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Le bar à poèmes
7 janvier 2026

Kazimierz Brakoniecki (1952 -) : Rencontre au bord de la Baltique

 

 

 

Rencontre au bord de la Baltique

 

 


La Mer Baltique était à nous, elle laissait lentement


découvrir son corps glabre


que l’on pouvait bien reconnaître


à la ligne noire qui le séparait de la rive


là-bas où il y avait des déchets


des planches des bouteilles


et là des paniers et des bancs.


Des sentiers de sable meuble couraient


se rencontraient sagement,


nous ramassions des coquillages et des cailloux


en écoutant la mer pure,


une bergeronnette posée devant nous attrapait


les insectes dans la lumière,


il nous fallait du sable à faire couler entre nos doigts


comme dans les sabliers boules éphémères de l’été,


nous laissions pendouiller nos pieds dans le vide


assis sous les rayons du soleil


nous ne pensions à rien de rien,


et ne voulions pas savoir non plus


ce qu’est la poésie, ce qu’est la vie


et ce qu’est notre histoire,


nous ne voulions pas expliquer les temps passés


afin de nous endurcir,


nous laissions pendouiller nos pieds


devant la mer hostile, le soleil hostile,


et nous jetions des pierres aux souvenirs blottis


qui éclaboussaient d’eau


et nous souriions aux grains de sable, aux grains de blé du vent.

 

 

Nous avons questionné un Russe ivre


sur le sens de la vie,


Sergueï rassembla à peine ses souvenirs épars,


car privés de rimes ;


soudain il extirpa un vers sur le père ouvrier et l’Eglise,


puis il tomba de sommeil, embrassa la bibliothécaire 


et se mit à boire.


Il y avait à côté de lui un communiste polonais


apologie de l’illusoire,


une de ces têtes brûlées, et il fit un discours sur Yalta.


Quelques russes bourrés


séchaient leurs larmes de leurs yeux,


un Lituanien barbu


comptait les crimes polonais,


un Ukrainien acquiesçait


un Moldave riait hystérique, une Lettone jurait


une Biélorusse disait des vers marins ; il était sobre


Rolandas citait Herbert, une Suédoise ivre babillait,


on se faisait servir, tous parlaient soudain russe,


on ouvrait les fenêtres,


Klaipeda s’apaisait


nous regardions la pénombre


il faisait chaud


puis le bruit augmenta,


on chantait, on distribuait du gâteau.

 

 

La mer était à nous car l’histoire se fondait à l’homme


des armes chimiques rouillées, couronnes de mousse, cartes apocalyptiques


les dunes scintillaient au soleil


et la frontière irradiait le ciel.


Arrivée au sommet Nidda (1) dévoila ses atours,


mais ici c’est le désert de la honte


certains nous observaient


de la profondeur du sable,


quelqu’un se mouvait avec peine


et disparut au gré du vent


dans les lamentations du sable jeté ;


Rolandas se mit à parler des prisonniers


morts ici au soleil


des facteurs d’autrefois des Kures prussiens


des Lituaniens des Baltes


nous escaladions les hauteurs comme des touristes


et redescendions comme des maudits


le libéral communiste comme l’historien


le poète l’écrivain le slaviste


comme des êtres tout à fait étrangers qui épiaient


la vie des morts

.
L’Eglise, le cimetière confortable, les maisons ciselées


la baie immobile


la bière nous fera du bien et le café aussi


un peu de vodka et des cigarettes


des fenêtres, regard de paix sur les bateaux, les filets


les maisons rénovées


encore une promenade jusqu’à la colline plantée


de pins magiques, 


là où Thomas Mann avait sa maison


et où notre esprit renaîtra.


Que le souvenir soit vide, mais que l’avenir puisse nous éclairer !

 

                                                                                                                            (Europe minor)

 

 

(1). Nida (ou Nidda) est un village de Lituanie sur l’isthme de Courlande (Baltique), proche de la dune

de Parnidis (la seconde plus haute d’Europe après la dune de Pilat, en France) dont un tiers est situé en Russie

 


Traduit du polonais par Frédérique Laurent


in « Kazimierz Brakoniecki : «Atlantide du Nord »


Editions Folle Avoine,35137 Bédée, 2014


Du même auteur :


Dithyrambe / Dytyramb (07/01/2014)


 Fugacité / Przemijanie (07/01/2015)


Armor, Poèmes de l’Atlantique / Armor, Wiersze atlantyckie (I- IX) (07/01/2016) 


Souvenance (07/01/2017)


Vent de la mer (07/01/2018)


Varmie (07/01/2019)


Sur la route de Pont-Aven (07/01/2020)


Armor, Poèmes de l’Atlantique / Armor, Wiersze atlantyckie (X – XVIII) (07/01/2021)


Intangible (07/01/2022)


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Lettre à Allen Ginsberg – 1986 (07/01/2024)


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