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Le bar à poèmes

8 septembre 2026

Bernard Noël (1930 - 2021) : Le passant de l’Athos (18-37)

 

 

 

Le passant de l’Athos

 

 

 

.................................................................................

 

 

 

18

 

                                    parfois les mains serrent

 

un morceau de mémoire elles ne l’ont pas pris

 

il est là sur leur peau revenu depuis

 

le fond de la chair compacte à moins qu’un cœur

 

ne coule tout à coup comme un aitre cœur

 

 

 

19

 

le jour met un peu d’ombre au creux des orbites

 

l’odeur du silence est très froide une armoire

 

abrite une grande couronne de lys

 

de roses blanches et myosotis au-dessous

 

un crâne mort en mil neuf cent un l’armoire

 

voisine est vitrée on voit en pyramide

 

trois crânes le plus haut mort en mil huit cent

 

soixante et onze alors que son porteur gauche

 

n’est mort qu’en mil neuf cent trente-quatre l’autre

 

porte au front une étiquette vierge et noire

 

derrière la vitre de la partie basse

 

trois étagères et sur chacune dix crânes

 

celui de mil neuf cent six affiche en plus

 

six lignes de mystère et une croix faite

 

de quatre triangles noirs on croit tenir

 

dans sa main de gros œufs très fragiles et vides

 

sous la trappe de l’angle de la crânothèque

 

ce n’est pas du tout ce que j’imaginais

 

rien qu’un tas un rebut d’os tout en désordre

 

des côtes cassées dans un courant d’air froid

 

il y a dans une salle annexe et sombre

 

deux tables chargées de crânes bien rangés

 

gros insectes carapacés de blancheur

 

on les sent prêts à se jeter en avant

 

les plus vifs déjà ont grimpé sur les autres

 

 

 

20

 

il a deux mille et trente mètres un peu moins

 

que l’Olympe assure Maximos mais plus

 

que le Parnasse un gros nuage l’écrase

 

le vent remue des rouleaux d’air sur l’épaule

 

des pierres aucun bruit humain une douceur

 

suinte des ruines des buissons d’origan

 

tout près d’ici un sage réputé vit

 

des étudiants le visitent et réclament

 

un miracle il va dans la cuisine et prend

 

un grand couteau je vous couperai la tête

 

dit-il puis vous la remettrai faites donc

 

un signe distinctif pour qu’il n’y ait pas

 

d’erreur chacun des étudiants se récuse

 

et le moine conclut : aucun parmi vous

 

n’est prêt pour le miracle

 

 

 

21

                                     un jeune cheval

 

m’a montré en passant le sens exact

 

du mot « fringant » mais à quoi me servira

 

la signification sans le cheval

 

 

 

22

 

pour épingler des impressions un à un

 

j’essaie des mots mais qu’est-ce qu’une impression

 

qui ne réussit pas à coïncider

 

la langue piétine le cœur puis la tête

 

l’impression se couche sur la gorge et pèse

 

mais qui pourrait épuiser l’air qu’il respire

 

 

 

23

 

 

très romantique ce matin il est noir

 

contre une voilure bleue et chapeauté

 

comme Fracasse à sa droite une arabesque

 

cravache le ciel le reste est stupéfait

 

par le petit jour la sueur du silence

 

pas un pépiement de piaf ni de pagaille

 

venteuse il faudrait asseoir ce matin-là

 

sur toutes choses mais le soleil déjà

 

prend toute la place et fait cuire les yeux

 

 

 

24

 

dans les gravats gris traînent des ailes d’anges

 

une étoile et des raisins de plâtre un Christ

 

les bras levés pour le supplice un cheval

 

cassé en deux une tête aux yeux crevés

 

on marche sur la pointe des pieds cherchant

 

pourquoi tout ce fracas tous ces coups de grâce

 

à des objets qu’on vénérait ici même

 

le plafond est sur le parquet le parquet

 

plie sous les pas planches mangées par la pluie

 

sur un lit de bois bleu un placard ouvert

 

trois joufflus sans trompette et des feuilles mortes

 

près de la porte les deux cous écrasés

 

l’aigle de Byzance qu’usurpa le tsar

 

 

 

25

 

l’église est un hangar céleste à cinq nefs

 

quelques infiltrations mais un bon état

 

l’iconostase a ses ors au grand complet

 

ses figures aussi qui sont une centaine

 

deux gigantesques lustres sous la coupole

 

et sous la clef de la grande nef des bannières

 

peintes des icônes à fond d’or des tableaux

 

où passe un souvenir préraphaélite

 

exemple un Christ en croix flanqué de la Vierge

 

de Jean et tout environné d’ailes blanches

 

dont le beau mouvement s’enlace au regard

 

et le fait danser jusqu’à ce qu’il remarque

 

trois chevelures d’anges très féminines

 

sur un grand ciel rouge avec lune et nuages

 

traités bien à plat comme l’eût fait Gauguin

 

tout le féminin est ici angélique

 

têtes plantées sur l’articulation d’ailes

 

voguant par paires sur des souffles d’air rose

 

ou gris en prenant des postures de cygnes

 

en haut tribune immense d’où l’on accède

 

