Iliazd / Ильязд (1894 – 1975) : La lettre
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La lettre
Finie la foule où la cohue chahute
la nuit gratte la page m’arrêtant
un innocent qu’à l’aube on exécute
je fixe le plafond et je t’attends
Jadis fréquente la minute espace
elle nous ferme le dernier accès
est-elle pour de vrai clouée sur place
ou chaque année court-elle pour de vrai
J’ai oublié l’azur feuillet sans drames
les jours premiers n’y fondent plus l’écho
et je comprends que de l’urne de l’âme
la cendre tremble remplaçant les mots
Octobre pourpre obéissant murmure
papote en cousinage pour l’hiver
je réalise que de ma blessure
ce qui jaillit et gicle c’est du fer
Chaleur et sang me quittent bon voyage
je songe le présent s’est détaché
à tout jamais chez moi dans mon village
je reviendrai préservant le caché
La vie sans le devoir la tâche est mince
sans souvenir sous la neige sans fard
au cimetière dont la grille grince
nous nous verrons souvent et sans hasard
Ecoute mes oiseaux c’est leur ramage
leur certitude ferme de raison
je ne meurs pas peccadille volage
et j’ascendrai par la terre sans nom
Chevaux marins sifflés à la crinière
glaces des lacs qui forment mon élan
au bord du précipice téméraire
mes cheveux blancs demain s’établiront
Je reviendrai brouillard et quoi qu’on dise
sur le perron se fixe le bandit
et mes étoiles pluie de flèches brisent
cet air nocturne qui soudain froidit
Voici le jour je cache notre alliance
indestructible sous le bleu trompeur
souffrant la maladie de mon enfance
nuages qui poursuivent le bonheur
Mêmes évanouissements qui versent
le vent dans la taverne du sommet
soit relevant les jupes de l’averse
soit sans savoir pourquoi le vent se tait
Je lève aux transhumances la poussière
décombres je me dresse en plein soleil
à ton chevet je dore la lumière
chardon je suis en fleur dans ton sommeil
Pour mes épis l’été me les délivre
s’ils restent sans moisson sans renouveau
sous la forêt mon ancre doit survivre
en marécage survivront mes mots
Le feu plongeant au bleu de la teinture
le ciel s’embrume son plumage est vain
tu reviendras aux vendanges futures
fêter coulant de mon pressoir le vin
Sans fin je cognerai à cette porte
tantôt tempête par poignées d’argent
tantôt merlette que la nuit déporte
tantôt bagnard en fuite mais cognant
Aborigène en sa nouvelle ville
toujours se rassurer je crois je crois
c’est ma maison si sûre si tranquille
la porte s’ouvre ça va pas ou quoi
Alors je comprendrai laid de tristesse
sur qui l’hiver a édifié ses tours
les froids se renforçaient la forteresse
se refermait sur elle chaque jour
Mais je conserve le secret des neiges
et le timide éclat de mes remords
j’appelle à l’aide le luisant cortège
astres qui courent astres au point mort
Vous qui de haut enclignotez la terre
prenant de haut les phrases inventez
des lois pour les foyers communautaires
angoisse lassitude pour hanter
Vous qui jouez tout bons à cache-cache
ni fièvre ni douleur n’oubliant rien
filez et que de vous ne se détache
cet insomniaque ennui qui me retient
Pardonnant tout pas courageux peut-être
trop solitaire guère apitoyé
ni philtre ni lauriers dans cette lettre
et mes lauriers tu parles mes lauriers
J’échangerai la peine du poète
pour le repos tranquille du matin
à quoi me servirait encore cette
ardeur hochets bulles nuages peints
quand jusqu’à l’aube pluies et vents divaguent
et sous les feuilles cendres oui c’est sûr
la mort me prend rit à ses propres blagues
me saute dans le dos me cogne au mur
Sur mon cahier plus sage et presque digne
je vois que ma servante se délie
et qu’elle trotte sur les interlignes
lorsque tu m’as quitté tu as pâli
Tu laisses loin nos broussailles ronces
