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Le bar à poèmes

17 juillet 2026

Konstanty Ildefons Gałczyński (1905-1953) : Testament dans la nuit / Nocny Testament

 

 

 

 

 

Testament dans la nuit

 

 

 

Moi, Constantin, fils de Constantin,

 

En Espagne nommé maître Ildefonse,

 

Sans être d’intègre esprit,

 

J’écris un testament à la lueur des bougies.

 

 

 

Des phalènes sous mes yeux tournent près des bougeoirs

 

Ils frissonnent et mes doigts ont des frissons ;

 

Au maître qui créa les bougeoirs je lègue donc

 

Les nuits de juin avec tous leurs papillons.

 

 

 

Qu'un jour par hasarde traîne le cafard,

 

Parmi les rues il étendra sa marche le soir,

 

Sans retard sur les vérandas tourneront les papillons noirs,

 

Sur le gazon, les boules bleues s’éteindront sans retard,

 

Il verra les phalènes, visages sur fumée d’or,

 

Il posera son pas, de mon nom prendra mémoire.

 

 

 

Aux poètes de ces jours et des jours à venir

 

Je lègue mon poêle de faïence

 

Avec son intime feu d’idées, de mi-idées,

 

Autrement dit de bagatelles pas dignes qu’on les allume,

 

Et je leur lègue mon encrier, cette pleine lune

 

Que me vendit un marchand tsigane.

 

 

 

Qu’un jour par hasard en des ans différents,

 

Tel moi-même cette nuit haussant ma voix,

 

Ils aillent déployant papiers et parchemins

 

Et sanglotant : « Eterniser la nuit ! Comment ? »,

 

C’est moi qui gratterai dans le cri de leurs plumes,

 

Ce sera moi leurs danses, lascivités vers les nuées,

 

Car dans la nuit, j’ai tellement promurmuré, démurmuré

 

 

 

Que je connais jusqu’à l’abîme les partitions de la nuit.

 

 

 

A ma fille Kira, qui danse,

 

Je lègue le septième firmament

 

Avec séraphins par tout terzo s’agenouillant,

 

De très hauts « pas un mot », des lueurs sans clarté

 

Et toute chose naturelle, comme coffre à secrets.

 

Qu’elle y apprenne ses ballets !

 

 

 

A mon ami Théo, pour quand pleut le crépuscule sur la ville,

 

Une ruelle pas entamée pour y marmonner

 

Et même un certain portail du quartier Lesno

 

Avec un Neptune de fer forgé.

 

Hélas ! il est parti dégoûté de la cité,

 

Maintenant c’est au ciel un astre apaisé.

 

 

 

A tous les êtres de bonté l’entier charme qui a germé

 

Sur cette terre et, tel un abécédaire,

 

Les saisons de l’année en doré en argenté,

 

Les papillons et même les moucherons

 

Le soir près des acacias en géants buissons,

 

Une aube, dont nul ne revient, en arrière-fonds,

 

Pour mes poèmes des furies phosphorescentes

 

Irradiant dans un ravin de ténèbres, de méchanceté.

 

 

 

Pour ma Basanée, ma Svelte, mon Ombrageuse, mes yeux qui ont pleuré.

 

 

 

 

Traduit du polonais par Armand Robin

 

in, « Poésie non traduite. II »

 

Editions Gallimard, 1958

 

 

 

 

Nocny Testament

 

 

 

Ja, Konstanty, syn Konstantego,

 

zwany w Hiszpanii mistrzem Ildefonsem,

 

będąc niespełna rozumu,

 

piszę testament przy świecach.

 

 

 

Ćmy się, zaznaczam, kręcą przy lichtarzach

 

i drżą, i ręka mi drży -

 

a więc majstrowi, co lichtarze stwarzał,

 

zapisuję czerwcowe ćmy.

 

 

 

Jeśli kiedy go rozwlecze chandra,

 

w wieczór będzie wśród tych ulic stąpał,

 

ćmy się zaczną kręcić po werandach,

 

gasnąć kule niebieskie na klombach,

 

ćmy zobaczy, twarze w złotym dymie

 

i przystanie. I wspomni me imię.

 

 

 

A poetom żyjącym i przyszłym

 

zapisuję mój kaflowy piec,

 

w nim spalone myśli i pomysły,

 

czyli różne gry niewarte świec,

 

nadto księżyc, pełny mój kałamarz,

 

co mi sprzedał go wędrowny kramarz.

 

 

 

Jeśli tedy kiedyś, w latach innych,

 

jak ja dzisiaj nocą wzniosą głos

 

i rozłożą swoje pergaminy,

 

wzdychać zaczną, jak uwiecznić noc -

 

to ja będę w kuszeniach chmur,

 

w pergaminach i skrzypieniach piór,

 

bom ja nocą zaszumiał i odszumiał,

 

i do dna jej partytury zrozumiał.

 

 

 

Córce mojej Kirze, tancerce,

 

zapisuję niebiosa siódme,

 

cherubinów modlących się z tercyn,

 

szum wysoki i światła ułudne,

 

i przyrodę jak skrzynię sekretów -

 

niechaj z niej się uczy swoich baletów.

 

 

 

Teofilowi, gdy się w mieście zmierzchnie,

 

daję całą uliczkę do szeptów

 

oraz pewną bramę na Lesznie,

 

gdzie był kłuty w żelazie Neptun,

 

ale uciekł, bo miał wstręt do miasta.

