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Le bar à poèmes
3 septembre 2025

Iliazd / Ильязд (1894 – 1975) : La lettre

 

 

 

La lettre

 

Finie la foule où la cohue chahute


        la nuit gratte la page m’arrêtant


un innocent qu’à l’aube on exécute


je fixe le plafond et je t’attends

 

 

Jadis fréquente la minute espace


        elle nous ferme le dernier accès


est-elle pour de vrai clouée sur place


ou chaque année court-elle pour de vrai

 

 

J’ai oublié l’azur feuillet sans drames


        les jours premiers n’y fondent plus l’écho 


et je comprends que de l’urne de l’âme


la cendre tremble remplaçant les mots

 

 

Octobre pourpre obéissant murmure


        papote en cousinage pour l’hiver


je réalise que de ma blessure


ce qui jaillit et gicle c’est du fer

 

 

Chaleur et sang me quittent bon voyage


        je songe le présent s’est détaché


à tout jamais chez moi dans mon village


je reviendrai préservant le caché

 

 

La vie sans le devoir la tâche est mince


        sans souvenir sous la neige sans fard


au cimetière dont la grille grince


nous nous verrons souvent et sans hasard

 

 

Ecoute mes oiseaux c’est leur ramage


        leur certitude ferme de raison


je ne meurs pas peccadille volage


et j’ascendrai par la terre sans nom

 

 

Chevaux marins sifflés à la crinière


        glaces des lacs qui forment mon élan


au bord du précipice téméraire


mes cheveux blancs demain s’établiront

 

 

Je reviendrai brouillard et quoi qu’on dise


        sur le perron se fixe le bandit


et mes étoiles pluie de flèches brisent


cet air nocturne qui soudain froidit

 

 

Voici le jour je cache notre alliance


        indestructible sous le bleu trompeur


souffrant la maladie de mon enfance


nuages qui poursuivent le bonheur

 

 

Mêmes évanouissements qui versent


        le vent dans la taverne du sommet


soit relevant les jupes de l’averse


soit sans savoir pourquoi le vent se tait

 

 

Je lève aux transhumances la poussière


        décombres je me dresse en plein soleil


à ton chevet je dore la lumière


chardon je suis en fleur dans ton sommeil

 

 

Pour mes épis l’été me les délivre


        s’ils restent sans moisson sans renouveau


sous la forêt mon ancre doit survivre


en marécage survivront mes mots

 

 

Le feu plongeant au bleu de la teinture


        le ciel s’embrume son plumage est vain


tu reviendras aux vendanges futures


fêter coulant de mon pressoir le vin

 

 

Sans fin je cognerai à cette porte


        tantôt tempête par poignées d’argent


tantôt merlette que la nuit déporte


tantôt bagnard en fuite mais cognant

 

 

Aborigène en sa nouvelle ville


        toujours se rassurer je crois je crois


c’est ma maison si sûre si tranquille


la porte s’ouvre ça va pas ou quoi

 

 

Alors je comprendrai laid de tristesse


        sur qui l’hiver a édifié ses tours


les froids se renforçaient la forteresse


se refermait sur elle chaque jour

 

 

Mais je conserve le secret des neiges


        et le timide éclat de mes remords


j’appelle à l’aide le luisant cortège


astres qui courent astres au point mort

 

 

Vous qui de haut enclignotez la terre


        prenant de haut les phrases inventez


des lois pour les foyers communautaires


angoisse lassitude pour hanter

 

 

Vous qui jouez tout bons à cache-cache


        ni fièvre ni douleur n’oubliant rien


filez et que de vous ne se détache


cet insomniaque ennui qui me retient

 

 

Pardonnant tout pas courageux peut-être


        trop solitaire guère apitoyé


ni philtre ni lauriers dans cette lettre


et mes lauriers tu parles mes lauriers

 

 

J’échangerai la peine du poète


        pour le repos tranquille du matin


à quoi me servirait encore cette


ardeur hochets bulles nuages peints

 

 

quand jusqu’à l’aube pluies et vents divaguent


        et sous les feuilles cendres oui c’est sûr


la mort me prend rit à ses propres blagues


me saute dans le dos me cogne au mur

 

 

Sur mon cahier plus sage et presque digne


        je vois que ma servante se délie


et qu’elle trotte sur les interlignes


lorsque tu m’as quitté tu as pâli

 

 

