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Le bar à poèmes
15 mars 2018

Jean-Paul Guibbert (1942 -) : Images de la mort amère (1)

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Images de la mort amère

 

 

Ici sont quelques images amères, voisines des autres qui


prétendaient être plus douces. La durée, l’abandon, la


peine, colorent autrement l’attribut incertain. Ici sont


quelques-uns, leurs noms sont revenus sur des outils


marqués, des coupes ou des tessons, des tombes ou des


stèles. D’autres noms demeurent cachés, à la merci des


désirs du cœur ou du soc des labours d’automne. Certains


furent à moi ou tenus dans mes bras, d’autres ne m’étaient 


rien, en apparence. Il m’est arrivé de donner l’obole ou


d’offrir le carré du pré. Pour le plus grand nombre je n’ai 


rien fait. A travers les dieux très profonds de Laete – 


l’enfant au cha t- la paix sans fin de la fillette Chrysogone


ou le sourire de Julia Servata, à dix-huit ans, sept mois,


sept jours ; la mort amère et douce ne nomme que les miens. 

 

 

 


STELE D’UN POETE OUBLIE

 

Mon nom me disait deux fois libre,


je ne le fus,


pas plus libre que le liber


pris entre l’écorce et le bois,


ni plus libre ni moins qu’un autre.


Le poème n’y change rien, ni la figure,


qui peut se trouver prise au pied


tout autant que la lettre.


Aimé, lauré, élu,


éclairé par les autres


puis tout aussi vite oublié, 


je fus réduit à peu de feu


à peu de jour, à peu de mots,


au seul silence.


Mes amis disparus les autres se sont tus,


le dernier arrivé est arrivé trop tard,


le sépulcre était vide,


mon nom effacé de la porte.


Mon nom seul était libre.

 

 


STELE ITHYPHALLIQUE

 


Passant, ne voile pas tes yeux,


efface tout semblant.


On me nommait Caius Tortus,


dit le pourfendeur,


le diviseur, le tranchant du milieu.


On me nommait ainsi, 


j’avais soin de ne pas nier.


J’étais en fait bien fait,


bien membré, bien armé,


mais paresseux 


pour ces choses.


J’ai voulu ainsi cette stèle


afin que reste la mémoire


du pourfendeur de vierges


que je n’ai pas été.


Afin que quelques-unes


qui ne vont pas, ou vont aussi,


au bois d’Anna Perenna,


prennent mieux que de moi


le plaisir d’elles-mêmes.

 

 

TOMBEAU D’UN HISTORIEN

 

L’Histoire


tout comme le clepsydre, est incertaine,


mais l’eau s’écoule autrement que la vie.


Le temps que l’on donne aux illustres


est plus lent que celui des obscurs


et cependant le temps des peuples


est plus long que le temps des grands.


L’histoire d’Alexandre nous apprend


qu’une vie brève est longue,


la mienne qui fut longue et pourtant bien remplie,


fut brève à mes yeux,


elle ne se pouvait mesurer


au pas de Bucéphale ou au stade d’Hercule.


L’art de mourir sur la fin de ma vie


occupa tout mon temps,


mais les heures ne comptaient plus


et la clepsydre de mes jours


était intermittente, comme celle d’Athènes.


Je n’en suis pas moins mort


et l’ironie du temps fit que le sculpteur pressenti


s’en alla devant moi et laissa son ouvrage.


Je reposerai donc sous son chef-d’œuvre interrompu


et je m’en réjouis :


les vis de Babylone que l’on disait sans fin


sont tronquées tout autant.

 

 

STELE SANS NOM

 

Fils de la nuit, né de la nuit,


tu es mort dans la nuit,


sans un bruit, pendant que nous dormions.


Ton regard loin de moi


est celui de l’oiseau


dont tu portais le nom.


Tu reposes tout seul


sous la pierre sans nom.


Etonné comme un chaton,


enveloppé d’un peu de laine, 


pourvu de fleurs pour le passage,


tu prépares notre passage.


Dans le jardin de nos larmes


ce que tu emportes est sans nom.

 

 


TOMBEAU DE SOPHIA ANNA THEOPHANIA

 

Sophia Anna Théophania repose ici,


Princesse de la Porphyra,


née du rouge, dans la chambre rouge


de la chaise rouge des siens.


Et cela, moi sa nourrice,


j’ai pu le voir de mes yeux.


Princesse née de Dieu,


transparente de Dieu,


elle était rayonnante et belle,


bonne, pieuse et sans malice.


A l’intention du malheureux sacrilège


je dis ceci :.


Elle était pauvre, elle n’avait rien,


son douaire ne fut jamais versé.


Elle a fait don de ses bijoux.


Elle repose dans le rouge


aussi nue qu’elle est née.


Elle est morte ici exilée,


à quinze ans, cinq mois, cinq jours


et quelques heures

 

 


STELE DITE EROTIQUE

 

Modeler, tailler, feindre


furent mon sort,


désirable et plus plaisant qu’un autre ;


ce travail approche des dieux


mais il approche seulement.


Les belles filles aussi


nous rapprochent des dieux.


Un beau vente, un sein, la peau,


sont déjà dans le marbre ;


ils sont alors ce marbre dans le marbres


et rien de plus.


Le bois pourtant plus chaud


ne m’a jamais été d’un office meilleur,


mais il brûle mieux que la chair.


L’artifice est partout


et même sur la peau


pourtant inimitable 


des belles filles.


Mieux valait convenir d’un priape


et disparaître de la vie.


Adieu la vie.

 

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La chair du monde (Poèmes 1962 – 1982)


Editions Phébus, 1987
 

Du même auteur :

 

Voix ailée et vaine de Béatrice (06/02/2015)

 

Images de la mort douce (1) (15/03/16)

 

Images de la mort douce (2) (15/03/2017)

 

Images de la mort amère (2) (15/03/2019)

 

Mémoire (14/03/2020)

 

D’un lieu où mourir (18/01/2026)

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