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Le bar à poèmes
13 septembre 2026

Mathieu Bénézet (1946 – 2013) : Ce que dit Eurydice

 

 

 

 

Ce que dit Eurydice                                         

 

 

 

 

Car toute question est douleur dit Eurydice et étincelle

 

d’une couronne de douleur et de larmes et la

 

lumière consume la lumière même dans le mal

 

 

 

elle ne consume qu’elle-même et n’éclaire qu’elle-même

 

et absolument vide rien ne l’affecte

 

oui l’harmonie que tu crus connaitre aux contours de l’ile fut une sphère

 

 

 

de ta pensée sans substance et même si tu abandonnais la vie

 

même si tu abandonnais la poésie tu ne pourrais fuir

 

et il t’est impossible d’être ici

 

 

 

et il t’est impossible d’être ailleurs

 

Il fut si droit dans ta vie d’aller à l’horreur

 

comme sur un bitume fondu

 

 

 

d’abord tes pieds puis ta tête la pensée

 

tout a basculé

 

et tu demandais que la lumière soit

 

 

 

que la lumière fut dit Eurydice

 

tu appelais une disposition étrange du langage

 

semblable à une fenêtre Mais un trait t’avertit

 

 

 

que la terreur avait commencé de toucher le monde

 

comme un ballon la terreur tapait l’écorce du monde

 

tapait tapait

 

 

 

Même la forêt noire où nous avons tant parlé

 

son existence brulée jusqu’au chanvre

 

et la notion de chanvre évanouie

 

 

 

on a touché à ta naissance petit d ’

 

homme on a touché à ta mort

 

Et Eurydice dit : étendre les pieds sous ta parole

 

 

 

l’inachevé fut le plus pur

 

une rivière de ce côté fusée contre un mur

 

l’automne entre l’assiette et la géométrie

 

 

                                                                           

signes étroits d’une floraison sur amour

 

une épure de sourire

 

lettres anciennes des brouillons

 

 

 

le dieu suicide

 

le mutisme des bols de café

 

et notre problème à la surface est l’impossible

 

 

 

Au matin le dieu suicide se brise dans l’évier

 

un rideau pareil dans le pli de la main bouge

 

dans la petite maison semblable

 

 

 

Avec adoration tu viens parler autrement

 

à mi-voix rendre à un univers négligé par la beauté sa structure poétique

 

Même si ton corps est sur le flanc tu n’as

 

 

 

pas mal tu n’as plus peur Mais tu sais bien

 

que ton problème est l’impossible parenté à la

 

surface Tu appelles encore l’inachevée philosophie

 

 

 

telle une réalité hors les choses

 

et ces doctrines qui ne veulent pas mourir

 

c’est pourquoi tu ne peux former la poésie hors de toi

 

 

 

et tu évoques la confusion de l’édifice tout entier

 

dans la cuisine près le Cruchon et le Compotier de Cézanne

 

Et tu répètes dans ta maison ontologique Au matin le dieu suicide se brise

 

          dans l’évier

 

 

 

et cherchant l’intérieur du balcon tu viens vers

 

moi désespérément habillé

 

de jeunesse lire ton erreur

 

 

 

Et Eurydice dit Par ton affirmation qu’il n ’y a

 

pas de poésie possible tu sous-entends bien que tu crois la poésie

 

puisque tu revendiques la validité de la proposition selon

 

 

 

laquelle il n ’y a pas de poésie possible

 

Et Eurydice dit N ’oublie pas toujours la poésie connut

 

l’Enfer Reéeille-toi

 

 

 

car pour tous ces humiliés privés de consolation la mort

même n’est plus l’allégorie maternelle

Mais ta naissance est là

 

 

Mais ta naissance est là

 

et j’en accepte l’augure (pour toi) (pour moi)

 

Maintenant que me voici désemparé de part en part

 

 

 

car il prononce Auschwitz

 

tel un bruit d’avion qui n ’existe pas

 

car

 

 

 

Mais ta naissance est là

 

Mais ta naissance est là

 

O générations corruptibles aphones

 

 

 

O vibrations hystériques et contemporaines

 

je crus à une traduction orientée vers son autodéfinition

 

vers son autodilution dans les signes

 

 

 

Erreur sans grâce je me suis présenté avec la conviction

 

d’un destin littéral

 

Maintenant je me prends à songer

 

 

 

Mais n’est-ce pas ici

 

une rencontre de ma vie avec la poésie

 

car j’ai encore besoin de me souvenir d’elle pour être rasséréné

 

 

.

