João Cabral de Melo Neto (1920 – 1999) : Le chien sans plumes / O cão sem plumas

Le chien sans plumes (1949-1950)
I
(Paysage du Capibaribe)
La ville est traversée par le fleuve
comme une rue
est traversée par un chien ;
un fruit
par une épée.
Le fleuve tantôt rappelait
la langue douce d’un chien,
tantôt le ventre triste d’un chien,
ou l’autre fleuve
de panne aqueuse et sale
des yeux d’un chien.
Ce fleuve-là
était comme un chien sans plumes.
Il ne savait rien de la pluie bleue,
de la source couleur rose,
de l’eau du verre d’eau,
de l’eau de la cruche,
des poissons d’eau,
de la brise dans l’eau
Il savait les crabes
de vase et de rouille.
Il savait la boue
comme une muqueuse.
Il devait savoir les poulpes.
Il savait assurément
la femme fiévreuse qui habite les huîtres.
Ce fleuve-là
jamais ne s’ouvre aux poissons,
à l’éclat,
au remuement de couteau
qui est dans les poissons.
Jamais ne s’ouvre en poissons.
Il s’ouvre en fleurs
pauvres et noires
comme des Noirs.
Il s’ouvre en une flore
sale et même mendiante
comme le sont les mendiants noirs.
Il s’ouvre en mangles
aux feuilles dures et rèches
comme un Noir.
Lisse comme le ventre
d’une chienne féconde,
le fleuve grossit
sans jamais exploser.
Il a, le fleuve,
une délivrance fluide et invertébrée
comme celle d’une chienne.
Et jamais je ne le vis travailler
(comme travaille
le pain qui fermente).
En silence,
le fleuve charrie sa fécondité pauvre,
lourd de terre noire.
En silence il se donne :
en chapes de terre noire,
en bottes ou en gants de terre noire
pour le pied ou la main
qui y plonge.
Comme parfois
il arrive aux chiens,
le fleuve paraissait stagner.
Ses eaux coulaient alors
plus denses et mornes ;
elles coulaient avec les ondes
denses et mornes
d’un serpent.
Il avait quelque chose, alors,
de la stagnation d’un fou.
Quelque chose de la stagnation
de l’hôpital, du pénitencier, des asiles,
de la vie sale et renfermée
(du linge sale et renfermé)
par où il se traînait
Quelque chose de la stagnation
des palais cariés,
mangés
de moisissure et d’herbe-aux-oiseaux.
Quelque chose de la stagnation
des arbres obèses
laissant goutter les mille sucres
des salles à manger du Pernambouc,
par où il se traînait.
(C’est là,
mais dos tourné au fleuve,
que « les grandes familles spirituelles » de la ville
couvent les œufs gras
de leur prose.
Dans la paix close des cuisines,
elles sont là à remuer vicieusement
leurs chaudrons
de paresse visqueuse.)
Serait-elle, l’eau de ce fleuve,
fruit de quelque arbre ?
Pourquoi paraissait-elle
une eau mûre ?
Pourquoi sur elle, toujours,
on eût dit que des mouches allaient se poser?
Ce fleuve-là
a-t-il jailli allègre quelque part ?
A-t-il été chanson ou source
quelque part ?
Pourquoi alors ses yeux
étaient-ils peints en bleu
sur les cartes
Traduit du portugais (Brésil) par Alice Raillard et Anny-Claude Basset
Revue Po&sie, N°33
Belin éditeur, 1985
Du même auteur :
« Sur ce papier... » (24/07/2022)
« Cultiver le désert... » (24/07/2023)
Poème(s) de la chèvre (I)/ Poema(s) da cabra (I et II) 24/07/2024)
O cão sem plumas
I
(Paisagem do Capibaride)
A cidade é passada pelo rio
como uma rua
é passada por um cachorro ;
uma fruta
por uma espada.
O rio ora lembrava
a língua mansa de um cão,
ora o ventre triste de um cão,
ora o outro rio
de aquoso pano sujo
dos olhos de um cão.
Aquele rio
era como um cão sem plumas
Nada sabia da chuva azul,
da fonte cor de rosa,
da água do copo de água,
da água de cântaro,
dos peixes de água,
da brisa na água.
Sabia dos caranguejos
de lodo e ferrugem.
Sabia da lama
como de uma mucosa.
Devia saber dos polvos.
Sabia seguramente
da mulher febril que habita as ostras.
Aquele rio
jamais se abre aos peixes,
ao brilho,
à inquietação de faca
que há nos peixes.
Jamais se abre em peixes.
Abre-se em flores
pobres e negras
como negros.
Abre-se numa, flora
suja e mais mendiga
como são os mendigos negros.
Abre-se em mangues
de folhas duras e crespos
como um negro.
Liso como o ventre
de uma cadela fecunda,
o rio cresce
sem nunca explodir.
Tem, o rio,
um parto fluente e invertebrado
como o de uma cadela.
E jamais o vi ferver
(como ferve
o pão que fermenta).
Em silêncio,
o rio carrega sua fecundidade pobre,
grávido de terra negra.
Em silêncio se dá :
em capas de terra negra
em botinas ou luvas de terra negra
para o pé ou a mão
que mergulha.
Como às vezes
passa com os cães,
parecia o rio estagnar-se.
Suas águas fluíam então
mais densas e mornas ;
fluíam com as ondas
densas e mornas
de uma cobra.
Ele tinha algo, então,
da estagnação de um louco.
Algo da estagnação
do hospital, da penitenciária, dos asilos
da vida suja e abafada
(de roupa suja e abafada)
por onde se veio arrastando.
Algo da estagnação
dos palácios cariados,
comidos
de mofo e erva-de-passarinho.
Algo da estagnação
das árvores obesas
pingando os mil açúcares
das salas de jantar pernambucanas,
por onde se veio arrastando.
(É nelas,
mas de costas para o rio,
que « as grandes famílias espirituais »
[da cidade
chocam os ovos gordos
de sua prosa.
Na paz redonda das cozinhas,
ei-las a revolver viciosamente
seus caldeirões
de preguiça viscosa).
Seria a água daquele rio
fruta de alguma árvore ?
Por que parecia aquela
uma água madura?
Por que sobre ela, sempre,
como que iam pousar moscas ?
Aquele rio
saltou alegre em alguma parte ?
Foi canção ou fonte
em alguma parte ?
Por que então seus olhos
vinham pintados de azul
nos mapas?
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