 

Teraz w niebie jest spokojna gwiazda.

 

 

 

Wszystkim dobrym cały czar, co wezbrał

 

na tej ziemi, daję jak alfabet:

 

pory roku ze złota i srebra

 

i dzięcioły, i te muszki nawet

 

wieczorami, wielkim rojem, przy akacjach,

 

w głębi zorza, z której się nie wraca...

 

Wierszom moim fosforyczne furie

 

blaskiem w wertep ciemny i zły –

 

 

 

a mojej Smagłej, mojej Smukłej, mojej Pochmurnej łzy. 

 

 

 

Poème précédent en polonais :

 

Zuzanna Ginczanka : Dernière neige / Ostatni śnieg (28/02/2026)

 

16 juillet 2026

Dinos Christianopoulos / Ντίνος Χριστιανόπουλος (1931- 2020) : Marie-Madeleine / Μαγδαληνή

 

 

 

Marie-Madeleine,

 

 

Il m’a frappée dès le premier coup d’œil, je courais à tous ses sermons.

 

J’avais un terrain de ma tante et je l’ai vendu pour le suivre.

 

Et quand j’ai eu tout dépensé, j’ai décidé de vendre aussi mon corps,

 

d’abord aux gens des caravanes, ensuite aux publicains ;

 

J’ai couché avec des Romains, de têtes dures ; et quant aux Pharisiens,

 

     je les connais un peu...

 

Mais dans tout ça je n’oubliais pas ses yeux.

 

Pendant des mois pour lui j’ai cavalé du port au Temple

 

et de la ville au Mont des oliviers.

 

 

 

Monsieur le parfumeur, s’il vous plaît, baissez un peu pour moi vos prix.

 

Ce vase d’albâtre est trop cher pour mes économies.

 

Il me le faut pourtant, ce mélange avec quatre parfums.

 

De ces parfums, je baignerais ses pieds,

 

dans ces cheveux je sècherai ses pieds,

 

de ces lèvres je baiserai ses pieds si beaux, si purs.

 

Je sais, un tel parfum, c’est trop pour le repentir,

 

Mais pour l’amour c’est bien peu.

 

Et si j’embrasse un four sa religion, ce sera par amour pour Lui ;

 

Et si j’arrive au martyre pour Lui, c’est son amour qui m’aura inspirée.

 

Cat le désir, monsieur, embrase ma foi, et l’amour mon repentir

 

et sans doute mon nom sera symbole dans les siècles

 

de ceux qui ont été sauvés car ils ont beaucoup aimé.

 

 

 

 

 

Traduit du grec par Michel Volkovitch

 


In, « Anthologie de la poésie grecque contemporaine »

 


Editions Gallimard (Poésie), 2000

 

Du même auteur : Ithaque / Ιθάκη (16/07/2025)

 

 

Μαγδαληνή

 

 

Τον ξεχώρισα μόλις τον είδα, ήμουνα ταχτική στα κηρύγματά του·


πούλησα κι ένα κτηματάκι της θειας μου για να τον ακολουθήσω.


Όμως όταν πια όλα τα ξόδεψα, αποφάσισα να πουλήσω και το κορμί μου,


στην αρχή στους ανθρώπους των καραβανιών, κατόπι στους τελώνες·


κοιμήθηκα με σκληροτράχηλους Ρωμαίους κι οι Φαρισαίοι δε μου είναι άγνωστοι.


Κι όμως μέσα σ’ αυτά δεν ξεχνούσα τα μάτια του.


Μήνες για χάρη του έτρεχα απ’ το Ναό στο λιμάνι


κι από την πόλη στο Όρος των Ελαιών.

 

 

Κύριε μυροπώλη, κάντε μου, σας παρακαλώ, μια μικρή έκπτωση.


Για ένα βάζο αλαβάστρου δε φτάνουν οι οικονομίες μου.


Κι όμως πρέπει να αποχτήσω αυτό το μύρο με τα σαράντα αρώματα.


Μ’ αυτό το μύρο θ’ αλείψω τα πόδια του,


μ’ αυτά τα μαλλιά θα σφουγγίσω τα πόδια του,


μ’ αυτά τα χείλη, τα πόδια του τα εξαίσια κι άχραντα θα φιλήσω.


Ξέρω, είναι πολύ αυτό το μύρο για τη μετάνοια,


ωστόσο για τον έρωτα είναι λίγο.


Κι αν μια μέρα ασπαστώ το χριστιανισμό, θα είναι για την αγάπη του·


κι αν μαρτυρήσω γι’ Αυτόν, θα ’ναι η αγάπη του που θα μ’ εμπνέει.


Γιατί, κύριε, ο έρωτας μου ανάβει την πίστη κι η αγάπη τη μετάνοια


κι ίσως μείνει αιώνια τ’ όνομά μου σα σύμβολο


εκείνων που σώθηκαν και λυτρώθηκαν ότι ηγάπησαν πολύ.

 

 

 

Η εποχή των ισχνών αγελάδων 

 

Κοχλίας, Θεσσαλονίκη (Kochlias, Thessalonique) 1950

 

Poème précédent en grec :

 

Dinos Christianopoulos / Ντίνος Χριστιανόπουλος  : Ithaque / Ιθάκη (16/06/2025)

 

 

15 juillet 2026

Xie Tiao / 謝朓 (464 – 499) : Je gravis le soir le mont San-Chan...