Tu laisses loin nos broussailles ronces


        et tu t’enfermes dans tes hauts quartiers


plus une lettre rien plus de réponse


ta voix s’efface pour le monde entier

 

 

Pourrai-je absurde aveugle te relire


        ta course est l’ordre des constellations


je sème ta couronne dans l’empire


du ciel figé où plonge ma passion

 

 

Tu fermes ton château à deux étages


        dont m’est barré mondain le pont-levis


princesse tu tournoies l’humain naufrage


tu cognes contre les pavés de ma vie

 

 

Ou tu empruntes l’aviation civile


        indifférente dans le même sac


qu’un temps qui dore nos montagnes file


argente la surface de nos lacs

 

 

Portant la fonte de mon âme cranche 


        cherchant la blanche avalanchée en vain


qu’importe quand sans toi mon avalanche


plus de retour chez lui pour l’écrivain

 

 

Pour d’autres la nature calinière


        pour d’autres le repos du fatigué


il fixe les étoiles la rivière


au lait qui monte triste il voit le gué

 

 

Il s’est calmé le macchabée des routes


        il rentre dans sa mort le désossé


mieux vaut ton incendie et sa déroute


qu’il couche dans les aires du fossé

 

 

Nos vérités enfouies que je recueille


        je creuse je recreuse et creuse encore


oh s’éveiller cytise et chèvrefeuille 


rentrer chez soi enraciner nos corps

 

 

Tâche brouillonne mienne reste sauve


        suffit pourquoi se faire des cheveux 


tu voles tu couvercles rime chauve


souris ma vielle à cet ultime feu

 

 

A l’aube on m’enveloppe dans la toile


        la pierre et l’os après ne diront rien


mais cependant écoute les étoiles


l’hôte incrustant l’adieu toujours le mien

 

 

En vérité tu vis dans telle ville


        pas que ton ombre plane sur mes vers


fuyant cette chercheuse l’imbécile


main qui lambine qui se dresse vers 

 

 

Tes aubes rouges dans la nuit de glace


        que les coquilles gâchent pour longtemps 


fruit d’ambre sous méchante carapace


ta trace chaude sous le froid du gant

 

 

Ce qui se cache dans les mots valises


        se fige dans l’atome en nudité


inapte à la planète où je m’enlise


comme à la lune d’eau répercutée

 

 

Ce qui pouvait donner des ailes brusques


        nous enlever terrestres du tombeau


c’est lamentable dans ces vies de frusques


et le décasyllabe fait le beau

 

 

Mon sort était d’éteindre les nuages


        de jalouser la taupe et de savoir


la nullité blagueuse des présages


ce que je cherche je ne peux l’avoir

 

 

Suivre les migrateurs qui se répètent


        vieillir ne pas renouveler son nid


tenir une chronique analphabète


les trains vidés où je me vois honni

 

 

La dame-cygne est prise dans la nasse


        le fiancé doit demeurer gerfaut


on pourrait vivre certes du parnasse


mais le parnasse est un domaine faux

 

 

Ou bien tu restes toute entière fausse


        seule à m’attendre dans ton sombre lieu


c’est la puissance et c’est la gloire torte


pour ton repos servante du bon dieu

 

 

Quoi tu t’obstines tu n’as pas de crainte


        ton cœur de pierre l’humanises-tu


tu gis dormeuse dans la mort non feinte


des cierges verts démontrent ta vertu

 

 

S’agitent papillons et mousticailles


        la guêpe accable par son baratin


pourquoi de cet abîme qui travaille


n’ouvriras-tu les yeux demain matin

 

 

la flamme du midi ne te réforme


        ni la musique au soir chez les bergers 


ta mort est plus que le désert énorme


et moins l’hiver nordique est enragé

 

 

Qui pour te dire que dans mon silence


        au saint des saints je garde comme avant


l’imperturbable et l’infondée croyance


en ce baiser du conte pour enfants

 

 

Quérir l’oiseau l’oiseau je crois qu’il pionce


        le poisson d’or aussi me semble à bout


unique dans la nuit où je m’enfonce


parfois ce camarade le hibou

 

 

Qu’importe si j’appelle douce lune


        protège tu le fis dans le passé


quand elle vogue blanche inopportune


quand son sourire vient de l’offenser

 

 

C’est dit personne ni le vent qui peine


        ni la divine nuit dans les carreaux


n’éviteront cette torture vaine


n’empêcheront que je me crie haro

 

 

