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Le bar à poèmes
1 mars 2026

Emmanuelle Favier (1980 -) : Dimanche

 

 

 

Dimanche

 


C’est dimanche


On profite du jardin


La tante est malade mais ça ne se voit pas


On suit le sillon d’herbes couchées


Tracé par la course du renard


On cueille des cerises véreuses à la branche arrachée


Les pieds trempés on rentre le soleil est trop fort

 

 

Il est venu 


Pour la première fois dans la maison d’enfance


La nuit dernière tous deux sont restés éveillés jusque tard


Serrés au fond du lit trop mou où elle dormait petite


Dans la chambre ce matin son parfum recouvrait les odeurs d’avant


C’est dans l’ordre des choses

 

 

La maison accueille, la famille se rameute


Toutes les fêlures s’amassent


La tante est malade et ça lui va bien


Dans cette famille la maladie sied aux femmes


Porte leurs yeux plus loin


Les délivre

 

 

Sur le mur de laque écaillée une affiche gondole, trop regardée


Jaunie, l’affiche pédagogique déclinant les variétés de fruits


Citron, fraise, melon, reine-claude, cerise commune, bigarreau, griotte, chasselas


doré, cassis, poire beurré Hardy, pêche, reine-claude  dorée

 

 

Sur le mur des toilettes


Des générations de cul assis se livrant aux relâchements en cultivant leur jardin


Les poires sont bleues, les chasselas sont fripés

 

 

Les couleurs passent, moquettes, murs, peintures


Ce qui ne passe pas c’est l’odeur douceâtre,


Rassurante, du linge propre, des tissus usés, de la poussière entre les brins


grouillants de la moquette

 

 

La matinée est bien avancée


Le rosier a grimpé sur le mur de la petite maison, il est passé entre la gouttière


et les tuiles, il faut le couper

 

 

Elle le regarde au jardin


Juché sur l’échelle il assiste le cousin


la tante surveille tout en arrosant au petit bonheur


Le tuyau de la tante fouette follement de son eau les massifs, les larges feuilles

 

des plaines du Caucase, pour un peu la tante se déshabillerait et danserait sous


le jet, pour un peu - elle y est presque, et les joues de la tante sont rouges et ravies


Là où elle est sans doute elle danse nue


Rouge et ravie et malade et folle et si douce

 

 

Le cousin coupe


Lui, au-dessous, tient l’échelle


Les pétales dégringolent sur ses joues


Il garde le sourire


Yeux tendus vers son cousin à elle


Elle le dévore


Les oiseaux gueulent, rivalisent

 

 

On va pouvoir faire des bouquets


La cousine est allée faire des courses


Le cousin déplace l’échelle, ce qui fait sonner la cloche


L’échelle n’est pas stable

 

 

Les massifs d’hibiscus menacent, rouges


L’échelle fait du bruit


Elle se souvient de la chute dans leurs épines, dissimulées sous les jolies


petites langues plates


Elle avait eu très mal et tout le monde avait ri


Sa colère à y repenser est une


Agréable blessure

 

 

Elle a envie de ramasser les pétales


Elle a envie de demander le nom des fleurs, des plantes, des oiseaux


Mais ils se moqueraient d’elle


Elle se tait, écrit


Son journal ou autre chose


Accoudée à la table en plastique

 

 

L’échelle se déplace, instable contre le mur


Elle s’inquiète


Il est toujours là-haut


Les bouquets débordent des vases


La cousine revient


On va manger dehors, c’est sûr

 

 

Mais quand le soir arrive le ciel s’est assombri


On finit de diner en écoutant la foudre


La cousine raconte des histoires sinistres


Qui mettent tout le monde mal à l’aise


On se reteint d’interrompre

 

 

Les grêlons hésitent


Puis tombent


Gros comme des balles de golf


De tennis, rectifie la tante

 

 

Puis la tante revient un instant parmi les siens


Pour dire ce que chacun sait


Elle dit qu’elle en a assez entendu


De ces histoires sinistres


On glousse / la cousine s’effare


La tante se lève et va se coucher


Tout le monde s’égaille sans un mot


La cousine reste seule


Les grêlons se calment un peu

 

 

 

Le soleil vient d’en face


Editions Rhubarbe, 89000 Auxerre

 

De la même autrice :


Là-bas (10/09/2023)


A chaque pas, une odeur (10/09/2024)
 

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