et tu t’enfermes dans tes hauts quartiers
plus une lettre rien plus de réponse
ta voix s’efface pour le monde entier
Pourrai-je absurde aveugle te relire
ta course est l’ordre des constellations
je sème ta couronne dans l’empire
du ciel figé où plonge ma passion
Tu fermes ton château à deux étages
dont m’est barré mondain le pont-levis
princesse tu tournoies l’humain naufrage
tu cognes contre les pavés de ma vie
Ou tu empruntes l’aviation civile
indifférente dans le même sac
qu’un temps qui dore nos montagnes file
argente la surface de nos lacs
Portant la fonte de mon âme cranche
cherchant la blanche avalanchée en vain
qu’importe quand sans toi mon avalanche
plus de retour chez lui pour l’écrivain
Pour d’autres la nature calinière
pour d’autres le repos du fatigué
il fixe les étoiles la rivière
au lait qui monte triste il voit le gué
Il s’est calmé le macchabée des routes
il rentre dans sa mort le désossé
mieux vaut ton incendie et sa déroute
qu’il couche dans les aires du fossé
Nos vérités enfouies que je recueille
je creuse je recreuse et creuse encore
oh s’éveiller cytise et chèvrefeuille
rentrer chez soi enraciner nos corps
Tâche brouillonne mienne reste sauve
suffit pourquoi se faire des cheveux
tu voles tu couvercles rime chauve
souris ma vielle à cet ultime feu
A l’aube on m’enveloppe dans la toile
la pierre et l’os après ne diront rien
mais cependant écoute les étoiles
l’hôte incrustant l’adieu toujours le mien
En vérité tu vis dans telle ville
pas que ton ombre plane sur mes vers
fuyant cette chercheuse l’imbécile
main qui lambine qui se dresse vers
Tes aubes rouges dans la nuit de glace
que les coquilles gâchent pour longtemps
fruit d’ambre sous méchante carapace
ta trace chaude sous le froid du gant
Ce qui se cache dans les mots valises
se fige dans l’atome en nudité
inapte à la planète où je m’enlise
comme à la lune d’eau répercutée
Ce qui pouvait donner des ailes brusques
nous enlever terrestres du tombeau
c’est lamentable dans ces vies de frusques
et le décasyllabe fait le beau
Mon sort était d’éteindre les nuages
de jalouser la taupe et de savoir
la nullité blagueuse des présages
ce que je cherche je ne peux l’avoir
Suivre les migrateurs qui se répètent
vieillir ne pas renouveler son nid
tenir une chronique analphabète
les trains vidés où je me vois honni
La dame-cygne est prise dans la nasse
le fiancé doit demeurer gerfaut
on pourrait vivre certes du parnasse
mais le parnasse est un domaine faux
Ou bien tu restes toute entière fausse
seule à m’attendre dans ton sombre lieu
c’est la puissance et c’est la gloire torte
pour ton repos servante du bon dieu
Quoi tu t’obstines tu n’as pas de crainte
ton cœur de pierre l’humanises-tu
tu gis dormeuse dans la mort non feinte
des cierges verts démontrent ta vertu
S’agitent papillons et mousticailles
la guêpe accable par son baratin
pourquoi de cet abîme qui travaille
n’ouvriras-tu les yeux demain matin
la flamme du midi ne te réforme
ni la musique au soir chez les bergers
ta mort est plus que le désert énorme
et moins l’hiver nordique est enragé
Qui pour te dire que dans mon silence
au saint des saints je garde comme avant
l’imperturbable et l’infondée croyance
en ce baiser du conte pour enfants
Quérir l’oiseau l’oiseau je crois qu’il pionce
le poisson d’or aussi me semble à bout
unique dans la nuit où je m’enfonce
parfois ce camarade le hibou
Qu’importe si j’appelle douce lune
protège tu le fis dans le passé
quand elle vogue blanche inopportune
quand son sourire vient de l’offenser
C’est dit personne ni le vent qui peine
ni la divine nuit dans les carreaux
n’éviteront cette torture vaine
n’empêcheront que je me crie haro
Jusqu’à la moelle à la dernière stance
