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Le bar à poèmes
8 septembre 2026

Bernard Noël (1930 - 2021) : Le passant de l’Athos (18-37)

 

 

 

Le passant de l’Athos

 

 

 

.................................................................................

 

 

 

18

 

                                    parfois les mains serrent

 

un morceau de mémoire elles ne l’ont pas pris

 

il est là sur leur peau revenu depuis

 

le fond de la chair compacte à moins qu’un cœur

 

ne coule tout à coup comme un aitre cœur

 

 

 

19

 

le jour met un peu d’ombre au creux des orbites

 

l’odeur du silence est très froide une armoire

 

abrite une grande couronne de lys

 

de roses blanches et myosotis au-dessous

 

un crâne mort en mil neuf cent un l’armoire

 

voisine est vitrée on voit en pyramide

 

trois crânes le plus haut mort en mil huit cent

 

soixante et onze alors que son porteur gauche

 

n’est mort qu’en mil neuf cent trente-quatre l’autre

 

porte au front une étiquette vierge et noire

 

derrière la vitre de la partie basse

 

trois étagères et sur chacune dix crânes

 

celui de mil neuf cent six affiche en plus

 

six lignes de mystère et une croix faite

 

de quatre triangles noirs on croit tenir

 

dans sa main de gros œufs très fragiles et vides

 

sous la trappe de l’angle de la crânothèque

 

ce n’est pas du tout ce que j’imaginais

 

rien qu’un tas un rebut d’os tout en désordre

 

des côtes cassées dans un courant d’air froid

 

il y a dans une salle annexe et sombre

 

deux tables chargées de crânes bien rangés

 

gros insectes carapacés de blancheur

 

on les sent prêts à se jeter en avant

 

les plus vifs déjà ont grimpé sur les autres

 

 

 

20

 

il a deux mille et trente mètres un peu moins

 

que l’Olympe assure Maximos mais plus

 

que le Parnasse un gros nuage l’écrase

 

le vent remue des rouleaux d’air sur l’épaule

 

des pierres aucun bruit humain une douceur

 

suinte des ruines des buissons d’origan

 

tout près d’ici un sage réputé vit

 

des étudiants le visitent et réclament

 

un miracle il va dans la cuisine et prend

 

un grand couteau je vous couperai la tête

 

dit-il puis vous la remettrai faites donc

 

un signe distinctif pour qu’il n’y ait pas

 

d’erreur chacun des étudiants se récuse

 

et le moine conclut : aucun parmi vous

 

n’est prêt pour le miracle

 

 

 

21

                                     un jeune cheval

 

m’a montré en passant le sens exact

 

du mot « fringant » mais à quoi me servira

 

la signification sans le cheval

 

 

 

22

 

pour épingler des impressions un à un

 

j’essaie des mots mais qu’est-ce qu’une impression

 

qui ne réussit pas à coïncider

 

la langue piétine le cœur puis la tête

 

l’impression se couche sur la gorge et pèse

 

mais qui pourrait épuiser l’air qu’il respire

 

 

 

23

 

 

très romantique ce matin il est noir

 

contre une voilure bleue et chapeauté

 

comme Fracasse à sa droite une arabesque

 

cravache le ciel le reste est stupéfait

 

par le petit jour la sueur du silence

 

pas un pépiement de piaf ni de pagaille

 

venteuse il faudrait asseoir ce matin-là

 

sur toutes choses mais le soleil déjà

 

prend toute la place et fait cuire les yeux

 

 

 

24

 

dans les gravats gris traînent des ailes d’anges

 

une étoile et des raisins de plâtre un Christ

 

les bras levés pour le supplice un cheval

 

cassé en deux une tête aux yeux crevés

 

on marche sur la pointe des pieds cherchant

 

pourquoi tout ce fracas tous ces coups de grâce

 

à des objets qu’on vénérait ici même

 

le plafond est sur le parquet le parquet

 

plie sous les pas planches mangées par la pluie

 

sur un lit de bois bleu un placard ouvert

 

trois joufflus sans trompette et des feuilles mortes

 

près de la porte les deux cous écrasés

 

l’aigle de Byzance qu’usurpa le tsar

 

 

 

25

 

l’église est un hangar céleste à cinq nefs

 

quelques infiltrations mais un bon état

 

l’iconostase a ses ors au grand complet

 

ses figures aussi qui sont une centaine

 

deux gigantesques lustres sous la coupole

 

et sous la clef de la grande nef des bannières

 

peintes des icônes à fond d’or des tableaux

 

où passe un souvenir préraphaélite

 

exemple un Christ en croix flanqué de la Vierge

 

de Jean et tout environné d’ailes blanches

 

dont le beau mouvement s’enlace au regard

 

et le fait danser jusqu’à ce qu’il remarque

 

trois chevelures d’anges très féminines

 

sur un grand ciel rouge avec lune et nuages

 

traités bien à plat comme l’eût fait Gauguin

 

tout le féminin est ici angélique

 

têtes plantées sur l’articulation d’ailes

 

voguant par paires sur des souffles d’air rose

 

ou gris en prenant des postures de cygnes

 

en haut tribune immense d’où l’on accède

 

