou (1963 -) : L’Autre versant de l’ombre

 

 

 

L’autre versant de l’ombre

 

 

 

là derrière ces fenêtres

 

sa langue d’écume noire

 

                    ------- tu ouvres

 

un livre pour savoir

 

« perdre l’encre des toits »

 

                                tu laisses   

 

la pluie filer vers la rivière

 

------- le livre a glissé de tes doigts

 

la nuit se pose sur tes lèvres

 

 

 

 

entre tes doigts   le sable de sa voix comme

 

un filtre------- sa man liquide lave ton visage

 

derrière la fenêtre d’air de pluie 

 

                                                          tu mimes

 

les gestes qu’elle ne voit pas et retournes

 

avec ta langue dans ta bouche la terre

 

ton corps est là ?

 

 

 

 

puis il y a ce passage

 

        « à l’ombre du faucon 

 

           se dissipe dans l’air... »

 

et ---- plus d’images

 

                                 ici

 

de son visage tu

 

ne sais que

 

la voix

 

son esprit qui vole au-dessus de toi

 

son œil affilé lit sur tes lèvres

 

et goûte le vin que tu bois

 

---- la terre est noire de ses dents

 

 

 

 

à toucher presque

 

les rives jaunes entr’aperçues

 

                                                partir

 

le pas des nuages dans

 

ta respiration

 

                       une main de sable

 

se retire

 

dans le creux ------- vers le

 

geste arrondi de sa paume

 

son rêve de dune et

 

de galet

 

striés

 

d’ocre de bleu

 

sa voix dans ta voix comme

 

un microsillon

 

------ et tu trouves échouées là

 

les pierres noires comme du charbon

 

ce qu’elle a laissé pour

 

toi ------

 

              à tes lèvres

 

l’envie de mordre dans un fruit

 

au cœur vif du caillou

 

 

 

 

à mesure que

 

tu creuses

 

                la main s’approche du souffle elle

 

plonge dans l’ébène graffitis

 

                                       -------- seins tendus

 

derrière la figure

 

le vase noir et dur de l’ombre contient

 

le geste

 

où perdre ton corps

 

et ton esprit

 

------- si u craches dans ta main

 

le souffle prend racine

 

 

 

 

la pierre noire affûte

 

le vent

 

sa main serre ta nuque

 

te pousse

 

en avant de son geste

 

                                tu

 

déplies son linge de nuit

 

au-dessus du

 

trou

 

au centre

 

poses

 

ta bouche

 

une femme improbable

 

apporte du

 

vin

 

      place le poisson

 

 

vif

sous ta langue

 

----- s’en retourne

 

te laisse

 

le goût âcre du soleil et du vin

 

 

 

 

où tu ne peux pas voir

 

elle entre dans tes yeux

 

tire de l’ombre

 

sa respiration ----

 

sois

 

à l’intérieur

 

le rythme de ses cuisses

 

la palpitation de son corps

 

       invisible

 

la neige dure sous tes doigts

 

prend tes yeux

 

 

 

 

et tu ne sais plus

 

quand -----

 

son sexe a

 

brûlé

 

ta main

 

----- elle t’appelait par la fenêtre

 

l’index porté à ses lèvres

 

 

                                     -------

 

il n’y a plus de

 

fenêtre

 

           la cendre de ses doigts sur

 

ton visage

 

               recueille ton ombre

 

                                               ------- tu te colles

 

à terre

 

           fais de toi un souterrain

 

------ qui court sans bruit

 

         dans la neige

 

         des caves

 

 

 

 

l’ombre des corps

 

se resserre

 

aux quatre coins

 

enfoncée

 

dans l’os

 

----- « et la lumière »

 

 

 

 

elle verse le vin noir

 

où se plante

 

la flèche -----

 

                      où

 

s’inversent

 

vos deux visages

 

les dents mâchent leur proie

 

------ aiguisent

 

une autre faim

 

 

 

 

son visage est écrit dans ta main

 

bois l’ocre de sa bouche

 

sa mémoire n’est plus

 

ton geste

 

deux trous de neige dans

 

son corps de neige

 

sa vision

 

prise

 

dans tes doigts

 