 

 

 

 

 

Je gravis le soir le mont San-Chan

 

et me retourne vers la capitale

 

 

 

 

Des berges de la Pa, je contemple Tch’ang-ngan ;

 

     Du district de Ho-Yang, je regarde la capitale...

 

Un blanc soleil décore les toitures volantes ;

 

     Et l’on distingue bien leurs formes inégales.

 

Les derniers nuages roses dispersent leur satin ;

 

     Le Fleuve clair est pur comme une soie bouillie.

 

Des oiseaux, à grand bruit, couvrent les îles printanières ;

 

     Des fleurs multicolores parsèment la terre parfumée.

 

Il faut partir... Pourtant, longuement je m’attarde ;

 

     Mon trouble, hélas ! suspend notre joyeux banquet,

 

Jusqu’à l’heureux revoir, quelle inquiète attente !

 

     Mes larmes se répandent, comme neige fondante.

 

Inévitable nostalgie des coeurs sensibles...

 

     Quels sont les cheveux noirs qui ne changent jamais ?

 

 

 

 

 

Traduit du chinois par Wong T’ong-wen

 

in, « Anthologie de la poésie chinoise classique »

 

Editions Gallimard (Poésie),1962

Du même auteur : 


« Le jour tombe... » (15/07/2020)


Complainte des degrés de jade (15/07/2021)


Tristesse des oiseaux de bronze (15/07/2022)


Celui à qui je pense (15/07/2023)


Contemplation mélancolique au coucher du soleil (15/07/2024)

 

Partant pour Xuancheng (15/07/2025)

14 juillet 2026

Jany Cotteron (1944 -) : Vagues

 

 

 

 

Vagues

 

 

 

 

Vaste est mon amour

 

Il est la terre

 

Il est la mer

 

 

 

 

Dans ses eaux de jade

 

Nagent des poissons aux écailles de nacre

 

Ils ont nom de mes enfants

 

Ils ont nom de mes amis

 

Et celui de l’homme aux yeux de vagues bleues

 

 

 

 

 

 

Trop vaste est mon amour

 

Flux et reflux

 

S’en vient

 

S’en va

 

Coquillages brisés laissés sur le rivage

 

La mer n’est jamais oublieuse

 

Enfouit dans le sable la plainte des grands fonds

 

La mer digère ses poissons morts

 

 

 

 

Dans la prison étroite de la trop vaste mer

 

Tournent en rond

 

Mes poissons d’aventure

 

La mer soupire et se retire

 

Ecoute battre le cœur des enfants

 

A l’écume des crêtes

 

 

 

 

Echoués sur le rivage

 

La terre les prend dans ses mains de sable

 

Poissons d’ailes et de plumes

 

Ils prennent leur envol

 

Au-dessus de la mer

 

Et me font signe d’amour

 

 

 

 

Dans ses vagues où passent

 

Les reflets des visages

 

Les éclats du regard

 

S’abritent mes amours

 

 

 

 

La mer est habitée de douceur

 

 

 

 

 

Le chant des pierres et de l’eau

 


Editions Samizdat, 1218 Grand-Saconnex (Suisse)

 


 
De la même autrice : 


F aille (16/07/2018)


N’importe où (14/07/2019)


Laisse-moi (14/07/2020)


 Un jour (14/07/2021)


Là où creuse le vent (14/07/2022)


Ventre (14/07/2023)


Je t’attends (14/07/2024)

 

Ligne de vie (14/07/2025)

13 juillet 2026

Léopold Sédar Senghor(1906 – 2011) : Par dela Eros

Créateur : Steiner, Egon | Crédits : Bundesarchiv

 

 

 

 

Par dela Eros

 

 

                                                          Kâ na Mâyây fela-x-am :

 

                                                          Kaso fae nyapôgma dyegânum

 

                                                          Oui, tout ce qui est de Mâyaï me plaît

 

                                                          La prison que je recherchais, je l’ai.

 

                                                                                                                            POÈME SÉRÈRE

 

 

 

C’EST LE TEMPS DE PARTIR

 

 

 

C’est le temps de partir, que je n’enfonce plus avant mes racines de ficus dans

 

     cette terre grasse et molle.

 

J’entends le bruit picotant des termites qui vident mes jambes de leur jeunesse.

 

C’est le temps de partir, d’affronter l’angoisse des gares, le vent courbe qui rase

 

     les trottoirs dans les gares de Province ouvertes

 

L’angoisse des départs sans main chaude dans la main.

 

J’ai soif j’ai soif d’espaces et d’eaux nouvelles, et de boire à l’urne d’un visage

 

     nouveau dans le soleil

 

Et ne m’écartent pas les chambres d’hôtel ni la solitude retentissante des grandes

 

     cités.

 

 

 

Est-ce le Printemps – partir ! – cette première sueur nocturne, le réveil dans

 

     l’ivresse... l’attente...

 

J’écoute aérienne – plus bas la batterie des roues sur les rails – la longue trompette

 

     qui interroge le ciel.

 

Ou est-ce le hennissement sifflant de mon sang qui se souvient.

 

Tel un poulain qui se cabre et rue dans l’aurore de Mars ultime.

 

C’est le temps de partir.

 

 

 

Voilà bien ton message.

 

Etait-ce au bal du Printemps que tes yeux ouverts te précédaient ?

