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Le bar à poèmes
20 novembre 2025

Beatritz, Comtessa de Dia (vers 1140 - après 1175) : « Ami dans une grande angoisse... » / « Amicx, en gran cossirier ... »

Le buste de la Comtesse à Die

 

 

 

 

 

Ami dans une grande angoisse


je suis par vous en dure peine


et du mal dont je me plains


je crois que vous ne souffrez guère


pourquoi vous mettez-vous amoureux


si vous me laissez tout le mal 


nous ne partageons pas également

 

 

Dame amour a telle habitude 


dès que deux amours il enchaîne


que le mal qu’ils ont et l’allégresse


chacun semble comme à chacun semble


je pense et ne me vante pas


que la dure douleur corale


j(ai eue et toute à ma charge

 

 

Ami si vous sentiez un quart 


de la douleur qui me malmène


vous comprendriez clairement mon angoisse


mais mon mal ne vous importe guère


et comme je n’en puis défaire


pour vous c’est absolument égal


si je suis ou bien ou mal

 

 

Dame ce sont ces médisants


qui m’ont pris et sens et souffle


ils sont vos angoisseux ennemis


je renonce non par changeant désir


car loin de vous mais par leurs murmures


ils vous ont joué un jeu mortel


pour que nous jouissions jouissance un seul jour

 

 

Ami je ne vous en suis pas reconnaissante


pourquoi mon dommage vous empêche-t-il


de me voir comme je vous le demande


pourquoi vous faites-vous défenseur


contre mon danger plus que je ne veux l’être


je vous tiens pour beaucoup plus loyal


que les chevaliers de l’Hôpital

 

 

Dame je crains extrêmement


perdre de l’or et vous du sable


que par parole de médisants


 notre amour ne tourne à mal


je dois être plus sur mes gardes


que vous ne l’êtes par saint Martial


car vous êtes ce que j’apprécie le plus

 

 

Ami je vous sais si frivole


en fait de menées amoureuses


que je crois que de chevalier


vous êtes devenus changeur


il est juste que je vous le reproche


vous semblez penser à autre chose 


et mon inquiétude vous indiffère

 

 

Dame que plus jamais épervier


je ne porte ni ne chasse avec un faucon


si depuis que vous m’avez donné joie entière


j’ai nulle autre recherchée


je ne suis untel trompeur


mais par envie les déloyaux


m’accusent et me font paraître vil

 

 

Ami je ne vous croirai


que si vous m’êtes toujours loyal

 

 

Dame je ne vous serai si fidèle


que je ne penserai à rien d’autre

 

 

(Tenson* de la comtesse de Die et de Raimbaut d’Orange.)

 

*Tenson : Querelle, dispute

 

 

 


Adapté de l’occitan par Jacques Roubaud


In, « Les Troubadours, Anthologie bilingue », Editions Seghers, 1980


De la même autrice : 


« Grande peine m’est advenue… » / « Estat ai en greu cossirier » (18/08/2014)


« Il me faut chanter... » / « A chantar m'er... »  (20/11/2024)

 

 


Amicx, en gran cossirier


Suy per vos, et en greu pena;


E del mal q’ieu en sufier


No cre que vos sentatz guaire.


Doncx, per que.us metetz amaire,


Pus a me laissatz tot lo mal?


Quar amdui no.l partem egual?


 
Don’, Amors a tal mestier,


Pus dos amicx encadena,


Que•l mal q’an e l’alegrier


Sen chascus, so.ill es vejaire.


Qu’ieu pens, e non suy guabaire,


Que la dura dolor coral


Ai eu tota a mon cabal.


Amicx, s’acsetz un cartier


De la dolor que.m malmena,


Be viratz mon encombrier;


Mas no.us cal del mieu dan guaire;


Que – quar no m’en puesc estraire –


Cum que.m an vos es cominal –


An me ben o mal atretal.

 

 

Dompna, quar yst lauzengier,


Que m’an tout sen et alena,


Son uostr’ anguoyssos guerrier


Lays m’en, non per tala vaire;


Qu’ar no•us suy pres, qu’ab lur braire


Vos an bastit tal joc mortal


Que no jauzem jauzen jornal.

 

 

Amicx, nulh grat no.us refier,


Quar ia.l mieus dans vos refrena


De vezer me, que.us enquier.


E si vos faitz plus guardaire


Del mieu dan qu’ieu no vuelh faire,


Be.us tenc per sobreplus leyal


Que no son silh de l’Espital.

 

 

Dona, ieu tem a sobrier –


Qu’aur perdi, e vos arena –


Que per dig de lauzengier


Nostr’amors tornes en caire;


Per so dey tener en guaire


Trop plus que vos, per Sanh Marsal,


Dar etz la res que mais me val

 

 

Amicx, tan vos sai leugier


En fait d’amoroza mena


Qu’ieu cug que de cavalier


Siatz devengutz camjayre;


E deg vos o ben retraire


Quar ben paretz que pessetz d’al


Pos del mieu pensamen no.us cal.

 

 

Dona, ja mais espervier


No port, ni cas ab serena,


S’anc pueys que.m detz joi entier


Fui de nulh’autr’ enquistaire;


Ni no suy aital bauzaire,


Mas per enveja.l deslial


M’o alevon e.m fan venal.

 

 

Amicx, creirai vos per aital


Qu’aissi.us aya tostemps leyal.

 

 

Dona, aissi m’auretz leyal,


Que ja mais non pensarai d’al.

 

 


Poème précédent en occitan :

 

Gaucelm Faidit : « Du vaste sein de la mer... » / « Del gran golfe de mar... » (10/10/2025)
 

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