                         tu l’inventes

 

nue

 

sans images

 

tu prononce le

 

nom

 

--------

 

juste impossible

 

 

 

 

trouveras-tu

 

le sommeil lucide

 

ocre bleu

 

de la voix

 

----- le chiffre de tes songes

 

l’autre versant de l’ombre

 

 

 

 

 

L’Autre versant de l’ombre

 

Wigwam éditeur, 35000 Rennes, 1994

 

Du même auteur : Dévié parle vent (Paul Celan) (14/03/2021

 

 

 

30 septembre 2026

Anne-José Lemonnier (1958- 2024) : Epreuves du soleil

 

 

 

 

Epreuves du soleil

 

 

 

J’avais cueilli en toi de quoi mourir

 

doucement dans la lie haute du silence

 

le gué de ton corps ensevelissait l’or

 

d’un verbe fraternel épreuves d’absolu

 

 

 

sous le baume sensuel des fenaisons

 

carillonnait la tourmente d’été

 

nos morts hantaient les granges bleues

 

du jour semence de splendeur nocive

 

 

 

et je te regardais pour mieux mourir

 

tu abreuvais ce drame de lumière

 

moulin de connaissance l’adoration

 

crucifia en toi la nuit de mon poème

 

 

 

 

La souffrance par la lumière suinte

 

des marches intimes de nos vies

 

les nuages méditent

 

l’épître des saisons

 

et s’emmurent conscients

 

dans la liberté sobre des arbres

 

 

 

sur les claies

 

hautes de désir

 

un long devoir mûrit

 

l’exaucement du corps

 

 

 

et tissant

 

l’heure translucide

 

l’étrave bleue

 

de tes sourires

 

émerveille la pauvreté

 

de la parole havre fatal

 

 

 

 

La vie fait une flambée

 

de tous les cœurs

 

nous avons beau lutter

 

une passion arrime

 

la démence et l’espoir

 

à la pitié des lunes

 

 

 

fenouils ivres du corps

 

dont le lyrisme infuse

 

un langage plénier

 

entre nos mains

 

fondent les souffles

 

de l’inquiétude innée

 

 

 

la mort et l’amour

 

vont distillant

 

notre être

 

image par image

 

selon l’ensorcellement

 

d’ineffables grandeurs

 

 

 

 

Dans l’herbe d’une magie paisible

 

tu guéris la souffrance tu fais

 

de son désir une pure extase

 

écris vite le monde dort docile

 

 

 

entre ses pôles de plénitude

 

la nuit est une gourde de lumière

 

bois vite les trains scandent

 

le chœur des dualités fatales

 

 

 

l’angoisse menace les pampres

 

ajuste chaque caresse à l’aune

 

de sa douleur ton corps saigne

 

la liesse de l’imagination

 

 

 

Clé de sable et de miel

 

tu scellas en ton corps

 

les dons de la lumière

 

j’entretenais sans fin

 

l’inquiétude charmeuse

 

d’un vigne assoiffée

 

de forces alluviales

 

 

 

dans l’osmose de la pierre

 

et du fleuve les serments

 

fusent inextinguibles

 

éclats d’humanité

 

qu’un baiser éternise

 

nous renaissons

 

aux délices du verbe

 

 

 

la lampe de ton souffle

 

à mon chevet éclaire

 

une victoire de l’âme

 

au-dessus de la mort

 

gravite la sagesse

 

des amants ivres

 

de paradis

 

 

 

 

Il y eut un don

 

 

 

par l’âme

 

exerçant

 

son emprise

 

 

 

une soudure

 

de splendeurs

 

en nos bras

 

 

 

et nous glanions

 

sur l’inachèvement

 

les airelles vives

 

des voix humaines

 

 

 

le goût d’une blessure

efficace attise l’être

mais les mots tremblent

d’humilité devant

l’indescriptible profusion

leurs jonchées de désirs

exsudent la lumière

d’une paix virginale

dans le recueillement

des crépuscules

 

 