 

Toi si semblable à celle de jadis, avec ton visage sarrasin et ta tête noire

 

     qui flamboie comme le sommet de l’Estérel.

 

Tes compagnes s’écartaient, jours laiteux d’hiver ou colombes sous les

 

     flèches d’une déesse.

 

Ma main reconnut ta main mon genou ton genou, et nous retrouvâmes le

 

     rythme premier

 

Et tu partis. C’est le temps de partir !

 

 

 

DEPART

 

 

 

Je cherche au fond de tes yeux troubles – c’est l’Etang de Berre sous les coups

 

     du Mistral

 

Tes yeux troubles – et j’y distingue, à travers la vitre embuée, le paysage d’outre-

 

     océan de nos hiers.

 

La pente est molle ; alentour la tendresse des prés.

 

Quand nous glissons, un bras amical nous retient au bord de l’eau.

 

Ta voix frêle, dans l’air lent de nos coeurs, tisse de capricieuses dentelles.

 

Tu es sur la rive adverse hirondelle ; l’eau est peu profonde et proches les îlets

 

     d’or.

 

Je préfère le bons souple du félin.

 

 

 

La rivière de verre le ciel couleur d’yeux bleus – tu disais pervenche- les

 

parfums d’un vert enfantin.

 

Toutes ces heures claires vertes bleues, vertes claires bleues !

 

Si légers les nuages aéroplanes, qui sont les poissons sous l’eau sans bruit.

 

Si souvent sifflaient, avec un bruit métallique qui me secouait jusqu’à la racine

 

     des entrailles

 

Les rapides pour les ports atlantique, les mondes ressuscités de nos mémoires.

 

 

 

Je ne pouvais garder dans mes mains ta tête, tes yeux d’antilope comme mes

 

     yeux aimantés

 

Mes yeux fixes devant toi.

 

Si légers les aéroplanes blancs

 

Si souvent sifflaient les rapides sur les ponts aériens !

 

Et puis un jour, étrangers dans ce paysage trop connu

 

Sans au revoir, nous sommes partis, partis un jour sans couleur et sans brut.

 

 

 

CHANT D’OMBRE

 

 

 

L’aigle blanc des mers, l’aigle du Temps me ravit au-delà du continent.

 

Je me réveille je m’interroge, comme l’enfant dans les bras de Kouss que tu

 

     nommes,Pan.

 

C’est le cri sauvage du Soleil levant qui fait tressaillir la terre

 

Ta tête noblesse nue de la pierre, ta tête au-dessus des monts le Lion au-dessus

 

     des animaux de l’étable

 

Tête debout, qui me perce de ses yeux aigus.

 

Et je renais à la terre qui fut ma mère.

 

Voici le Temps et l’Espace, entre nous précipice et altitude

 

Que se dresse ton orgueil porte-neige jadis couleur humaine

 

- J’y disparaissais, laboureur couché dans l’ivresse de la moisson mûre.

 

Je glisse le long de tes parois, visage escarpé.

 

Le meilleur grimpeur s’est perdu. Vois le sang de mes mains et de mes genoux.

 

Comme une libation le sang de mon orgueil antagoniste, déesse au visage de

 

     masque.

 

 

 

Me faudra-t-il lâcher les tempêtes de toutes les cavernes magiques du désert ?

 

Rassembler les sables aux quatre coins du ciel vide, en une ferveur immense

 

     de sauterelles ?

 

Puis dans un silence immémorial, le travail du froid apocalyptique ?

 

Glissent déjà tes paroles confuses de femme, comme des plaintes d’heureuse

 

     détresse, on ne sait

 

Et les pierres, brusque et faible chute, vont prendre le fracas des cataractes.

 

 

 

Toute victoire dure ’instant d’un battement de cils qui proclame l’irréparable

 

     doublement.

 

Tu fus africaine dans ma mémoire ancienne, comme moi comme les neiges de

 

     l’Atlas.

 

Mânes ô Mânes de mes Pères

 

Contemplez son front casqué et la candeur de sa bouche parée de colombes

 

     sans taches

 

Comparez sa beauté et celle de vos filles

 

Ses paupières comme le crépuscule rapide et ses yeux vastes qui s’emplissent

 

     de nuit.

 

Oui c’est bien l’aïeule noire, la Claire aux yeux violets sous ses paupières de

 

     nuit. 

 

 « Mon amie, sous le sombre des pagnes bleus

 

« Les étoiles effeuillent les fleurs d’ouate de leurs capsules éclatées.

 

« Le Seigneur de la brousse s’est tu, qui a fait taire la révolte des bruits sourds.

 

« Vois ! le brouillard doucement s’est égoutté en claires gouttelettes de lait

 

     frais. »

 

Ecoute ma voix singulière qui te chante dans l’ombre

 

Ce chant constellé de l’éclatement des comètes chantantes.

 

Je te chante ce chant d’ombre d’une voix nouvelle

 

Avec la vieille voix de la jeunesse des mondes.

 

 

 

VACANCES

 

 

 

Cette absence longue à mon cœur

 

Cette vacance de trois mois comme ce sombre couloir de trois semestres

 

     captifs.

 

J’avais perdu mémoire des couleurs.

 

Jusqu’à ton visage que je recomposais en vain, avec les yeux battus de mon

 

     esprit.

