John Montague (1929 - 2016) : La truite / The trout
John Montague en 2014.
La truite
A plat ventre sur la barge, j’écartais
Les roseaux pour enfoncer mes mains
Dans l’eau sans faire une ride,
Les inclinant doucement au fil de l’eau
Jusqu’au lieu où il reposait léger comme une feuille
Dans son rêve fluide et sensuel.
Seigneur désincarné de la création
Un instant je restai au-dessus de lui
Goûtant ma propre absence
Mes sens exacerbés par le lent
Mouvement, ce calme d’un photographe
Avant l’action.
Quand la courbe de mes mains
Sous son corps se glissa
Il se cabra avec un plaisir visible.
J’étais si surnaturellement proche
Que je pouvais compter chaque tache
Sans que mon ombre apparût, puis
Mes deux paumes firent une cage
Sous les ouïes palpitantes.
Alors (entrant dans ma forme élargie
Qui s’allongeait sur l’eau)
Je le saisis. Aujourd’hui encore
Je sens le goût de Sa frayeur sur mes doigts.
Traduit de l’anglais par Michel Bariou
In, Denis Rigal : « Poésies d’Irlande. Anthologie »
Editions Sud, 133001 Marseille1987
La truite
A plat ventre sur la barge j’écartai
Les joncs pour enfoncer mes mains
Dans l’eau sans y faire une ride,
Les incliner doucement dans le courant
Jusqu’à elle, aussi légère qu’une feuille,
Toute à son rêve fluide et sensuel.
Seigneur incorporel de la création
Un instant je me tins au-dessus d’elle
Savourant ma propre absence
Mes sens se dilatant au ralenti,
Dans le calme photographique
Qui monte à l’instant d’agir.
Et lorsque la courbe de mes mains
Passa s’un coup sous son corps
Elle se cabra avec un plaisir visible.
J’étais surnaturellement proche,
Je pouvais compter chaque tacheture
Mais ne projetais toujours aucune ombre,
Puis mes deux paumes firent une cage
Sous les ouïes légèrement palpitantes.
Alors (entrant dans ma propre forme
Allongée, qui chevauchait le courant)
Je serrai. Et aujourd’hui encore
J’ai le goût de sa terreur sur mes mains..
Traduit de l’anglais par Gérard Gâcon
In, « Anthologie bilingie de la poésie anglaise »
Editions Gallimard (Pléiade), 2005
Du même auteur :
Mer vineuse / Wine dark sea (25/10/2014)
Tous les obstacles légendaires / All legendary obstacles (15/08/2021)
James Joyce (15/08/2022)
Comme des dolmens autour de mon enfance, les vieux / Like dolmens round my childhood, the old people.(15/08/2023)
Cours de nu (15/08/2024)
The trout
Flat on the bank I parted
Rushes to ease my hands
In the water without a ripple
And tilt them slowly downstream
To where he lay, tendril-light,
In his fluid sensual dream.
Bodiless lord of creation,
I hung briefly above him
Savouring my own absence,
Senses expanding in the slow
Motion, the photographic calm
That grows before action.
As the curve of my hands
Swung under his body
He surged, with visible pleasure.
I was so preternaturally close
I could count every stipple
But still cast no shadow, until
The two palms crossed in a cage
Under the lightly pulsing gills.
Then (entering my own enlarged
Shape, which rode on the water)
I gripped. To this day I can
Taste his terror on my hands.
A chosen light
The Swallow Press, Chicago, 1967
Poème précédent en anglais :
Anna Waldman : Vers à un ami célèbre / Lines to a Celebrated Friend (25/07/2025)
Poème suivant en anglais
Oscar Wilde : Le disciple / The disciple (27/08/2025)