Jean-Paul Hameury (1933 – 2009) : Le chemin du fleuve

Le chemin du fleuve
à la mémoire de Pierre-Albert Jourdan
Nous avons cru longtemps
notre destin lisible
dans le chiffre des astres.
Longtemps nous avons pensé que les années
pouvaient l’une à l’autre se joindre
comme pierres d’une demeure
et que viendrait le jour
où nous poserions un bouquet
sur le faîte du toit.
Tout cela nous fut retiré.
Les mains vides aujourd’hui nous allons
parmi les chemins aux ivraies
à chaque pas découvrant la merveille
dont s’efface le nom.
Que toute chose
comme l’oiseau des légendes
un court instant repose
dans nos mains
Le désert soit notre horizon
paume lisse où les souffles
au-dessus des sables
infiniment
glissent dans la lumière
Qu’il y ait là seulement
un peu de terre
ce goût de terre sur la lèvre
et une étroite bande d’eau
quand monte la lune
au soir froid
Nous n’avons à nous que cette pauvreté
de qui va dans l’ignorance
mais c’est à cette nudité
qu’il nous faut demeurer présent.
Et c’est trahir que dresser
tables de pierre et temples
là où suffit la gloire
des poussières et des feuilles mortes.
Ne pas parler
plus haut que jour
plus bas que nuit
- tenir parole.
C’est le même chant toujours
de l’une à l’autre sphère
et c’est d’être depuis toujours ruinés
d’être à jamais mortels
qui fait qu’ouverts écartelés
nous accueillons en nous
les sons de la cloche lointaine
comme notre souffle même.
Ah bien plus cette flaque
près de laquelle on passe
sans songer au miracle
d’une eau très pure
que ce fleuve
où des barques appareillent.
Mieux vaudrait un seul feu
enraciné dans la pierre de l’âtre
et voilé sous une haie de cendres
que de loin en loin ces flammes
que les vents devraient
pour notre bien
disperser plus vite.
Que seule soit désirée
la ruche désertée
cette sphère de silence tendre
où veille continûment
la flamme d’un miel secret.
Voici la nuit.
Eteins toutes les lampes
oublie le feu et l’au-delà.
Demeure dans ce lieu
- celui-ci et nulle autre.
Dans ce temps sans bords
l’instant est un mandala.
Ni main agrippée hier
ni bras lancé vers ce qui vient
tu peux enfin parler
de l’être-là.
Des terres sans coutumes
s’ouvrent les portes.
Oté le poids du sang
défait le blanc des brumes
voici que l’on quitte les bancs.
Vieillesse et mort
ne sont plus infortune
et l’on consent à n’être
que ce pauvre moment.
Le chemin vient mourir au fleuve
Dans la nuit retrouvée
les eaux sont sans visage
toute la terre
toutes les formes
devenues ombres sans nom.
Et la feuille tombée
à l’eau se mêle
pour des éternités
sans autre lumière que celle
de toute obscurité.
Qui s’arrête
et se tient sur la berge
mâche sans fin
l’ortie amère du temps.
Tout ce train d’ondes
en cercles concentriques
dans les orbes desquels plonge
la main du rêveur inquiet.
L’eau ne parle et offre cependant
cette éloquente image :
naissance et mort
indéfiniment.
Passe comme dans l’espace
la chevelure de la pluie
frissonnante herbe
où vont les vents sans s’arrêter
Ecoute alors
au plus profond du silence
le murmure du vrai.
Passant
déjà passé
il est encore là quand toi
sable ou fleuve dénué
tu n’as plus corps t’appartenant.
Souvenirs espoirs
ont été bus
et comme nuages
se sont défaites les images.
Et ce qui vient là-bas d’outre-mont
vers ton regard
sera toujours et à jamais
ton unique visage.
Il s’est fibre à fibre quitté
et ne tient presque plus à rien.
Le bruit d’une feuille qui tombe
éveille les lampes du monde.
A l’horizon espace et temps
sont consumés par l’aube.
Nul destin dans la pierre
mais ces buées
haleine de la terre
montant l’été
entre les arbres.
Etoile filante et souffle
dans l’air devenu
il sait qu’il n’a jamais été
ni espérant ni désespéré
et qu’il ne tenait qu’à lui
d’emprunter plus tôt ce chemin..
Depuis toujours éveillé
mais l’ignorant
il s’en va enfin
souffle sorti de la bouche d’un ange
qui n’est jamais venu.
Le chemin du fleuve
Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1985
Du même auteur :
Ithaque et après (I) (16/09/2014)
Ithaque et après (II) (08/01/2020)
« Nous avons beau fermement tenir... » (08/01/2021)
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