à une pièce avec armoire à cinq corps

 

qui dut abriter chasubles par dizaines

 

elle ne contient que des portemanteaux

 

mais dignes d’un musée des arts populaires

 

un socle doré deux tabernacles et un

 

balai posé sur une belle enveloppe

 

avec trois anges photographes en relief

 

l’un manipulant l’appareil à soufflet

 

l’autre occupé par le développement

 

le troisième en train d’admirer un cliché

 

sur le rabat on lit Paul Sebah photographe

 

quatre cent trente-neuf grand-rue de Pera

 

Le Caire sur l’Esbekieb puis au-dessus

 

d’un écusson vide on devine le mot

 

Paris dans l’enveloppe un homme à moustaches

 

grosses épaulettes décorations et

 

cordon d’ordre

 

                         derrière l’iconostase

 

l’autel sous un dais de marbre blanc que portent

 

aux angles des colonnes de marbre gris

 

nappe rouge livre couvert de velours

 

violet mais le plus frappant est au mur

 

le tombeau de la Résurrection qui souffle

 

un peu de fournaise blanche en direction

 

d’un entassement de soldats terrifiés

 

 

 

26

 

assis devant un Christ en gloire et pareil

 

à un Pierre le Grand soudain pris de grâce

 

au lieu que de boisson geste bénissant

 

chef lumineux trône au sommet des nuages

 

quand le Verbe se fait image qui est-ce

 

plus loin sur deux panneaux sont rangés les Douze

 

tout l’espace ici proclame leur victoire

 

et leur message c’est cela qui s’image

 

en Christ glorieux on voit partout poses prises

 

pour toujours dans la fixité du seul sens

 

il faut se tenir à l’écart de l’espèce

 

pour devenir un reproducteur de foi

 

 

 

27

 

vais à la fontaine chercher de l’eau fraîche

 

croisé un tas de coquilles de noisettes

 

la pensée de l’écureuil chasse un instant

 

la pensée de l’impensable

 

 

 

28 

 

                                          à quoi bon ça

 

tous ces murs ces monceaux de pierres taillées

 

de par le monde en forme de vérité

 

sinon pour détourner la venue du rien

 

bâtir contre elle un tout massif un grand ordre

 

à l’abri desquels chacun peut ignorer

 

le vide en se faisant combler par la chose

 

l’occupante céleste ou philosophique

 

le mal le péché valent mieux que l’angoisse

 

d’être devant le rien l’impensable rien

 

qui stupéfait à tel point tête et langage

 

que voilà leur activité suspendue

 

la pensée ne peut en faire une pensée

 

cette incapacité l’anéantit

 

 

 

29

                                           nappe     

                 

de chaleur épaisse et verticale on va

 

sous son à-pic les pieds chaussés de pierre

 

les tôles des toitures ont des rôts de feu

 

Lui n’est qu’à peine une ombre dans la buée

 

les pigeons sont revenus crotter les dalles

 

dans un carreau en carreaux de céramique

 

un losange de marbre blanc porte au centre

 

l’aigle à deux têtes sous la queue à sept plumes

 

mil sept cent soixante-six est-ce la date

 

de la chapelle un bec cogne à petits coups

 

cela fait un bruit de gouttes d’eau tombant

 

        

 

30

 

cellule choisie pour la difficulté

 

pas d’accès linteau effondré sur la porte

 

il faut écarter le chambranle et glisser

 

deux hirondelles frôlent mon visage et

 

sortent dans un cri vers l’horizon laiteux

 

leur nid au plafond est de forme bizarre

 

un vaste aplati le col servant d’entrée 

 

une écritoire nez au sol un buffet

 

aux portes pendantes beaucoup de gravats

 

un poêle à la russe et je l’ai pris d’abord

 

pour un autel un grand balcon avec vue

 

sur la mer qui pour l’instant se mêle au ciel

 

cuvettes lits de fer débris de fenêtres

 

les ifs du cimetière trouent le grand bleu

 

à droite tout d’un coup le Blanc se dégage

 

pic abrupt présence en majesté vibrant

 

 

 