à une pièce avec armoire à cinq corps

 

qui dut abriter chasubles par dizaines

 

elle ne contient que des portemanteaux

 

mais dignes d’un musée des arts populaires

 

un socle doré deux tabernacles et un

 

balai posé sur une belle enveloppe

 

avec trois anges photographes en relief

 

l’un manipulant l’appareil à soufflet

 

l’autre occupé par le développement

 

le troisième en train d’admirer un cliché

 

sur le rabat on lit Paul Sebah photographe

 

quatre cent trente-neuf grand-rue de Pera

 

Le Caire sur l’Esbekieb puis au-dessus

 

d’un écusson vide on devine le mot

 

Paris dans l’enveloppe un homme à moustaches

 

grosses épaulettes décorations et

 

cordon d’ordre

 

                         derrière l’iconostase

 

l’autel sous un dais de marbre blanc que portent

 

aux angles des colonnes de marbre gris

 

nappe rouge livre couvert de velours

 

violet mais le plus frappant est au mur

 

le tombeau de la Résurrection qui souffle

 

un peu de fournaise blanche en direction

 

d’un entassement de soldats terrifiés

 

 

 

26

 

assis devant un Christ en gloire et pareil

 

à un Pierre le Grand soudain pris de grâce

 

au lieu que de boisson geste bénissant

 

chef lumineux trône au sommet des nuages

 

quand le Verbe se fait image qui est-ce

 

plus loin sur deux panneaux sont rangés les Douze

 

tout l’espace ici proclame leur victoire

 

et leur message c’est cela qui s’image

 

en Christ glorieux on voit partout poses prises

 

pour toujours dans la fixité du seul sens

 

il faut se tenir à l’écart de l’espèce

 

pour devenir un reproducteur de foi

 

 

 

27

 

vais à la fontaine chercher de l’eau fraîche

 

croisé un tas de coquilles de noisettes

 

la pensée de l’écureuil chasse un instant

 

la pensée de l’impensable

 

 

 

28 

 

                                          à quoi bon ça

 

tous ces murs ces monceaux de pierres taillées

 

de par le monde en forme de vérité

 

sinon pour détourner la venue du rien

 

bâtir contre elle un tout massif un grand ordre

 

à l’abri desquels chacun peut ignorer

 

le vide en se faisant combler par la chose

 

l’occupante céleste ou philosophique

 

le mal le péché valent mieux que l’angoisse

 

d’être devant le rien l’impensable rien

 

qui stupéfait à tel point tête et langage

 

que voilà leur activité suspendue

 

la pensée ne peut en faire une pensée

 

cette incapacité l’anéantit

 

 

 

29

                                           nappe     

                 

de chaleur épaisse et verticale on va

 

sous son à-pic les pieds chaussés de pierre

 

les tôles des toitures ont des rôts de feu

 

Lui n’est qu’à peine une ombre dans la buée

 

les pigeons sont revenus crotter les dalles

 

dans un carreau en carreaux de céramique

 

un losange de marbre blanc porte au centre

 

l’aigle à deux têtes sous la queue à sept plumes

 

mil sept cent soixante-six est-ce la date

 

de la chapelle un bec cogne à petits coups

 

cela fait un bruit de gouttes d’eau tombant

 

        

 

30

 

cellule choisie pour la difficulté

 

pas d’accès linteau effondré sur la porte

 

il faut écarter le chambranle et glisser

 

deux hirondelles frôlent mon visage et

 

sortent dans un cri vers l’horizon laiteux

 

leur nid au plafond est de forme bizarre

 

un vaste aplati le col servant d’entrée 

 

une écritoire nez au sol un buffet

 

aux portes pendantes beaucoup de gravats

 

un poêle à la russe et je l’ai pris d’abord

 

pour un autel un grand balcon avec vue

 

sur la mer qui pour l’instant se mêle au ciel

 

cuvettes lits de fer débris de fenêtres

 

les ifs du cimetière trouent le grand bleu

 

à droite tout d’un coup le Blanc se dégage

 

pic abrupt présence en majesté vibrant

 

 

 

31

 

aucun corps ne saurait se couper le souffle

 

sauf par un acte comme en fit Mallarmé

 

avec sa glotte c’est en faisant de même

 

que la pensée s’asphyxie dans l’impensable

 

je n’ai jamais séparé corps et pensée

 

l’étranglement de l’un est celui de l’autre

 

le saut sans la mort la folie ou l’extase

 

tous excès qui délivrent de la raison

 

autrement dit du transformateur de l’être

 

en Nécessité sous les ruines ou dessus

 

j’apprends qu’un certain état religieux

 

vous fait arracher toute chose à ses gonds

 

et d’abord les mots à l’ordre du langage

 

ou du savoir quitte à danser à la tête

 

d’un cheval par-delà le bien et le mal

 

le Dieu de la Bible n’est pas raisonnable

 

il a mis la raison dans un arbre et dit 

 

que les fruits en étaient mortels quel travail

 

pour mettre ensuite la foi sous la raison

 

confondre hérésie et délire coloniser

 

les obscurs battements qui pulsent la vie

 

la foi pourtant doit jeter bas les montagnes

 

renverser le sens des mots et de l’histoire

 

