Kaiser Heinrich (1165 – 1197) : « Je salue par ce chant... » / « Ich grüeze mit gesange... »
Je salue par ce chant la douce et tendre dame,
dont je ne veux ni puis me séparer.
Il est bien loin le temps, hélas,
où je pouvais la saluer de vive voix.
Quiconque chantera ces strophes devant elle,
qui si douloureusement me manque,
homme ou femme, qu’il la salue de moi.
Chaque fois que je suis auprès de la gracieuse dame,
il me semble être empereur et souverain ;
et, chaque fois qu’il faut m’en départir,
s’en vont tout mon pouvoir et toute ma richesse.
Je n’ai plus rien alors que le tourment d’amour.
Ainsi je puis monter les degrés de la joie, et aussi les descendre,
et par amour pour elle, il en sera ainsi jusqu’au tombeau.
Pour que je l’aime aussi passionnément
et que sans varier en tout temps je la porte
à la fois dans mon cœur puis dans mes pensées,
et souvent au milieu de très nombreux tourments,
que me donne-t-elle donc, celle que j’aime tant ?
Son accueil me remplit à tel point de bonheur
que je renoncerais, plutôt que de la perdre, à ma couronne.
Pêcheur celui qui ne voudrait pas croire
que je pourrais longtemps vivre dans le bonheur,
sans que jamais la couronne se pose sur ma tête,
or sans elle jamais je ne saurai songer à la porter.
Si je la perdais, lors que me resterait-il ?
Il n’est homme ni femme que je rendrais joyeux,
et ma meilleure façon de vivre serait exilée et bannie.
Traduit de l’allemand par Danielle Buschinger et Jean-Pierre Lefebvre
In « Anthologie bilingue de la poésie allemande »
Editions Gallimard (Pléiade), 1995
De mon chant je salue la charmante dame
dont je ne veux ni ne peux me séparer.
Le temps où je pouvais la saluer de vive voix
hélas ! est loin, il y a bien des jours de cela.
Quiconque chantera ces strophes devant elle,
qui me manque si douloureusement,
homme ou femme, que par cette chanson il la salue de ma part..
Il me semble que je suis empereur et souverain
chaque fois que je suis en présence de la gracieuse dame
et chaque fois qu’il faut que je m’en aille,
Toute ma puissance, toute ma richesse s’en vont.
Car je n’ai plus rien que le tourment d’amour.
Ainsi je peux monter et descendre les degrés de la joie
et par amour pour elle, il en sera ainsi jusqu’au tombeau.
Pour que je l’aime aussi passionnément
et que sans varier en tout temps je la porte
à la fois dans mon cœur et dans mes pensées,
et souvent au milieu de grands tourments,
que faut -il donc qu’elle me donne en récompense celle que j’aime ?
Son accueil me comble tant de bonheur
que, plutôt que de renoncer à elle, je déposerais la couronne.
Ce serait péché que de ne pas me croire
quand je dis que je pourrais vivre des jours bienheureux
sans jamais sur ma tête poser la couronne,
et la porter, je ne saurais le concevoir sans elle,
car si je la perdais, que me resterait-il ?
Je ne pourrais être pour personne, ni homme ni femme, un compagnon de joie,
et ma meilleure raison de vivre serait bannie.
Traduit du moyen-haut allemand par
Danielle Buschinger, Marie-Renée Diot
Et Wolfgang Spiewok
In, « Poésie d’amour du Moyen Age allemand
Union Générale d’Editions (10/18), 1993
Ich grüeze mit gesange die süezen,
die ich vermîden niht wil noch enmac.
daz ich sie von munde rehte mohte grüezen,
ach leides, des ist manic tac.
Swer nu disiu liet singe vor ir,
der ich sô gar unsenfteclîch enbir,
ez sî wîp oder man, der habe si gegrüezet von mir.
Mir sint diu rîche und diu lant undertân,
swenne ich bî der minneclîchen bin ;
unde swenne ich gescheide von dan,
sô ist mir al mîn gewalt un mîn rîchtuom dâ hin ;
Wan senden kumber, den zel ich mir danne ze habe.
sus kan ich an vröiden stîgen ûf und ouch habe
und bringe den wehsel, als ich waene, durch ich liebe ze grabe.
Sît daz ich si sô gar herzeclîchen minne
und si âne wenken zallen zîten trage
beide in herze und ouch in sinne
underwîlent mit vil maniger klage,
Waz gît mit dar umbe diu libe ze lône ?
dâ biutet si mirz sô rehte schône ;
ê ich mich ir verzige, ich verzige mich ê der krône.
Er sünder, swer des niht geloubet,
daz ich möhte geleben manigen lieben tac,
ob joch niemer krône kaeme ûf mîn houbet ;
des ich mich ân si niht vermezzen mac.
Verlur ich si, waz het ich danne ?
dâ tohte ich ze vreuden weder wîben noch manne,
unde waer mîn bester trôst beide ze âhte und ze banne.
Des Minnesangs Frühling.I
Nouvelle édition revue par H.Moser et H. Tervooren.
37ème édition, Stuggart, 1982
Poème précédent en moyen haut-allemand :
Heinrich Von Morungen : « Très douce,... » / « Vil süeziu... » (12/07/2025)