31

 

aucun corps ne saurait se couper le souffle

 

sauf par un acte comme en fit Mallarmé

 

avec sa glotte c’est en faisant de même

 

que la pensée s’asphyxie dans l’impensable

 

je n’ai jamais séparé corps et pensée

 

l’étranglement de l’un est celui de l’autre

 

le saut sans la mort la folie ou l’extase

 

tous excès qui délivrent de la raison

 

autrement dit du transformateur de l’être

 

en Nécessité sous les ruines ou dessus

 

j’apprends qu’un certain état religieux

 

vous fait arracher toute chose à ses gonds

 

et d’abord les mots à l’ordre du langage

 

ou du savoir quitte à danser à la tête

 

d’un cheval par-delà le bien et le mal

 

le Dieu de la Bible n’est pas raisonnable

 

il a mis la raison dans un arbre et dit 

 

que les fruits en étaient mortels quel travail

 

pour mettre ensuite la foi sous la raison

 

confondre hérésie et délire coloniser

 

les obscurs battements qui pulsent la vie

 

la foi pourtant doit jeter bas les montagnes

 

renverser le sens des mots et de l’histoire

 

être cette folie qui chasse les preuves

 

et les certitudes élit le désordre

 

efface la consommation de la pomme

 

le choix et les conséquences

 

                                              le poème

 

sème dans le langage la même folie

 

comment aurais-je pu le penser ailleurs

 

il veut que sa clarté soit assez sauvage

 

pour déchirer le cœur et la peau des yeux

 

 

 

32

 

le grand chariot roule sur la bibliothèque

 

Vénus papillonne à la pointe d’un if

 

la lune joue à la grenouille et au bœuf

 

avec une coupole et c’est quatre mètres

 

sur trois les dimensions de ma cellule

 

la porte est bleue le lit de fer avec planche

 

et paillasse la fenêtre est si profonde

 

qu’elle sert d’étagère à linge et à livres

 

j’ai récupéré chaise et petite table

 

dans les ruines

 

 

 

33

 

Le mot adéquat rassure

 

et même apaisé je ne sais pas le nom

 

des trois arbres à fleurs pâles qui sont devant

 

l’entrée de la Grande Lavra que saurais-je

 

de plus en le sachant il fixerait cette

 

beauté qui en retour l’embellirait d’une

 

image précise en qui s’accomplirait

 

la rencontre exacte entre le mot la chose

 

pourtant depuis des jours et des jours je mâche

 

d’autres mots sans en tirer le moindre jus

 

sensé les mots ruines destruction décombres

 

qui servent d’habitude à classer l’affaire

 

et qui devant elle ne suffisent plus

 

comme si l’adéquation creusait ici

 

un abîme où elle se jette elle-même

 

 

 

34

 

cela on peut le dire et non le penser

 

réplique Aristote à tous les négateurs

 

du principe essentiel de contradiction

 

qu’aurait-il rétorqué au comportement

 

d’une chose contestant son propre nom

 

je sais qu’évènement et situation

 

ne sont pas dans le mot qui les étiquette

 

mais dans la description que ce mot engage

 

aucun point ne saurait exprimer l’espace

 

et pourtant chacun d’eux le fait exister

 

 

 

35

 

la porte s’ouvre sur des planches brisées

 

trois pas en avant font craquer des plâtras

 

des boîtes rouillées un reste de cuvette

 

à gauche un lit de fer à droite une armoire

 

aux tiroirs arrachés en face un fantôme

 

de petit bahut aux panneaux défoncés

 

une brassée de branches mortes et un tas

 

de feuilles au-dessous de la fenêtre absente

 

 

 

36

 

la porte s’ouvre sur une cloison grise

 

où s’alignent des semis de taches bleues

 

au sol un grand poussier de plâtre et des bouts

 

de brique roses et blancs à la fenêtre

 

trois branches de figuiers ont cassé les vitres

 

 

 

37

 

la porte s’ouvre sur une pièce immense

 

hérissée de lits de fer parquet pourri

 

grand bidon rouillé tas de crin et de bourre

 

couvertures lacérées fauteuils cassés

 

neuf carnets de compte souillés de mortier

 

quelques boîtes en métal rongées de rouille

 

une bouilloire émaillée des bouts de vitre

 

une armoire où pend un reste de manteau

 

trois bahuts brisés des flacons trois cuvettes     

 

une anse en porcelaine quatre tiroirs

 

la partie droite de la pièce est un hachis

 

ferrailles et plâtras et planches moisies

 

 

.................................................................................

 

 

 

 

 

 

 

Le reste du voyage

 

Editions P.O.L , 1997

 

Du même auteur :

 


 « Et maintenant que faire avec le rien… » (26/01/2014)

 


A vif enfin la nuit (26/01/2015)

 


Laile sous lécrit (27/01/2016)

 


« assiégé de quel rire… » (27/01/2017)

 


Fable (27/01/2018)

 


Lettre verticale / Bram (27/01/2019)

 


Le bât de la bouche (27/01/2020)

 


Tombeau de Lunven (10/03/2021)

 


Extraits du corps.1 (10/03/2022)

 


Grand arbre blanc (10/03/2023) 

 

Bruits de langues (23 – 33) (13/03/2025)

 

Le passant de l’Athos (1-17) (16/01/2026)

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