être cette folie qui chasse les preuves

 

et les certitudes élit le désordre

 

efface la consommation de la pomme

 

le choix et les conséquences

 

                                              le poème

 

sème dans le langage la même folie

 

comment aurais-je pu le penser ailleurs

 

il veut que sa clarté soit assez sauvage

 

pour déchirer le cœur et la peau des yeux

 

 

 

32

 

le grand chariot roule sur la bibliothèque

 

Vénus papillonne à la pointe d’un if

 

la lune joue à la grenouille et au bœuf

 

avec une coupole et c’est quatre mètres

 

sur trois les dimensions de ma cellule

 

la porte est bleue le lit de fer avec planche

 

et paillasse la fenêtre est si profonde

 

qu’elle sert d’étagère à linge et à livres

 

j’ai récupéré chaise et petite table

 

dans les ruines

 

 

 

33

 

Le mot adéquat rassure

 

et même apaisé je ne sais pas le nom

 

des trois arbres à fleurs pâles qui sont devant

 

l’entrée de la Grande Lavra que saurais-je

 

de plus en le sachant il fixerait cette

 

beauté qui en retour l’embellirait d’une

 

image précise en qui s’accomplirait

 

la rencontre exacte entre le mot la chose

 

pourtant depuis des jours et des jours je mâche

 

d’autres mots sans en tirer le moindre jus

 

sensé les mots ruines destruction décombres

 

qui servent d’habitude à classer l’affaire

 

et qui devant elle ne suffisent plus

 

comme si l’adéquation creusait ici

 

un abîme où elle se jette elle-même

 

 

 

34

 

cela on peut le dire et non le penser

 

réplique Aristote à tous les négateurs

 

du principe essentiel de contradiction

 

qu’aurait-il rétorqué au comportement

 

d’une chose contestant son propre nom

 

je sais qu’évènement et situation

 

ne sont pas dans le mot qui les étiquette

 

mais dans la description que ce mot engage

 

aucun point ne saurait exprimer l’espace

 

et pourtant chacun d’eux le fait exister

 

 

 

35

 

la porte s’ouvre sur des planches brisées

 

trois pas en avant font craquer des plâtras

 

des boîtes rouillées un reste de cuvette

 

à gauche un lit de fer à droite une armoire

 

aux tiroirs arrachés en face un fantôme

 

de petit bahut aux panneaux défoncés

 

une brassée de branches mortes et un tas

 

de feuilles au-dessous de la fenêtre absente

 

 

 

36

 

la porte s’ouvre sur une cloison grise

 

où s’alignent des semis de taches bleues

 

au sol un grand poussier de plâtre et des bouts

 

de brique roses et blancs à la fenêtre

 

trois branches de figuiers ont cassé les vitres

 

 

 

37

 

la porte s’ouvre sur une pièce immense

 

hérissée de lits de fer parquet pourri

 

grand bidon rouillé tas de crin et de bourre

 

couvertures lacérées fauteuils cassés

 

neuf carnets de compte souillés de mortier

 

quelques boîtes en métal rongées de rouille

 

une bouilloire émaillée des bouts de vitre

 

une armoire où pend un reste de manteau

 

trois bahuts brisés des flacons trois cuvettes     

 

une anse en porcelaine quatre tiroirs

 

la partie droite de la pièce est un hachis

 

ferrailles et plâtras et planches moisies

 

 

.................................................................................

 

 

 

 

 

 

 

Le reste du voyage

 

Editions P.O.L , 1997

 

Du même auteur :

 


 « Et maintenant que faire avec le rien… » (26/01/2014)

 


A vif enfin la nuit (26/01/2015)

 


Laile sous lécrit (27/01/2016)

 


« assiégé de quel rire… » (27/01/2017)

 


Fable (27/01/2018)

 


Lettre verticale / Bram (27/01/2019)

 


Le bât de la bouche (27/01/2020)

 


Tombeau de Lunven (10/03/2021)

 


Extraits du corps.1 (10/03/2022)

 


Grand arbre blanc (10/03/2023) 

 

Bruits de langues (23 – 33) (13/03/2025)

 

Le passant de l’Athos (1-17) (16/01/2026)

7 septembre 2026

Anacréon / Ἀνακρέων (vers550 –vers 464 av. J. C.) : Prière à Dyonisos

 

 

 

 

Prière à Dyonisos

 

 

 

 

Dieu dansant au fond des forêts

 

Avec les Nymphes aux bras frais,

 

          Avec Cypris au cœur tendre,

 

Dieu qui boit le moût à longs traits

 

          Dieu séducteur, daigne m’entendre !

 

Mon souhait est de ceux qu’un amant peut former :

 

Fais que mon Cléobule, enfin, se laisse aimer.