 

Et ton silence distant comme une mémoire qui s’oublie !

 

Restait l’odeur de tes cheveux, si chauds de soleil

 

- Rien que la caresse de mon col haut et souple sur ma joue

 

Restait la splendeur de ta tête !

 

Comment oublier l’éclat du soleil, et le rythme du monde – la nuit le jour

 

Et le tamtam fou de mon cœur qui me tenait éveillé de longues nuits

 

Et les battements de ton cœur qui à contretemps l’accompagnaient

 

Et les chants alternés. Toi la flûte lointaine qui répond dans la nuit

 

De l’autre rive de la Mer intérieure qui unit les terres opposées

 

Les sœurs complémentaires : l’une est couleur de flamme et l’autre, sombre,

 

     couleur de bois précieux.

 

Ton visage !

 

Sans doute est-ce lui, non la ténèbre de ma prison non l’humidité de ma vie

 

Qui efface toute couleur et tout dessin, tel le soleil triomphant à l’entrée de

 

     l’hivernage

 

Lorsque n’est pas tombée la goutte d’eau première

 

Que les pays sont blancs et les sables illimités.

 

Je sais le Paradis perdu – je n’ai pas perdu le souvenir du jardin d’enfance où

 

     fleurissent les oiseaux.

 

Que viendra la moisson après l’hivernage pénible, et tu reviendras mon Aimée.

 

Tu seras dans mes bras comme une gerbe lourde et brune

 

Ou le sik triomphal qu’agite l’athlète vainqueur, et il se sent un dieu.

 

 

 

PAR DELA EROS

 

 

 

Je les réciterais, ces mains qui bandent le regard de mon cœur.

 

C’est bien la lenteur de tes mains et la douceur galbée de ta caresse qui ne

 

     bouge

 

Egyptienne ! Comment ne serait-elle pas mon guide, ton haleine longue

 

Tes senteurs de soleil feux de brousse !

 

Tu es descendue de ce mur où t’avais accrochée la ruse des anciens

 

Admise dans le cercle à toute faiblesse fermée

 

Tu es le fruit suspendu à l’arbre de mon désir – soif éternelle de mon sang

 

     dans son désert de désirs !

 

 

 

Je sais mes Pères, vous avez jeté ce filet sur ma vacance vigilante

 

Pour attraper l’Enfant prodigue, cette fosse à lions.

 

Je sais que la fierté de ces collines appelle mon orgueil.

 

Debout sur l’âpreté de leurs sommets couronnés de gommiers odorants

 

Je saisis l’écho du nombril qui rythme leur chant

 

- Un lac aux eaux graves dort dans ce cratère qui veille.

 

Seule, je sais, cette riche plaine à la peau noire

 

Convient au soc et au fleuve profonds de mon élan viril.

 

 

 

Mais quoi d’un corps sans tête ? Et quoi de bras sans âme ?

 

Le chant du poète domine haut la passion des talmbatts mbalakhs et tamas.

 

Qu’au moins dansent mes doigts sur les cordes des kôras.

 

Mais ce corps dans mes mains, comme un fin navire d’acier !..

 

 

 

Ne soyez pas des dieux jaloux, mes Pères.

 

Laissez tonner Dzeus-Upsibrémétès, que Jéhovah embrase la superbe des villes

 

     blanches.

 

N’énervez pas ma jeunesse aux jeux de la maison

 

Mes griffes de panthère au pagne amical de mes sœurs.

 

Mon âme aspire à la conquête du monde innombrable et déploie ses ailes, noir     

 

    et rouge 

 

noir et rouge, couleurs de vos étendards !

 

Ma tâche est de reconquérir le lointain des terres qui bordaient l’Empire du

 

     Sang

 

Où jamais la nuit ne recouvrait la vie de ses cendres, de son chant de silence

 

Ma tâche, de reconquérir les perles extrêmes de votre sang jusqu’au fond des

 

     océans glacés

 

Et des âmes. Entendez le chant de son âme sous son toit de paupières

 

     sarrasines.

 

Candides ses yeux comme ceux de l’antilope kôba, ouverts étonnés sur la

 

     beauté du monde.

 

Ah ! laissez-moi l’arracher, son âme, dans un baiser comme le Vent d’Est

 

     Destructeur

 

Pour la dépose à vos pieds, avec les richesses fabuleuses de l’esprit et des

 

     terres nouvelles.

 

 

 

VISITE

 

 

 

Je songe dans la pénombre étroite d’un après-midi.

 

Me visitent les fatigues de la journée

 

Les défunts de l’année, les souvenirs de la décade

 

Comme la procession des morts du village à l’horizon des tanns.

 

C’est le même soleil mouillé de mirages

 

Le même ciel qu’énervent les présences cachées

 

Le même ciel redouté de ceux qui ont des comptes avec les morts.

 

Voici que s’avancent mes mortes à moi...

