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Le bar à poèmes
13 avril 2026

Denise Riley (1948 -) : Chœur d’adieu (I – XI)

Image credit: Sophie Davidson

 

 

 

Chœur d’adieux

 

 

I

 

 

Toi principe du chant, à quoi bon désormais

 

Parader dans la lumière spasmodique

 

Pour dégoiser ton ténébreux ramage ?

 

Marche à pas menu, frêle colonne. Lisse bien

 

Ta surface fourrée. Minceur de fil souple

 

Ultraflexible, sera ton espoir.

 

Claque doucement, feuille de fer-blanc

 

Qui ne se gonflera plus affectueusement

 

De lais moelleux et réceptifs.

 

Ma petite chanson, passe-toi de ces instructions

 

Car nul n’est là pour t’entendre.

 

Tous son bien loin qui titubent dans le bruit de la foule.

 

 

 

II

 

 

Quel est le premier devoir d’une mère envers son enfant ?

 

Au moins de garder le pauvre petit en vie – Chœur

 

De cigales déchaînées, cessez vos cris stridents.

 

Ma fille quitte notre maison avec légèreté.

 

Une pensée me traverse : c’est peut-être la dernière, fois,

 

Fixe en toi son image. Oui, si tu étais l’éclair.

 

Je prends note de la terreur, l’enregistre.

 

Pas plus ma note que ma critique d’elle

 

Ne nous avanceront d’un iota. Je le sais. Et pourtant.

 

 

 

III

 

 

Peut-être un souvenir, une photo retouchée,

 

Celle où on le voit sourire, avec sa ceinture de lézard rayé

 

Et ses croûtes d’eczéma, mais qu’importe elle est encadrée,

 

Sous verre, couvée des yeux, muséifiée.

 

C’est curieux comme les genoux du garçon sont pleins de vie

 

Nous étions alors tous les deux démunis. Tu étais dépourvu de ruse,

 

Transparent, facile, cela semblait naturel.

 

 

 

IV

 

 

Chaque enfant se fait cannibaliser par ses années.

 

C’est un homme qui est mort, en lui est mort

 

Le petit garçon aux grands yeux, et le paon adolescent

 

Dans cette calme et discrète dévoration de soi

 

Que constitue le fait d’être vivant. Mais tout à coup

 

Ces superpositions naturelles ont été coupées puis battues

 

En bloc serré, leurs strates aplaties au carré

 

 

 

V

 

 

Il est tard. Toujours trop tard.

 

Ton petit monument est en haut de son monticule

 

Orné de banderoles qui claquent, claquent sur le sol.

 

Voici une drôle de créature qui d’un œil fouille

 

La butte tandis que l’autre est rivé vers le haut :

 

Je vais venir, ce ne sera plus long, clame-t-elle – mais

 

N’est qu’une matrone bien intentionnée à l’alibi inutile :

 

« Je ne Savais pas. » Y aurait-il donc encore un rôle à jouer

 

Pour moi sur cette jolie terre ? Réponds-moi. Ou bien

 

Dis, Non, terre, dans mon oreille intérieure.

 

 

 

VI

 

 

Une armoire bâille, une femme endeuillée essaie

 

Divers styles de tenues pour hurler :

 

Il te faut, même si cela ne te dit rien

 

Vite donner le spectacle de ton sourire feint.

 

Ce n’est pas cette fluide robe noir au corsage nacré

 

Qui pourra soulager ton ménage brisé.

 

Elle sied à ton teint qui est si blanc.

 

Evite cependant, ce voile safran.

 

Tes morts n’ont pas envie que tu tombes à terre.

 

Il sera bientôt temps de le faire.

 

 

 

VII

 

 

Oh toi mon fils mort, espèce de petit con

 

Maman fait grise mine. Rentre à la maison te dis-je

 

Mets fin à ce mélodrame de mauvais goût – cesse

 

Enfin de jouer au mort, ça tourne à la mauvaise

 

Blague, jamais ton humour a été aussi cruel

 

Que çà. Renonce, espèce de sans-cœur,

 

Aie pitié de tes deux sœurs meurtries. Car

 

Est-ce qu’on ne t’a pas aimé ? Et encore maintenant. Mais

 

Nous finissons par être lassées de notre amour inutile

 

Et infiniment plus lassées encore que tu persistes dans la mort

 

Ce qui ne doit pas t’intéresser beaucoup non plus.

 

 

 

VIII

 

 

Me voici assise là, hébétée, sidérée par ta disparition

 

Tandis que tu exerces ton charme dans le monde inférieur

 

Et, plein d’insouciance, courtises Perséphone. Pas très difficile

 

D’imaginer ce que sa mère a dû endurer

 

Quand elle a fureté parmi ces salles sombres et douces.

 

 

 

IX

 

 

Bien qu’ils aient juré de ne jamais partir, ils s’en sont allés

 

A moins que ce ne soit moi – alors je me suis concentrée

 

Très fort sur le problème de savoir ce que cela signifiait

 

Pour quelqu’un d’être ici, tout comme de

 

N’y être pas. Inutile de s’entraîner à subir un deuil modéré

 

Etant donné son côté définitif. Et moi, lamentablement

 

Lente à « l’intégrer » - préférant de loin le déni,

 

Car comment s’habituer à une si mauvaise idée. Non,

 

Je vais plutôt tenir jusqu’au bout pour la présence. Si mon

 

Espoir exquis peut t’extirper de là où tu es, toi mon enfant résigné

 

Pour te ramener ici, qu’il le fasse, j’attends

 

 

 

X

 

 

Je ne peux me résoudre à te réincarner

 

En fichues « douces averses de pluie »

 

Ou en « champs de grains mûrissant » - oooh

 

Si anodins – ni encore à te suivre comme une ombre

 

Dans l’espoir de finir par te retrouver,

 

Médusé, parmi les âmes grouillantes

 

Agglutinées comme des chauves-souris, la foule murmurante

 

Voilée de crépuscule – ni même dans le contemporain sinistre.

 

Présence au cœur léger, que ton corps s’incarne tout

 

Simplement. Paresse encore sous le soleil

 

Violent où tu aimais tant te faire rôtir.

 

T’entrevoir, ne fût-ce que dix secondes

 

M’aiderait à supporter bien mieux

 

Tout çà. Avec une caméra en action

 

 

 

XI

 

 

Abeille ardente, voici qu’encore tu te cognes,

 

Tes sacoches duveteuses bien remplies,

 

A tous les pendants d’oreille du fuchsia.

 

C’est à toi Ô abeille ! Que j’adresse mon cri –

 

Puisque mes propres morts, apostrophés,

 

Restent muets comme ce grenat glacé

 

Auquel tu te heurtes. Acharnement aveugle,

 

L’abeille, ou bêtise – de se cogner encore et encore

 

Au feu cramoisi de l’indifférence.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Martine Chardoux

 

in, Revue « Inuits dans la jungle, N° 5 »


Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2014

 

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