Peu de vœux aboutissent

mais la sagesse ourle

de brumes mélodieuses

les plages

 

avec la conversion

 

des larmes

 

en gratitude

 

alterneront

 

l’éclipse

 

et le regain

 

du sens

 

 

 

l’été tel

 

une ascension

 

de la désespérance

 

moissonne le silence

 

 

 

et la parole au feu

 

de son éreintement

 

écoute les souffles

 

de sereines divinations

 

 

 

 

la miséricorde des merles

 

éteint le sacrifice

 

des blés à la lumière

 

tu nourris le reflet

 

de la beauté des jours

 

dans leur brûlure vaine

 

notre existence érige

 

son âtre bleu

 

par delà nos vies

 

iris enténébrés

 

de passion

 

jusqu’à souffrir

 

d’implacables délires

 

 

 

la parole est un gué

 

de la voie lactée

 

sur nos fronts

 

des grèves immenses

 

absorbent nos pas

 

tu signes avec l’amour

 

la teneur de tes actes

 

la prophéties du lierre

 

sur les calvaires

 

où nous guettons l’aveu

 

de fièvres transfigurantes

 

 

 

 

Le temps octroie

 

le mûrissement

 

tout se fait don

 

l’acceptation

 

de la blessure

 

garde l’amour

 

intact

 

 

 

l’âme est un osier

 

d’outremer tressé

 

mythiquement

 

le ciel offre aux images

 

un magnificat de couleurs

 

dans l’ordalie des vagues

 

les gestes des amants

 

prennent une douceur

 

de gloire

 

 

 

force de racines

 

génie de l’affection

 

la poésie nous voue

 

aux récifs absolus

 

dans le mystère

 

d’une liberté

 

forgeant un mât

 

de son silence

 

 

 

 

Incendiaire

 

des jours

 

dans l’unité

 

de ta folie

 

tu obéis

 

au tourment

 

de l’été

 

 

 

avec l’haleine

 

du soleil

 

sur les champs

 

pour dégager

 

des profondeurs

 

de la patience

 

et de la mort

 

doux lent et sûr

 

le principe d’amour

 

 

 

le sang respire

 

toute fidélité

 

au travail

 

du poème

 

comme un sourire

 

de ténèbres éblouies

 

 

 

 

Une soif nous tenaille

 

de nager sans limites

 

le baume de l’eau

 

doue le corps

 

d’une sublime

 

sensualité

 

 

 

par la fluidité

 

lumineuse

 

des vérités

 

la vie et la mort

 

s’intervertissent

 

 

 

la connaissance coule

 

sur le village

 

aux toits tranquilles

 

une joie immortelle

 

enfile comme

 

des perles

 

pour les convier

 

au bruissement

 

des rêves de génie

 

 

 

les saisons et les hommes

 

 

 

 

La Paque des mers

 

Editions Rougerie, 87330 Mortemart, 1986

 


De la même autrice : 


« Au lieu de pleurer… » (06/11/2017)


« Le vent déchire les feuilles mortes... » (29/09/2020)


Les yeux de l’Aven (1) (30/09/2021)


Les yeux de l’Aven (2) (30/09/2022)


La mort traversière (30/09/2023)


Archives de neige (1) (29/09/2024)

 

Archives de neige (2) (30/09/2025)

29 septembre 2026

Georges Bataille (1897 – 1962) : Poèmes de la Somme athéologique (2)

 

 

 

 

Poèmes de la Somme athéologique (2)

 

 

 


Le Coupable

 

 

 

Trop de jour trop de joie trop de ciel

 

la terre trop vaste un cheval rapide

 

j’écoute les eaux je pleure le jour

 

 

 

la terre tourne dans mes cils

 

les pierres roulent dans mes os

 

l’anémone le ver luisant

 

m’apportent la défaillance

 

 

 

dans un suaire de roses

 

une larme incandescente

 

annonce le jour.

