William Shakespeare (1564 – 1616) : « Contre ce temps... » / « Against that time... »
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Contre ce temps, s’il vient jamais, ce temps,
Où je te verrai las de mes défauts
Quand ton amour aura fait son bilan
En ayant bien pesé ce que je vaux,
Contre ce temps où, ton œil, ce soleil,
Passant sur moi, verra un étranger,
Où ton amour, naguère sans pareil,
Trouvera cent raisons de me juger,
Contre ce temps, je m’enceins dans ces vers,
Sachant et ma valeur et mon mérite,
Et jure, main levée, d’être sévère,
Et témoigner pour toi si tu me quittes.
Tu as pour me laisser force de loi,
Car que plaider ? L’amour est sans pourquoi.
Traduit de l’anglais par André Markowicz et Françoise Morvan,
In, William Shakespeare : « Les sonnets »
Editions Mesures, 2023
Contre ce temps, (si jamais ce temps doit venir),
Où je te verrai t’indigner de mes défauts,
Où ton amour arrêtera l’ultime compte,
Tirant ce dernier trait après mûre pensée,
Contre ce temps où tu passeras, tout changé,
De ce soleil, tes yeux, me saluant à peine,
Où ton amour, renonçant à ce qu’il était,
Se fera partisan d’une froide réserve,
Contre ce temps, je veux ici me réfugier
Au sentiment que j’ai de mon peu de mérite,
Et je jure, plaidant ici contre moi-même,
Que le bon droit sera toujours de ton côté.
Me quitter, pauvre que je suis, est légitime,
Quel motif pourrais-je alléguer, pour que tu m’aimes.
Traduit de l’anglais par Henri Thomas
In, "Oeuvres complètes de Shakespeare, Tome 7"
Editions Formes et Reflets, 1961
Eu vue du temps, s’il faut que ce temps vienne un jour,
Où je verrai ton front se froncer sur mes fautes,
Quand ton amour aura bien arrêté son compte,
Conduit à ce bilan par un sage examen ;
Eu vue du temps, où, ne croisant qu’un étranger,
Le soleil de tes yeux me saluera à peine,
Quand l’amour n’étant plus ce qu’il fut, trouvera
Des raisons d’affecter une réserve austère ;
En vue de ce temps-là, je me retranche ici
Dans un sain jugement de ce que je mérite,
Et contre moi je lève cette main que voici,
Mettant de ton côté tous les justes motifs.
De me quitter, pauvre que je suis, tu es en droit,
Car je ne puis donner de raison d’être aimé.
Traduit de l’anglais par Robert Ellrodt
In, « William Shakespeare, Oeuvres complètes. Poésies »
Editions Robert Laffont (Bouquins), 2002
En garde contre ce moment (s’il doit venir jamais) où je te verrai froncer
sourcils sur mes faiblesses, quand, ton amour ayant jeté ses derniers sous, je
serai mis en jugement pour causes motivées,
En garde contre ce moment où tu me croiseras étranger, et à peine me
salueras de ce soleil de tes yeux, quand l’amour retourné de la chose qu’il
était, trouvera bonnes raisons de sûre gravité ;
En garde contre ce temps, ici je me renforce en l’appréciation de ce que j’ai
mérité, et ma main contre moi-même je la lève, pour mettre les légitimes raisons
de ton côté.
Pour me quitter moi misérable, tu auras la force des lois – car de l’amour, je
n’allèguerai le pourquoi.
Traduit de l’anglais par Pierre Jean Jouve
In, "Sonnets de Shakespeare"
Editions du Sagittaire (Club français du livre, 1955)
Du même auteur :
« C’est quand mon œil est clos… » / « When most I wink... » (02/02/2015)
« Lorsque quarante hivers… » / «When forty winters… » (02/02/2016)
« Quand je compte les coups du balancier... » / « When I do count the clock... » (09/09/2021)
« Les yeux de mon amante... » / « My mistress’ eyes... » (09/09/2022)
- « Mon poème a menti... » / « Those lines that I before have writ do lie... » (09/09/23)
« D’aucuns vantent leur nom.. » / « Some glory in their birth,... » (09/09/2024)
« J’ai vu cent fois le soleil dans sa gloire... » / « Full many a glorious morning have I seen... » (09/09/2025)
Against that time, if ever that time come,
When I shall see thee frown on my defects,
When as thy love hath cast his utmost sum,
Call’d to that audit by advised respects;
Against that time when thou shalt strangely pass
And scarcely greet me with that sun, thine eye,
When love, converted from the thing it was,
Shall reasons find of settled gravity,—
Against that time do I ensconce me here
Within the knowledge of mine own desert,
And this my hand against myself uprear,
To guard the lawful reasons on thy part:
To leave poor me thou hast the strength of laws,
Since why to love I can allege no cause.
SHAKE-SPEARES / SONNETS / Never before imprimed
Thomas Torpe, 1609
Poème précédent en anglais
Kenneth White : Route du Sud, été / South road, summer (03/09/2026)