Giovambattista Marino (1569 – 1625) : Madrigaux (51,54,58,59,62,66,72,82,85,88,90,92, 98, 111,112,124)
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Madrigaux
LI Constance amoureuse
Moi, moi de peu de foi ?
Est infidèle qui le croit.
D ’autre foi de ma foi je ne puis désormais
Mais toi, ton désir rassasié,
T ’offrir, Dame, que la mort.
Sur le marbre semblable
A la constance de ma foi,
De mon sang écris ces mots :
Il perdit la vie avant de perdre la foi.
LIV Tiré d ’un distique latin
Ce n ’est pas avec de la glace
Dame que l’on éteint,
Le feu qui dévore un cœur amoureux,
Mais par un nouveau miracle d ’Amour,
En dressant la flamme contre la flamme.
LVIII Regards et pleurs également nocifs
Si je contemple vos yeux,
Madame, leur lumière m ’éblouit,
Si loin de vous je détourne les miens,
Je verse un fleuve de larmes.
Las ! ainsi me rendront aveugle sous peu,
L ’eau de mes yeux et des vôtres le feu.
LIX Regard imploré
Mon vif Soleil, pourquoi détourner tes feux
Et ne daigner sur moi poser ton regard ?
Est-ce seulement par pitié,
Pour ne pas m ’aveugler de tes puissants rayons
Ah cruel, c’est plutôt de ne voir ta lumière,
Qui me rend aveugle.
LXII Vertu de la beauté aimée
Plus d ’une fois déjà tout tremblant
Pour trouver à mon mal remède ou paix,
Dame, je vins à vos devants ;
Il m ’arriva même, par un sursaut d ’audace,
Pour vous dire ma plainte, d ’ouvrir les lèvres.
Mais qui vous voit ne peut se plaindre ;
Un seul de vos regards, un seul sourire,
A tôt fait de changer l’Enfer en Paradis.
LXVI Soupir de sa Dame
Soupir, qui du beau sein
De ma Dame s’échappe,
Dis-moi, que fait ce cœ ur ?
Sert-il encore le vieil émoi ?
Ou bien es-tu le héraut d ’amour nouveau ?
Non, de grâce, que soit plutôt
Par elle soupirée ma mort.
LXXVII Fleur dans les cheveux d ’une belle Dame
De la fleur plus exquise
Comme d’un beau cimier, ma Guerrière
Avait orné son chef,
Lorsque jouant autour de son feuillage,
Tel un oisillon, d ’une terrible pointe,
Tombe raide mon cœur.
Amour, j’ignorais que tu savais
(Si je n ’avais senti ma blessure)
Changer les roses en épines,
En armes les rameaux.
LXXXII Belle main blessée
Lorsque ce linge blanc
Émaillé je vis de liquide rubis,
Je dis en soupirant :
Tireur aveugle, Dieu fou,
Vraiment, quels beaux coups !
Va, mieux vaut poser l’arc, Amour;
Tu blesses la main, quand tu vises le cœur.
LXXXV Sa Dame lui tendit le vase d ’eau où elle avait bu
Humeur glacée, hélas ! à la bouche,
Ce que Dame me fît boire,
Mais feu au cœur,
D ’où l’incendie d ’Amour sortit double.
Ce n ’étaient que rares et froides gouttes,
Je sens maintenant en moi des flammes,
Et verse un torrent par les yeux,
Aïe ! ce fut l’onde cuisante du Cocite.
LXXXVIII Jeu de neige
Ces flèches glacées, Dame
Que tu lances sur moi,
Je ne les crains pas : à leur fureur,
Mon cœur sert de bouclier,
Ces traits, avant de me toucher,
Fondent en chemin, et s’ils font mouche,
Le dommage est modeste,
Car là est mon Soleil, ici mon ardeur.
XC Glace donnée
Cette pure candeur,
Qui brille en cette neige candide,
La candide splendeur
Égale bien Dame, de ta main blanche.
Mais hélas ! à cette candeur visible,
N ’est pas égale la candeur de ta foi.
XCII Meurs dit ma Dame
Meurs ! me dit-elle et alors
Que ce cruel regard me fait mourir,
Cette douce voix me donne vie.
Ah ! quelle homicide vie,
Qui seule me fait vivre parce qu’elle me tue
Hélas ! et désormais je vois bien,
Comme dans les yeux, et dans la bouche
Porte belle et cruelle Dame, vive la mort.
XCVIII Départ de l’amant
Lydie, hélas ! je te laisse,
Mais en gage te laisse mon cœur.
Mais si, ma douce vie,
Tu es gravée dedans mon cœur,
Comment sans ce cœur,
Pourrais-je donc vivre ?
Dieu ! si tu pouvais,
Venir avec moi, ou moi rester avec toi,
Comme tu es mon cœur, j’aurais alors
Mon cœur et toi, ô mon cœur.
CXI Départ de l’aimée
Ame affligée, qu’en est-il de toi ?
Qui donc te fera vivre,
Si celle pour qui tu vis s’en est allée ?
Ah ! faut-il que je sois aveugle et fou
Pour parler à l’âme qui m ’a quitté.
CXII Sur le même sujet
Puisque l’âme est partie,
Avec qui lui donne vie,
Mes yeux, je m ’adresse à vous,
De vous, qu’en est-il sans ma lumière ?
Mais s’il est vrai que l’âme
Était autrefois misérable, et vous fortunés,
Alors, elle est riche aujourd’hui,
Et vous dans la mendicité.
CXXIV Pour la mort de sa Dame
Amour, que n ’enlèves-tu
La bande de tes yeux
Pour laisser plus au large les larmes rouler
A moins que tu ne veuilles la défaire
Pour ne point mirer
Les rayons de ces beaux astres éteints ?
Mire-les pourtant, ils sont éteints,
Mais pas moins clairs, ni moins brûlants
Traduit de l’italien par Jean-Pierre Cavaillé
In, Revue » Po&sie, N°60, 1982
Editions Belin, 1982
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Madrigaux (5, 7, 8, 11, 12, 17, 27, 30, 32, 35, 38, 39, 42, 46 (22/11/2024)