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Le bar à poèmes
3 septembre 2025

Kenneth White (1936 - 2023) : Logos amerikanos

Kenneth White, dans sa maison nommée Gwenved, à Trébeurden.  | ARCHIVES OUEST-FRANCE

 

 

Logos amerikanos

 

 

A tous ceux qui ont essayé

 

 

1. Port de Santa Maria,1500

 

 

Huit ans plus tôt


il était pilote de Colomb...

 

 

une large peau de bœuf étalée devant lui


il s’apprête à faire une mundi  carta


une pintura de la terra


Juan de la Cosa


Basque

 

 

Europe... Asie... Afrique...


continents bourrés à bloc de dessins


d’hommes et de bâtiments


puis


au loin à l’ouest de la merveilleuse mare oceanum


rayonnant d’une grande rose des vents de tout l’univers

 

une poussière d’îles absolument vides.

 

 


2. Champlain, au cap Blanc, 1605

 

 

Le 20 décembre, il se mit à neiger


et quelques blocs de glace


passèrent en dérivant devant notre habitation

 

 

le printemps venu, nous poursuivîmes notre route 

 

 

vagues déferlantes et bancs de sable


tout autour la mer écumante


mais nous traversâmes la barre


et trouvâmes un havre


que j’appelais Port-Fortuné

 

 

en ma qualité de géographe du roi


je dressai un petit portulan


où figuraient la Kennebec et la Pentagoet


le pays des Etchemins


Cap-aux-Îles et le Beauport


(cela fera partie plus tard de la grande carte


qui couvrira l’ensemble du territoire


du Massachusetts au Labrador)

 

 

Ici toutes les baies et toutes les côtes


foisonnent d’huîtres et de poissons


un banc de mille marsouins


glisse chaque nuit le long du vaisseau


et ce serait un lieu rêvé


pour fonder une république


si seulement le port était un peu plus profond


et un peu plus sûr.

 

 

3. Richmond, Virginie, 1728

 

 

Eduqué en Angleterre


moi, William Byrd de Westover


je possédais la plus grande bibliothèque des colonies


à l’exception peut-être de celle de Cotton Mather 

 

 

J’ai établi la frontière 


entre ici et la Caroline du Nord


j’avais des idées de mines


dans les Blue Ridge Mountains


et de commerce avec les Indiens


(les gens de Géorgie ne voulaient en faire qu’à leur tête)


je pensais aussi que nous devrions mieux connaître


la géographie du pays


par exemple le lieu ou naît le Roanoke


ainsi que le Potomac

 

 

mais à cette heure tardive


ce n’est pas à ces histoires d’Etats que je pense


c’est au brave petit opossum


que l’un de nos hommes tua un jour à Crooked Creek


quelle créature sans défense que voilà


qui non seulement ne mord presque jamais


mais ne s’écarte que rarement de votre chemin –


attrapez-le


il vous fait un large sourire

 

 

4. Rivière Columbia, 1804

 

 

Ici les Indiens


souffrent d’une maladie des yeux


(tous les vieux sont aveugles comme des taupes)


s’habillent comme ceux de la côte


sauf que les hommes


sont fous de boutons de cuivre


qu’ils cousent sur des vestes de marin


sans aucune logique que je puise saisir

 

 

(où est l’Amérique ?


où va l’Amérique ?


où sont les Etats-Unis de l’être ?)

 

 

les maisons sont parfois enfonçées


à une profondeur de trois pieds


tous les poteaux les portes et les lits


sont ornés de peintures

 

 

(quant à moi, Meriwether Lewis


je m’enfonce toujours plus dans la dépression


sans image d’aucune sorte


pour m’aviver l’esprit –


Amérique, oh ! Amérique)

 

 

tenons-nous en aux faits :

 

 

tous adorent prendre des bains


ce qu’ils font en toute saison


pour la santé comme pour le plaisir


chaque matin


ils se lavent le corps à l’urine


(y-a-t-il un sens à cela ?


mesdames de Boston, ne vous offusquez pas)

 

 

ce qui compte ici, c’est le wappatoo


la flèche d’eau ( sagittaria sagittifolia)


que les femmes cueillent dans les mares


dans l’eau jusqu’à la poitrine

 

 

avec leurs orteils


elles séparent le bulbe de la racine


il remonte à la surface


pour être chargé sur des canots

 

 

(l’ethnologie


ne vas pas plus loin)

 

 

je suis en aveugle la piste de tous les lendemains.