 

 

 

 

absence de tonnerre

 

éternelle étendue des eaux pleurantes

 

et moi la mouche hilare

 

et moi la main coupée

 

moi je mouillais mes draps

 

et j’étais le passé

 

l’aveugle étoile morte

 

 

 

chien jaune

 

il est là lui

 

l’horreur

 

hurlant comme un œuf

 

et vomissant mon cœur

 

dans l’absence de main

 

je crie

 

 

 

je crie au ciel que

 

ce n’est pas moi qui crie

 

dans ce déchirement de tonnerre

 

ce n’est pas moi qui meurs

 

c’est le ciel étoilé

 

le ciel étoilé crie

 

le ciel étoile pleure

 

je tombe de sommeil

 

et le monde s’oublie

 

 

 

enterrez-moi dans le soleil

 

enterrez mes amours

 

enterrez ma femme

 

nue dans le soleil

 

enterrez mes baisers

 

et ma bave blanche

 

 

 

Sur Nietzsche

 

 

 

     M’exprimant sur l’état que désigne un sobriquet (le pal), j’écris ces quelques

 

lignes en forme de thème de méditation :

 

 

 

je me représente : un objet d’attrait,

 

la flamme

 

brillante et légère

 

se consumant en elle-même,

 

s’annihilant

 

et de cette façon révélant le vide,

 

l’identité de l’attrait,

 

de ce qui enivre

 

et du vide ;

 

 

 

Je me représente

 

le vide

 

identique à une flamme,

 

la suppression de l’objet

 

révélant la flamme

 

qui enivre

 

et illumine

 

 

 

 

Et je crie

 

hors des gonds

 

qu’est-ce

 

plus d’espoir

 

 

 

en mon cœur se cac1he

 

une souris morte

 

 

 

la souris meurt

 

elle est traquée

 

 

 

et dans ma main le monde est mort

 

soufflée la vielle bougie

 

avant de me coucher

 

 

 

la maladie la mort du monde

 

je suis la maladie

 

je suis la mort du monde.

 

 

Le silence dans le cœur

 

au coup de vent violent

 

mes tempes battent la mort

 

et une étoile tombe noire

 

dans mon squelette debout

 

 

 

noir

 

silence j’envahis le ciel

 

noir ma bouche est un bras

 

noir

 

écrire sur un mur en flammes

 

noires

 

le vent vide de la tombe

 

siffle dans ma tête.

 

 

 

 

Le silence fou d’un pas

 

le silence d’un hoquet

 

où est la terre où est le ciel

 

 

 

et le ciel égaré

 

je deviens fou.

 

 

 

J’égare le monde et je meurs

 

je l’oublie et je l’enterre

 

dans la tombe de mes os.

 

 

 

Ö mes yeux d’absent

 

de tête de mort.

 

 

 

 

Espoir

 

ô mon cheval de bois

 

dans les ténèbres un géant

 

c’est moi ce géant

 

sur un cheval de bois.

 

 

 

 

ciel étoilé

 

ma sœur

 

hommes maudits

 

étoile tu es la mort

 

la lumière d’un grand froid

 

 

 

solitude de la foudre

 

absence de l’homme enfin

 

je me vide de mémoire

 

un soleil désert

 

efface le nom

 

 

 

étoile je la vois

 

son silence glace

 

il crie comme un loup

 

sur le dos je tombe à terre

 

elle me tue je la devine

 

 

 

 

Ô les dés joués

 

du fond de la tombe

 

en des doigts de fine nuit

 

 

 

dés d’oiseaux de soleil

 

saut d’ivre alouette

 

moi comme la flèche

 

issue de la nuit

 

 

 

ô transparence des os

 

mon cœur ivre de soleil

 

est la hampe de la nuit.

 

 

 

 

 

L'Archangélique et autres poèmes

 

Editions Gallimard (Poésie), 2008

 

 Du même auteur : 


L’aurore / Le vide (09/10/2018)


Invocation à la chance (29/09/2024)

 

Poèmes de la Somme Athéologique (1) (29/09/2025)

27 septembre 2026

Huang Xingzeng / 黃省曾, (1490–1540) : Air du Kiang-Nan

Claude Monet : "Peupliers au bord de l'Epte", 1891.Galerie nationale d'Ecosse

 

 

 

Air du Kiang-Nan

 

 

 

De verts peupliers ondulent au vent,

 

     Devant mon pavillon, au bord de la Ts’in-Houai.

