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Le bar à poèmes
24 juillet 2026

João Cabral de Melo Neto (1920 – 1999) : L’éducation par la pierre

 

João Cabral de Melo Neto (1970) © Domaine public/Archives nationales du Brésil

 

 

 

 

L’éducation par la pierre

 

 

 

L’EDUCATION PAR LA PIERRE

 

 

 

Une éducation par la pierre : par leçons ;

 

pour apprendre de la pierre, à la fréquenter ;

 

à capter sa voix inemphatique, impersonnelle

 

(par celle de diction elle commence les cours).

 

La leçon de morale, sa résistance froide

 

à ce qui coule et à couler, à être modelée ;

 

celle de poétique, sa carnation concrète ;

 

celle d’économie, sa densité compacte :

 

leçons de la pierre (du dehors vers le dedans,

 

abécédaire muet), pour qui l ’épellera.

 

Autre éducation par la pierre : dans le Sertão

 

(du dedans vers le dehors, et pré-didactique).

 

Dans le Sertão, la pierre ne sait pas donner de cours,

 

et si elle en donnait, elle n’enseignerait rien ;

 

là on n’apprend pas la pierre : là la pierre,

 

une pierre de naissance, entaille l’âme.

 

 

 

 

LES ROYAUMES DU JAUNE

 

 

 

La terre copieuse de la Mata produit et exhibe

 

un jaune riche (sinon celui des métaux) :

 

le jaune du maracouja et ceux de la mangue,

 

de l’oïti, du cajou et du caja;

 

jaune végétal, joyeux de soleil libre,

 

frisant le strident, tellement il est joyeux,

 

et que le soleil élève de végétal à minéral,

 

le polissant, jusqu’à un métal de peau allumé.

 

Seulement ce qui blesse la vue c’est un autre jaune,

 

et la blesse bien que terne (le soleil ne l’allume pas) :

 

jaune en deçà du végétal, et si animal,

 

d’un animal sans race : en pauvreté, en pourriture.

 

Seulement ce qui blesse la vue c’est un autre jaune :

 

si animal, d’homm e : de corps humain;

 

de corps et vie ; de toute sécrétion

 

(tartre ou sueur, bile intime ou morve),

 

ou souffrance (le jaune de sentir le triste,

 

d’être analphabète, d ’exister dilué) :

 

jaune qui chez cet homme-là s’additionne

 

à une existence de marécage, où l’on est à soi-même une charge.

 

Bien que commun là-bas, ce jaune humain

 

 

est encore remarquable (plutôt comme un prodige) :

parce qu’elles tardent à sécher, avec pareil soleil,

 

de telles mares de jaune, de glaire vivante.

 

 

.

LA POÉSIE EN MARCHE

 

 

Les pensées volent

 

des trois visages à la fenêtre

 

et traversent la rue

 

devant ma table.

 

Entre elles et moi

 

s’étendent des avenues illuminées

 

que des archanges silencieux

 

parcourent en patins.

 

Tandis que je les mets en fuite

 

et qu’en même temps je les respire

 

il se manifeste un désordre

 

au bistrot du coin.

 

Et maintenant

 

sur des continents très lointains

 

les pensées aiment et se noient

 

dans des marées d’eaux stagnantes.

 

 

 

 

HOMMAGE A PICASSO

 

 

Le cadre camoufle l’éclipse

 

que les hommes ne veulent pas voir.

 

Il n ’y a pas de musique apparemment

 

dans les violons fermés.

 

Simplement les coupures des journaux quotidiens

 

me font des signes de jugement dernier.

 

 

 

AU-DEDANS DE LA PERTE DE LA MEMOIRE

 

 

Au-dedans de la perte de la mémoire

 

une femme bleue était étendue

 

qui cachait entre ses bras

 

de ces oiseaux très froids

 

que la lune souffle en pleine nuit

 

sur les épaules nues du portrait.

 

Et du portrait naissaient deux fleurs

 

(deux yeux deux seins deux clarinettes)

 

qui en certaines heures du jour

 

croissaient prodigieusement

 

pour que les bicyclettes de mon désespoir

 

courussent sur ses cheveux.

 

Et sur les bicyclettes qui étaient des poèmes

 

arrivaient mes amis hallucinés.

 

Assis en désordre apparent,

 

les voilà qui engloutissaient régulièrement leurs montres

 

tandis que le hiérophante en armes cavalier

 

agitait inutilement son unique bras.

 

 

 

LE POEME ET L’EAU’

 

 

Les voix liquides du poème

 

invitent au crime

 

au revolver.

 

Elles me parlent d’îles

 

que même les rêves

 

n ’atteignent pas.

 

Le livre ouvert sur les genoux

 

le vent dans les cheveux

 

je regarde la mer.

 

Les événements de l’eau

 

se mettent à se répéter

 

dans la mémoire.

 

 

 

 

 

Traduit du brésilien par Sylvie Pierre

 

Revue Po&sie, N°70

 


Belin éditeur, 1994


Du même auteur : 


« Sur ce papier... » (24/07/2022)


« Cultiver le désert... » (24/07/2023)


Poème(s) de la chèvre  (I)/ Poema(s) da cabra (I et II) 24/07/2024)

 

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