Beatritz, Comtessa de Dia (vers 1140 - après 1175) : « Ami dans une grande angoisse... » / « Amicx, en gran cossirier ... »
/image%2F1371599%2F20251120%2Fob_1ea1b9_comptesse2-1.jpg)
Le buste de la Comtesse à Die
Ami dans une grande angoisse
je suis par vous en dure peine
et du mal dont je me plains
je crois que vous ne souffrez guère
pourquoi vous mettez-vous amoureux
si vous me laissez tout le mal
nous ne partageons pas également
Dame amour a telle habitude
dès que deux amours il enchaîne
que le mal qu’ils ont et l’allégresse
chacun semble comme à chacun semble
je pense et ne me vante pas
que la dure douleur corale
j(ai eue et toute à ma charge
Ami si vous sentiez un quart
de la douleur qui me malmène
vous comprendriez clairement mon angoisse
mais mon mal ne vous importe guère
et comme je n’en puis défaire
pour vous c’est absolument égal
si je suis ou bien ou mal
Dame ce sont ces médisants
qui m’ont pris et sens et souffle
ils sont vos angoisseux ennemis
je renonce non par changeant désir
car loin de vous mais par leurs murmures
ils vous ont joué un jeu mortel
pour que nous jouissions jouissance un seul jour
Ami je ne vous en suis pas reconnaissante
pourquoi mon dommage vous empêche-t-il
de me voir comme je vous le demande
pourquoi vous faites-vous défenseur
contre mon danger plus que je ne veux l’être
je vous tiens pour beaucoup plus loyal
que les chevaliers de l’Hôpital
Dame je crains extrêmement
perdre de l’or et vous du sable
que par parole de médisants
notre amour ne tourne à mal
je dois être plus sur mes gardes
que vous ne l’êtes par saint Martial
car vous êtes ce que j’apprécie le plus
Ami je vous sais si frivole
en fait de menées amoureuses
que je crois que de chevalier
vous êtes devenus changeur
il est juste que je vous le reproche
vous semblez penser à autre chose
et mon inquiétude vous indiffère
Dame que plus jamais épervier
je ne porte ni ne chasse avec un faucon
si depuis que vous m’avez donné joie entière
j’ai nulle autre recherchée
je ne suis untel trompeur
mais par envie les déloyaux
m’accusent et me font paraître vil
Ami je ne vous croirai
que si vous m’êtes toujours loyal
Dame je ne vous serai si fidèle
que je ne penserai à rien d’autre
(Tenson* de la comtesse de Die et de Raimbaut d’Orange.)
*Tenson : Querelle, dispute
Adapté de l’occitan par Jacques Roubaud
In, « Les Troubadours, Anthologie bilingue », Editions Seghers, 1980
De la même autrice :
« Grande peine m’est advenue… » / « Estat ai en greu cossirier » (18/08/2014)
« Il me faut chanter... » / « A chantar m'er... » (20/11/2024)
Amicx, en gran cossirier
Suy per vos, et en greu pena;
E del mal q’ieu en sufier
No cre que vos sentatz guaire.
Doncx, per que.us metetz amaire,
Pus a me laissatz tot lo mal?
Quar amdui no.l partem egual?
Don’, Amors a tal mestier,
Pus dos amicx encadena,
Que•l mal q’an e l’alegrier
Sen chascus, so.ill es vejaire.
Qu’ieu pens, e non suy guabaire,
Que la dura dolor coral
Ai eu tota a mon cabal.
Amicx, s’acsetz un cartier
De la dolor que.m malmena,
Be viratz mon encombrier;
Mas no.us cal del mieu dan guaire;
Que – quar no m’en puesc estraire –
Cum que.m an vos es cominal –
An me ben o mal atretal.
Dompna, quar yst lauzengier,
Que m’an tout sen et alena,
Son uostr’ anguoyssos guerrier
Lays m’en, non per tala vaire;
Qu’ar no•us suy pres, qu’ab lur braire
Vos an bastit tal joc mortal
Que no jauzem jauzen jornal.
Amicx, nulh grat no.us refier,
Quar ia.l mieus dans vos refrena
De vezer me, que.us enquier.
E si vos faitz plus guardaire
Del mieu dan qu’ieu no vuelh faire,
Be.us tenc per sobreplus leyal
Que no son silh de l’Espital.
Dona, ieu tem a sobrier –
Qu’aur perdi, e vos arena –
Que per dig de lauzengier
Nostr’amors tornes en caire;
Per so dey tener en guaire
Trop plus que vos, per Sanh Marsal,
Dar etz la res que mais me val
Amicx, tan vos sai leugier
En fait d’amoroza mena
Qu’ieu cug que de cavalier
Siatz devengutz camjayre;
E deg vos o ben retraire
Quar ben paretz que pessetz d’al
Pos del mieu pensamen no.us cal.
Dona, ja mais espervier
No port, ni cas ab serena,
S’anc pueys que.m detz joi entier
Fui de nulh’autr’ enquistaire;
Ni no suy aital bauzaire,
Mas per enveja.l deslial
M’o alevon e.m fan venal.
Amicx, creirai vos per aital
Qu’aissi.us aya tostemps leyal.
Dona, aissi m’auretz leyal,
Que ja mais non pensarai d’al.
Poème précédent en occitan :
Gaucelm Faidit : « Du vaste sein de la mer... » / « Del gran golfe de mar... » (10/10/2025)