Maintenant te disais-je que je me prends à songer que les

 

mots non écrits sont aussi mémorables

 

Car ils sont des vies entières et sensibles que nul ne peut écrire

 

 

 

Qui peut s’écrier devant une interprétation poète que Voici

 

la mienne Voici ma vie Dis-moi

 

il ne peut dire que ce qui est brisé le fut pour lui et par lui

 

 

Nul ne peut connaitre et traduire la profonde et singulière

 

métrique d’une vie dans les mots je te le dis

 

Non nul ne peut écrire la séquence

 

 

du sujet-verbe-complément des vies entières et sensibles

 

encore moins la poésie qui ignore les vies

 

encore moins les vies qui ignorent la poésie

 

 

 

Maintenant te disais-je que je me prends à songer que les

 

mots non écrits sont aussi mémorables

 

Et Eurydice dit ce qui brille un instant

 

 

 

entre la vérité et le blasphème

 

entre l’horreur et l’absolu fut aboli

 

hélas tu ne pourras revenir dans le vers suivant

 

 

 

tu ne pourras revenir Sais-tu

 

ce que rompt la poésie est la poésie telle qu’elle fut produite

 

par le monde ordinaire des hommes C’est un fait indéniable

 

 

 

Et pourtant la poésie n’existe

 

pas hors de la poésie Et Eurydice dit Ne t’adresse pas

 

à moi ne t’adresse pas à moi

 

 

 

car alors tout serait irrémédiablement perdu

 

et les hirondelles ne viendront plus

 

et ton inconscient parlera la destruction d’un peuple

 

 

 

et nul ne pourrait se prévaloir d’un intérieur et d’un extérieur

 

d’une ressemblance et d’une différence

 

puisqu’il est là où il n’y avait personne où il n’y a personne

 

 

 

il est là morceau humain avec crâne et gosier

 

incessant il est là derrière la fenêtre assoiffé

 

mais il n’imite pas Sophocle ni la mer ni les vagues

 

 

 

fosse affreuse violée éclairée de rouge néon

 

Comment te dire l’imparable et grotesque comédie

 

Ce que dit Eurydice Ecris donc les poèmes de ta vie Connard

 

 

 

Ne me parle pas de lui ni des hommes ni de la nuit

 

qui devient jour Joue-moi donc du violon Faux

 

nul instant n’éblouit l’instant

 

 

 

Et Eurydice dit Anxiété mouvant de la réalité C’est si important

 

tous ces remblais de fleurs Les bords de production du monde Ainsi

 

les nuages mesurent le parapet pas d’intérêt pour l’invisible Les

 

 

 

ombres brillent dans l’argent la vie brille dans la pensée entre

 

lune et rocher Soluble traduction de la vérité c’est si beau et

 

belles ces cours adjacentes détruites Et Eurydice

 

 

 

dit Territoire contigu de l’immeuble Sur le balcon les animaux

 

d’hier traversent une rue visible Et j’insiste là-dessus car tu

 

dois accentuer l’élément littéral D’ailleurs le Moi du poète

 

 

 

façonne un Sein et la pensée critique de la

 

lumière peut décroitre mais non disparaitre si tu accentues

 

l’élément syntaxique et Eurydice dit il n’y a là aucun mystère comme

 

 

 

un balcon au nord ou au sud Une question est une question une

 

non-réponse une non-réponse Tu n’es plus le même Ton nom est à

 

sa place comme le Vide comme le livre Insecte tu roules une langue

 

 

 

et l’aiguille de ta vie déchire un monde délibéré Et c’est une

 

preuve poétique racontent le dernier menuisier et les dernières

 

poules Et le menuisier puis les poules éclatent de rire à cet

 

 

 

endroit du livre ou dans une maison qui vole face à la transcendance

 

qui ne vient pas Et Eurydice dit Donne-moi ta langue Ecris un article

 

sur moi et ne te tracasse plus puisque je te traduis du grec et

 

 

qu’il n’y a rien à dire juste un mot sur l’essentiel Un mot sur

 

l’obscurcissement contemporain Et Eurydice dit En somme tu fais ta

 

musique comme joue un enfant puisque le meilleur moment avec le monde

 

 

 

est le flirt Et Eurydice dit Ce qui importe est la rectification

 

du Paradis et de l’Enfer le renouveau révolutionnaire du Monde et

 

des Damnés ou le Purgatoire du songe La résidence imaginaire Car

 

 

 

infailliblement tu te classes dans une catégorie millénaire Et de tels

 

prémisses expriment ton désarroi existentiel Et je te vois naïf

 

tenant un bateau dans les mains oui beaucoup de rêves où je ne suis

 

 

 

pas entre astres et entrailles Et même si tu as des siècles de ton

 

côté ce n’est rien Et Eurydice dit Ces idées que tu jettes comme des

 

serviettes en papier sans que tu en prennes conscience t’éloignent de

 

