Kenneth White (1936 - 2023) : Logos amerikanos
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Kenneth White, dans sa maison nommée Gwenved, à Trébeurden. | ARCHIVES OUEST-FRANCE
Logos amerikanos
A tous ceux qui ont essayé
1. Port de Santa Maria,1500
Huit ans plus tôt
il était pilote de Colomb...
une large peau de bœuf étalée devant lui
il s’apprête à faire une mundi carta
une pintura de la terra
Juan de la Cosa
Basque
Europe... Asie... Afrique...
continents bourrés à bloc de dessins
d’hommes et de bâtiments
puis
au loin à l’ouest de la merveilleuse mare oceanum
rayonnant d’une grande rose des vents de tout l’univers
une poussière d’îles absolument vides.
2. Champlain, au cap Blanc, 1605
Le 20 décembre, il se mit à neiger
et quelques blocs de glace
passèrent en dérivant devant notre habitation
le printemps venu, nous poursuivîmes notre route
vagues déferlantes et bancs de sable
tout autour la mer écumante
mais nous traversâmes la barre
et trouvâmes un havre
que j’appelais Port-Fortuné
en ma qualité de géographe du roi
je dressai un petit portulan
où figuraient la Kennebec et la Pentagoet
le pays des Etchemins
Cap-aux-Îles et le Beauport
(cela fera partie plus tard de la grande carte
qui couvrira l’ensemble du territoire
du Massachusetts au Labrador)
Ici toutes les baies et toutes les côtes
foisonnent d’huîtres et de poissons
un banc de mille marsouins
glisse chaque nuit le long du vaisseau
et ce serait un lieu rêvé
pour fonder une république
si seulement le port était un peu plus profond
et un peu plus sûr.
3. Richmond, Virginie, 1728
Eduqué en Angleterre
moi, William Byrd de Westover
je possédais la plus grande bibliothèque des colonies
à l’exception peut-être de celle de Cotton Mather
J’ai établi la frontière
entre ici et la Caroline du Nord
j’avais des idées de mines
dans les Blue Ridge Mountains
et de commerce avec les Indiens
(les gens de Géorgie ne voulaient en faire qu’à leur tête)
je pensais aussi que nous devrions mieux connaître
la géographie du pays
par exemple le lieu ou naît le Roanoke
ainsi que le Potomac
mais à cette heure tardive
ce n’est pas à ces histoires d’Etats que je pense
c’est au brave petit opossum
que l’un de nos hommes tua un jour à Crooked Creek
quelle créature sans défense que voilà
qui non seulement ne mord presque jamais
mais ne s’écarte que rarement de votre chemin –
attrapez-le
il vous fait un large sourire
4. Rivière Columbia, 1804
Ici les Indiens
souffrent d’une maladie des yeux
(tous les vieux sont aveugles comme des taupes)
s’habillent comme ceux de la côte
sauf que les hommes
sont fous de boutons de cuivre
qu’ils cousent sur des vestes de marin
sans aucune logique que je puise saisir
(où est l’Amérique ?
où va l’Amérique ?
où sont les Etats-Unis de l’être ?)
les maisons sont parfois enfonçées
à une profondeur de trois pieds
tous les poteaux les portes et les lits
sont ornés de peintures
(quant à moi, Meriwether Lewis
je m’enfonce toujours plus dans la dépression
sans image d’aucune sorte
pour m’aviver l’esprit –
Amérique, oh ! Amérique)
tenons-nous en aux faits :
tous adorent prendre des bains
ce qu’ils font en toute saison
pour la santé comme pour le plaisir
chaque matin
ils se lavent le corps à l’urine
(y-a-t-il un sens à cela ?
mesdames de Boston, ne vous offusquez pas)
ce qui compte ici, c’est le wappatoo
la flèche d’eau ( sagittaria sagittifolia)
que les femmes cueillent dans les mares
dans l’eau jusqu’à la poitrine
avec leurs orteils
elles séparent le bulbe de la racine
il remonte à la surface
pour être chargé sur des canots
(l’ethnologie
ne vas pas plus loin)
je suis en aveugle la piste de tous les lendemains.
