Jean-Paul Guibbert (1942 -) : Mémoire
Mémoire
Nous abîmer dans la louange de vos gestes,
Ainsi, afin de demeurer,
Car la face de dieu toujours dans l’ombre persévère.
Les traces de vos pas m’ouvrent un chemin serein,
Jamais le corps ne fut un si grand risque.
Je fus il y a longtemps abordé et fidèle,
Aujourd’hui à ma porte,
Lorsque sont devant moi les ténèbres du soir,
Je ne sais rien, sinon l’espace de ma chair
Et sur des mains absentes les traces de mes mains.
Et souvent aux degrés la brise de passage
Laisse un passé de sel, une trace de pas
Et le poids de ton corps,
L’orgueilleuse mémoire de mon geste à tes reins.
En silence le vase identifie la salle
Et les murs sont ténèbres et vastes et vénéneux,
L’air a cette moiteur des robes en été
(irrespirable et douce)
Et quel effroi d’avoir opté pour l’infante,
D’avoir neigé pour elle,
Et de l’avoir lavé de l’eau des sources domestiques.
Nous sommes en vos bras grand favori,
Grand échanson,
Celui qui tend les vases et déchire la robe.
Infante, ma maison est blanche dans le bleu,
Votre main si petite a dérouté les langues de la mort.
De ma fenêtre enracinée je vois les filles dans le soir,
Leurs pieds sanglés de cuir
Et leurs robes qui glissent sur les flancs des chevaux.
La faim aussi me guette dans ma tour vers l’obscur
Mais votre main légère demandera mon bras
Pour le repas du soir.
L’amie est dans le rêve,
Dans des voiles d’oubli, de marche et de grand vent,
Son âme est un vaisseau
- Le corps aux isthmes où l’on aborde.
Ma peur, je crie vers les collines de chaleur,
Les servitudes des arbres et des fontaines,
Les sentiers noirs, le miel des rives ;
Pour qu’elle aborde en ces contrées.
Ou lorsque vous baisez ma bouche un long temps
Avant les pièges de la nuit,
Que mon sommeil en est séduit.
Que d’enfants belles et de lèvres
Sur le bateau de cette nuit.
O ma douleur d’être avec toi sur cette lame de la vie
Et décriés, comme au néant de l’être nous serons
Et morts dans l’âme de survivre
Et de naître si violemment à chaque saison de toi.
Cependant à vouloir oublier la présence de l’ange
On n’oublie que sa peur ;
Mais que toi, ma sœur,
Tu dégaines à mes pieds ta robe enfantine
Et apparaisse ainsi défaite dans tes plis,
Alors, courbé vers toi, je baise ma prison.
La souffrance, la démesure de l’effroi
Et le soudain désir qui déraisonne sous la joie.
Vous êtes pâle, mon amour,
Votre miroir est à mes lèvres,
A l’arc penché de mes sourcils,
Quand pâle et dénouée, votre parole...
Vous êtes étendue à la frange des ombres
Et vous ne savez plus quels dieux vous allez vivre.
L’homme qui vous liait est indistinct
Dans la mémoire de vos reins.
Vous mourrez pour un autre avec la même faim
Et revenez vers moi avec même allégeance.
Dans la nuit et la peur vous êtes en votre gloire,
Demeure assise et forte et maison dans le vent,
Lorsque le vent s’irrite aux couples des toitures.
Vos mains sont calmes,
Les prisons fortes, le feu haut.
Les arches sont de grands cantiques,
De grandes odes dans le vent.
Vos lèvres peintes, mon amour,
Vos joues sont pâles sous le fard.
Haut lieu du cœur
Editions de la Différence, 1976
Du même auteur :
Voix ailée et vaine de Béatrice (06/02/2015)
Images de la mort douce (1) (15/03/2016)
Images de la mort douce (2) (15/03/2017)
Images de la mort amère (1) (15/03/2018)
Images de la mort amère (2) (15/03/2019)
