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Le bar à poèmes
7 janvier 2026

Jean-Paul Hameury (1933 – 2009) : Le chemin du fleuve

 

 

 

Le chemin du fleuve

 

à la mémoire de Pierre-Albert Jourdan

 

 

 

Nous avons cru longtemps


notre destin lisible


dans le chiffre des astres.

 

 

Longtemps nous avons pensé que les années


pouvaient l’une à l’autre se joindre


comme pierres d’une demeure


et que viendrait le jour


où nous poserions un bouquet


sur le faîte du toit.

 

 

Tout cela nous fut retiré.

 

 

Les mains vides aujourd’hui nous allons


parmi les chemins aux ivraies


à chaque pas découvrant la merveille


dont s’efface le nom.

 

 


Que toute chose


comme l’oiseau des légendes


un court instant repose


dans nos mains

 

 

Le désert soit notre horizon


paume lisse où les souffles


au-dessus des sables


infiniment


glissent dans la lumière

 

 


Qu’il y ait là seulement


un peu de terre


ce goût de terre sur la lèvre


et une étroite bande d’eau


quand monte la lune


au soir froid

 

 


Nous n’avons à nous que cette pauvreté


de qui va dans l’ignorance


mais c’est à cette nudité


qu’il nous faut demeurer présent.

 

 

Et c’est trahir que dresser


tables de pierre et temples


là où suffit la gloire


des poussières et des feuilles mortes.

 

 


Ne pas parler 


plus haut que jour


plus bas que nuit


- tenir parole.

 

 


C’est le même chant toujours


de l’une à l’autre sphère


et c’est d’être depuis toujours ruinés


d’être à jamais mortels


qui fait qu’ouverts écartelés


nous accueillons en nous


les sons de la cloche lointaine


comme notre souffle même.

 

 


Ah bien plus cette flaque


près de laquelle on passe


sans songer au miracle


d’une eau très pure


que ce fleuve


où des barques appareillent.

 

 


Mieux vaudrait un seul feu


enraciné dans la pierre de l’âtre


et voilé sous une haie de cendres


que de loin en loin ces flammes


que les vents devraient


pour notre bien


disperser plus vite.

 

 


Que seule soit désirée


la ruche désertée


cette sphère de silence tendre


où veille continûment


la flamme d’un miel secret.

 

 


Voici la nuit.

 

 

Eteins toutes les lampes


oublie le feu et l’au-delà.

 

 

Demeure dans ce lieu


- celui-ci et nulle autre.


Dans ce temps sans bords


l’instant est un mandala.

 

 

Ni main agrippée hier


ni bras lancé vers ce qui vient


tu peux enfin parler


de l’être-là.

 

 


Des terres sans coutumes


s’ouvrent les portes.

 

 

Oté le poids du sang


défait le blanc des brumes


voici que l’on quitte les bancs.

 

 

Vieillesse et mort


ne sont plus infortune


et l’on consent à n’être


que ce pauvre moment.

 

 


Le chemin vient mourir au fleuve

 

 

Dans la nuit retrouvée


les eaux sont sans visage


toute la terre


toutes les formes


devenues ombres sans nom.

 

 

Et la feuille tombée


à l’eau se mêle


pour des éternités


sans autre lumière que celle


de toute obscurité.

 

 


Qui s’arrête


et se tient sur la berge


mâche sans fin


l’ortie amère du temps.

 

 


Tout ce train d’ondes


en cercles concentriques


dans les orbes desquels plonge


la main du rêveur inquiet.

 

 

L’eau ne parle et offre cependant


cette éloquente image :


naissance et mort


indéfiniment.

 

 


Passe comme dans l’espace


la chevelure de la pluie


frissonnante herbe


où vont les vents sans s’arrêter

 

 

Ecoute alors 


au plus profond du silence


le murmure du vrai.

 

 

Passant 


déjà passé


il est encore là quand toi


sable ou fleuve dénué


tu n’as plus corps t’appartenant.

 

 

Souvenirs espoirs


ont été bus


et comme nuages


se sont défaites les images.

 

 

Et ce qui vient là-bas d’outre-mont


vers ton regard


sera toujours et à jamais


ton unique visage.

 

 


Il s’est fibre à fibre quitté


et ne tient presque plus à rien.

 

 

Le bruit d’une feuille qui tombe


éveille les lampes du monde.

 

 

A l’horizon espace et temps


sont consumés par l’aube.

 

 

 

Nul destin dans la pierre


mais ces buées


haleine de la terre


montant l’été


entre les arbres.

 

 


Etoile filante et souffle


dans l’air devenu


il sait qu’il n’a jamais été


ni espérant ni désespéré


et qu’il ne tenait qu’à lui


d’emprunter plus tôt ce chemin..

 

 


Depuis toujours éveillé


mais l’ignorant


il s’en va enfin


souffle sorti de la bouche d’un ange


qui n’est jamais venu.

 

 

 

Le chemin du fleuve


Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1985


Du même auteur : 


Ithaque et après (I) (16/09/2014)


Ithaque et après (II) (08/01/2020)


« Nous avons beau fermement tenir... » (08/01/2021)


L’Obscur (08/01/2022)


Passages (08/01/2023)


L’Autre Rive (08/01/2024)


L’herbe haute (08/01/2025)
 

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