Jean-jacques Gauthier / TIAA (1951 -) : Kanak
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Crédits : © Denis Calle / DIL / NCTPS
Kanak
I
l’aube légère le jour durant
le jour qui marche très lent
toute une semaine peut-être
les choses familières
on vit dans leur temps
choses qu’on n’a pas connues
deux bancs autour de la table
la lampe à pétrole
la circulation des bêtes
l’igname qui te parle fidèle
deux fois par jour
toute ta vie
la veille maison ses meubles sombres
ses branches qui paraissent aux murs usés
un espace familier
vibrant comme un baiser
du temps
tu as donné ton cœur pudique
comme un vieux sac
sans savoir s’il te fallait le remettre
à terre ou de la main à la main
il t’a été rendu
grand ouvert comme une étoffe pour te couvrir
tu sais qu’il ne te manque rien
II
pour vivre il te faut
un peu de tabac noir
beaucoup de pain
deux mains pour partager
pour vivre il te faut
quelques paires de souliers où entendre ta voix
dans le chemin des autres
des étoffes bigarrées à signer
à déchirer ou à donner
des ennemis soucieux
de ta petitesse levée contre eux
le rire d’une femme
pas de réponses
mais tout un livre de questions
un seul où seront
beaucoup de lenteur
des astres en furie
la force de la terre
de tout ton sang mouvant qui parle et se reprend
pour vivre il te faut
l’amour à excéder
quelques serments pour demain
la force
bon an mal an
de te consacrer
pour vivre il te faut
le soin de la plénitude
pour surpasser
le savoir de la soif
pur transgresser
pour vivre il te faut
dans les patries nouvelle du soir tout le sang de
tous les
amants exténués
III
la vieille maison de son regard
qui te contemple
amusée
sa ferveur et sa réserve
qui te délivrent
une tresse d’étoiles sur les pattes de tortue
une lune pour les senteurs de la terre
une épée qui s’enfonce dans la rectitude des ombres
une voix pour les chiennes errantes de la baie
d’amour
(ouverts à tous les vents l’ordre des jours
la parole solitaire
le manguier même dévasté !)
le don d’un regard
parole de silence
la table commune
poids de volupté
la plaie douce qui se ferme
fumée d’amour
(tapis de grenades pour les yeux légers)
le oui et le non
confondus
jumeaux nocturnes de la pluie
de la robe odorante du temps
ce qui se dit dans le silence
saurais-tu dire
ces claquettes jumelles d’être
ô la grappe exquise du sang
enfoui !
(midi d’amour mange ses cigales)
A la tribu des Poyes, samedi 9 janvier 1982
Jacques TIAA (pseudonyme) : Le 5,5 organe des intellectuels, colons et assimilés
Editions Saint-Germain-des-Prés, 1983