Jean-Paul Guibbert (1942 -) : Images de la mort amère (2)
Images de la mort amère
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TOMBE SANS ORNEMENTS
Je ne fus qu’un pauvre peintre de campagne,
je vivais seulement de la chose facile.
La commande est ainsi,
elle émane souvent du commun des porcs.
Je savais qu’une carpe est aussi un soleil :
il traversait mon œil,
pénétrait jusqu’au fond de l’âme.
Pour qui l’aurais-je peint ?
J’ai peint pour tous le simple artifice,
les fleurs toujours fleuries,
les treilles toujours vertes,
les fruits éternellement blonds.
Parfois, des jeunes filles
dont le regard a la tristesse du futur.
On prisait peu alors
cette anticipation délicate,
je n’ai pas insisté.
Je suis mort pauvre, insatisfait,
très décent.
STELE BRISEE
J’écrivais avec mon stylet,
mon calame, mon couteau,
j’écrivais sur les tables,
sur les arbres, les murs,
sur les maisons de mes amis,
de mes ennemis, de mes hôtes,
j’écrivais bien ou mal,
avec force, avec impertinence, avec dédain.
J’étais parfois très tendre,
parfois très doux ou très violent.
J’écrivais comme on boit,
comme on joue, comme on parle.
J’écrivais pour les autres,
pour moi-même, pour ma peine perdue,
pour leur douleur, pour ma douleur,
pour de l’argent, pour rien.
J’aurais écrit avec mon sang
si ce n’était chose vulgaire,
j’en avais les moyens,
trop de sang et trop de moyens,
un torrent débordant de paroles sans fin.
Les dieux qui parlent peu
et n’écrivent jamais
ont tranché d’un seul coup
le discours importun.
Parle peu,
n’écris jamais, habite.
STELE DE LYNDIA THASIUS
Fille et garçon, blanc et noir,
partagé par le milieu comme la diphye,
beau et belle mais nul,
ni un ni une
et de surcroît voué aux plaisirs dégradants ;
un fruit rare et trop triste
et par trop convoité.
A cela ma vertu,
mon âme, mon intelligence froissées
par tout ce mal qui vient des autres.
Ni amie, ni amant, jamais.
De mes deux parties antagonistes
l’une a pris le poignard
qui n’a pas voulu d’elle
et l’autre le poison que l’on tolère
lorsque survivre est par trop difficile.
Le poison accepta.
Que Vénus et Apollon me pardonnent,
que Diane me prenne en pitié
pour ce destin qu’ils m’infligèrent
jusqu’à faire éclater mon cœur.
Ceux qui sont aux enfers
ne pourront faire moins.
Adieu
STELE DU FORGERON COCYTE
Aux dieux infernaux, je dis :
Voici le mal nommé Cocyte,
étranger,
forgeron de la quatrième génération
et dernier,
mort sans héritage ni regrets,
seul, les yeux et le cuir brûlés,
près de sa forge
où le manteau et l’enclume
lui tinrent lieu d’amis et de ménage.
Au-dehors il était grand et fort,
au-dedans nul ne sait le pelage des doux.
Il n’a jamais commis que des fers aratoires,
des fers de roues,
des clous et rien de plus.
Aucun mal n’est venu,
de ses mains d’assassin.
STELE DU FOU
J’étais fou,
j’étais scandaleux, je pensais.
Soumis aux raisons aléatoires
et fugitives de l’instant,
rien ne parvint à me saisir.
N’étant pas une particule de l’Histoire,
je fus insoluble dans l’Histoire.
J’arpentais l’air,
j’argumentais sur les nuées.
A travers moi une voix parlait,
c’était une monnaie fictive
mais non dépourvue de beauté,
une monnaie d’enfant, une voix de jouet.
Je disais parfois ce qui est :
que la terre est mon bien ;
et j’étais de ce bien l’usager coutumier.
J’étais aussi son bien
puisqu’elle tirait de moi quelque avantage,
tout autant que du ver.
Ma parole était peut-être un chant
tout comme un autre.
Nul ne parvint à le briser,
sinon la présence d’une pierre
et l’inadvertance du charretier
qui offre de ses deniers
cette stèle très simple.
TOMBEAU DE DEUX DAMES
Je te voulais telle que tu étais
et t‘achetai pour mon bonheur.
Aussi rare et noire que la pierre d’Ethiopie,
qui pourtant est mâle dit-on,
ton poids d’argent n’eût pas suffi.
Tu étais celle-là et nulle autre,
celle qu’il me fallait :
ma nourrice, mon esclave,
mon amante, mon cœur.
Sans toi qui n’es plus là
le jardin se dessèche,
la fontaine est tarie
et les oiseaux ne dorment plus
dans la loge fermée.
Tu étais mon aînée,
je serai ta servante, ta suivante,
je te suivrai ailleurs.
J’ai fait dresser pour nous ce tombeau enviable
afin que nul n’ignore ce qui est.
STELE OFFERTE AU JARDINIER PAULUS
A toi Paulus, mon jardinier,
homme clarissime et parfait,
maître de mon jardin, patron du monde
moi, ton maître sans mérites,
j’offre cette stèle à jamais.
Que ton regard qui ne fuyait jamais
veille sur vous. Qu’il ferme le jardin
sur l’au-delà de notre monde.
La chair du monde (Poèmes 1962 – 1982)
Editions Phébus, 1987.
Du même auteur :
Voix ailée et vaine de Béatrice (06/02/2015)
Images de la mort douce (1) (15/03/16)
Images de la mort douce (2) (15/03/2017)
Images de la mort amère (1) (15/03/2018)
Mémoire (14/03/2020)
D’un lieu où mourir (18/01/2026)
