Bernard Noël (1930 - 2021) : Le passant de l’Athos (18-37)
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Le passant de l’Athos
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parfois les mains serrent
un morceau de mémoire elles ne l’ont pas pris
il est là sur leur peau revenu depuis
le fond de la chair compacte à moins qu’un cœur
ne coule tout à coup comme un aitre cœur
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le jour met un peu d’ombre au creux des orbites
l’odeur du silence est très froide une armoire
abrite une grande couronne de lys
de roses blanches et myosotis au-dessous
un crâne mort en mil neuf cent un l’armoire
voisine est vitrée on voit en pyramide
trois crânes le plus haut mort en mil huit cent
soixante et onze alors que son porteur gauche
n’est mort qu’en mil neuf cent trente-quatre l’autre
porte au front une étiquette vierge et noire
derrière la vitre de la partie basse
trois étagères et sur chacune dix crânes
celui de mil neuf cent six affiche en plus
six lignes de mystère et une croix faite
de quatre triangles noirs on croit tenir
dans sa main de gros œufs très fragiles et vides
sous la trappe de l’angle de la crânothèque
ce n’est pas du tout ce que j’imaginais
rien qu’un tas un rebut d’os tout en désordre
des côtes cassées dans un courant d’air froid
il y a dans une salle annexe et sombre
deux tables chargées de crânes bien rangés
gros insectes carapacés de blancheur
on les sent prêts à se jeter en avant
les plus vifs déjà ont grimpé sur les autres
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il a deux mille et trente mètres un peu moins
que l’Olympe assure Maximos mais plus
que le Parnasse un gros nuage l’écrase
le vent remue des rouleaux d’air sur l’épaule
des pierres aucun bruit humain une douceur
suinte des ruines des buissons d’origan
tout près d’ici un sage réputé vit
des étudiants le visitent et réclament
un miracle il va dans la cuisine et prend
un grand couteau je vous couperai la tête
dit-il puis vous la remettrai faites donc
un signe distinctif pour qu’il n’y ait pas
d’erreur chacun des étudiants se récuse
et le moine conclut : aucun parmi vous
n’est prêt pour le miracle
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un jeune cheval
m’a montré en passant le sens exact
du mot « fringant » mais à quoi me servira
la signification sans le cheval
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pour épingler des impressions un à un
j’essaie des mots mais qu’est-ce qu’une impression
qui ne réussit pas à coïncider
la langue piétine le cœur puis la tête
l’impression se couche sur la gorge et pèse
mais qui pourrait épuiser l’air qu’il respire
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très romantique ce matin il est noir
contre une voilure bleue et chapeauté
comme Fracasse à sa droite une arabesque
cravache le ciel le reste est stupéfait
par le petit jour la sueur du silence
pas un pépiement de piaf ni de pagaille
venteuse il faudrait asseoir ce matin-là
sur toutes choses mais le soleil déjà
prend toute la place et fait cuire les yeux
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dans les gravats gris traînent des ailes d’anges
une étoile et des raisins de plâtre un Christ
les bras levés pour le supplice un cheval
cassé en deux une tête aux yeux crevés
on marche sur la pointe des pieds cherchant
pourquoi tout ce fracas tous ces coups de grâce
à des objets qu’on vénérait ici même
le plafond est sur le parquet le parquet
plie sous les pas planches mangées par la pluie
sur un lit de bois bleu un placard ouvert
trois joufflus sans trompette et des feuilles mortes
près de la porte les deux cous écrasés
l’aigle de Byzance qu’usurpa le tsar
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l’église est un hangar céleste à cinq nefs
quelques infiltrations mais un bon état
l’iconostase a ses ors au grand complet
ses figures aussi qui sont une centaine
deux gigantesques lustres sous la coupole
et sous la clef de la grande nef des bannières
peintes des icônes à fond d’or des tableaux
où passe un souvenir préraphaélite
exemple un Christ en croix flanqué de la Vierge
