Thomas Hardy (1840-1928) : La tragédie d’une vagabonde / A trampwoman’s tragedy
La tragédie d'une vagabonde
I
Depuis Wynyard’s Gap toute la sainte journée,
Toute la journée
Nous trottâmes vers le nord
Où nous avions voyagé tant de fois.
Le soleil nous brûlait le dos,
Nos épaules collaient aux ballots,
Par champs, par sentes et par octrois
Nous contournâmes la triste Sedge-Moor.
II
Sur une bonne vingtaine de milles nous marchâmes,
Mon homme, John le ricaneur,
La mère Lee et moi,
Et comme le soleil descendait à l’Ouest,
Nous grimpions la pénible crête de Poldon,
Et vîmes, entre tous les paysages le meilleur
L’auberge qui scintillait là-bas
III
Pendant des mois nous avions marché côte à côte
Oui, côte à côte,
Par la Grande Forêt, large comme Blackmoor,
Et le long du Parret,
Avions bravé les rafales de la crête de Mendip ;
Traversé le Yeo sans l’aide d’un pont,
Eté piqués par tous les taons de Marshwood,
Moi et mon homme.
IV
Nous aimions les auberges écartées, mon homme et moi,
Mon homme et moi ;
Au cerf du roi ; Au Coup de sifflet sèche et haute
Le Cheval sur Hintock Green,
La maison douillette de Wynyard’s Knap,
Le Caboulot fameux de Bredy Knap,
Et bien d’autres buvettes de bord de route
Où l’on peut s’arrêter tranquille.
V
Or comme nous traînions – oh, jour funeste,
Oh, jour funeste !
Je taquinais mon homme pour m’amuser,
Par oisiveté volage,
Je marchais à côté de John le ricaneur ;
Je plaçai sa main sur ma taille ;
Je ne portai point mes regards sur
La noire détresse de mon amant.
Vi
Sur la crête de Poldon enfin nous arrivâmes,
Enfin nous arrivâmes,
Et gagnâmes l’auberge au coucher du soleil
Renommée alentour, L’Orme du maréchal,
En contrebas n’étaient que rocs et jachères,
De Mendip à la mer de l’ouest –
Je doute qu’on trouve plus belle vue
Dans tout le royaume.
VII
A l’intérieur sur le grand banc, tous de front –
Tous quatre de front
Nous nous posons, moi près de John pour montrer
Qu’il m’avait séduite te gagnée.
Il me prend alors sur ses genoux,
Et jure que c’était son tour d’être
Mon préféré, et celui de la mère Lee
De prendre ma place.
VIII
Alors, d’une voix que je n’avais jamais ouïe,
Que je n’avais jamais ouïe,
Mon seul amour m’a fait : « Un mot,
Ma mie, s’il vous plaît !
De qui est l’enfant que vous portez ? –
De lui ? Apprès tous ces mois de soin ? »
Dieu sait que c’n’était point ! Mais malheur !
J’opinai – toujours taquin.
IX
Alors il se dressa et de son couteau -
De son couteau
Il affranchit la vie de John le ricaneur,
Oui, là au coucher du soleil.
Les rayons obliques par la fenêtre
Doraient presque le sang de John et son oeil vitreux,
Avant, pour ainsi dire, que la mère Lee et moi
Sachions que c’en était fini.
X
Les tavernes racontent l’histoire lugubre
L’histoire lugubre,
Comment dans la prison d’Ivel-chester
Bascula mon amour, mon bien-aimé,
Bien qu’il ne fût jusqu’alors souillé d’aucun méfait
Sauf d’un vol de cheval, mû par la nécessité
(Blue Jimmy avait, lui, volé quantité d’étalons
Avant de danser sa dernière danse).
XI
Depuis j’ai parcouru le monde seule,
Seule, seule !
Le jour de sa mort je gémis
Et accouchai de son fils mort-né.
C’était près de la prison, sous un arbre,
Personne pour me soigner, car la mère Lee
Etait morte à Glaston, me laissant
Sans amie sur la terre.
XII
A la nuit comme je gisais affaiblie,
Je gisais affaiblie,
Les feuilles tombaient sur ma joue,
La lune rouge sang déclinait –
Son fantôme – je me serais tuée pour le baiser –
Se dressa et fit ! « Ah ! dis-moi donc
Si l’enfant était le mien ou le sien ?
