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Le bar à poèmes
12 septembre 2026

Baptiste-Marrey (1928 – 2019) : Feriagosto

 

 

 

 

Feriagosto

 

 

 

 

L’été mille neuf cent cinquante deux est un été orageux

 

Du promontoire de Cabris (notre paradis d’alors)

 

Nous flottons dans l’air frais au-dessus de Grasse

 

          de la Côte-d’Azur exécrée

 

Les plages au loin miroitent de chaleur

 

En sortant de la gare / le bitume fond – l’enfer / quoi

 

Rapportent les voyageurs à nous autres qui campons

 

Là-haut / sur ce nouveau Mont-Athos pour intellos

 

Les trains se mirent soudain en grève / illimitée

 

Les vacances se prolongent sur le mode illicite

 

Délicieux / malgré un fond d’angoisse

 

          (je n’ai jamais su vivre sans être un peu oppressé

 

          comme une menace pour rester esprit et cœur éveillés)

 

Herbart cet après-midi part faire une course à Marseille

 

          (des envies le possèdent / il y cède)

 

Il propose de nous emmener / Emily le peintre

 

          et moi / Alexandre dit Beardy)

 

Jusqu’à Aix où nous avons des connaissances / de là

 

L’un ou l’autre nous remontera peut-être à Paris

 

Ainsi devant nos amis de la Chèvre d’Or assemblés

 

Nous partons dans l’élégant cabriolet de Pierre

 

Hors de mode comme lui / nordique toujours smart

 

Chemise blanche / espadrilles / pantalon lavande

 

Comme ses yeux / qu’il souligne d’un trait de khôl peut-être

 

Des yeux myopes d’une douceur extrême / pouvant virer

 

          brutalement à l’orage

 

Haute taille / jambes d’araignée – le contraire de moi

 

Foulard de soie noué sur la gorge / négligent et impeccable

 

« A seize ans / j’aimais les filles / comme j’étais beau

 

          elles me le rendaient bien »

 

Il a toujours un charme magnétique / vif et nerveux

 

Ou alangui par l’oisiveté – le contraire de moi – ce charmeur

 

Homosexuel / aussi brillant qu’un Maxime de Trailles

 

Un pied dans la mort cependant / confie-t-il à Emily

 

Ses yeux de peintre le dessinent comme un archange

 

Escorté de la troupe des jeunes morts / certains en moto

 

          dont il fut parfois le bourreau

 

 

 

A Aix / la maison cézanienne de nos amis est pleine

 

          même en se serrant un peu

 

Sans épiloguer sur cette hospitalité bourgeoise / Herbart

 

Un mince sourire sur ses lèvres minces / nous ramène

 

Les yeux d’une étrange brillance depuis qu’à Marseille

 

Il a fait provision de ses médicaments

 

 

 

Et nous roulons / la nuit tombée / à la paresseuse

 

Par les petites routes entre Draguignan et Grasse

 

Les Arcs / Vidauban / la Bégude / Trestaure

 

La nuit est délicieusement tiède / crissante de criquets

 

Parfumée de romarin / de fenouil / d’étoiles filantes

 

Une nuit donnée / hors du calendrier / de liberté

 

Personne ne nous attend / rien ne presse

 

Chaque village en fête nous accueille avec ses lumières

 

Ses tréteaux / ses banderoles / ses flonflons

 

Célèbre à sa manière / joyeuse et païenne / pour nous

 

Secrètement désespérés / la Vierge Première et le quinze Août

 

Pierre s’arrête à sa fantaisie / et nous le suivons

 

Nous buvons un léger pastis / tomate ou perroquet

 

Avec quelques olivettes au noir luisant / grignotons

 

Plus loin / omelette ou salade / sifflons de grands verres

 

De Camp-Romain / rouge comme du sang frais

 

Avant de repartir / aériens / légers

 

 

 

Les heures passent

 

 

 

La route tourbe sans fin / monte / descend

 

Des roches apparaissent / disparaissent

 

Des oiseaux de nuit frôlent la décapotable

 

Des lapins éblouis s’immobilisent l’œil rond

 

Au creux d’un vallon traversé de lucioles

 

La terre nous restitue les effluves de l’été / chaudes ici

 

Fraîches là / comme un nageur se laisse porter par les courants

 

Et sent sur sa peau le dénivelé des fonds marins

 

La nuit est chargée de parfums / térébinthes et jasmins

 

Grenouilles et grillons nous accompagnent de loin

 

Chants mystérieux pour trois êtres qui / miracle

 

Respirent et sentent à cet instant comme un seul être

 

Cabris est loin sur sa hauteur

 

Paris plus loin encore

 

 

Nous étions alors amoureux du Sud

 

(Extraits du Récit interrompu, septembre 1992)

 

 

 

             

in, Revue « Polyphonie, N° 20, hiver 1995 -1996 »

 


Editions de la Différence, 1996

 

Du même auteur : Socratès (12/09/2025)

 

 

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