Baptiste-Marrey (1928 – 2019) : Feriagosto
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Feriagosto
L’été mille neuf cent cinquante deux est un été orageux
Du promontoire de Cabris (notre paradis d’alors)
Nous flottons dans l’air frais au-dessus de Grasse
de la Côte-d’Azur exécrée
Les plages au loin miroitent de chaleur
En sortant de la gare / le bitume fond – l’enfer / quoi
Rapportent les voyageurs à nous autres qui campons
Là-haut / sur ce nouveau Mont-Athos pour intellos
Les trains se mirent soudain en grève / illimitée
Les vacances se prolongent sur le mode illicite
Délicieux / malgré un fond d’angoisse
(je n’ai jamais su vivre sans être un peu oppressé
comme une menace pour rester esprit et cœur éveillés)
Herbart cet après-midi part faire une course à Marseille
(des envies le possèdent / il y cède)
Il propose de nous emmener / Emily le peintre
et moi / Alexandre dit Beardy)
Jusqu’à Aix où nous avons des connaissances / de là
L’un ou l’autre nous remontera peut-être à Paris
Ainsi devant nos amis de la Chèvre d’Or assemblés
Nous partons dans l’élégant cabriolet de Pierre
Hors de mode comme lui / nordique toujours smart
Chemise blanche / espadrilles / pantalon lavande
Comme ses yeux / qu’il souligne d’un trait de khôl peut-être
Des yeux myopes d’une douceur extrême / pouvant virer
brutalement à l’orage
Haute taille / jambes d’araignée – le contraire de moi
Foulard de soie noué sur la gorge / négligent et impeccable
« A seize ans / j’aimais les filles / comme j’étais beau
elles me le rendaient bien »
Il a toujours un charme magnétique / vif et nerveux
Ou alangui par l’oisiveté – le contraire de moi – ce charmeur
Homosexuel / aussi brillant qu’un Maxime de Trailles
Un pied dans la mort cependant / confie-t-il à Emily
Ses yeux de peintre le dessinent comme un archange
Escorté de la troupe des jeunes morts / certains en moto
dont il fut parfois le bourreau
A Aix / la maison cézanienne de nos amis est pleine
même en se serrant un peu
Sans épiloguer sur cette hospitalité bourgeoise / Herbart
Un mince sourire sur ses lèvres minces / nous ramène
Les yeux d’une étrange brillance depuis qu’à Marseille
Il a fait provision de ses médicaments
Et nous roulons / la nuit tombée / à la paresseuse
Par les petites routes entre Draguignan et Grasse
Les Arcs / Vidauban / la Bégude / Trestaure
La nuit est délicieusement tiède / crissante de criquets
Parfumée de romarin / de fenouil / d’étoiles filantes
Une nuit donnée / hors du calendrier / de liberté
Personne ne nous attend / rien ne presse
Chaque village en fête nous accueille avec ses lumières
Ses tréteaux / ses banderoles / ses flonflons
Célèbre à sa manière / joyeuse et païenne / pour nous
Secrètement désespérés / la Vierge Première et le quinze Août
Pierre s’arrête à sa fantaisie / et nous le suivons
Nous buvons un léger pastis / tomate ou perroquet
Avec quelques olivettes au noir luisant / grignotons
Plus loin / omelette ou salade / sifflons de grands verres
De Camp-Romain / rouge comme du sang frais
Avant de repartir / aériens / légers
Les heures passent
La route tourbe sans fin / monte / descend
Des roches apparaissent / disparaissent
Des oiseaux de nuit frôlent la décapotable
Des lapins éblouis s’immobilisent l’œil rond
Au creux d’un vallon traversé de lucioles
La terre nous restitue les effluves de l’été / chaudes ici
Fraîches là / comme un nageur se laisse porter par les courants
Et sent sur sa peau le dénivelé des fonds marins
La nuit est chargée de parfums / térébinthes et jasmins
Grenouilles et grillons nous accompagnent de loin
Chants mystérieux pour trois êtres qui / miracle
Respirent et sentent à cet instant comme un seul être
Cabris est loin sur sa hauteur
Paris plus loin encore
Nous étions alors amoureux du Sud
(Extraits du Récit interrompu, septembre 1992)
in, Revue « Polyphonie, N° 20, hiver 1995 -1996 »
Editions de la Différence, 1996
Du même auteur : Socratès (12/09/2025)