Jusqu’à la moelle à la dernière stance


        le cœur s’allonge de son minerai 


cet autre moi grevé de sa substance


qui marche à toi maîtresse de l’arrêt

 

 

Encore un peu nous reviendrons ensemble


        à d’autres pris dans ces faillibles jours 


tanières d’ours hêtres bleu ciel et trembles


de murmurer muets leur âge lourd

 

 

Mais reste haute tête prends courage


        masque de loup obstine-toi humain


résiste encore à ta faiblesse page


devant la mort aucune plainte main

 

 

Qu’à rien ne serve le cahier d’école


        cette cohue de phrases non suivies


alors qu’au nom de mon attente folle


les mots magiques m’ont permis la vie

 

 

Le criminel ne se vêt pas de bure


        hurlant à l’aube pour les villageois


pout être ensemble au moins dans l’écriture


la nuit entière cette unique fois

 

 

Te condamner aux larmes c’est un monde


        libérant l’encre du berceau nuiteux


si loin que deux courants ne se confondent


celui qui va sous terre c’est nous deux  

 

 

Lorsque les soirs de brumes ne foisonnent


        qu’afin que flamme on ne distingue d’eux


en fin d’hiver et en début d’automne


l’aube et le crépuscule c’est nous deux

 

 

Lorsque soufflant dans son pipeau champêtre


        le même roux levant et loqueteux


jette des roubles-sang par les fenêtres


qu’ils vrillent ombres lourdes c’est nous deux

 

 

Quand l’églantier renverse à la rivière


        ses mille insectes ses réseaux de feu


figés dans le vivier de la lumière


où ces filets foisonnent c’est nous deux

 

 

Quand les géants ouvrent le précipice


        l’abîme au centre cet aimant hideux


d’aucuns errent au bord et se raidissent


s’essoufflent et s’épuisent c’est nous deux

 

 

Les pèlerins les observateurs du rite


        fendent l’azur vers un midi coûteux


deux tardent par la force manuscrite


le couple s’évapore c’est nous deux

 

 

Il nous faudra en solitude haute


        luire la maigre la philosophie


inapte à voir de son regard en faute


qu’étoile double nous serons en vie

 

 

Champs qui ruissellent et rivières blondes


       sortant la terre d’un brouillard honteux


quand la tempête lie la flamme et l’onde


dans la justesse écrite c’est nous deux

 

 

Ecoute quand le givres est dentelures


        luisantes sur le calme broussailleux 


craquette solitaire le lyure


l’écho le répercute c’est nous deux

 

 

Obéissant à notre force trouble


        nous ressortons des ombres de la mer


et nous gisons en ombre unique et double


passe sans bruit passant de l’univers

 

 

Oui l’univers nous capte nous enlève


        l’amour terrestre sans l’avoir goûté


en passements de perles et de rêves


nous retournons à notre voie lactée

 

 

Oui que la plume claudicante et sage


        dans la mémoire humaine cherche voie


si loin de vous dans quelque marécage


des feux s’allument brûlent je les vois

 

 

Plus rien n’apaisera cette tempête


        ce souffle aveugle du pays perdu


ce trouble insaisissable dans la tête


et cette vague voix in -entendue

 

 

Il n’est pas seul celui qui se ressemble


        levant sa voix chantante dans le choeur


si nous avons vécu la terre ensemble


c’est pour nous mériter dans la hauteur

 

 

 Mais le discours arrive à la limite


        entre le bourreau je vois le pistolet


des possibilités gâchées et dites


l’imperturbable ces mieux valait

 

 

Si peu à prendre encore une minute


        où s’assombrissent les derniers quatrains


ils sont cristallisés dans ma dispute


de moi ne reste qu’un accent d’airain

 

 

        
Bientôt je me débarque de moi-même


        le vent béatitude d’être tel


ne lis aucun reproche en ce poème


j’ai attendu j’attendrai immortel

 

 

Car notre alliance ne s’est pas éteinte


        si l’existence nous a séparés


on rêve mieux quand la tombe est atteinte


mais non ma tendre il ne faut pas pleurer

 

                                                                         1946

 

 

Traduit du russe par André Markowicz


in, Iliazd : « Œuvres poétiques »


Editions Mesures, 2020

 


Du même auteur : 


« A l’automne... » / « Осенью... » (04/09/2021)


« La guerre éructe » (04/09/2022)


« Je fus j’ai cessé d’être... » (04/09/2023)


Sentence sans paroles (04/09/2024)
 

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