de Jean et tout environné d’ailes blanches
dont le beau mouvement s’enlace au regard
et le fait danser jusqu’à ce qu’il remarque
trois chevelures d’anges très féminines
sur un grand ciel rouge avec lune et nuages
traités bien à plat comme l’eût fait Gauguin
tout le féminin est ici angélique
têtes plantées sur l’articulation d’ailes
voguant par paires sur des souffles d’air rose
ou gris en prenant des postures de cygnes
en haut tribune immense d’où l’on accède
à une pièce avec armoire à cinq corps
qui dut abriter chasubles par dizaines
elle ne contient que des portemanteaux
mais dignes d’un musée des arts populaires
un socle doré deux tabernacles et un
balai posé sur une belle enveloppe
avec trois anges photographes en relief
l’un manipulant l’appareil à soufflet
l’autre occupé par le développement
le troisième en train d’admirer un cliché
sur le rabat on lit Paul Sebah photographe
quatre cent trente-neuf grand-rue de Pera
Le Caire sur l’Esbekieb puis au-dessus
d’un écusson vide on devine le mot
Paris dans l’enveloppe un homme à moustaches
grosses épaulettes décorations et
cordon d’ordre
derrière l’iconostase
l’autel sous un dais de marbre blanc que portent
aux angles des colonnes de marbre gris
nappe rouge livre couvert de velours
violet mais le plus frappant est au mur
le tombeau de la Résurrection qui souffle
un peu de fournaise blanche en direction
d’un entassement de soldats terrifiés
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assis devant un Christ en gloire et pareil
à un Pierre le Grand soudain pris de grâce
au lieu que de boisson geste bénissant
chef lumineux trône au sommet des nuages
quand le Verbe se fait image qui est-ce
plus loin sur deux panneaux sont rangés les Douze
tout l’espace ici proclame leur victoire
et leur message c’est cela qui s’image
en Christ glorieux on voit partout poses prises
pour toujours dans la fixité du seul sens
il faut se tenir à l’écart de l’espèce
pour devenir un reproducteur de foi
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vais à la fontaine chercher de l’eau fraîche
croisé un tas de coquilles de noisettes
la pensée de l’écureuil chasse un instant
la pensée de l’impensable
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à quoi bon ça
tous ces murs ces monceaux de pierres taillées
de par le monde en forme de vérité
sinon pour détourner la venue du rien
bâtir contre elle un tout massif un grand ordre
à l’abri desquels chacun peut ignorer
le vide en se faisant combler par la chose
l’occupante céleste ou philosophique
le mal le péché valent mieux que l’angoisse
d’être devant le rien l’impensable rien
qui stupéfait à tel point tête et langage
que voilà leur activité suspendue
la pensée ne peut en faire une pensée
cette incapacité l’anéantit
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nappe
de chaleur épaisse et verticale on va
sous son à-pic les pieds chaussés de pierre
les tôles des toitures ont des rôts de feu
Lui n’est qu’à peine une ombre dans la buée
les pigeons sont revenus crotter les dalles
dans un carreau en carreaux de céramique
un losange de marbre blanc porte au centre
l’aigle à deux têtes sous la queue à sept plumes
mil sept cent soixante-six est-ce la date
de la chapelle un bec cogne à petits coups
cela fait un bruit de gouttes d’eau tombant
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cellule choisie pour la difficulté
pas d’accès linteau effondré sur la porte
il faut écarter le chambranle et glisser
deux hirondelles frôlent mon visage et
sortent dans un cri vers l’horizon laiteux
leur nid au plafond est de forme bizarre
un vaste aplati le col servant d’entrée
une écritoire nez au sol un buffet
aux portes pendantes beaucoup de gravats
un poêle à la russe et je l’ai pris d’abord
pour un autel un grand balcon avec vue
sur la mer qui pour l’instant se mêle au ciel
cuvettes lits de fer débris de fenêtres
les ifs du cimetière trouent le grand bleu
à droite tout d’un coup le Blanc se dégage
pic abrupt présence en majesté vibrant
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aucun corps ne saurait se couper le souffle