 

 

la Terre promise en sorte que la nature de ta syntaxe est viciée et

 

que tu blasphèmes Et que l’écriture comme les arbres comme la mémoire

 

sont dehors Et Eurydice dit Tu sais bien que grâce aux méthodes les plus

 

 

 

modernes les conceptions traditionnelles de l’Enfer sont devenues

 

tolérables pour l’homme et que la société sans classes de Marx présente

 

 

 

avec l’âge une étrange ressemblance messianique Et Eurydice dit Toute

 

 

 

taxinomie est vivante même le théâtre immédiat de la métaphore et la

 

chronologie du rêve humain Même la bouche emplie d’un sandwich

 

l’intertexte philosophique demeure sous les lueurs de l’Enfer et

 

 

 

Eurydice dit Imagine que le premier chapitre de Das Kapital soit un

 

poème l’invention du poète Et Eurydice dit Merci pour ton livre

 

il est étrange que toi l’écrives C’est là un sperme noir

 

 

 

dit Elytis dit Eurydice Le mouvement de ta soeur verité de ta soeur

 

 

 

sensuelle ton démon Faux nul instant n’éblouit plus l’instant

 

Et Eurydice dit les bateaux familiers se saisissent encore

 

 

 

de cette ombre et le non-sens fleurit plus clair

 

plus obscur Oui toute poésie fut un essai

 

de jeunesse sur le fini du monde Et Eurydice dit

 

 

 

Tu doutes encore de ton aventure d’éjaculer parmi les cigales

 

Tu crois toujours au schème à la matrice d’une conscience sensible

 

Mais imagine comme ça l’univers

 

 

 

l’univers sur la table entre le verre et le pot a eau

 

de Cézanne ou le portrait de madame Cézanne

 

Imagine les ombres et les vagues innommées d’un tel univers

 

 

 

Et imagine qu’aucune parole ne soit liée

 

jamais

 

Alors brûlerait ton regard

 

 

 

Et nul Enfer violenté

 

Imagine ô imagine

 

Et Eurydice dit Ne te souviens pas Un poète

 

 

 

doit être uniquement sur cette terre un poète Souviens-toi

 

Nul mystère n’éblouit le mystère

 

 

Et Eurydice dit La description est contigüe à la mer

 

 

 

à l’espace d’une destinée

 

qui parle et vit comme à la fin de la saison d’été le

 

retour et les bateaux familiers fleurissant

 

 

 

plus clairs plus obscurs

 

Et Eurydice dit oui toute poésie fut

 

Une figure de la séparation sur le balcon

 

 

 

Imagine ça Imagine qu’aucune parole ne soit liée

 

à la littéralité de l’ile Et Eurydice dit Ne te souviens pas

 

Un poète doit être uniquement sur cette terre

 

 

 

Un poète Ne te souviens pas Sache seule l’intimité

 

d’un corps spirituel demeure il n’est pas d’autre issue

 

que la crémation des poètes Pourtant

 

 

 

ta naissance est là

 

ta naissance est là

 

ta naissance est là

 

 

 

et toujours la poésie fut un essai de jeunesse sur le fini du monde

 

(et de cela je ne parlerai jamais)

 

O Pétrarque toute pensée brisée

 

 

 

est une étincelle préexistante dans l’isolement de la voix

 

Toute pensée brisée est antérieure à la figuration d’une maison suspendue

 

Toute pensée brisée est une lamentation des degrés

 

 

 

que tu dois garder ô mouvement de reprise

 

en toi-même toi empli d’espace vide

 

toi modèle biologique trou aveugle Retourne-toi

 

 

 

Car il n’y eut pas de Terre Promise où revoir ses pères

 

                                                                                bbbaudelaire et cela

 

Le problème de son intelligence

 

 

 

dit Eurydice La question est un je

 

dans La situation décrite Les témoins sans ironie

 

par Les ténèbres aux dimensions de La vie

 

 

 

volcanique à contretemps comme La peur de La réalité

 

te dis-je et gigantesque L’expansion qui n’est plus

 

viens au sol ne refais pas viens concentré

 

 

 

et note Le fond d’ivresse comme furent Les signaux

 

il ne peut plus y avoir de poème et je te l’ai confié dit

 

Eurydice car entre toi et Le poète

 

 

 

le problème de son intelligence

 

Toi-même où il n’y a personne

 

émietté parcellisé épars innommé

 

 

 

cependant poursuivi

 

dans le mouvement du désir

 

toi-même d’aucune stabilité structurelle

 

 

 

ni inclus ni inhérent

 

ouvert à tous les lapsus

 

dans ta substance dans ton obstination

 

 

 

Comprends-moi Toujours la foule des morts volète au

 

bord de l’Acheron et la douleur d’Enee sans importance

 

ils regarderont tes livres et tes photos

 

 

 

diront quelle musique

 

ils regarderont mais la douleur d’Enee

 

Toi-même partie de toi-même

 

 

 

extériorité spirituelle tu connus l’extrême solitude puis l’abime

 

et le retour de l’abime et de nouveau l’extrême solitude etc.