le cœur s’allonge de son minerai
cet autre moi grevé de sa substance
qui marche à toi maîtresse de l’arrêt
Encore un peu nous reviendrons ensemble
à d’autres pris dans ces faillibles jours
tanières d’ours hêtres bleu ciel et trembles
de murmurer muets leur âge lourd
Mais reste haute tête prends courage
masque de loup obstine-toi humain
résiste encore à ta faiblesse page
devant la mort aucune plainte main
Qu’à rien ne serve le cahier d’école
cette cohue de phrases non suivies
alors qu’au nom de mon attente folle
les mots magiques m’ont permis la vie
Le criminel ne se vêt pas de bure
hurlant à l’aube pour les villageois
pout être ensemble au moins dans l’écriture
la nuit entière cette unique fois
Te condamner aux larmes c’est un monde
libérant l’encre du berceau nuiteux
si loin que deux courants ne se confondent
celui qui va sous terre c’est nous deux
Lorsque les soirs de brumes ne foisonnent
qu’afin que flamme on ne distingue d’eux
en fin d’hiver et en début d’automne
l’aube et le crépuscule c’est nous deux
Lorsque soufflant dans son pipeau champêtre
le même roux levant et loqueteux
jette des roubles-sang par les fenêtres
qu’ils vrillent ombres lourdes c’est nous deux
Quand l’églantier renverse à la rivière
ses mille insectes ses réseaux de feu
figés dans le vivier de la lumière
où ces filets foisonnent c’est nous deux
Quand les géants ouvrent le précipice
l’abîme au centre cet aimant hideux
d’aucuns errent au bord et se raidissent
s’essoufflent et s’épuisent c’est nous deux
Les pèlerins les observateurs du rite
fendent l’azur vers un midi coûteux
deux tardent par la force manuscrite
le couple s’évapore c’est nous deux
Il nous faudra en solitude haute
luire la maigre la philosophie
inapte à voir de son regard en faute
qu’étoile double nous serons en vie
Champs qui ruissellent et rivières blondes
sortant la terre d’un brouillard honteux
quand la tempête lie la flamme et l’onde
dans la justesse écrite c’est nous deux
Ecoute quand le givres est dentelures
luisantes sur le calme broussailleux
craquette solitaire le lyure
l’écho le répercute c’est nous deux
Obéissant à notre force trouble
nous ressortons des ombres de la mer
et nous gisons en ombre unique et double
passe sans bruit passant de l’univers
Oui l’univers nous capte nous enlève
l’amour terrestre sans l’avoir goûté
en passements de perles et de rêves
nous retournons à notre voie lactée
Oui que la plume claudicante et sage
dans la mémoire humaine cherche voie
si loin de vous dans quelque marécage
des feux s’allument brûlent je les vois
Plus rien n’apaisera cette tempête
ce souffle aveugle du pays perdu
ce trouble insaisissable dans la tête
et cette vague voix in -entendue
Il n’est pas seul celui qui se ressemble
levant sa voix chantante dans le choeur
si nous avons vécu la terre ensemble
c’est pour nous mériter dans la hauteur
Mais le discours arrive à la limite
entre le bourreau je vois le pistolet
des possibilités gâchées et dites
l’imperturbable ces mieux valait
Si peu à prendre encore une minute
où s’assombrissent les derniers quatrains
ils sont cristallisés dans ma dispute
de moi ne reste qu’un accent d’airain
Bientôt je me débarque de moi-même
le vent béatitude d’être tel
ne lis aucun reproche en ce poème
j’ai attendu j’attendrai immortel
Car notre alliance ne s’est pas éteinte
si l’existence nous a séparés
on rêve mieux quand la tombe est atteinte
mais non ma tendre il ne faut pas pleurer
1946
Traduit du russe par André Markowicz
in, Iliazd : « Œuvres poétiques »
Editions Mesures, 2020
Du même auteur :
« A l’automne... » / « Осенью... » (04/09/2021)
« La guerre éructe » (04/09/2022)
« Je fus j’ai cessé d’être... » (04/09/2023)
Sentence sans paroles (04/09/2024)