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Le bar à poèmes
25 juillet 2026

Michel Cosem (1939- 2023) : A l’orée du jour

 

 

 

 

À l’orée du jour

 

 

Attente de l’instant, oui attente

 

avec des mots qui tremblent

 

des souvenirs qui brûlent

 

attente de ce retour sur la pierre du seuil

 

en même temps qu’une respiration

 

et l’ultime odeur de l’hiver

 

C’est le printemps, c’est le retour

 

et j’attends le premier grincement du volet

 

l’éclat d’une flamme dans la cheminée

 

la lampe au cœur de la pièce

 

qui caresse la nappe aux carreaux rouges

 

 

 

Et tout rapidement s’enchaîne

 

 

 

Le goût de l’oiseau

 

le soleil puis la pluie qui pique

 

le tonnerre qui roule

 

 

 

Attendre aussi le goût de l’herbe autour du cœur

 

le vent qui siffle

 

et le pin qui tout seul chante

 

 

 

Attendre la trace dans la rosée

 

à travers le pré ouvert

 

comme un livre frais, un livre vert

 

pour toutes les germinations

 

 

 

Attendre toutes ces secondes brillantes comme des sèves

 

urgentes comme des battements

 

 

 

et le pain rond, noir

 

sur la table

 

avec le vin de Haute Serre

 

dans la lumière heureuse qui filtre à travers les feuilles de vigne

 

la saveur du premier repas

 

 

 

Ces instants dévorés

 

savourés

 

retenus par l’herbe vigoureuse

 

qui s’étale partout

 

peau piquetée de fleurs

 

toute entière à son écoute, silencieuse

 

avec de petites orchidées ondulantes

 

et les grands éclats de la beauté

 

 

 

 

Se réhabituer à l’ombre à la clarté qu’il faut à chaque instant traverser, ces

         espaces à habiter,

 

ces recoins où les araignées ont tissé leur nid, franchir les barrières de givre et     

 

     de gel

 

 

 

Se réhabituer à l’ombre, à la clarté, à la frontière des deux que l’on franchit allègrement

 

au chant de l’oiseau

 

et à son ramage

 

à faire son nid au fond du cœur

 

 

 

Il y a le dedans et le dehors mais où aller

 

selon le désir ?

 

 

 

 

Le pollen va et vient lui aussi

 

pareil à un papillon

 

se loge au plus secret

 

s’éloigne sans regret vers l’orée

 

et embrasse au passage une fleur, une araignée

 

va plus loin comme certain de sa destination

 

Le pin

 

lui aussi au moindre souffle de vent

 

se répand au hasard dans la prairie

 

 

 

L’orage venu d’ouest

 

comme d’habitude

 

a grondé toute la nuit

 

et au matin

 

tout est oublié

 

Seule une petite feuille de vigne

 

garde une goutte lumineuse sur sa dentelure

 

 

 

Le pays tout entier chante le petit bonheur du matin

 

les chemins sont luxuriants

 

les forêts somptueuses et souples

 

débordantes, abondantes

 

prêtes à tout donner

 

vraiment à tout donner

 

On est soudain ensauvagé à force de copulations

 

C’est le pays tout entier qui chante

 

le petit bonheur du matin

 

 

 

L’arbre se tait soudain

 

il retient désormais son pollen il calme l’oiseau

 

approfondit le nid

 

laisse les traces transparentes

 

Il suit dans le ciel les nuages qui se chevauchent

 

en attente d’on ne sait quoi

 

peut-être le goût de la pluie

 

comme une destinée, comme un amour

 

dans le ciel rouge qui crépite et la forêt au loin qui soupire

 

Mais soupire-t-elle vraiment ?

 

 

 

 

 

Revue « Temporel, N°1, 1er Février 2006

 

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

 

 

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