 

 

 

 

 

Chants d’ombre

 

Editions du Seuil, 1945

Du même auteur : 


Prière pour la paix (13/07/2014)

 

L’Absente (13/0720/15)


Ndessé (13/07/2016)


Elégie des eaux (13/07/2017)


Chant du printemps (13/07/2018)


Chants d'ombre I (13/07/2019)


Chants pour Signare (13/07/2020)


Le retour de l’enfant prodigue (13/07/2021)


Chants d'ombre II (13/07/2022)


Elégie de minuit (13/07/2023)


Elégie des saudades (13/07/2024)

 

Le Kaya-Magan (13/07/2025)

12 juillet 2026

Matsuo Bashō / 芭蕉 松尾 : (1644 – 1694) : « Jour de bonheur... »

 

 

 

 

Jour de bonheur tranquilles

 

le Mont Fuji voilé

 

dans la pluie brumeuse

 

 

 

 

Traduit du japonais par Roger Munier

 

In, « Haïkus des quatre saisons »

 

Editions du Seuil, 2010         

 

 

Brume et pluie

 

Le Fuji voilé

 

Malgré tout, je marche, heureux

 

 

 

 

Traduit du japonais par Dominique Loreau

 

 

In, Dominique Loreau : « Aimer la pluie, aimer la vie »

 

Editions J’ai lu, 2011

 

 

Du même auteur :

 


« Départ du printemps… » / 行春や鳥啼魚の目は泪 11/08/2014)

 

« Elles vont mourir… » (16/07/2016)

 

« Usé par le temps… » (23/07/2017)

 

« Puissé-je à la rosée... » (16/07/2018)

 

« Des tréfonds de la pivoine... » (11/07/2019)

 

« De quel arbre en fleur... » (10/07/2020)

 

« Huitième lune... » (11/07/2021)

 

« Décidé... » (11/07/2022)

 

« Ce jour si long... » (11/07/2023)

 

« Oreiller d’herbe... » (11/07/2024)

 

« Le printemps déjà... » (11/07/2025)

11 juillet 2026

Stéphane Crémer (1954 -) : Lignes d’eau

 

 

 

 

Lignes d’eau

 

 

Nul ne revient grandi

 

d’aucun pays découvert

 

Voyons ce qu’il reste de vent

 

dans l’air

 

 

 

 

 

Ecoutons la rame

 

dans l’onde où elle plonge

 

et replonge depuis que nous quittâmes

 

un rivage pour l’autre

 

 

 

 

 

La traversée est un temps

 

sans plus d’attaches par-dessus bord où l’espace

 

touche aux confins de ce que croient

 

les cartes, boussoles ou sextants, compas,

 

tous azimuts en leur mesure du possible

 

 

 

 

 

Les rêves invisibles des vents

 

se reconnaissent à nos visages

 

qui les portent ainsi

 

les autan, mistral ou sirocco, noroît,

 

tramontane – aux paysages qui les conduisent

 

 

 

 

 

Que deviendrait l‘océan

 

s’il engloutissait l’île ?

 

L’île, que serait-elle devenue

 

s’il ne l’avait abordée ?

 

 

 

 

 

 

L’île strictement arasée ne tient

 

que par les phares qui crochent sa dentelle

 

à leurs feux noués sur les mousses, les lichens,

 

les goémons et tous varechs, entre grève

 

et moudez où ils échangent en silence

 

leurs signaux en la trame immémoriale

 

des souvenirs qui la maintiennent à flots

 

 

 

 

 

Ce qui monte avec la marée c’est plus encore

 

que le niveau de la mer la profondeur

 

des poissons la hauteur des oiseaux

 

le chant des mâts et notre confiance

 

à perdre pied

 

 

 

 

 

Que l’océan se retire et ce qui affleure

 

n’est pas la terre mais encore

 

l’océan maintenant sondé

 

jusqu’au socle de sa profondeur      

 

 

 

 

 

L’amplitude d’un pleur s’entend

 

au labyrinthe des marées –

 

A leur renverse chaque gué

 

conduit le seul horizon

 

dont se puisse baptiser l’écho

 

reflété au miroir épars des flaques

 

 

 

 

 

La fin du monde n’est pas ici

 

où nichent ses oiseaux

 

où frayent ses poissons

 

où vivent ses hommes :

 

ce lopin d’île prouve

 

que la terre est ronde

 

 

 

 

 

Torchon saturé de lourdes écumes

 

la mouette plonge depuis la hauteur

 

qu’au concert des bourrasques elle s’autorise

 

et réapparaît à moins que ce ne soit une autre

 

tandis qu’elle chasse entre les rochers invisibles

 

vent debout qui la hisse-et-oh !

 

gorgée de sa proie braconnée

 

 

 

 

 

Le soin des tempêtes

 

conduit les anciens à leurs fenêtres

 

comme un seul home découvre de la mer    

     

les vertus à sa porte mais la prie

 

d’attendre qu’on ne lui ouvre

 

que tout soit prêt et le sommeil caréné

 

pour un dernier rêve

 

 

 

 

 

D’un flanc à l’autre de la digue

 

la houle se renforce ou s’apaise

 

une lame plus grosse la coiffant

 

redonne aux eaux du port le goût du large

 

 

 

 

 

L’Ouest et l’Est

 

n’étant qu’à quelques pas

 

la nuit tombe où le jour se lève

 

 

 

 

 

La marche est facile

 

mais la promenade inutile

 

sauf à confondre sans risque

 

les points cardinaux

 

 

 

 

 

Le bateau quitte l’île pour le raz

 

en n’emportant rien ni aucun souvenir

 

nulle image : celui qui reste

 

peut les entendre et voir qui demeurent

 

 

 

 

 

Que le ciel guide sa lumière

 

la délivre et verse dans les flots

 

morts ou vifs tire ses angles du sommet

 

de l‘horizon que nous caressons :

 

il comprend tous les vents et prononce

 

chacun en sa langue d’azur

 

 

 

 

 

Que puis-je savoir

 

du secret porté par la vague

 

qui grossit et veille à ne rien confier

 

de l’écume qui l’engloutirait sinon

 

avant le choc d’où éclatera –

 

rochers, digues, proues, balises –

 

la force dont sa gloire est de volatiliser le triomphe ?

