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Le bar à poèmes
1 septembre 2025

Edouard Glissant (1928 – 2011) : Pour Mycéa

 

 

Pour Mycéa

 

 


     Ô terre, si c’est terre, ô toute-en-jour où nous sommes venus. Ö plongée dans


l’éclat d’eau et la parole labourée. Vois que tes mots m’ont déhalé de ce long


songe où tant de bleu à tant d’ocre s’est mis. Et vois que je descends de cette nuit,


entends.

 

 

*


Si la nuit te dépose au plus haut de la mer


N’offense en toi la mer par échouages des anciens dieux


Seules les fleurs savent comme on gravit l’éternité


Nous t’appelons terre blessée ô combien notre temps


Sera bref, ainsi l’eau dont on ne voit le lit


Chanson d’eau empilée sur l’eau du triste soir


Tu es douce à celui que tu éloignes de ta nuit


Tel un gravier trop lourd enfoui aux grèves de minuit


J’ai mené ma rame entre les îles je t’ai nommée


Loin avant que tu m’aies désigné pour asile et souffle


Je t’ai nommée Insaisissable et Toute-enfuie


Ton rire a séparé les eaux bleues des eaux inconnues

 

 

*


     Je t’ai nommée Terre blessée, dont la fêlure n’est gouvernable, et t’ai vêtue


de mélopées dessouchées des recoins d’hier.


     Pilant poussière et dévalant mes mots jusqu’aux enclos et poussant aux 


lisières les gris taureaux muets


     Je t’ai voué peuple de vent où tu chavires par silence afin que terre tu me 


crées 


     Quand tu te lèves dans ta couleur, où c’est cratère à jamais enfeuillé, visible


dans l’avenir

 

 

*


J’écris en toi la musique de toute branche grave ou bleue


Nous éclairons de nos mots l’eau qui tremble


Nous avons froid de la même beauté


Le pays brin à brin a délacé cela qu’hier


Tu portais à charge sur ta rivière débordée


Ta main rameute ces rumeurs en nouveauté


Tu t’émerveilles de brûler plus que les vieux encens

 

 

*


Quand le bruit des bois tarit dans nos corps


Etonnés nous lisons cette aile de terre


Rouge, à l’ancrée de l’ombre et du silence


Nous veillons à cueillir en la fleur d’agave


La brûlure d’eau où nous posons les mains


Toi plus lointaine que l’acoma fou de lumière


Dans les bois où il acclame tout soleil et moi


Qui sans répit m’acharne de ce vent


Où j’ai conduit le passé farouche

 

 

*


L’eau du morne est plus grave


Où les rêves me dérivent


Tout le vert tombe en nuit nue


Quelle feuille ose sa pétulance


Quels oiseaux rament et crient


Drue hélé de boues mon pays


Saison déracinée qui revient à sa source


Un vent rouge seul pousse haut sa fleur


Dans la houle qui n’a profondeur et toi


Parmi les frangipanes dénouée lassée


D’où mènes-tu ces mots que tu colores


D’un sang de terre sur l’écorce évanoui


Tu cries ta fixité à tout pays maudit


Est-ce ô navigatrice le souvenir

 

 

*


Plus triste que la nuit où l’agouti s’arrête 


Sa patte droite est lacérée d’un épini


Au point où le jour vient il s’acasse et s’entête


Il lèche la blessure et referme la nuit


Ainsi je penche vers mes mots et les assemble


A la ventée où tu venais poser la tête


En ce silence auquel tu voues combien de fêtes


Ta veille ton souci ton rêve tes tempêtes


La volée où tu joues avec le malfini


Les éclats bleus du temps dont tu nous éclabousses


Alors les mots me font brûler mahogany


La ravine où je dors est un brasier qu’on souche


Le jour en cette nuit met la blessure qui nous fit

 

 

*


     Je n’écris pas pour te surprendre mais pour vouer mesure à ce plein 


d’impatience que le vent nomme ta beauté. Lointaine, ciel d’argile, et 


vieux limon, réel


     Et l’eau de mes mots coule, tant que roche l’arrête, où je descends rivière


parmi les lunes qui pavanent au rivage. Là où ton sourire est de la couleur des


sables, ta main plus nue qu’un vœu prononcé en silence.

 

 

*


Et n’est que cendre en brousses tassée


N’est qu’égarement où le ciel enfante


L’eau d’agave n’apaise pas la fleur timide


Les étoiles chantent d’un seul or qu’on n’entend


Au quatre-chemins où fut rouée la sève


A tant qui crient inspirés du vent


Je hèle inattendue errance


Tu sors de la parole, t’enfuis


Tu es pays d’avant donné en récompense


Invisibles nous conduisons la route


La terre seule comprend

 

 

 

 

Pays rêvé, pays réel


Editions du Seuil, 1985


Du même auteur : 


Laves (01/09/2014)


Le premier jour (01/09/2015)


L’œil dérobé (01/09/2016)


Versets (01/09/2017)


Pays (01/09/2018)


Le grand midi (01/09/2019)


Saison unique (01/09/2020)


Saisons (01/09/2021)


Miroirs / Givres (01/09/2022)


Afrique (01/09/2023)


L’eau du volcan (1 et 2) (01/09/2024)
 

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