Kakinomoto No Hitomaro / 柿本 人麻呂 (662 – 710) : « On a construit un pont de pierres... »
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A l’occasion de l’enterrement temporaire
de la princesse Asuka à Kinoe,
Kakimoto no Asomi Hitomaro composa ce poème
On a construit un pont de pierres
dans les hautes eaux
de la rivière Asuka
(oiseaux légers)
On a construit un pont de bois
sur les eaux basses
et les algues
qui s’accrochent
au pont de pierre
sont coupées mais naissent à nouveau
et les tresses d’herbe
qui couvrent
le pont de bois
fanent mais jaillissent à nouveau
pourquoi avez-vous
ma Princesse
oublié
le palais du matin,
délaissé
le palais du soir
de votre seigneur
(contre lui vous reposiez
mêlés comme les tresses d’herbe
dormant ensemble
beaux comme des algues
debout)
je pense à vous
chez les vivants encore
au printemps
fleurs coupées dans vos cheveux
en automne
les feuilles rouges de l’érable
vos manches fines attachées
aux manches de votre seigneur
jamais lassée de le voir
comme en un miroir profond
vous l’aimiez
de jour en jour plus désirable
lune du cinquième mois
et parfois ensemble
vous alliez
répandre le vin sacré
au palais de Kinoe
qui est maintenant
votre Palais Eternel
les mots les yeux se sont enfuis
oies sauvages
ainsi
seul amoureux
triste étrangement
comme le canard mandarin
votre Prince erre
oiseau du matin
courbé d’amour
comme l’herbe l’été
ici là
étoile le soir
son cœur battu
comme un vaisseau
inconsolable
hélas que faire ?
reste le son seul
reste le nom
comme ciel et terre
indestructibles
pleins de regrets nous irons
vers la rivière Asuka
où coule votre nom
nous souvenant de vous
belle
ma Princesse
pendant plus de dix mille ans
(envois)
sur la rivière Azuka
jetant une digue
interrompue
l’eau courante
peut-être aurait connu aussi le repos
rivière Asuka
je vois aussi les lendemains
héla que sentirai-je
de ma Princesse
je ne peux oublier le Nom Auguste
Traduit du japonais par Jacques Roubaud
In, Jacques Roubaud : « Mono no aware, Le Sentiment des choses »
Editions Gallimard, 1970
Sur la mort de la princesse Asuka
Sur la rivière Asuka
Au nom qui évoque un oiseau en vol
A un gué de l’amont
On a posé des pierres pour passer,
A un gué de l’aval
On a jeté des rondins de bois,
Les belles algues
Qui ondulent
Au passage des pierres
Repoussent si on les coupe,
Les algues de rivière
Qui croisent dru
Au pont de bois
Repoussent après s’être desséchées.
Oh ! Pourquoi,
Ma princesse,
Pourquoi oubliez-vous
Au matin
Et désertez-vous
Au soir le palais
De l’époux parfait
Sur qui vous vous appuyiez
Comme une algue ondulante
Quand vous étiez étendue à son côté ?
Lorsque vous étiez
En ce monde
Au printemps
Vous piquiez des fleurs dans vos cheveux
L’automne venu
Vous orniez votre tête de feuille d’érable.
Joignant vos manches
De fines étoffes,
Vous ne vous lassiez jamais de le regarder
Comme on regarde un miroir
Le trouvant toujours plus digne d’être admiré
Comme on admire la pleine lune.
De temps en temps, avec votre époux
Que vous admiriez tant
Vous partiez
En excursion
Au palais de Kinoe
Dont le nom rappelle le saké d’offrande.
Vous y avez désormais fixé
Votre demeure pour l’éternité.
De vos regards, de vos paroles
Rien ne reste.
Ainsi,
Perdu dans une étrange tristesse
Le prince dans son amour esseulé
Comme celui de l’oiseau nue*
Erre de-ci de-là
Comme les oiseaux le matin.
Par son malheur courbé
Ainsi que se penchent les herbes de l’été,
Il vient par-ci, va par-là,
Comme l’étoile du soir.
Lorsqu’on le voit
Oscillant comme une grande barque
On ne se sent le pouvoir
De le consoler.
Et c’est pourquoi
L’on ne sait comment faire.
Ni votre histoire
Ni votre nom ne s’éteindront
Aussi longtemps que dureront
Le ciel et la terre.
Pensant à vous nous irons
Pendant dix mille ans
A la rivière Asuka
Qui porte votre nom
Et qui porte votre souvenir
Ô ma princesse
Si belle et charmante.
* L’oiseau nue est le symbole de l’amour conjugal.
Traduit du japonais par Gaston Renondeau
In, « Anthologie de la poésie japonaise classique »
Editions Gallimard (Poésie), 1971
Du même auteur :
L’océan du ciel (30/09/2019)
Sur la route de Karu (15/09/2016)
« Dans la baie d’Iwami... » (14/09/2024)