 

 

 

 

 

Que dois-je faire

 

quand le grain s’annonce

 

sur la crête d’embruns

 

qui le renforcent et l’affûtent

 

aux récifs tranchants de leur histoire –

 

quarts, manœuvres, vigies, détresses –

 

qui des mains  et taille la corne sur la barre ?

 

 

 

 

 

Que m’est-il permis d’espérer

 

de l’horizon si proche du lieu

 

qui m’en sépare que fuir est devenu

 

impossible sur le fil du temps accordé

 

à le laisser venir – heures, jours et nuits,

 

minutes, vies – et t’aborder enfin ou te croiser

 

accoster ou doubler l’île de notre trésor perdu : ou sauvé ?

 

 

 

 

 

 

Le banc

 

Editions Isabelle Sauvage, 29410 Plounéour-Ménez, 2009

 

 

10 juillet 2026

Rafael Alberti (1902 – 1999) : Nouvelles revenances de l’automne

 

 

 

 

Nouvelles revenances de l'automne

 

 

 

On nous dit : Soyez gais.

 

Que l’homme dans vos chants n’entende pas rouler

 

le plus léger bruit d’une larme.

 

C’est bien. Je le voudrais, je le veux chaque jour,

 

mais il est des heures, des jours même des mois et des années

 

où l’âme se remplit d’une juste tristesse

 

et, pour tant de raisons qui luttent silencieuses,

 

se met à pleurer, quand se gonflent les rivières.

 

 

 

Je regarde l’automne et j’écoute ses eaux

 

-  mélancoliques miroirs d’ombrages qui bientôt vont disparaître.

 

Je me regarde moi, ce matin je m’écoute

 

et, dissipée la peur

 

qui parfois me tenaille et me laisse muet,

 

je me répète : Avoue,

 

crie courageusement que tu voudrais mourir.

 

 

 

Et dis aussi : j’ai froid.

 

Dis aussi : Je suis seul, bien que d’autres m’entourent.

 

Que penserait-on de toi si tu ne revenais ?

 

Tes amis, ta fille, ta femme, tous ceux-là

 

qui paraissent t’aimer vraiment : que diraient-ils ?

 

 

 

Souriez. Soyez joyeux. Chantez la vie nouvelle.

 

Mais je la chante très souvent moi qui ne la vis pas !

 

Mais très souvent je réconforte aveuglément les tristes

 

en leur disant : Soyez forts, cette aube est la vôtre !

 

 

 

Pardonnez-moi si aujourd’hui j’ai de la peine et je le dis.

 

Non, ne m’accusez pas.

 

C’était le retour de l’automne.

 

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude Couffon,

 

in, Rafael Alberti : » D’Espagne et d’ailleurs,

 

Poèmes d’une vie »   

 

Le Temps des Cerises, éditeur, 93100 Montreuil, 2020

 

 

 

Du même auteur :

 

Les enfants de l’Estrémadure / Los niños de Extremadura (20/02/2022)

 

 

Retornos del otoño

 

 

Nos dicen: Sed alegres.


Que no escuchen los hombres rodar en vuestros cantos


ni el más leve ruido de una lágrima.


Está bien. Yo quisiera, diariamente lo quiero,


mas hay horas, hay días, hasta meses y años


en que se carga el alma de una justa tristeza


y por tantos motivos que luchan silenciosos


rompe a llorar, abiertas las llaves de los ríos.

 

 

 

Miro el otoño, escucho sus aguas melancólicas


de dobladas umbrías que pronto van a irse.


Me miro a mí, me escucho esta mañana


y perdido ese miedo


que me atenaza a veces hasta dejarme mudo,


me repito: Confiesa


grita valientemente que quisieras morirte.

 

 

 

Di también: Tienes frío.


Di también: Estás solo, aunque otros te acompañen.


¿Qué sería de ti si al cabo no volvieras?


Tus amigos, tu niña, tu mujer, todos esos


que parecen quererte de verdad, ¿qué dirían?

 

 

 

Sonreíd. Sed alegres. Cantad la vida nueva.


Pero yo sin vivirla, ¡cuántas veces la canto!


¡Cuántas veces animo ciegamente a los tristes,


diciéndoles: Sed fuertes, porque vuestra es el alba!

 

 

 

Perdonadme que hoy sienta pena y la diga.


No me culpéis. Ha sido


la vuelta del otoño.

 

 

 

Poème précédent en espagnol :

 

Garcilaso de La Vega) : « Déjà les bras de Daphné... » / A Dafne ya los brazos... » (02/06/2026)

 

9 juillet 2026

Else Lasker – Schüler (1869 – 1945) : Orgie / Orgie

 

Else Lasker-Schüler vêtue d'un costume oriental incarnant son alter ego, le « prince Yussuf » (1912).

 

 

Orgie

 

 

Le soir embrassait secrètement

 

     Les lauriers roses bourgeonnants.

 

Nous jouions et érigions le temple d’Apollon

 

Et débordants d’ardeur titubions

 

     L’un dans l’autre.

