Kazimierz Brakoniecki (1952 -) : Rencontre au bord de la Baltique
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Rencontre au bord de la Baltique
La Mer Baltique était à nous, elle laissait lentement
découvrir son corps glabre
que l’on pouvait bien reconnaître
à la ligne noire qui le séparait de la rive
là-bas où il y avait des déchets
des planches des bouteilles
et là des paniers et des bancs.
Des sentiers de sable meuble couraient
se rencontraient sagement,
nous ramassions des coquillages et des cailloux
en écoutant la mer pure,
une bergeronnette posée devant nous attrapait
les insectes dans la lumière,
il nous fallait du sable à faire couler entre nos doigts
comme dans les sabliers boules éphémères de l’été,
nous laissions pendouiller nos pieds dans le vide
assis sous les rayons du soleil
nous ne pensions à rien de rien,
et ne voulions pas savoir non plus
ce qu’est la poésie, ce qu’est la vie
et ce qu’est notre histoire,
nous ne voulions pas expliquer les temps passés
afin de nous endurcir,
nous laissions pendouiller nos pieds
devant la mer hostile, le soleil hostile,
et nous jetions des pierres aux souvenirs blottis
qui éclaboussaient d’eau
et nous souriions aux grains de sable, aux grains de blé du vent.
Nous avons questionné un Russe ivre
sur le sens de la vie,
Sergueï rassembla à peine ses souvenirs épars,
car privés de rimes ;
soudain il extirpa un vers sur le père ouvrier et l’Eglise,
puis il tomba de sommeil, embrassa la bibliothécaire
et se mit à boire.
Il y avait à côté de lui un communiste polonais
apologie de l’illusoire,
une de ces têtes brûlées, et il fit un discours sur Yalta.
Quelques russes bourrés
séchaient leurs larmes de leurs yeux,
un Lituanien barbu
comptait les crimes polonais,
un Ukrainien acquiesçait
un Moldave riait hystérique, une Lettone jurait
une Biélorusse disait des vers marins ; il était sobre
Rolandas citait Herbert, une Suédoise ivre babillait,
on se faisait servir, tous parlaient soudain russe,
on ouvrait les fenêtres,
Klaipeda s’apaisait
nous regardions la pénombre
il faisait chaud
puis le bruit augmenta,
on chantait, on distribuait du gâteau.
La mer était à nous car l’histoire se fondait à l’homme
des armes chimiques rouillées, couronnes de mousse, cartes apocalyptiques
les dunes scintillaient au soleil
et la frontière irradiait le ciel.
Arrivée au sommet Nidda (1) dévoila ses atours,
mais ici c’est le désert de la honte
certains nous observaient
de la profondeur du sable,
quelqu’un se mouvait avec peine
et disparut au gré du vent
dans les lamentations du sable jeté ;
Rolandas se mit à parler des prisonniers
morts ici au soleil
des facteurs d’autrefois des Kures prussiens
des Lituaniens des Baltes
nous escaladions les hauteurs comme des touristes
et redescendions comme des maudits
le libéral communiste comme l’historien
le poète l’écrivain le slaviste
comme des êtres tout à fait étrangers qui épiaient
la vie des morts
.
L’Eglise, le cimetière confortable, les maisons ciselées
la baie immobile
la bière nous fera du bien et le café aussi
un peu de vodka et des cigarettes
des fenêtres, regard de paix sur les bateaux, les filets
les maisons rénovées
encore une promenade jusqu’à la colline plantée
de pins magiques,
là où Thomas Mann avait sa maison
et où notre esprit renaîtra.
Que le souvenir soit vide, mais que l’avenir puisse nous éclairer !
(Europe minor)
(1). Nida (ou Nidda) est un village de Lituanie sur l’isthme de Courlande (Baltique), proche de la dune
de Parnidis (la seconde plus haute d’Europe après la dune de Pilat, en France) dont un tiers est situé en Russie
Traduit du polonais par Frédérique Laurent
in « Kazimierz Brakoniecki : «Atlantide du Nord »
Editions Folle Avoine,35137 Bédée, 2014
Du même auteur :
Dithyrambe / Dytyramb (07/01/2014)
Fugacité / Przemijanie (07/01/2015)
Armor, Poèmes de l’Atlantique / Armor, Wiersze atlantyckie (I- IX) (07/01/2016)
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