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Le bar à poèmes
15 mars 2017

Jean-Paul Guibbert (1942 -) : Images de la mort douce (2)

            

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Images de la mort douce

...............................................

 


TOMBE D’AMANTS

 

 

Nous nous sommes trouvés,


nous avons liés no solitudes et vécu différents


chaque jour différent.


Les détracteurs n’ont point manqué à nos caprices,


ils ont semé sur nos chemins


l’envie, la cupidité et l’outrage.


Nous avons seuls usé de nos jeux égoïstes,


avec succès,


dans le futur fragile et permanent.


Nous sommes morts rompus par notre mouvement,


nous en avions décidé ainsi :


la vie est insensée, le chemin inutile.


Une même arche nous contient


au grand scandale des augures.


Nous avons réussi, 


notre précieux destin est double dans la mort,


Sur la face nous sommes,


paumes ouvertes au regard,


un serpent qui mord sa queue


est notre signe.

 

 

TOMBE D’UN SAGE

 

Les quatre masques d’âges


aux angles du couvercle


disent ma lente marche vers la fin.


J’ai connu tous les stades,


parcouru tous les cercles, 


connu les avatars aigus de ceux qui cherchent.


J’ai traversé quatre saisons, 


mille lieux, tous les vents,


mille fables de vie


qui maintenant s’épuisent


et les dieux infernaux sont sans pouvoir


sur mon opaque destinée.


Je suis allé par tant de sentiers improbables,


j’ai succombé à tant de pièges,


tenu tant de miroirs changeants.


J’ai voulu reposer dans cette cuve droite,


sans agréments ni reliefs ;


à mon chef seulement


les trois signes gravés


de l’architecte supérieur.

 

 


TOMBE DE JEUNE HOMME

 

Je fus l’enfant très aimé 


des habitudes et des routines.   


J’ai connu l’amour de ma mère 


et d’autres   femmes  peu, 


une seule  peut-être


reste à rêver aux larmes 


que j’ai laissées glisser sous ses paupières.


La vie me fut douce et absente,  


la mort aura  rongé avant longtemps 


mon visage de miel ; 


je relis à l’envers les phrases de mes maîtres, 


je suis libre.

 

 


TOMBE D’UN ARCHITECTE

 

Par mes calculs, mes plans,


mes nuits sans sommeil


pour la gloire des républiques


et la superbe des empires,


j’ai transformé, bâti, détruit les paysages,


dressé les temples,


troublé les horizons anciens


des capitales,


fondé sur l’art et le granit.


J’ai fait dresser ici les colonnes tournées,


là, l’attique parfait


d’un temple


qui devait transmettre aux âges


notre grandeur et ma mémoire.


Quelques barbares sont venus,


ils ont brisé l’attique,


percé les murs,


ouvert à l’intérieur


un bûcher permanent.


Je vous demande de louer


celui qui fonde sur l’argile.

 

 

STELE D’UN VOYAGEUR SOLITAIRE

 

J’ai parcouru les routes,


passé les mers,


ici la mort dut arrêter mon pas,


ce lieu m’était indifférent.


J’ai ordonné ainsi ma crémation :


quelques cendres à la terre, 


les autres à la divine mer.


Que l’on donne mon âme aux vents,


aux fontaines ma voix.


Je ne laisse que ce qui passe,


quelques traces de pas


dans la poussière retombée.

 

 

Quelques femmes me furent,


au bord des routes


et parfois au hasard d’une halte,


le commerce craintif


d’une amitié trop tôt défaite.


Toujours des voies


que rien ne borne.


je vous salue, mes compagnons


sur la route du rien.

 

 

STELE D’UN MYSTIQUE ETRANGER


 
Celui qui dort ne dort pas, 


celui qui meurt ne meurt  pas. 


Passant qui passe, ne passe pas,


n’éveille pas, ne recherche pas


mes trois âmes !


Observe le milieu du monde,  


entrouvre délicatement les gouttes de ce jour, 


enlève les fruits en secret, 


garde-les dans tes mains fermées  


et garde-toi.  


Fais de ton doigt posé le signe de te taire 


et tu mourras ainsi, comme nous tous.


Je souhaite ta louable tristesse, 


la compassion inutile sur ton visage obtus,   


enfin la grâce ultime 


de n’avoir rien saisi 


de mon enseignement dérisoire.

 

 

JARDINS DE LA VILLA MEDICIS

 

Je puis dire qu’ici le temps s’est arrêté sur une phrase


(une très longue énigme du langage). La ténèbre a fleuri


dans la lumière, des creux demeurent, infranchissables.


Mille journées sont mortes qui frémissent encore sous


les arbres, parmi les ombres bleutées, mais s’y propa-


gent toujours les longues racines noires qui donnent


ainsi son vrai champ à la durée.


J’ai le plaisir à imaginer, (à réveiller) ici tant de témoins


fugaces dont les végétaux seuls ont la mémoire et


l’usage, comme cet églantier entre les tombes


des amants.
 

 

Images de la mort douce

Editions Clivages, 1974

Du même auteur :

Voix ailée et vaine de Béatrice (06/02/2015)

Images de la mort douce (1) (15/03/16)

Images de la mort amère (1) (15/03/2018)

Images de la mort amère (2) (15/03/2019)

Mémoire (14/03/2020)

 

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