 

Chaque matin, je vois la marée naître,

 

     Et chaque soir, se retirer.

 

 

 

 

Traduit du chinois par Patricia Guillermaz

 

Anthologie de la poésie chinoise classique

 

Editions Gallimard (Poésie), 1962

 

 

 

27 septembre 2026

Richard Brautigan (1935 – 1984) : La nécessité d’être sous ses propres traits / The Necessity of Appearing in Your Own Face

 

 

 

La nécessité d’être sous ses propres traits

 

 

 

Il y a des jours, c’est bien le dernier endroit

 

au monde où l’on a envie d’être, mais

 

il faut y être, comme un film, parce

 

          qu’on est au générique.

 

 

 

 

Traduit de l’américain par Frédéric Lasaygues et Nicolas Richard


In, Richard Brautigan : « Il pleut en amour »


Le Castor Astral éditeur,1997


Du même auteur : 


30 cents, deux tickets, amour / 30 cents, two transfers, love (17/09/2014)


On ne me l’a jamais fait aussi gentiment / I’ve never had it done so gently before (27/09/2018)


Trou d’étoile / Star hole (27/09/2019)


Tous surveillés par de machines d’amour et de grâce /All Watched Over by Machines of Loving Grace (27/09/2020)


Poème d’amour / Love poem (27/09/2021)


Le port / The Harbor (27/09/2022)


Un coup de vieux dans le nez / My nose is growinge old (27/09/2023)


La courbe des choses oubliées / The cuve of forgotten things (27/09/2024)

 

Impasse (27/09/2025)

 

 

 

The Necessity of Appearing in Your Own Face

 

 

 

There are days when that is the last place

 

in the world where you want to be but you

 

have to be there, like a movie, because it

 

          features you.

 

 

 

Poème précédent en anglais :

 

William Shakespeare : « Contre ce temps... » / « Against that time... » (10/09/2026)

26 septembre 2026

Abdulah Sidran (1944 – 2024) : Gens Una Sumus

Photo AFP

 

 

 

Gens una sumus

 

 

 

Nous voici jouant aux échecs. Sur les visages,

 

la même gravité, la même ferveur. Dans les vitrines se morfondent

 

albums de photos, discours encadrés, coupures

 

de presse. (Datant, pour la plupart, des années soixante et quelques)

 

Nos visages au-dessus de l’échiquier comme au-dessus d’une fosse béante.

 

 

 

Ce que nous nous cachions devient

 

l’évidence : nous sommes de la même espèce, notre pouls

 

bat pareillement et pareillement résonne la chambre quand, dehors

 

retentit un sifflement dont nous ne connaissons que trop le sens.

 

Nous le fuyons en jouant S F 6 dans la partie espagnole.

 

 

 

Nous étions trop profondément attachés à cette ville,

 

à son atmosphère. Si attachés qu’en l’espace d’un instant

 

nous nous sommes trahis, nous-mêmes et nos cœurs

 

minuscules débordant de braise et de cendres, tristes.

 

C’est ainsi qu’on vieillit, en tremblant. La ville se transforme

 

en rose qui brûle aussi simplement que nos vies.

 

 

 

Nous jouons aux échecs. Sur l’échiquier – pierre tombale –

 

fraternisent l’amour et l’horreur, la stupeur et l’effroi.

 

Bizarrement, cela nous semble tout naturel, limpide. Nous

 

nous embrassons en ravalant nos larmes car nous sommes de la même espèce.

 

 

 

 

 

 

Traduit du bosniaque par Mireille Robin

 

In, Revue « Europe »

25 septembre 2026

Johannes Kühn (1934 - 2023) : « Le ciel tombe... » / « Der Himmel fällt ... »

 

 

 

 

Le ciel tombe

 

 

Le ciel tombe,


n’apporte ni bienveillance, ni bonté,


mais de la malfaisance.


Les grêlons frappent violemment,


les éclairs éclatent dans les futaies.