 

 

 

 

 


Traduit du grec par Marguerite Yourcenar,

 


In, « La couronne et la lyre, Anthologie de la poésie grecque ancienne »

 


Editions Gallimard, 1979


Du même auteur : 


Le souhait (14/04/2015)


« Oui, mes tempes déjà sont grises... »  (31/05/2019)


« O enfant au regard de fille... » (07/09/2024)
 

« ... Ne frappe pas du pied, ô cavale de Thrace !... » (07/09/2025)

6 septembre 2026

Adèle Nègre (1965 -) : Fumeur

 

 

 

Fumeur

 

 

 

Assise face au saule

 

un ralenti heureux imposé à la rive

 

rouge est la vigne

 

qui descend soutenir ce gris

 

pâle et il flotte un air de fin d’été

 

c’est ce qui coule sous mes yeux

 

ou l’ombre qui vient par mon dos

 

transi je jette un œil où les deux

 

se rejoignent – la dernière flambée –

 

 

 

 

Comme tu fumes calmement devant la porte

 

en regardant le tilleul

 

(ou la nuit)

 

ou la nuit où elle perce le tilleul

 

il jaunit et vacille

 

projeté sur le mur

 

soufre et sur le toit

 

à rebours

 

le vent noircit les feuilles

 

toi expirant

 

ta main porte vers ton visage le seul

 

point d’incandescence

 

que tu ravives

 

et je l’accompagne

 

 

 

 

Un chien aboie, ils sont sept

 

à nourrir la peur.

 

Les grands sapins secouent la lune

 

intermittente

 

sur la dalle de ciment,

 

et dans l’eau noire des bols

 

toute la membrure du chenil consent et louvoie.

 

Je cale ma respiration sur celle, plus lente,

 

du ciel où gonflent les nuages circonscrits

 

dans le golfe sombre des bois

 

 

 

 

Où aller, pour quoi faire ?

 

Une toute petite chose m’anime à l’instant, mécanique des courants, ton avant-

 

bras dénudé, ta main délicate – pouce et majeur disjoints sur le mégot, tes yeux

 

plissés pour jouir des poumons sans pleurer – apportant au visage l’infime

 

braise, puis la bouche expirant, cette légère fleur de gaz qui éclot entre mon

 

œil et le tilleul qu’elle voile, tout danse lentement, le tilleul aussi,

 

le nuage physique et logique de nos jeux recouvre l’effroi, ces images que je

 

me rappelle sans cesse autant que celles oubliées, l’injonction de mémoire et la

 

sommation de connexion se perdent dans cet instant, divaguent un moment au

 

lieu du feuillage troublé, de branche en branche, palpitant, la nuit respire, c’est

 

palpable, et nous balbutions heureusement : la beauté est là dans ce trouble

 

évident, émergeant de la nuit par l’extrémité rougie d’une cigarette dans la

 

corbeille imparfaite d’un tilleul, l’effort mis à cela, surement, la preuve par la

 

sensation ou par le fumeur ?

 

Vision envolée, où les mots ? S’étiolent à même les doigts. Où sont passées

 

lune et feuille changeantes, veuille perdurer comme cet arbre de miel cliquette,

 

la source de mon rêve... Veuille, veuille !

 

 

 

 

Massif, un pan de mur jaune où lève

 

l’aube que j’attends est une couleur

 

ravale une fleur blême sur

 

mes lèvres

 

sèches sèches

 

des lèvres qui

 

tiennent l’écart :

 

lointain encore est le jardin

 

 

 

 

Sur tout les fronts

 

durant le jour je l’ai cherchée

 

or c’est la nuit

 

- texture de nos ombres –

 

qui la fait ample et sonore

 

forme reprise à l’inaction

 

et à la mutité des murs

 

rien à faire il n’y a rien à faire

 

que tout noter de l’indécise

 

 

 

 

N’allons pas plus vite que ça

 

accordons-nous

 

(le plus dur : accepter)

 

les asters maintenant étincellent

 

roses tremblants dans le vert

 

universelle victoire du vert

 

la seule

 

 

 

 

Des nuages encombrent à même la route

 

reprises de goudron qu’épongent les noyers

 

des peupliers

 

fluets

 

ne font plus aucun doute

 

ni aucune ombre

 

 

 

 

 

 

 

Un seul poème

 

Bruno Guattari éditeur, 41250 Tour-en-Sologne

 

 

De la même autrice :


« Tu ne tonitrueras pas... » (07/09/2020)


Parler avec le sphinx (extraits) (06/09/2021)


Résolu par le feu (1) (06/09/2022)


Résolu par le feu (2) (06/09/2023)


Résolu par le feu (3) (06/09/2024)

 

Résolu par le feu (4) (06/09/2025)

 

Fumeur (06/09/2026)

 

5 septembre 2026

Jean-Pierre Otte (1949 -) : Le monde blanc

 

Le monde blanc

 

 

 

 

Les rafales de vent froid déportent

 

corneilles, colères et objection. Puis,

 

c’est le grand calme. On observe partout

 

des reflets clairs, des étincelles de pur cristal,

 

les tisons rouges sous le verglas.

 

Les chemins sont scellés de verrous blancs.

 

Il neige à l'intérieur des miroirs

 

 

 

La blancheur obsède, un silence incantatoire

 

s’empare puissamment de l’être errant

 

au bord des ravines, aux limites du temps.

 

S’effacent les traces, les fards, les vestiges

 

de la nuit au revers des congères.

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

Le vent change de cap, emportant ailleurs

 

les vols de corneille, arrachant aux arbres

 

de grandes voiles crissant de cristaux.

