Emmanuelle Favier (1980 -) : Dimanche
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Dimanche
C’est dimanche
On profite du jardin
La tante est malade mais ça ne se voit pas
On suit le sillon d’herbes couchées
Tracé par la course du renard
On cueille des cerises véreuses à la branche arrachée
Les pieds trempés on rentre le soleil est trop fort
Il est venu
Pour la première fois dans la maison d’enfance
La nuit dernière tous deux sont restés éveillés jusque tard
Serrés au fond du lit trop mou où elle dormait petite
Dans la chambre ce matin son parfum recouvrait les odeurs d’avant
C’est dans l’ordre des choses
La maison accueille, la famille se rameute
Toutes les fêlures s’amassent
La tante est malade et ça lui va bien
Dans cette famille la maladie sied aux femmes
Porte leurs yeux plus loin
Les délivre
Sur le mur de laque écaillée une affiche gondole, trop regardée
Jaunie, l’affiche pédagogique déclinant les variétés de fruits
Citron, fraise, melon, reine-claude, cerise commune, bigarreau, griotte, chasselas
doré, cassis, poire beurré Hardy, pêche, reine-claude dorée
Sur le mur des toilettes
Des générations de cul assis se livrant aux relâchements en cultivant leur jardin
Les poires sont bleues, les chasselas sont fripés
Les couleurs passent, moquettes, murs, peintures
Ce qui ne passe pas c’est l’odeur douceâtre,
Rassurante, du linge propre, des tissus usés, de la poussière entre les brins
grouillants de la moquette
La matinée est bien avancée
Le rosier a grimpé sur le mur de la petite maison, il est passé entre la gouttière
et les tuiles, il faut le couper
Elle le regarde au jardin
Juché sur l’échelle il assiste le cousin
la tante surveille tout en arrosant au petit bonheur
Le tuyau de la tante fouette follement de son eau les massifs, les larges feuilles
des plaines du Caucase, pour un peu la tante se déshabillerait et danserait sous
le jet, pour un peu - elle y est presque, et les joues de la tante sont rouges et ravies
Là où elle est sans doute elle danse nue
Rouge et ravie et malade et folle et si douce
Le cousin coupe
Lui, au-dessous, tient l’échelle
Les pétales dégringolent sur ses joues
Il garde le sourire
Yeux tendus vers son cousin à elle
Elle le dévore
Les oiseaux gueulent, rivalisent
On va pouvoir faire des bouquets
La cousine est allée faire des courses
Le cousin déplace l’échelle, ce qui fait sonner la cloche
L’échelle n’est pas stable
Les massifs d’hibiscus menacent, rouges
L’échelle fait du bruit
Elle se souvient de la chute dans leurs épines, dissimulées sous les jolies
petites langues plates
Elle avait eu très mal et tout le monde avait ri
Sa colère à y repenser est une
Agréable blessure
Elle a envie de ramasser les pétales
Elle a envie de demander le nom des fleurs, des plantes, des oiseaux
Mais ils se moqueraient d’elle
Elle se tait, écrit
Son journal ou autre chose
Accoudée à la table en plastique
L’échelle se déplace, instable contre le mur
Elle s’inquiète
Il est toujours là-haut
Les bouquets débordent des vases
La cousine revient
On va manger dehors, c’est sûr
Mais quand le soir arrive le ciel s’est assombri
On finit de diner en écoutant la foudre
La cousine raconte des histoires sinistres
Qui mettent tout le monde mal à l’aise
On se reteint d’interrompre
Les grêlons hésitent
Puis tombent
Gros comme des balles de golf
De tennis, rectifie la tante
Puis la tante revient un instant parmi les siens
Pour dire ce que chacun sait
Elle dit qu’elle en a assez entendu
De ces histoires sinistres
On glousse / la cousine s’effare
La tante se lève et va se coucher
Tout le monde s’égaille sans un mot
La cousine reste seule
Les grêlons se calment un peu
Le soleil vient d’en face
Editions Rhubarbe, 89000 Auxerre
De la même autrice :
Là-bas (10/09/2023)
A chaque pas, une odeur (10/09/2024)