Jean-Paul Guibbert (1942 -) : Images de la mort amère (1)
Images de la mort amère
Ici sont quelques images amères, voisines des autres qui
prétendaient être plus douces. La durée, l’abandon, la
peine, colorent autrement l’attribut incertain. Ici sont
quelques-uns, leurs noms sont revenus sur des outils
marqués, des coupes ou des tessons, des tombes ou des
stèles. D’autres noms demeurent cachés, à la merci des
désirs du cœur ou du soc des labours d’automne. Certains
furent à moi ou tenus dans mes bras, d’autres ne m’étaient
rien, en apparence. Il m’est arrivé de donner l’obole ou
d’offrir le carré du pré. Pour le plus grand nombre je n’ai
rien fait. A travers les dieux très profonds de Laete –
l’enfant au cha t- la paix sans fin de la fillette Chrysogone
ou le sourire de Julia Servata, à dix-huit ans, sept mois,
sept jours ; la mort amère et douce ne nomme que les miens.
STELE D’UN POETE OUBLIE
Mon nom me disait deux fois libre,
je ne le fus,
pas plus libre que le liber
pris entre l’écorce et le bois,
ni plus libre ni moins qu’un autre.
Le poème n’y change rien, ni la figure,
qui peut se trouver prise au pied
tout autant que la lettre.
Aimé, lauré, élu,
éclairé par les autres
puis tout aussi vite oublié,
je fus réduit à peu de feu
à peu de jour, à peu de mots,
au seul silence.
Mes amis disparus les autres se sont tus,
le dernier arrivé est arrivé trop tard,
le sépulcre était vide,
mon nom effacé de la porte.
Mon nom seul était libre.
STELE ITHYPHALLIQUE
Passant, ne voile pas tes yeux,
efface tout semblant.
On me nommait Caius Tortus,
dit le pourfendeur,
le diviseur, le tranchant du milieu.
On me nommait ainsi,
j’avais soin de ne pas nier.
J’étais en fait bien fait,
bien membré, bien armé,
mais paresseux
pour ces choses.
J’ai voulu ainsi cette stèle
afin que reste la mémoire
du pourfendeur de vierges
que je n’ai pas été.
Afin que quelques-unes
qui ne vont pas, ou vont aussi,
au bois d’Anna Perenna,
prennent mieux que de moi
le plaisir d’elles-mêmes.
TOMBEAU D’UN HISTORIEN
L’Histoire
tout comme le clepsydre, est incertaine,
mais l’eau s’écoule autrement que la vie.
Le temps que l’on donne aux illustres
est plus lent que celui des obscurs
et cependant le temps des peuples
est plus long que le temps des grands.
L’histoire d’Alexandre nous apprend
qu’une vie brève est longue,
la mienne qui fut longue et pourtant bien remplie,
fut brève à mes yeux,
elle ne se pouvait mesurer
au pas de Bucéphale ou au stade d’Hercule.
L’art de mourir sur la fin de ma vie
occupa tout mon temps,
mais les heures ne comptaient plus
et la clepsydre de mes jours
était intermittente, comme celle d’Athènes.
Je n’en suis pas moins mort
et l’ironie du temps fit que le sculpteur pressenti
s’en alla devant moi et laissa son ouvrage.
Je reposerai donc sous son chef-d’œuvre interrompu
et je m’en réjouis :
les vis de Babylone que l’on disait sans fin
sont tronquées tout autant.
STELE SANS NOM
Fils de la nuit, né de la nuit,
tu es mort dans la nuit,
sans un bruit, pendant que nous dormions.
Ton regard loin de moi
est celui de l’oiseau
dont tu portais le nom.
Tu reposes tout seul
sous la pierre sans nom.
Etonné comme un chaton,
enveloppé d’un peu de laine,
pourvu de fleurs pour le passage,
tu prépares notre passage.
Dans le jardin de nos larmes
ce que tu emportes est sans nom.
TOMBEAU DE SOPHIA ANNA THEOPHANIA
Sophia Anna Théophania repose ici,
Princesse de la Porphyra,
née du rouge, dans la chambre rouge
de la chaise rouge des siens.
Et cela, moi sa nourrice,
j’ai pu le voir de mes yeux.
Princesse née de Dieu,
transparente de Dieu,
elle était rayonnante et belle,
bonne, pieuse et sans malice.
A l’intention du malheureux sacrilège
je dis ceci :.
Elle était pauvre, elle n’avait rien,
son douaire ne fut jamais versé.
Elle a fait don de ses bijoux.
Elle repose dans le rouge
aussi nue qu’elle est née.
Elle est morte ici exilée,
à quinze ans, cinq mois, cinq jours
et quelques heures
STELE DITE EROTIQUE
Modeler, tailler, feindre
furent mon sort,
désirable et plus plaisant qu’un autre ;
ce travail approche des dieux
mais il approche seulement.
Les belles filles aussi
nous rapprochent des dieux.
Un beau vente, un sein, la peau,
sont déjà dans le marbre ;
ils sont alors ce marbre dans le marbres
et rien de plus.
Le bois pourtant plus chaud
ne m’a jamais été d’un office meilleur,
mais il brûle mieux que la chair.
L’artifice est partout
et même sur la peau
pourtant inimitable
des belles filles.
Mieux valait convenir d’un priape
et disparaître de la vie.
Adieu la vie.
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La chair du monde (Poèmes 1962 – 1982)
Editions Phébus, 1987
Du même auteur :
Voix ailée et vaine de Béatrice (06/02/2015)
Images de la mort douce (1) (15/03/16)
Images de la mort douce (2) (15/03/2017)
Images de la mort amère (2) (15/03/2019)
Mémoire (14/03/2020)
D’un lieu où mourir (18/01/2026)