sauf par un acte comme en fit Mallarmé
avec sa glotte c’est en faisant de même
que la pensée s’asphyxie dans l’impensable
je n’ai jamais séparé corps et pensée
l’étranglement de l’un est celui de l’autre
le saut sans la mort la folie ou l’extase
tous excès qui délivrent de la raison
autrement dit du transformateur de l’être
en Nécessité sous les ruines ou dessus
j’apprends qu’un certain état religieux
vous fait arracher toute chose à ses gonds
et d’abord les mots à l’ordre du langage
ou du savoir quitte à danser à la tête
d’un cheval par-delà le bien et le mal
le Dieu de la Bible n’est pas raisonnable
il a mis la raison dans un arbre et dit
que les fruits en étaient mortels quel travail
pour mettre ensuite la foi sous la raison
confondre hérésie et délire coloniser
les obscurs battements qui pulsent la vie
la foi pourtant doit jeter bas les montagnes
renverser le sens des mots et de l’histoire
être cette folie qui chasse les preuves
et les certitudes élit le désordre
efface la consommation de la pomme
le choix et les conséquences
le poème
sème dans le langage la même folie
comment aurais-je pu le penser ailleurs
il veut que sa clarté soit assez sauvage
pour déchirer le cœur et la peau des yeux
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le grand chariot roule sur la bibliothèque
Vénus papillonne à la pointe d’un if
la lune joue à la grenouille et au bœuf
avec une coupole et c’est quatre mètres
sur trois les dimensions de ma cellule
la porte est bleue le lit de fer avec planche
et paillasse la fenêtre est si profonde
qu’elle sert d’étagère à linge et à livres
j’ai récupéré chaise et petite table
dans les ruines
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Le mot adéquat rassure
et même apaisé je ne sais pas le nom
des trois arbres à fleurs pâles qui sont devant
l’entrée de la Grande Lavra que saurais-je
de plus en le sachant il fixerait cette
beauté qui en retour l’embellirait d’une
image précise en qui s’accomplirait
la rencontre exacte entre le mot la chose
pourtant depuis des jours et des jours je mâche
d’autres mots sans en tirer le moindre jus
sensé les mots ruines destruction décombres
qui servent d’habitude à classer l’affaire
et qui devant elle ne suffisent plus
comme si l’adéquation creusait ici
un abîme où elle se jette elle-même
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cela on peut le dire et non le penser
réplique Aristote à tous les négateurs
du principe essentiel de contradiction
qu’aurait-il rétorqué au comportement
d’une chose contestant son propre nom
je sais qu’évènement et situation
ne sont pas dans le mot qui les étiquette
mais dans la description que ce mot engage
aucun point ne saurait exprimer l’espace
et pourtant chacun d’eux le fait exister
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la porte s’ouvre sur des planches brisées
trois pas en avant font craquer des plâtras
des boîtes rouillées un reste de cuvette
à gauche un lit de fer à droite une armoire
aux tiroirs arrachés en face un fantôme
de petit bahut aux panneaux défoncés
une brassée de branches mortes et un tas
de feuilles au-dessous de la fenêtre absente
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la porte s’ouvre sur une cloison grise
où s’alignent des semis de taches bleues
au sol un grand poussier de plâtre et des bouts
de brique roses et blancs à la fenêtre
trois branches de figuiers ont cassé les vitres
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la porte s’ouvre sur une pièce immense
hérissée de lits de fer parquet pourri
grand bidon rouillé tas de crin et de bourre
couvertures lacérées fauteuils cassés
neuf carnets de compte souillés de mortier
quelques boîtes en métal rongées de rouille
une bouilloire émaillée des bouts de vitre
une armoire où pend un reste de manteau
trois bahuts brisés des flacons trois cuvettes
une anse en porcelaine quatre tiroirs
la partie droite de la pièce est un hachis
ferrailles et plâtras et planches moisies
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Le reste du voyage
Editions P.O.L , 1997
Du même auteur :
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