Un froid glacial


gravit les collines


et au passage me saisit au menton.


Pris lui aussi, le chemin, constellé de cristaux, reste longtemps blanc.


Le ciel tombe


dans la malfaisance,


oui, même la grêle


couche les champs de blé.

 

 

 

Traduit de l’allemand par Joël Vincent


In, Revue « Temporel, N° 26, 25 Septembre 2018


Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert 

 

 

Du même auteur : 


« Brouillard se dissipant au jardin... » / « Verfliegender Nebel im Garten... » (12/04/2021)


Migration vers le sud / Südflug (12/04/2022)

 

Pas pesant / Schwerer Schritt (25/09/2025)

 

 

Der Himmel fällt

 

Der Himmel fällt,


nicht Gnaden, nicht Güte bringt er,


Bosheit.


Die Schlossen klopfen wild,


die Blitze schlagen in die hohen Wälder ein.


Eiskälte


klimmt auf Hügel


und greift mir auch ans Kinn.


In ihr bleibt von Kristallen der Weg lang weiss.


Der himmel fällt


in Bosheit,


ja, der Hagel


legt die Ährenfelder um.

 

Poème précédent en allemand :

 

Else Lasker – Schüler  : Orgie / Orgie (09/07/2026)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

24 septembre 2026

Pierre Laurent (? – 19 ?) : Humanité

 

 

 

 

Humanité

 

 

 

La foule du dimanche

 

strie de cris ennemis mon silence.

 

 

 

Monde entrevu,

 

le tramway et sa hottée d’inconnus,

 

douleurs, amours, faces lasses,

 

et cette femme qui tout à l’heure sera nue

 

et qui passe.

 

Tant d’hommes dans la rue

 

une seule rue d’une seule cité !

 

seul, je regarde déferler la foule

 

je vois l’ensemble de sa houle,

 

sans un regard qui monte vers moi.

 

 

 

Quel désespéré interrogeant l’hostilité

 

rencontrera mon regard las ?

 

Mon cœur bat très bas un glas

 

pour la foule qui s’écoule.

 

Ma tristesse, chien triste, en moi s’enroule

 

et s’endort

 

 

 

1921

 

 

 

Revue « Manomètre, N°7, Février 1925 »

 

Lyon, 1925

23 septembre 2026

Jean Mambrino (1923 – 2012) : Dans la distance, la profusion

 

 

 

 

Dans la distance, la profusion

 

 

 

SÎMORGH

 

L’altitude

 

longue et lisse

 

sous la main

 

 

 

L’insondable

 

jaillissant

 

jusqu’aux lèvres

 

 

 

L’horizon

 

esserré

 

dans les bras.

 

 

 

Mais ce point

 

hors du soi

 

où ne passent

 

 

 

Ni le Temps ni le Sable ?

 

 

 

INFIMUS INFIMI

 

 

 

Ce point en toi

 

qui respire

 

qui souffre et jouit

 

qui voit

 

 

 

enfoui

 

dans l’eau de la chair

 

la glaise du corps

 

où il s’abrite

 

 

 

perdu parmi

 

l’abîme étoilé

 

des cellules

 

en chacune en nulle

 

 

 

glissant à travers

 

la vie la mort

 

l’avenir

 

déjà passé

 

 

 

pour le contenir

 

seule est assez petite

 

l’éternité.

 

 

 

LE FEU EST AU VERT

 

Un temps à côté

d’un autre temps.

 

La libellule

sur l’étang

joue avec le feu.

 

Le nouveau- né

voit tous ces yeux.

 

Un même présent

circule

dans les divers corps.

 

Le vif saisit le mort

tout le temps.

 

DEUXIÈME GENÈSE

 

 

 

Pourquoi le sang

 

coule-t-il noir ?

 

 

 

Chaque élément

 

a-t-il un soir ?

 

 

 

Et chaque corps

 

une autre image ?

 

 

 

Un seul passage

 

qu’on ne peut voir ?

 

 

 

L’or du visage

 

toujours sanglant ?

 

 

 

Ainsi le soir

 

serait l’aurore ?