Parle, que je trouve la paix ! »
XIII
O ! soyez bien sûr qu’alors je lui dis
Alors je lui dis,
Que je m’étais écartée de tous les hommes
Depuis que nous avions joint nos lèvres et juré.
Sur quoi il sourit et s’évanouit,
Tandis que le vent appelait le jour...
- C’était jadis ! Et me voici seule à errer,
A hanter la Western Moor.
Traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve
In, « Anthologie bilingue de la poésie anglaise »
Editions Gallimard (Pléiade), 2005
A trampwoman’s tragedy
I
From Wynyard's Gap the livelong day,
The livelong day,
We beat afoot the northward way
We had travelled times before.
The sun-blaze burning on our backs,
Our shoulders sticking to our packs,
By fosseway, fields, and turnpike tracks
We skirted sad Sedge-Moor.
II
Full twenty miles we jaunted on,
We jaunted on, -
My fancy-man, and jeering John,
And Mother Lee, and I.
And, as the sun drew down to west,
We climbed the toilsome Poldon crest,
And saw, of landskip sights the best,
The inn that beamed thereby.
III
For months we had padded side by side,
Ay, side by side
Through the Great Forest, Blackmoor wide,
And where the Parret ran.
We'd faced the gusts on Mendip ridge,
Had crossed the Yeo unhelped by bridge,
Been stung by every Marshwood midge,
I and my fancy-man.
IV
Lone inns we loved, my man and I,
My man and I;
"King's Stag," "Windwhistle" high and dry,
"The Horse" on Hintock Green,
The cosy house at Wynyard's Gap,
"The Hut" renowned on Bredy Knap,
And many another wayside tap
Where folk might sit unseen.
V
Now as we trudged - O deadly day,
O deadly day! -
I teased my fancy-man in play
And wanton idleness.
I walked alongside jeering John,
I laid his hand my waist upon;
I would not bend my glances on
My lover's dark distress.
VI
Thus Poldon top at last we won,
At last we won,
And gained the inn at sink of sun
Far-famed as "Marshal's Elm."
Beneath us figured tor and lea,
From Mendip to the western sea -
I doubt if finer sight there be
Within this royal realm.
VII
Inside the settle all a-row -
All four a-row
We sat, I next to John, to show
That he had wooed and won.
And then he took me on his knee,
And swore it was his turn to be
My favoured mate, and Mother Lee
Passed to my former one.
VIII
Then in a voice I had never heard,
I had never heard,
My only Love to me: "One word,
My lady, if you please!
Whose is the child you are like to bear? -
HIS? After all my months o' care?"
God knows 'twas not! But, O despair!
I nodded - still to tease.
IX
Then up he sprung, and with his knife -
And with his knife
He let out jeering Johnny's life,
Yes; there, at set of sun.
The slant ray through the window nigh
Gilded John's blood and glazing eye,
Ere scarcely Mother Lee and I
Knew that the deed was done.
X
The taverns tell the gloomy tale,
The gloomy tale,
How that at Ivel-chester jail
My Love, my sweetheart swung;
Though stained till now by no misdeed
Save one horse ta'en in time o' need;
(Blue Jimmy stole right many a steed
Ere his last fling he flung.)
XI
Thereaft I walked the world alone,
Alone, alone!
On his death-day I gave my groan
And dropt his dead-born child.
'Twas nigh the jail, beneath a tree,
None tending me; for Mother Lee
Had died at Glaston, leaving me
Unfriended on the wild.
XII
And in the night as I lay weak,
As I lay weak,
The leaves a-falling on my cheek,
The red moon low declined -
The ghost of him I'd die to kiss
Rose up and said: "Ah, tell me this!
Was the child mine, or was it his?
Speak, that I rest may find!"
XIII
O doubt not but I told him then,
I told him then,
That I had kept me from all men
Since we joined lips and swore.
Whereat he smiled, and thinned away
As the wind stirred to call up day . . .
- 'Tis past! And here alone I stray
Haunting the Western Moor.
Time's Laughingstocks and Other Verses
Macmillan Publishers, London, 1909
Poème précédent en anglais
:
William Blake : Au printemps / To spring (08/07/2026)