 

Et Eurydice dit Mort visible je sais que Caron refuse

 

 

 

de transporter ce souvenir

 

dans sa barque car ce souvenir est vivant

 

comme vivent les morts sans sépulture

 

 

 

Et Eurydice dit Dis-moi

 

quel fut ton rapport à la Douleur

 

d’un essaim en feu vibrant dans ta Bouche

 

 

 

Mais je te le dis Retourne tes larmes Même si j’en meurs

 

même si tu en meurs

 

Regarde la métaphore joue comme un enfant

 

 

 

ô Pétrarque Passe une barque de mémoire pleine

 

Sans doute est-ce le moment de t’embrasser de tout coeur

 

Mais viendras-tu

 

 

 

toi qui chaque jour tourne fantomatiquement une ligne

 

viendras-tu me dire quelque chose sur l’absence

 

ou sur toi

 

 

 

N’oublie pas que de toujours la poésie connut l’Enfer

 

Réveille-toi le poète ne cesse de rencontrer

 

des faits Réveille-toi pour tous ces humiliés privés de

 

 

 

consolation la vie même n’est plus l’allégorie maternelle

 

Et Eurydice dit De la poésie

 

est née une longue plainte que l’homme a enfermée

 

 

 

ô abandon suppose Viendras-tu

 

Toi qui voulus gouverner une affaire d’innocence

 

immémoriale Toi qui fus à ton rêve poète dialectique

 

 

 

Et Eurydice dit Imagine ça à chaque printemps

 

la photographie d’une fenêtre ou le dessin

 

de la photographie d’une fenêtre où sont cadrés

 

 

 

des lèvres des yeux et l’image

 

un navire à quai

 

le constat d’une défection philosophique

 

 

 

l’extrémité d’une structure spéculative disjointe

 

qui ouvre visiblement sur le monde

 

Imagine ça ta propre pensée tourbillonnante

 

 

 

son inscription aussi nette que la chose

 

dans son isolement

 

et délivré respirant

 

 

 

et tangible Imagine une communication sans

 

interruption toujours ouverte La grande apparence

 

classique la mer la navigation la mort

 

 

 

l’infini une luminosité continue élaborée

 

contemporaine sans opacité sans gluaux

 

Imagine les limites exposées tous les

 

 

 

langages leur fracas leur souffle

 

Viendras-tu toi qui tournes fantomatiquement

 

réveillé par mes sanglots viendras-tu

 

 

 

poète perdre tes mots sous les étoiles de

 

Minuit O intensité verbale aujourd’hui il neige

 

vers la mer et c’est là le retracement de ton flamboiement

 

 

 

une série infinie dans l’analogie fervente

 

cette langue seule que tu éprouvas plusieurs

 

ta famille syntaxique imprégnée de vérité et de vent

 

 

 

Sais-tu au moins pourquoi tu souffris pareille tendresse

 

de destruction

 

Objet inconscient d’une malédiction éblouissante

 

 

 

qu’elle me tint aveugle et désirant tu crus traverser l’être

 

alors que tu formais un excédent de vers

 

O vie enfuie

 

 

 

Ignorant la trame sensuelle des vers

 

qui forme en soi-même l’inconnu d’une autre poésie

 

te dis-je

 

 

 

tu crus au signalement conceptuel des lettres

 

O vie enfuie

 

toi mère de tous les Grecs

 

 

 

Je ne te dis rien que tu ne saches déjà

 

que tu n’aies déjà exposé à tous les vivants

 

rien que tu ne m’aies insufflé

 

 

 

O lointaine résonance d’un signifiant détruit

 

Syllabe instable qui séduirait encore le dernier poète

 

dans son dernier discours

 

 

 

O Eurydice

 

O grande membrane invisible

 

O Eurydice O moi

 

 

 

dis-moi qui gouverne Eurydice

 

dis-moi

 

qui me gouverne

 

 

 

Sans doute est-ce le moment de t’embrasser de tout coeur.

 

 

 

 

Rue Jean Sicard, septembre 1996

 

 

 

Revue « Poé&sie, N°78 »

 

Editions Belin, 1996

 

Du même auteur : L’ombre près des tempes (13/09/2025)

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