Louis Aragon (1897 – 1982) : « Il vient du dehors... »
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Il vient du dehors dans la chambre un chambard de choses humaines
Le clair claquement d'un volet Le jour qui reprend son domaine
Des pas d'asphalte Un enrouement brutal de la rue et des roues
Des freins des voix un brimbalement de poubelles qui s'ébrouent
Puis tout s'étire et s'étouffe et s'éteint sauf quelqu'un là qui tousse
Il ne se passe rien pour nous que ce qui se passe pour tous
On se partage le malheur comme une sorte de tribut
Mais notre bonheur est un vin que tout le monde n'a pas bu
Le bonheur je n'ai jamais pu me faire à son accoutumance
Je tremble pour lui tous les jours à cette heure où le jour commence
Ce jour sans toi jusqu'à présent qu'on ne peut dire commencé
Ce jour désert d'avant le jour comme un rêve avant la pensée
Et que ce soit le jour suivant ce n'est qu'après tout qu'un détail
Si l'amour chaque jour grandit c'est au côté comme une entaille
Et qu'est-ce que c'est que l'amour qui n'en est qu'au commencement
Quand on a tout le temps de voir tes yeux s'ouvrir immensément
L'avare jusqu'au bout dans ses bras entend serrer son trésor
Il ne peut pas imaginer autre dénouement à son sort
Comme lui je vois clairement le visage de mon destin
Ô mon or entre mes bras dans la blancheur du dernier matin
Heureux celui qui s'endort dans l'accomplissement de son vice
Je ferai de ma mort mon chef-d'oeuvre un chef-d'oeuvre d'avarice
J'entrerai dans la nuit comme un homme en plein émerveillement
Et qu'on ne vienne pas dire après que je n'ai pas su comment
Il ne s'est pas vu partir Ma vie est une maison de verre
Et je ferai la mort comme j'ai fait l'amour les yeux ouverts
Ah ce n'est pas d'hier que je la vois venir à mes devants
Je veux la voir et de mes derniers doigts toucher ton bras vivant
Comme celui qui n'a que la force d'arriver à la cime
Trouve ses derniers pas dans ses genoux et roule dans l'abîme
Et si ce n'est pour aucun dieu que ce devoir est accompli
Il n'en a pas moins atteint cette cime où son coeur s'abolit
C'est alors seulement que pour toi qui me verras la première
Pour toi je fermerai paisiblement mes yeux à la lumière
*
Ce sera l’un de ces matins où je dors plus longuement que toi
Tu m’attendras comme tu fais souvent quand mon sommeil s’obstine
Et des volets viendront danser sur les murs et dans ta rétine
Les points d’or d’un jour commencé qui déjà caresse les toits
Tu m’attendras comme parfois quand je traîne au fond de mes brumes
Légèrement tu bougeras ta tête dans les oreillers
Tu tourneras la radio dont l’œil vert lentement s’allume
Tu la fera jouer tout bas afin de ne pas m’éveiller
Et me laissant à mon désert tu écouteras la musique
Jusqu’à ce que parle quelqu’un qui rit se perd et se reprend
A tâtons ta main cherche ailleurs un autre ombrage murmurant
Une raison de demeurer dans l’inconscience physique
Puis l’impatience te vient de ce temps qui n’en finit plus
Et tu m’en veux de tarder tant avec toi de tourner la page
D’un roman qu’intégralement ensemble au lit nous aurions lu
D’infiniment m’arrêter à contempler la même image
Cela m’arrive à moi aussi de rester au bord des pensées
Comme une coupe à déborder de chagrin d’ombre et de rumeurs
Comme une mer à la jetée indifférente qui se meurt
J’imagine très bien sur toi le poids de cette nuit passée
Tous les songes accumulés Le sang qui bat dans les oreilles
Le ciel au-dehors blanc et bleu les balcons baignés de soleil
Et l’autre sans rien partager plus qu’une pierre au fond de l’eau
Dans le grondement de la rue et le bruit pressé des voitures
Peut-être que s’il renonçait à cette solitude obscure
Qu’il ouvrait les yeux tout serait comme avant possible à nouveau
Mais je n’ouvrirai pas les yeux J’aurai ce visage immobile
Que je m’ignore et ne pourrais que d’après toi réinventer
D’après cette aube de ton front et cette bouche à mon côté
Et les pavots baissés sur le regard la soie grège des cils
J’aurai ce visage inconnu qu’il ne me fut donné jamais
Ni dans l’eau ni dans les miroirs de reconnaître pour soi-même
J’aurai ce visage à toi seule un visage fait pour qui j’aime
J’aurai ce visage secret fait pour la vie où je t’aimais
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Elsa
Editions Gallimard, 1959
Du même auteur :
Vingt ans après (24/05/2014)
« J’arrive où je suis étranger… » (24/05/2015)
Il n'y a pas d'amour heureux (24/05/2016)
L’Amour qui n’est pas un mot (24/05/2017)
Un homme passe sous la fenêtre et chante (24/05/2018)
La beauté du diable (24/05/2019)
Air du temps (24/05/2020)
Falparsi (24/05/2021)
Pour demain (24/05/2022)
« Tu m’as trouvé... » (24/05/2023)
Epilogue (24/05/5024)
Medjnoûn (21/05/2025)
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