 

Rien ne me presse, tout m’interpelle.

 

La blancheur s’abîme dans ma chair

 

en même temps que je m’abîme en elle.

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

Le regard passe et repasse en navette

 

sur des choses qu’il ne distingue pas.

 

Les rivières charrient des vitres.

 

La lumière oblique prolonge l’ombre ;

 

elle débusque à l’aube

 

des brumes blanches qui se balancent

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

Absente, la femme prend en moi

 

une présence plus intime et

 

intense dans l’empire de la transparence,

 

des reflets légers multipliés partout.

 

L’esprit s’évanouit aux rives du monde blanc,

 

le souffle se fige tel un vol en suspens.

 

Il neige à l’intérieur des miroirs.

 

 

 

 

 

 

Revue « Décharge, N°195, Septembre 2022

 

Les Palefreniers du Rêve, 89000 Auxerre

 

 

Du même auteur : Te pénétrer (05/09/2025)

 

 

4 septembre 2026

Iliazd / Ильязд (1894 – 1975) : « Rencontre vide sur rencontre vide... »

© Centre Pompidou, 1978 ; Œuvre reproduite : Nathalia Gontcharova, Portrait d'Ilia Znadevitch, 1913 © ADAGP, Paris, 1978

 

 

 

 

Rencontre vide sur rencontre vide

 

au restaurant, aux lustres des salons,

 

et quel silence lorsque nous parlons, -

 

du rien contant le rien, de l’air solide.

 

Les rimes, loin, volètent, se délitent,

 

dans la fumée bleuie du tabac blond

 

qui s’évapore chaque soir selon

 

le vent et voile votre main perfide.

 

Un avachissement sans espérance,

 

sans l’ombre même d’une volonté –

 

dieu sait quand nous avons périclité...

 

La biche file dans le bois immense

 

le soir s’achève ; votre voix s’avance,

 

aveugle : « On se revoit demain, je pense »

 

 

                                                                         1938-1939

 

 

 

 

Traduit du russe par André Markowicz


in, Iliazd : « Œuvres poétiques »


Editions Mesures, 2020

 


Du même auteur : 


« A l’automne... » / « Осенью... » (04/09/2021)


Rahel (04/09/2022)

 

« Je fus j’ai cessé d’être... » (04/09/2023)


Sentence sans paroles (04/09/2024)

 

La lettre (04/09/2025)

3 septembre 2026

Kenneth White (1936 - 2023) : Route du Sud, été / South road, summer

 

Kenneth White à Paris, le 11 octobre 1976. 

 

 

 

Route du Sud, été

 

 

 

1.

 

Au milieu de l’après-midi

 

une lumière bleue vacille

 

sur les crêtes silencieuses

 

 

 

 

2.

 

Où est parti le vent ? –

 

l’aube se lève doucement

 

sur les collines

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Marie-Claude White

 

In, Kenneth White : «Terre de diamant »

 

 

Editions Grasset et Fasquelle,1983

 

Du même auteur :


Le Grand Rivage (1 - 53) (06/09/2014)


La porte de l’ouest (02/09/2015)


Lettre à un vieux calligraphe (03/09/2016)


Théorie (03/09/2017)


« La pensée est une pensée... » (03/09/2018)


Java (02/09/2019)


La rivière qui traverse le temps (03/09/2020)


Le testament d’Ovide (03/09/2021)


En toute candeur (03/09/2022)


Cérémonie d’hiver (03/09/2023)


Dans les paroisses du sable (03/09/2024)

 

Logos amerikanos (03/09/2025)

 

 

South road, summer

 

 

 

1.

 

Mid-afternoon

 

blue light flickering

 

on the silent crags

 

 

 

2.

 

Where did the wind go ? -

 

dawn coming quietly

 

over the hills

 

 

 

Poème précédent en anglais :

 

Lenore Kandel : Poème pour les Tyrans / Poem for Tyrants (22/08/2026)

2 septembre 2026

Horace / Quintus Horatius Flaccus (65 av. J.-C. - 8 av. J.-C,) : « L’âpre saison a contracté le ciel... » / « Horrida tempestas caelum contraxit... »

Portrait imaginaire d'Horace par Anton von Werner 

 

 

 

L’âpre saison a contracté le ciel, les bourrasques

 

     et la neige font descendre Jupiter ; venu de Thrace, l’Aquilon

 

fait retentir maintenant les forêts et la mer. Mes amis, dérobons

 

     au jour cet instant, tant que nos genoux sont encore verts,

 

et que c’est convenable, que la vieillesse s’éloigne du front qu’elle assombrit.

 

     Toi, va chercher le vin de l’an de ma naissance ;

 

pour le reste, silence ; un dieu peut-être fera tourner les choses

 

     de façon bienveillante. Aujourd’hui nous voulons

 

nous parfumer de nard oriental et sur la lyre du Cyllène (1)

 

     chasse de nos cœurs tous les cruels soucis,

 

comme à son grand élève l’a prédit le glorieux centaure (2) :

 

     « Toi l’invincible, enfant mortel d’une déesse, Thétis,

 

la terre qui t’attend est celle d’Assaracus (3), que fendent les ondes fraîches

 

     du modeste Scamandre et le cours fluide du Simoïs.

