Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le bar à poèmes
3 décembre 2025

Jorge Luis Borges (1899-1986) : Un saxon / Un sajón

Jorge Luis Borges. Photo : Ulf Andersen/Getty Images

 

 

 

Un Saxon

 

(A.D. 449)

 

 

Déjà sous l’horizon le croissant de la lune


S’abîme. Lent dans l’aube, un homme rude et clair


Pose un pied cauteleux, encore mouillé de mer,


Sur l’arène minutieuse de la dune.

 

 

Sur la noire colline il voit de sombres fleurs,


Et par-delà le golfe gris, la pâle terre.


C’est la pointe du jour, l’heure élémentaire


Où Dieu n’a pas encore inventé les couleurs.

 

 

Il connaissait les noms têtus de sa fortune :


Rames, filets, charrue, épée et bouclier.


Sa main de guerrier dur aimerait se plier


A graver par le fer une tenace rune.

 

 

Il regardait, fils des bourbiers insidieux,


Cette terre rongée au sel des lourdes ondes ;


Sur lui, comme les jours et leurs voûtes profondes,


S’éployait le Destin qui protégeait ses dieux :

 

 

Woden, Tunor, espoir des cruels et des braves,


Idoles qu’il ornait de chiffons et de clous


Et dont l’autel grossier souriait au sang doux


Des chevaux et des chiens, des oiseaux, des esclaves.

 

 

Il forgeait, pour louer la mémoire des forts,


Les kenningar monstrueuses et délicates :


Le bouclier, c’était la lune des pirates,


Le glaive, le poisson utile au coq des morts.

 

 

Ses heures exaltaient le Destin sans remède ; 


Son univers, c’était le fer, le loup, le roi,


Le magique océan, le solennel effroi


Qui nous étreint au cœur glacé de la pinède.

 

 

Il apportait les mots absolus et brutaux


D’une langue qui deviendrait plus tard le nombre


Et la musique de Shakespeare : le jour, l’ombre,


L’eau, le feu, les couleurs, la fonte des métaux,

 

 

La faim, la soif, la peur, l’amertume, la guerre,


La mort : de quoi suffire à l’ordinaire humain.


Au cœur des monts ardus et des plaines sans fin


Par lui, par ses enfants, commençait l’Angleterre.

 

 

 


Traduit de l’espagnol par Ibarra


in, Jorge Luis Borges : « Œuvres poétiques, 1925-1965 »


Editions Gallimard (Poésie), 1965


Du même auteur : 


Art poétique / Arte poética (08/11/2014)


Œdipe et son énigme / Edipo y el enigma (08/11/2015)


Nuages / Nubes (04/12/2024)

 

 

Un sajón 


(449 A.D.)

 

 

 

Ya se había hundido la encorvada luna;


lento en el alba el hombre rubio y rudo


pisó con receloso pie desnudo


la arena minuciosa de la duna.

 


Más allá de la pálida bahía,


blancas tierras miró y negros alcores,


en esa hora elemental del día


en que Dios no ha creado los colores.

 


Era tenaz. Obraron su fortuna


remos, redes, arado, espada, escudo;


la dura mano que guerreaba pudo


grabar con hierro una porfiada runa.

 


De una tierra de ciénagas venía


a esta que roen los pesados mares;


sobre él se abovedaba como el día


el Destino, y también sobre sus lares,

 


Woden o Thunor, que con torpe mano


engalanó de trapos y de clavos


y en cuyo altar sacrificó al arcano


caballos, perros, pájaros y esclavos.

 


Para cantar memorias o alabanzas


amonedaba laboriosos nombres;


la guerra era el encuentro de los hombres


y también el encuentro de las lanzas.

 


Su mundo era de magias en los mares,


de reyes y de lobos y del Hado


que no perdona y del horror sagrado


que hay en el corazón de los pinares.

 


Traía las palabras esenciales


de una lengua que el tiempo exaltaría


a música de Shakespeare: noche, día,


agua, fuego, colores y metales,

 


hambre, sed, amargura, sueño, guerra,


muerte y los otros hábitos humanos;


en arduos montes y en abiertos llanos,


sus hijos engendraron a Inglaterra.

 

 

 


El otro, el mismo 


Emecé Editores, Buenos Aires (Argentina),1964


Poème précédent en espagnol :


Pablo Neruda : La demeure suivante / La morada siguiente (02/11/2025)
 

Commentaires
Le bar à poèmes
Archives
Newsletter
124 abonnés