 

 


5. Mexico City, 1805

 

 

Moi, Guillaume Dupaix,


capitaine de dragons en retraite


j’ai quitté la ville de Mexico


le cinquième jour de janvier 1805

 

 

ma mission :


rechercher des monuments anciens


datant d’avant la conquête européenne

 

 

ayant quitté la capitale


j’ai voyagé vers l’est

 


et traversé des villages :


Istapahican, Riofrio, Tesurelican, Puebla

 

 

là où le Popocatepec (« la montagne fumante »)


dresse sa sombre silhouette sur le ciel vide)

 

 

à Teyepacan


qui en langue mexicaine veut dire


« le nez de la colline »


j’ai vu les premiers signes :


sur une dalle rouge


un aigle


et quelques glyphes


sur une pierre rouge-brun


une tête, à demi-humaine

 

 

deux jours plus tard


(pistes ardues, épaisses forêrs)


j’étais à Teapantepec


(« la maison de Dieu sur la colline »)


là j’ai trouvé un oratoire


de style égyptien


ses quatre faces


tournées vers les points cardinaux – 


sur la face ouest


s’élevait un sentier en diagonale

 

 

il est difficile


de dire le sens


de formes si étranges

 

 

ainsi que d’autres 


trouvées à


Tehuacan, Orizaba, Chapulco


Zongolican


Naranjal, sur les rives de la rivière Blanche


Guatusco, Cholula, Atlizco


Quanhquelchula, Cuernavaca


Tetlama, qui signifie « le pays des pierres »


et Xochicalco, « la maison des fleurs »

 

 

j’ai entendu


un vieux de Cuernavaca


dire que tous ces lieux déserts


étaient autrefois de grandes villes


abandonnées par leurs habitants


qui, las des rites et des impôts


avaient préféré retourner à la forêt.

 

 

6. Labrador, 1833

 

 

Une cabane en bois, sans fenêtres


la pluie qui goutte à travers le toit

 

 

Audubon (Jean-Jacques)


vient de finir de peindre


le grand plongeon du Nord


caquetant au-dessus 


des eaux froides d’un lac

 

 

le grand livre grossissait

 

 

déjà le premier tome


avait paru à Edimbourg


le travail d’une vie, une épopée !


l’aube de l’Amérique ailée

 

 

alors qu’il rangeait une nouvelle feuille


un oiseau solitaire lança un cri


comme pour signaler, à sa façon sauvage


que le dernier mot ne serait jamais dit.

 

 

7. Richard Henry Dana, San Francisco, 1835

 

 

Nous nous dirigions vers Monterey


mais comme nous étions au nord


quand le vent se mit à souffler


nous fîmes voile vers San Francisco

 

 

sur un point élevé au S-E


le presidio arborait son drapeau souillé


derrière un petit port


Yerba Buena


tout près de la mission Dolorès

 

 

aucune autre maison de ce côté-ci


à l’exception d’une méchante cabane en planches


construite par un homme du nom de Richardson


qui commerce avec les bateaux de passage et les indigènes


qui sait (ici, c’est la phrase consacrée)


à quoi ressemblera cet endroit


dans cent années yankees

 

 

tout près de nous était ancré 


un brick malpropre


de Sitka, en Amérique russe


venu hiverner dans le Sud


et prendre du grain et du suif

 

 

malgré la pluie 


qui tomba à verse  pendant des semaines


nous continuâmes à charger des peaux

 

 

mais nous jouâmes aussi aux cartes espagnoles


et cousîmes quelques vêtements chauds


pour le long retour par le Horn.

 

 

8. Knud Rasmussen, Arctic Sound, 1923

 

 

Le 22 novembre, nous arrivâmes à Malerisiorfik

 

le soleil est très bas


n’apparaît au-dessus de l’horizon qu’ à midi


température -40, -50

 

 

« qu’est-ce qui t’amène ici ?


es-tu un de ces marchands qui cherchent des peaux de renard ?


- je suis venu pour voir


pour découvrir qui vous êtes »

 

 

les poèmes ici 


ne sont pas de simples chants de chasse


ou d’exploits légendaires


on les appelle


« les chants de ceux qui sont partis »


ils sont vieux comme le monde

 

 

je suis parti sur la glace de la mer


les phoques soufflaient dans leurs trous


médusé, j’ai


écouté le chant de la mer


et le gémissement de la glace

 

 

quelle joie 


de sentir l’été


arriver dans le Vaste Monde


de voir le soleil


suivre sa route de toujours


ayaya ya ya

 

 

quelle douleur 


de sentir l’hiver


arriver dans le Vaste Monde


de voir la lune


suivre sa route de toujours


ayaya ya ya

 

 

entendre ces chants


c’est entendre la mer


battre contre une vieille falaise


c’est comprendre


la première intelligence


du temps et de l’univers.

 

 

 

Traduit de l’anglais par Marie-Claude White


In : « Les rives du silence »


Editions du Mercure de France,1997

 


Du même auteur :


Le Grand Rivage (1 - 53) (06/09/2014)


La porte de l’ouest (02/09/2015)


Lettre à un vieux calligraphe (03/09/2016)


Théorie (03/09/2017)


« La pensée est une pensée... » (03/09/2018)


Java (02/09/2019)


La rivière qui traverse le temps (03/09/2020)


Le testament d’Ovide (03/09/2021)


En toute candeur (03/09/2022)


Cérémonie d’hiver (03/09/2023)


Dans les paroisses du sable (03/09/2024)
 

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