 

Et le ciel nocturne versait ses noires senteurs

 

Dans les vagues gonflantes de l’étouffante chaleur

 

     Et des siècles sombraient

 

     Et s’étiraient

 

  Et à nouveau, dorés tournés vers le ciel s’alignèrent

 

  En des sarments forgés d’étoiles.

 

Nous jouions avec le plus heureux bonheur,

 

Avec les fruits d’un mai de paradis,

 

Et dans l’or sauvage de Tes cheveux hirsutes

 

Mon profond désir se mit à chanter

 

     Cris,

 

Tel un oiseau noir de la forêt vierge.

 

Et du jeune ciel se mirent à tomber

 

D’indésirables parfums doucereux et sauvages ;

 

Nous déchirions nos tuniques

 

     Et hurlions !

 

Enivrés du moût des airs.

 

Je m’attachais à Ta vie

 

Jusqu’à ce qu’elle se fonde entièrement en elle,

 

Et prenne toujours plus corps

 

Et se fonde toujours et plus encore.

 

Et notre amour exultait en chantant

 

Deux sauvages symphonies !

 

 

 

 

Traduit de l’allemand par Denis Toulouse


tn, Else Laker-Schüler : « Styx »


Editions La Barque, 35000 Rennes

 

De la même autrice : Mère / Mutter (09/07/25)

 

 

Orgie

 

 

Der Abend küsste geheimnisvoll

 

Die knospenden Oleander.

 

Wir spielten und bauten Tempel Apoll

 

Und taumelten sehnsuchtsübervoll

 

Ineinander.

 

Und der Nachthimmel goss seinen schwarzen Duft

 

In die schwellenden Wellen der brütenden Luft,

 

Und Jahrhunderte sanken

 

Und reckten sich

 

Und reihten sich wieder golden empor

 

Zu sternenverschmiedeten Ranken.

 

Wir spielten mit dem glücklichsten Glück,

 

Mit den Früchten des Paradiesmai,

 

Und im wilden Gold Deines wirren Haars

 

Sang meine tiefe Sehnsucht

 

Geschrei,

 

Wie ein schwarzer Urwaldvogel.

 

Und junge Himmel fielen herab,

 

Unersehnbare, wildsüsse Düfte;

 

Wir rissen uns die Hüllen ab

 

Und schrieen!

 

Berauscht vom Most der Lüfte.

 

Ich knüpfte mich an Dein Leben an,

 

Bis dass es ganz in ihm zerrann,

 

Und immer wieder Gestalt nahm

 

Und immer wieder zerrann.

 

Und unsere Liebe jauchzte Gesang,

 

Zwei wilde Symphonieen!

 

 

Poème précédent en allemand : 

 

Jura Soyfer : Le chant de Dachau / Das Dachaulied (27/06/2026)

8 juillet 2026

William Blake (1757 – 1827) : Au printemps / To spring

 

 

 

 

 

Au printemps

 

 

 

 

O toi dont les boucles sont couvertes de rosée, qui regardes

 

A travers les fenêtres claires du matin, laisse tomber

 

Ton regard angélique sur notre île occidentale

 

Dont les voix saluent en chœur ton approche, ô Printemps.

 

 

 

Les collines l’ une à l’autre se le disent ; et les vallées à l’écoute

 

L’entendent ; nos yeux impatients tous se lèvent

 

Vers les oriflammes éclatantes : sors,

 

Et que tes pieds sacrés visitent nos régions.

 

 

 

Franchis les collines à l’orient, et laisse nos vents

 

Baiser tes vêtements parfumés ; laisse-nous savourer

 

Ton haleine du matin et du soir ; répand tes perles

 

Sur,notre terre défaillante d’amour, qui pleure ton absence.

 

 

 

O pare-la de tes doigts charmants ; répands

 

Tes doux baisers sur son sein ; et pose

 

Ta couronne d’or sur la tête languissante

 

De celle qui chastement noua pour toi sa chevelure.

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Madeleine L. Cazamian

 

In, William Blake : « Poèmes choisis »

 

ubier, Editions Montaigne, 1963


Du même auteur : 

 

“ L’alouette, sur son lit de terre… / The Lark, sitting upon his earthy bed…” (28/04/2015)

 

Proverbes de l’Enfer / Proverbs of Hell (09/11/2018)

 

A l’étoile du soir / To the evening star (08/07/24)

 

Au matin / To morning (08/07/2025)

 

 

 

 

To Spring

 

 

 

O thou with dewy locks, who lookest down


Thro' the clear windows of the morning, turn


Thine angel eyes upon our western isle,


Which in full choir hails thy approach, O Spring!

 



The hills tell each other, and the listening


Valleys hear; all our longing eyes are turned


Up to thy bright pavilions: issue forth,


And let thy holy feet visit our clime.

 



Come o'er the eastern hills, and let our winds


Kiss thy perfumed garments; let us taste


Thy morn and evening breath; scatter thy pearls


Upon our love-sick land that mourns for thee.

 



O deck her forth with thy fair fingers; pour


Thy soft kisses on her bosom; and put


Thy golden crown upon her languished head,


Whose modest tresses were bound up for thee !.

 

 

 

 

 

Poetical sketches,

 

London, 1783


Poème précédent en anglais :

 

Maya Angelou : La souvenance / Remembrance (02/07/2026)

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