 

D’une trame certaine, les Parques ont coupé le fil

 

     de ton retour, et ta mère azurée ne te reconduira pas chez toi.

 

Là-bas, allège tout malheur par le vin et le chant :

 

     Ce sont eux qui consolent de la laide tristesse. »

 

 

 

 

 

(1) la lyre fut inventée par Hermès, né sur le mont Cyllène, en Arcadie

 

(2) Le centaure Chiron, maître de sagesse, fut précepteur d’Achille

 

(3) Antique roi de Troie. Le Scamandre et le Simoïs sont des fleuves proches de Troie

 

(Epodes)

 

 

 

 

Traduit du latin par Philippe Heuzé

 

In, « Anthologie bilingue de la poésie latine »

 

Editions Gallimard (Pléiade), 2020

 

Du même auteur :

 

 « Trop longtemps le Père... » / « Iam satis terris ... »  (02/09/2024)

 

« Le puant Mévius... » / « Mala soluta nauis exit alit... » (02/09/2025)

 

 

 

 

  Horrida tempestas caelum contraxit et imbres

 

       niuesque deducunt Iouem; nunc mare, nunc siluae

 

  Threicio Aquilone sonant. rapiamus, amici,

 

       occasionem de die dumque uirent genua

 

  et decet, obducta soluatur fronte senectus.

 

       Tu uina Torquato moue consule pressa meo.

 

  cetera mitte loqui: deus haec fortasse benigna

 

       reducet in sedem uice. nunc et Achaemenio

 

  perfundi nardo iuuat et fide Cyllenea

 

       leuare diris pectora Sollicitudinibus,

 

  nobilis ut grandi cecinit Centaurus alumno:

 

       «   Inuicte, mortalis dea nate puer Thetide,

 

  te manet Assaraci tellus, quam frigida parui

 

       findunt Scamandri flumina lubricus et Simois,

 

  unde tibi reditum certo Subtemine Parcae

 

       rupere, nec mater domum caerula te reuehet.

 

  Illic omne malum uino cantuque leuato,

 

       deformis aegrimoniae dulcibus adloquiis. »           

                             

 

Epodon Liber

 

Poème précédent en latin :

 

Catulle / Caius Valerius Catullus : « Vivons, ma Lesbie... » / Vivamus, mea Lesbia... » (28/03/2026)

1 septembre 2026

 

Edouard Glissant, en 2007 à Itxassou pour Errobiko festibala. ph. J.-D. C. © Crédit photo : Chopin Jean Daniel

 

 

 

Pays d’avant

 

 

 

 

Au loin le pays sonnait. Dans l’éclaircie labourée

 

Entre les hauts plis d’arbres inconnaissables

 

Ce bruit, bronze battu, tombait en herbe

 

Nous étions deux, peuple de nuit et peuple de clairière

 

Pays d’avant

 

Que nous ne savions pas être l’Avant

 

Tout autant que l’errant ne connaît la rivière qui là

 

Le déchire d’une eau comme ronce

 

 

 

*

 

La porte du milieu ferrait l’orée. Pas un feuillage

 

Ne ventait au bleu d’où la reptation

 

Se retirait. Les murs friaient sous la main, l’ongle

 

Y striait des rivières en crue

 

 

 

*

 

Savions-nous que l’éperon surgit mortel au han

 

Des souques d’aviron

 

Nous le savons. L’étant insu ne dilate la mer

 

Tout indélimité s’évanouit aux portes

 

Nous sommes nés de ce tri d’eau de mer

 

Du seul imperceptible flanc de terre comme un maïs

 

 

 

*

 

Nous courons dans la foule avons crié aux chiens

 

Mangé la morue frite auprès des lumignons, la nuit

 

Nous coule au flanc les cris

 

Roulent dans la ravine des morts

 

Nous n’avons drap pour nous lever sur l’algue

 

Irrémédiable et nous hélons avec les agoutis

 

Toutes les bêtes qui nous nagent au cœur

 

 

 

*

 

Laoka pile le sable en lieu de mil

 

Et les Enofis tendent en feuillage la nuit

 

Milos doigts rouges tord le bronze bat les glaives

 

Son ventre luit comme d’une accouchée bientôt, Milos

 

Nous mande, alors entre les hauts de branches lève

 

Droit sous sa main notre mère la lune

 

 

 

*

 

Dans la troupe des enfants qui touchent au front l’Aveugle

 

Sonnant en force ils chantent le Ho-a, un seul

 

Tremble de cet arbre e fait de l’ombre sur la place

 

Ils courent les mille trente pas, des murailles d’ocre

 

Aux palissades à vautours, ils ont

 

Armé midi de sa racine, les doigts ouverts

 

Un seul mourra d’empan de mer

 

 

 

*

 

Ô prends ce plaisir qui va pour finir et l’amasse

 

Auprès du jardin de la Première Epouse

 

Manguiers de carême ont fleuri de rosée

 

La mangue fond et c’est de menthe frissonnée

 

Nous nous sommes accroupis la sueur crêpait aux cheveux

 

Avons bu dans la coupe que tu dis tienne ô fille

 

