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Le bar à poèmes
18 mars 2026

André Markowicz (1960 -) : « La rivière est profonde... »

 

 

 

 

 

La rivière est profonde dans la chambre

 

et c’est la grive, pas le rossignol,

 

mais l’aube lui aura été plus douce,

 

qui lance son appel à quelque chose

 

que je ne peux pas voir – quatre séquences

 

sur deux octaves, çà se dit en cercle –

 

une autre grive dont j’ai l’impression

 

qu’elle ne répond pas, j’en entends une,

 

une source de chant, si c’est un chant,

 

dans un des arbres face à la fenêtre

 

ouverte à deux battants, le bas du tulle

 

pris dans l’oscillation du mouvement,

 

et cette mélodie intermittente

 

 

que le vent froisse.

 

 

 

                                   O pays du sommeil,

 

quelques minutes, quand il y arrive.

 

Il y arrive, là. Il se desserre.

 

 

 

La nef sans nautoniers avait glissé,

 

volé sans doute, jusqu’à une crique

 

bordée de sable gris, je n’avais pas

 

senti les vagues, que ce flottement,

 

lisière de nausée et de bien-être,

 

que sent celui qui a fermé les yeux

 

et s’est juré de les garder fermés

 

aussi longtemps qu’il peut et une espèce

 

de froid est sous-jacent, un froid encore

 

lointain mais qu’il ressent  déjà au bout

 

des doigts et jusqu’à l’intérieur des os.

 

J’ai marché sur ce sable sans laisser,

 

dorénavant, de trace.

 

 

 

                                    J’aurais pu

 

m’allonger sur le dos, fixer de face

 

les amas anthracite des nuages,

 

le vent d’avril, on aurait dit d’acier,

 

et, en dépit du souffle, ce non-bruit

 

autour de ce qui devrait être encore

 

ce qui portait mon  nom quand le heurtoir

 

lui-même n’avait fait qu’un bruit de creux

 

sur la porte pesante. La boiteuse,

 

opaque et transparente, comme un voile

 

de cendres qu’il fallait que je traverse,

 

ne saluait que d’un enclin de tête

 

mais j’avais vu ses yeux, je les voyais,

 

et j’étais poussé loin de sa lumière

 

non-rayonnante.

 

 

 

                            Un cercle de piliers,

 

des arbres dont on a gardé l’écorce

 

là, plantés dans le sable, avec, au centre,

 

mais ce centre n’est plus que virtuel,

 

il n’en survit que l’emplacement vide,

 

un tronc de chênes retourné, racines

 

hirsutes vers le ciel. Un raclement

 

de rocs encore, la respiration,

 

l’effort, tout seul, du retour vers le même,

 

nouveau matin, caverne encore ouverte,

 

mais si j’essuie la sueur de son front

 

je l’empêche à jamais de me rejoindre .

 

 

                                                [juin 2022]

 

 

 

 

Un an de guerre. Partages 2022

 

Editions Mesures, 2025

 

 

Du même auteur :

 


Trois aubes (19/03/2019)

 


Trois textes d’un été (19/03/2020)

 


« Laisse ton adresse... » (19/03/2021)

 


« Une chute lente... » (19/03/2022)

 


« Un sommeil haché... » (19/03/2023)

 


« Car le visage est... » (19/03/2024)

 

 

Un texte d’hiver 1(9/03/2025)

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