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Le bar à poèmes
1 septembre 2026

 

Edouard Glissant, en 2007 à Itxassou pour Errobiko festibala. ph. J.-D. C. © Crédit photo : Chopin Jean Daniel

 

 

 

Pays d’avant

 

 

 

 

Au loin le pays sonnait. Dans l’éclaircie labourée

 

Entre les hauts plis d’arbres inconnaissables

 

Ce bruit, bronze battu, tombait en herbe

 

Nous étions deux, peuple de nuit et peuple de clairière

 

Pays d’avant

 

Que nous ne savions pas être l’Avant

 

Tout autant que l’errant ne connaît la rivière qui là

 

Le déchire d’une eau comme ronce

 

 

 

*

 

La porte du milieu ferrait l’orée. Pas un feuillage

 

Ne ventait au bleu d’où la reptation

 

Se retirait. Les murs friaient sous la main, l’ongle

 

Y striait des rivières en crue

 

 

 

*

 

Savions-nous que l’éperon surgit mortel au han

 

Des souques d’aviron

 

Nous le savons. L’étant insu ne dilate la mer

 

Tout indélimité s’évanouit aux portes

 

Nous sommes nés de ce tri d’eau de mer

 

Du seul imperceptible flanc de terre comme un maïs

 

 

 

*

 

Nous courons dans la foule avons crié aux chiens

 

Mangé la morue frite auprès des lumignons, la nuit

 

Nous coule au flanc les cris

 

Roulent dans la ravine des morts

 

Nous n’avons drap pour nous lever sur l’algue

 

Irrémédiable et nous hélons avec les agoutis

 

Toutes les bêtes qui nous nagent au cœur

 

 

 

*

 

Laoka pile le sable en lieu de mil

 

Et les Enofis tendent en feuillage la nuit

 

Milos doigts rouges tord le bronze bat les glaives

 

Son ventre luit comme d’une accouchée bientôt, Milos

 

Nous mande, alors entre les hauts de branches lève

 

Droit sous sa main notre mère la lune

 

 

 

*

 

Dans la troupe des enfants qui touchent au front l’Aveugle

 

Sonnant en force ils chantent le Ho-a, un seul

 

Tremble de cet arbre e fait de l’ombre sur la place

 

Ils courent les mille trente pas, des murailles d’ocre

 

Aux palissades à vautours, ils ont

 

Armé midi de sa racine, les doigts ouverts

 

Un seul mourra d’empan de mer

 

 

 

*

 

Ô prends ce plaisir qui va pour finir et l’amasse

 

Auprès du jardin de la Première Epouse

 

Manguiers de carême ont fleuri de rosée

 

La mangue fond et c’est de menthe frissonnée

 

Nous nous sommes accroupis la sueur crêpait aux cheveux

 

Avons bu dans la coupe que tu dis tienne ô fille

 

Dans ta multiplicité avons convoqué l’Unique

 

Dormi béants près de la mare. Ô ma souffrance sur ton erre

 

Grandit le figuier-maudit. Le conteur

 

Ichneumon ainsi joute et dit

 

 

 

*

 

Nous parlons clair qui ne sommes poètes ni chanteurs fous

 

Notre voix fronce aux plis des bleus mahoganys

 

Nos contes s’éclaircissent de virer au van du soir

 

Les enfants les récitent d’un an à l’autre

 

 

 

*

 

Il n’est filiation ô conteur

 

Ni du nom à la terre ni du vent

 

A la cendre. Ls fonds levèrent

 

Il lève ces fonds marins dans nos antans et nos faims

 

 

 

 

 

 

Pays rêvé, pays réel

 

Editions du Seuil, 1985

 

 

 

 


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