Dans ta multiplicité avons convoqué l’Unique

 

Dormi béants près de la mare. Ô ma souffrance sur ton erre

 

Grandit le figuier-maudit. Le conteur

 

Ichneumon ainsi joute et dit

 

 

 

*

 

Nous parlons clair qui ne sommes poètes ni chanteurs fous

 

Notre voix fronce aux plis des bleus mahoganys

 

Nos contes s’éclaircissent de virer au van du soir

 

Les enfants les récitent d’un an à l’autre

 

 

 

*

 

Il n’est filiation ô conteur

 

Ni du nom à la terre ni du vent

 

A la cendre. Ls fonds levèrent

 

Il lève ces fonds marins dans nos antans et nos faims

 

 

 

 

 

 

Pays rêvé, pays réel

 

Editions du Seuil, 1985

 

 

 

 


Le grand midi (01/09/2019)


Saison unique (01/09/2020)


Saisons (01/09/2021)


Miroirs / Givres (01/09/2022)


Afrique (01/09/2023)


L’eau du volcan (1 et 2) (01/09/2024)

 

Pour Mycéa (01/09/2025)

31 août 2026

Dominique Sorrente (1953 -) : Oiseau passeur

 

 

Dominique Sorrente FDN 2020

 

 

Oiseau passeur

 

 

I

 

Porter l’entaille au cristal arrogant du concept.

 

 

 

*

 

Dans la tourmente,

 

garde toujours près de toi une queue de sirène,

 

 

*

 

Parti en quête d’un travail de fourmi. Tu verras

 

 

comme le monde est minutieux.

 

*

 

Prendre ses distances d’avec l’inexistant,

 

en jouant soigneusement aux billes.

 

 

 

*

 

Parole du très-bas de passage :

 

chaque jour est un acte manqué qui s’ignore.

 

 

 

*

 

A mi-chemin, ne demande plus rien à la lumière ;

 

elle captiverait ton pas.

 

 

 

*

 

L’appui du rêve : lentement comme pour nous rejoindre,

 

il amasse ses chants autour de nous. Puis il devient le cri qui

 

heurte.

 

 

 

*

 

Cette ligne en discontinu que je poursuis,

 

tantôt cassé, tantôt liant.

 

 

 

Qui, de nouveau ?

 

 

 

 

II

 

C’est de nuit que tisse l’inconnue ;

 

les passages se laissent prendre au réveil.

 

 

 

*

 

Sagesse de ces nations-là :

 

l’aube affranchit l’oiseau,

 

le soleil, deuxième arrivant,

 

le rend siffleur.

 

 

 

*

 

Qi n’est ni de roseau ni d’infini,

 

mais glisse à leurs côtés

 

et sans prendre parti,

 

la bouche rendue autre.

 

 

 

Souffle nomade.

 

 

 

*

 

Liesse qui tousse,

 

monstre qui fume :

 

aucune affaire pliée d’avance.

 

 

 

Sur ses cinq lettres à l’esprit caché,

 

on dit que le repos,

 

lui-même un jour,

 

trouva repos.

 

 

 

*

 

Celui qui parle et ne sait rien.

 

Celui qui sait et ne dit rien.

 

Chacun son tour invente le monde,

 

clignant de l’œil.

 

 

 

Et le rien n’en pense pas moins.

 

 

 

*

 

On ne demande pas à un arbre, fût-il bien élevé,

 

de compter ses branches.

 

 

 

N’arrête pas les étoffes du feu. Fais-en des chamanes

 

pour lâcher les paroles dan l’osier du jour.

 

 

 

 

III

 

 

La prière de cette aube

 

a le parfum du bois coupé.

 

 

 

Celle de demain, peut-être,

 

goûtera la braise a ta bouche.

 

 

 

Plus tard, elle se fera

 

hache ou flamme bleue

 

ou quoi encore ?

 

 

 

Prière aux visages traversiers.

 

 

 

Imprévisible pointe.

 

 

 

*

 

Entre l’humeur chaleureuse du clown,

 

la sainte folie du baiser

 

et la lente sagesse des arbres,

 

n’hésite pas un seul instant.

 

 

 

Choisis les trois.

 

 

 

Bois, ami, et sois fertile ;

 

ne prends pas masque

 

comme l’hypocrite

 

qui ne sait plus la forme même de son visage.

 

 

 

*

 

De quel arbre es-tu fait ?

 

De quel bois te chauffes-tu ?

 

 

 

Ainsi palabrent les écorces des hommes

 

sans voir que c’est la même sève

 

d’étrangère nue

 

qui les fait vivre.

 

 

 

*

 

Le naufrage du vent,

 

l’abandonné des flammes,

 

l’emporté de la pluie,

 

l’englouti de la terre.

 

 

 

Tant de noms désertés par l’acier de ta ville

 

pour apprendre à épeler

 

ce à quoi parfois tu ressembles.

 

 

 

Un brin d’éternité

 

loge dans le puits sans fond.

 

 

 

Mais il est dit

 

qu’il te faudra trois jours

 

qui sont comme mille ans

 

pour le cueillir.

 

 

 

Souvent à la margelle attendent les trois jours.

 

 

 

*

 

Tous les hommes portent des images qui passent

 

et se retirent.

