Jorge Luis Borges (1899-1986) : Un saxon / Un sajón
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Jorge Luis Borges. Photo : Ulf Andersen/Getty Images
Un Saxon
(A.D. 449)
Déjà sous l’horizon le croissant de la lune
S’abîme. Lent dans l’aube, un homme rude et clair
Pose un pied cauteleux, encore mouillé de mer,
Sur l’arène minutieuse de la dune.
Sur la noire colline il voit de sombres fleurs,
Et par-delà le golfe gris, la pâle terre.
C’est la pointe du jour, l’heure élémentaire
Où Dieu n’a pas encore inventé les couleurs.
Il connaissait les noms têtus de sa fortune :
Rames, filets, charrue, épée et bouclier.
Sa main de guerrier dur aimerait se plier
A graver par le fer une tenace rune.
Il regardait, fils des bourbiers insidieux,
Cette terre rongée au sel des lourdes ondes ;
Sur lui, comme les jours et leurs voûtes profondes,
S’éployait le Destin qui protégeait ses dieux :
Woden, Tunor, espoir des cruels et des braves,
Idoles qu’il ornait de chiffons et de clous
Et dont l’autel grossier souriait au sang doux
Des chevaux et des chiens, des oiseaux, des esclaves.
Il forgeait, pour louer la mémoire des forts,
Les kenningar monstrueuses et délicates :
Le bouclier, c’était la lune des pirates,
Le glaive, le poisson utile au coq des morts.
Ses heures exaltaient le Destin sans remède ;
Son univers, c’était le fer, le loup, le roi,
Le magique océan, le solennel effroi
Qui nous étreint au cœur glacé de la pinède.
Il apportait les mots absolus et brutaux
D’une langue qui deviendrait plus tard le nombre
Et la musique de Shakespeare : le jour, l’ombre,
L’eau, le feu, les couleurs, la fonte des métaux,
La faim, la soif, la peur, l’amertume, la guerre,
La mort : de quoi suffire à l’ordinaire humain.
Au cœur des monts ardus et des plaines sans fin
Par lui, par ses enfants, commençait l’Angleterre.
Traduit de l’espagnol par Ibarra
in, Jorge Luis Borges : « Œuvres poétiques, 1925-1965 »
Editions Gallimard (Poésie), 1965
Du même auteur :
Art poétique / Arte poética (08/11/2014)
Œdipe et son énigme / Edipo y el enigma (08/11/2015)
Nuages / Nubes (04/12/2024)
Un sajón
(449 A.D.)
Ya se había hundido la encorvada luna;
lento en el alba el hombre rubio y rudo
pisó con receloso pie desnudo
la arena minuciosa de la duna.
Más allá de la pálida bahía,
blancas tierras miró y negros alcores,
en esa hora elemental del día
en que Dios no ha creado los colores.
Era tenaz. Obraron su fortuna
remos, redes, arado, espada, escudo;
la dura mano que guerreaba pudo
grabar con hierro una porfiada runa.
De una tierra de ciénagas venía
a esta que roen los pesados mares;
sobre él se abovedaba como el día
el Destino, y también sobre sus lares,
Woden o Thunor, que con torpe mano
engalanó de trapos y de clavos
y en cuyo altar sacrificó al arcano
caballos, perros, pájaros y esclavos.
Para cantar memorias o alabanzas
amonedaba laboriosos nombres;
la guerra era el encuentro de los hombres
y también el encuentro de las lanzas.
Su mundo era de magias en los mares,
de reyes y de lobos y del Hado
que no perdona y del horror sagrado
que hay en el corazón de los pinares.
Traía las palabras esenciales
de una lengua que el tiempo exaltaría
a música de Shakespeare: noche, día,
agua, fuego, colores y metales,
hambre, sed, amargura, sueño, guerra,
muerte y los otros hábitos humanos;
en arduos montes y en abiertos llanos,
sus hijos engendraron a Inglaterra.
El otro, el mismo
Emecé Editores, Buenos Aires (Argentina),1964
Poème précédent en espagnol :
Pablo Neruda : La demeure suivante / La morada siguiente (02/11/2025)