André Markowicz (1960 -) : « La rivière est profonde... »
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La rivière est profonde dans la chambre
et c’est la grive, pas le rossignol,
mais l’aube lui aura été plus douce,
qui lance son appel à quelque chose
que je ne peux pas voir – quatre séquences
sur deux octaves, çà se dit en cercle –
une autre grive dont j’ai l’impression
qu’elle ne répond pas, j’en entends une,
une source de chant, si c’est un chant,
dans un des arbres face à la fenêtre
ouverte à deux battants, le bas du tulle
pris dans l’oscillation du mouvement,
et cette mélodie intermittente
que le vent froisse.
O pays du sommeil,
quelques minutes, quand il y arrive.
Il y arrive, là. Il se desserre.
La nef sans nautoniers avait glissé,
volé sans doute, jusqu’à une crique
bordée de sable gris, je n’avais pas
senti les vagues, que ce flottement,
lisière de nausée et de bien-être,
que sent celui qui a fermé les yeux
et s’est juré de les garder fermés
aussi longtemps qu’il peut et une espèce
de froid est sous-jacent, un froid encore
lointain mais qu’il ressent déjà au bout
des doigts et jusqu’à l’intérieur des os.
J’ai marché sur ce sable sans laisser,
dorénavant, de trace.
J’aurais pu
m’allonger sur le dos, fixer de face
les amas anthracite des nuages,
le vent d’avril, on aurait dit d’acier,
et, en dépit du souffle, ce non-bruit
autour de ce qui devrait être encore
ce qui portait mon nom quand le heurtoir
lui-même n’avait fait qu’un bruit de creux
sur la porte pesante. La boiteuse,
opaque et transparente, comme un voile
de cendres qu’il fallait que je traverse,
ne saluait que d’un enclin de tête
mais j’avais vu ses yeux, je les voyais,
et j’étais poussé loin de sa lumière
non-rayonnante.
Un cercle de piliers,
des arbres dont on a gardé l’écorce
là, plantés dans le sable, avec, au centre,
mais ce centre n’est plus que virtuel,
il n’en survit que l’emplacement vide,
un tronc de chênes retourné, racines
hirsutes vers le ciel. Un raclement
de rocs encore, la respiration,
l’effort, tout seul, du retour vers le même,
nouveau matin, caverne encore ouverte,
mais si j’essuie la sueur de son front
je l’empêche à jamais de me rejoindre .
[juin 2022]
Un an de guerre. Partages 2022
Editions Mesures, 2025
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