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Le bar à poèmes
14 août 2025

Jean-Louis Giovannoni (1950 -) : Chantonner contre la peur

 

 

 

Chantonner contre la peu


à Rachel Erlich-Giovannoni

 

 

On naît étrangement à la poésie.

 

 

On a contemplé des couchers de soleil, le bord des roses, la venue des formes 


aimées.

 

 

On fait ce que doit faire un poète : se placer devant le monde, chercher, dans 


les livres et les poèmes des autres, des petits signes, un endroit pour l’affût.

 

 

On essaye de bouger, de vivre comme ses aînés, de mettre ses pieds dans leurs 


chaussures, d’habiter les vêtements qu’il nous ont laissés ; de copier leurs postures.

 

 

On se dit qu’avec tout cela, on finira bien par toucher son dû, le fruit de ses efforts ; 


qu’à force de fidélité, de services rendus à toute cette beauté, on recevra en retour 


un paquet de mots, de quoi faire la route.

 

 

Et puis, un jour, c’est un linge empêtré dans la glaise, le cadavre d’une bête ouverte 


qui nous fait monter dans la bouche notre première poussée de mots.

 

 

 

 

Le linge entre. Titre en nous. Cherche la plaie où loger et croître.

 

 

« Et l’on est heureux que la terre, partout


Soit pareille et colle » *

 

 

On croyait qu’écrire convoquait les choses dans l’ordre ; chacune selon son rang, 


son numéro d’appel. On croyait qu’en séparant le noyau de son fruit on s’éviterait 


toute atteinte et que seule la beauté entrerait dans nos mots.

 

 

Un jour quelqu’un a écrit : « Durci de matière ». 


« Ils ont dit oui / À la pourriture ». et encore : 


« Le linge n’est pas / Ce qui pourrit le plus vite. »

 

 

Et c’est là, contre toute attente, que l’on a touché ses premiers mots, que l’on a 


fait sa première ponte.

 

 

C’est là qu’on a découvert son assise. Sa terre.

 

 

Car on est fait d’un tour intérieur, d’une main pétrissante que le regard ignore. 


Une main qui tire dedans et que seul l’appel d’une autre peut ouvrir.


À cela, il faut ajouter, un autre jour, le cadavre d’un être cher que l’on ne peut 


garder et que la terre gagne.

 

 

C’est là que tout commence.

 

 

Au moment où l’on apprend que rien ne tient nos gestes.

 

 

Que rien ne soulage cette plaie.

 

 

Que la matière appelle, cherche.

 

 

Et, c’est le fruit dévorant son noyau.

 

 

C’est là qu’est née notre écriture, dans la poussée des corps, leurs effondrements 


et leurs montées. Là où nos mots s’engrossent, prolifèrent contre l’étouffant, 


l’insupportable.

 

 

C’est là, où plus rien ne tient, qu’on a trouvé son enclave, sa poche d’air « pour 


chantonner contre la peur »

 

 

* Toutes les citations sont de Guillevic

 

 

 

 

Issue de retour


Editions Unes, Nice, 2013
 

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