 

 

 

Heureux sont-ils

 

ceux qui les font tourner

 

 

 

sous la lanterne magique de la poésie

 

 

 

pour qu’elles enfantent l’autre côté du mur.

 

 

 

*

 

Les musiques qui s’en vont de nous

 

reviennent toujours un matin se placer

 

dans le milieu exact de la roue.

 

 

 

Ainsi le chariot du monde.

 

 

 

IV

 

Cheval qui s’éveille déjà, le rêve

 

sait pour de vrai.

 

 

 

Il traverse les parois de la chambre,

 

négocie d’une traite avec le paysage.

 

Disparu, désormais

 

 

 

L’heure de nous laisser

 

à sa leçon d’intermittence.

 

 

 

*

 

Toius les commencements

 

nous laissent sur leur fin.

 

 

 

Toutes les fins ont des humeurs de franchissement.

 

 

 

C’est pourquoi nous continuons

 

inlassablement

 

le désir de changer.

 

 

 

A présent, quitte,

 

dit la voix

 

 

 

Quatre pour la peur des ennemis du souterrain.

 

Quitte l’ombre vouée à sa proie.

 

 

 

Le premier migrateur venu,

 

plein ciel,

 

 

t’enseignera la point du jour.

 

 

*

 

A une source,

 

faire boire la guérisseuse

 

née des instances réfractaires.

 

 

 

Jeter une monnaie

 

sur le refoulement des douleurs.

 

 

 

C’est le premier des baumes,

 

dit un cri d’aigle,

 

avant de s’orienter dans l’ouvert.

 

 

 

V

 

 

au comptoir des nombres

 

 

J’ai rêvé d’un futur

 

qui compterait discrètement sur ses doigts

 

et n’arriverait pas jusqu’au bout de tous ses sentiments

 

cachés.

 

 

 

*

 

Entre le nom qui donne à voir

 

et l’ombre qui s’évertue à prolonger l’instant,

 

voici le nombre, seul

 

comme un déchiffrement qui n’a jamais eu lieu.

 

 

 

Seul dans son plus simple appareil. Au pays du comptage.

 

 

 

*

 

D’une vie multiple au silence soustrait,

 

garde par devers toi l’addition de tous tes gestes offerts.

 

Salue les regards divisés. Laisse la minute

 

du plus parfait silence

 

 

réaliser toutes ses opérations et les dissoudre.

 

 

 

*

 

Le monde, comme une terre énumérée.

 

 

 

 

 

 

Pays sous les continents,

 

un itinéraire poétique, 1978 – 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Editions M L D, 22000 Saint-Brieuc, 2009

 

Du même auteur

:
Lettre du passager (31/08/2019)


 Citadelles et mers (31/08/2020)


L’Apparent de lumière (31/08/2021)


Ephémérides (31/08/2022)


Ballon Rouge en contre-plongée (31/08/2023)


Le dit de la neige (31/08/2024)

 

La combe obscure (31/08/2025)

30 août 2026

Myrddin (vers 540 - ?) : Chant des pourceaux

Merlin, changé en cerf, rencontre l'empereur César (manuscrit de la Suite-VulgateXIIIéme siècle

 

 

 

 

Le chant des pourceaux

 

 

 

 

Ecoute petit pourceau. J’ai peine à dormir

 

tant mes chagrins m’agitent

 

Pendant dix et quarante ans j’ai tant souffert

 

que maintenant la joie me fait mal.

 

 

 

Qu’importe à Rydderch (1), en fête cette nuit,

 

que j’ai passé la nuit dernière sans dormir,

 

la neige au-dessus du genou

 

et des aiguilles de glace dans les cheveux – triste sort ! –

 

 

 

Ecoute petit pourceau. La montagne n’est-elle pas verte ?

 

Mon manteau est mince – pour moi plus de repos –

 

Pâle est mon visage – Gwendydd ne vient plus me voir –

 

Quand les hommes de Brynych mèneront leurs armées sur ces rivages,

 

les Kymris seront vainqueurs et le jour sera glorieux.

 

 

 

Ecoute petit pourceau. Ce n’est pas mon dessein

 

d’entendre les oiseaux d’eau qui mènent grand tapage.

 

Mes cheveux sont rares, mon vêtement n’est pas chaud,

 

le vallon est mon grenier mais je n’ai pas de blé,

 

peu satisfaisante est ma récolte de l’été.

 

 

 

Depuis la bataille d’Arderyd (2) plus rien ne me touche

 

même si le ciel tombait et la mer débordait.

 

 

 

 

  (1) Rydderch, roi de Strathclyde, en Bretagne insulaire, vers 570 – 600. Il est l’époux de

 

Gwendydd, sœur de Myrddin (Merlin).

 

(2) La bataille d’Ardery ; en 576, opposa deux factions des Bretons du Nord.

 

Myrddyn, gagné par la folie, se réfugia dans la forêt, pour ne plus en sortir.

 

 

 

 

 

Traduit du gallois par Jean Markale


in, « Les grands bardes gallois »


Editions Jean Picollec, 1981

 

Du même auteur : Les pommiers (30/08/2025)

 

 

 

 

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