Jorge Luis Borges (1899-1986) : Œdipe et son énigme / Edipo y el enigma
Œdipe et son énigme
Quadrupède à l’aurore, à midi profilant
Sur le ciel sa droiture, et dans le jour qui baisse
A trois pattes clochant débile : la déesse
Durable voyait ainsi son frère vacillant,
L’homme. Mais vers le soir voici qu’un homme arrive,
Et tombe au piège qu’il résout : dans le miroir
De cette monstrueuse image il a pu voir,
Bouleversé, notre destin et sa dérive.
Nous sommes tous Œdipe ; il a tout su de tous,
Il a vu cette longue et triple bête : nous.
Je suis ce que je fus et ce que je vais être
Tout ensemble. Mais je serai anéanti
Si je laissai ma loi difforme m’apparaître.
Clément, Dieu m’a donné le progrès et l’oubli.
Traduit de l’espagnol par Nestor Ibarra
In, « Œuvre poétique, 1925 -1965 »
Gallimard (Du monde entier), 1970
Œdipe et l’énigme
Quadrupède à l’aurore, droit à midi
Puis en vain espace du soir errant
Sur ses trois pieds, c’est ainsi qu’elle vit
La sphynge éternelle son frère fuyant,
L’homme, et avec le soir un homme vint
Qui, pris d’épouvante dans le miroir
De la monstrueuse image put voir
Le reflet déclinant de son destin.
Eternellement, Œdipe c’est nous,
La longue et triple bête, c’est nous, tout
Ce qui de nous sera et nous a fui.
Nous serions écrasés de voir l’immense
Forme de notre être ; toute clémence,
Dieu nous offre succession et oubli.
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet
In, Jorge Luis Borges : « La proximité de la mer »
Editions Gallimard, 2010
Du même auteur :
Art poétique / Arte poética (08/11/2014)
Nuages / Nubes (04/12/2024)
Un saxon / Un sajón (02/12/2025)
Edipo y el enigma
Cuadrúpedo en la aurora, alto en el dia
y con tres pies errando por en vano
ámbito de la tade, así veía
la eterna esfinge a su inconstante hermano
el hombre, y con la tarde un hombre vino
que descifró aterrado en el espejo
de la monstruosa imagen, en el reflejo
de su declinación y su destino.
Somos Edipo y de un eterno modo
la larga y triple bestia somos, todo
lo que seremos y lo que hemos sido.
Nos aniquilaria ver la ingente
forma de nuestro ser ; piadosamente
Dios nos depara sucesión y olvido.
Poème précédent en espagnol :
Pablo Neruda: Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée / Veinte poemas de amor y una canción desesperada (02/11/2015)
Poème suivant en espagnol :
José Emilio Pacheco : Las ruinas de México (Elegia del retorno) (13/11/2015)
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