 

 

 

L’IMPROBABLE

 

 

 

Une plume entre

 

en voltigeant

 

par les barreaux

 

de la prison.

 

 

 

Une plume blanche

 

au fond de l’ombre

 

s’est posée.

 

 

 

Parmi toutes les pensées

 

du monde

 

d’où vient cette intention

 

de l’oiseau

 

 

 

et du vent ?

 

 

A CLAIRE VOIE

 

 

 

Ce que tu vois

 

s’échappe.

 

 

 

Ton regard ouvre

 

 une trappe

 

 

 

Où çà

 

s’égare ?

 

 

 

LE COMMERCE ADMIRABLE 

 

  

 

Dans la distance

 

la profusion .

 

 

 

es arbres s’échangent

 

et les regards.

 

 

 

Les lèvres façonnent

 

leur béance.

 

 

 

Les failles les hasards

 

sont communion.

 

 

 

Le sans-don se donne

 

à notre absence.

 

 

 

RËVE

 

Une forme aimée

 

est assise

 

sur tes pieds

 

quand tu dors.

 

 

 

Sans poids

 

et ombreusement présente

 

en sa distance.

 

 

 

Elle te voit

 

allongé

 

dans une mort vivante.

 

 

 

Et tu écris

 

sans fin sans effort

 

sans toi

 

transmuant la vie

 

 

 

en silence.

 

 

 

DIES NATALIS

 

 

 

L’eau qui vit entoure

 

tes mains de lumière

 

détache la terre

 

collant à tes doigts.

 

 

 

Penche-toi plus bas

 

et applique encore

 

le manque d’eau pure

 

sur tes yeux brûlés.

 

 

 

Mais n’oublie jamais

 

que cette poussière

 

sera le dernier

 

pollen de ton corps.

 

 

 

QÂF

 

 

 

L’attente s’achève.

 

 

 

Marche vers le mur

 

de l’horizon

 

traverse le mur

 

en aveugle

 

écartant les branches

 

de tes mains qui rôdent

 

 

 

pendant que lentement

 

s’élève

 

derrière toute vision

 

comme un buisson d’aigles

 

au-dessus du couchant

 

 

 

la montagne d’émeraude.

 

 

 

 

 

 

 

ainsi ruse le mystère

 

Editions José Corti, 1983

 

Du même auteur : 


Il suffit d’un rien ((26/11/14)


Clairière (1 – 15) (26/11/2015)


L’aube (26/11/2016)


Le point du jour (26/11/2017)


Clairière (16 – 30) (26/11/2018)


Clairière (31- 40) (26/11/2019)


Clairière (41- 48) (26/11/2020)


Clairière (49 - 55) (26/11/2021)


Clairière (56 - 64) (26/11/2022)


Clairière (65 - 70) (26/11/2023)

 

La chair de ce lézard (23/09/2025)

22 septembre 2026

Olivier de Magny (1529 – 1561) : « Sur le bord d’un beau fleuve... »

 

 

 

 

     Sur le bord d’un beau fleuve Amour avait tendu


Un filet d’or tissu d’un excellent ouvrage,


Et là tout seul assis il semblait qu’au passage


Il eut quelque gibier longuement attendu.

 


 
     J’étais franc et dispos, mais trop mal entendu,


Et mon cœur s’égayait, mal caut (*) par le rivage,


Quand je le sentis prendre et réduire en servage,


Et tout soudain Amour l’emmener éperdu.

 


 
     Cette belle clarté qui le soleil efface


Reluisait à l’entour, et la main qui surpasse


L’ivoire de blancheur, tenait ce rets ainsi.

 


 
     Ainsi donc je fus pris, et rempli d’espérance,


De plaisir, de bonheur, et de persévérance :

En si belle prison je demande merci.

 

 

(*) mal avisé

 

Du même auteur : 


De l’absence de s’amie (18/06/2015)


Sonnet à Mesme (18/06/2016)


« Gordes, que ferons-nous ? » (18/06/2017)


Au Roi (18/06/2018)


« Je cherche paix... » (18/06/2019) 

 

« Tandis que je me plains... » (22/09/2025)

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