5. Mexico City, 1805
Moi, Guillaume Dupaix,
capitaine de dragons en retraite
j’ai quitté la ville de Mexico
le cinquième jour de janvier 1805
ma mission :
rechercher des monuments anciens
datant d’avant la conquête européenne
ayant quitté la capitale
j’ai voyagé vers l’est
et traversé des villages :
Istapahican, Riofrio, Tesurelican, Puebla
là où le Popocatepec (« la montagne fumante »)
dresse sa sombre silhouette sur le ciel vide)
à Teyepacan
qui en langue mexicaine veut dire
« le nez de la colline »
j’ai vu les premiers signes :
sur une dalle rouge
un aigle
et quelques glyphes
sur une pierre rouge-brun
une tête, à demi-humaine
deux jours plus tard
(pistes ardues, épaisses forêrs)
j’étais à Teapantepec
(« la maison de Dieu sur la colline »)
là j’ai trouvé un oratoire
de style égyptien
ses quatre faces
tournées vers les points cardinaux –
sur la face ouest
s’élevait un sentier en diagonale
il est difficile
de dire le sens
de formes si étranges
ainsi que d’autres
trouvées à
Tehuacan, Orizaba, Chapulco
Zongolican
Naranjal, sur les rives de la rivière Blanche
Guatusco, Cholula, Atlizco
Quanhquelchula, Cuernavaca
Tetlama, qui signifie « le pays des pierres »
et Xochicalco, « la maison des fleurs »
j’ai entendu
un vieux de Cuernavaca
dire que tous ces lieux déserts
étaient autrefois de grandes villes
abandonnées par leurs habitants
qui, las des rites et des impôts
avaient préféré retourner à la forêt.
6. Labrador, 1833
Une cabane en bois, sans fenêtres
la pluie qui goutte à travers le toit
Audubon (Jean-Jacques)
vient de finir de peindre
le grand plongeon du Nord
caquetant au-dessus
des eaux froides d’un lac
le grand livre grossissait
déjà le premier tome
avait paru à Edimbourg
le travail d’une vie, une épopée !
l’aube de l’Amérique ailée
alors qu’il rangeait une nouvelle feuille
un oiseau solitaire lança un cri
comme pour signaler, à sa façon sauvage
que le dernier mot ne serait jamais dit.
7. Richard Henry Dana, San Francisco, 1835
Nous nous dirigions vers Monterey
mais comme nous étions au nord
quand le vent se mit à souffler
nous fîmes voile vers San Francisco
sur un point élevé au S-E
le presidio arborait son drapeau souillé
derrière un petit port
Yerba Buena
tout près de la mission Dolorès
aucune autre maison de ce côté-ci
à l’exception d’une méchante cabane en planches
construite par un homme du nom de Richardson
qui commerce avec les bateaux de passage et les indigènes
qui sait (ici, c’est la phrase consacrée)
à quoi ressemblera cet endroit
dans cent années yankees
tout près de nous était ancré
un brick malpropre
de Sitka, en Amérique russe
venu hiverner dans le Sud
et prendre du grain et du suif
malgré la pluie
qui tomba à verse pendant des semaines
nous continuâmes à charger des peaux
mais nous jouâmes aussi aux cartes espagnoles
et cousîmes quelques vêtements chauds
pour le long retour par le Horn.
8. Knud Rasmussen, Arctic Sound, 1923
Le 22 novembre, nous arrivâmes à Malerisiorfik
le soleil est très bas
n’apparaît au-dessus de l’horizon qu’ à midi
température -40, -50
« qu’est-ce qui t’amène ici ?
es-tu un de ces marchands qui cherchent des peaux de renard ?
- je suis venu pour voir
pour découvrir qui vous êtes »
les poèmes ici
ne sont pas de simples chants de chasse
ou d’exploits légendaires
on les appelle
« les chants de ceux qui sont partis »
ils sont vieux comme le monde
je suis parti sur la glace de la mer
les phoques soufflaient dans leurs trous
médusé, j’ai
écouté le chant de la mer
et le gémissement de la glace
quelle joie
de sentir l’été
arriver dans le Vaste Monde
de voir le soleil
suivre sa route de toujours
ayaya ya ya
quelle douleur
de sentir l’hiver
arriver dans le Vaste Monde
de voir la lune
suivre sa route de toujours
ayaya ya ya
entendre ces chants
c’est entendre la mer
battre contre une vieille falaise
c’est comprendre
la première intelligence
du temps et de l’univers.
Traduit de l’anglais par Marie-Claude White
In : « Les rives du silence »
Editions du Mercure de France,1997
Du même auteur :
Le Grand Rivage (1 - 53) (06/09/2014)
La porte de l’ouest (02/09/2015)
Lettre à un vieux calligraphe (03/09/2016)
Théorie (03/09/2017)
« La pensée est une pensée... » (03/09/2018)
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