Mathieu Bénézet (1946 – 2013) : Ce que dit Eurydice
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Ce que dit Eurydice
Car toute question est douleur dit Eurydice et étincelle
d’une couronne de douleur et de larmes et la
lumière consume la lumière même dans le mal
elle ne consume qu’elle-même et n’éclaire qu’elle-même
et absolument vide rien ne l’affecte
oui l’harmonie que tu crus connaitre aux contours de l’ile fut une sphère
de ta pensée sans substance et même si tu abandonnais la vie
même si tu abandonnais la poésie tu ne pourrais fuir
et il t’est impossible d’être ici
et il t’est impossible d’être ailleurs
Il fut si droit dans ta vie d’aller à l’horreur
comme sur un bitume fondu
d’abord tes pieds puis ta tête la pensée
tout a basculé
et tu demandais que la lumière soit
que la lumière fut dit Eurydice
tu appelais une disposition étrange du langage
semblable à une fenêtre Mais un trait t’avertit
que la terreur avait commencé de toucher le monde
comme un ballon la terreur tapait l’écorce du monde
tapait tapait
Même la forêt noire où nous avons tant parlé
son existence brulée jusqu’au chanvre
et la notion de chanvre évanouie
on a touché à ta naissance petit d ’
homme on a touché à ta mort
Et Eurydice dit : étendre les pieds sous ta parole
l’inachevé fut le plus pur
une rivière de ce côté fusée contre un mur
l’automne entre l’assiette et la géométrie
signes étroits d’une floraison sur amour
une épure de sourire
lettres anciennes des brouillons
le dieu suicide
le mutisme des bols de café
et notre problème à la surface est l’impossible
Au matin le dieu suicide se brise dans l’évier
un rideau pareil dans le pli de la main bouge
dans la petite maison semblable
Avec adoration tu viens parler autrement
à mi-voix rendre à un univers négligé par la beauté sa structure poétique
Même si ton corps est sur le flanc tu n’as
pas mal tu n’as plus peur Mais tu sais bien
que ton problème est l’impossible parenté à la
surface Tu appelles encore l’inachevée philosophie
telle une réalité hors les choses
et ces doctrines qui ne veulent pas mourir
c’est pourquoi tu ne peux former la poésie hors de toi
et tu évoques la confusion de l’édifice tout entier
dans la cuisine près le Cruchon et le Compotier de Cézanne
Et tu répètes dans ta maison ontologique Au matin le dieu suicide se brise
dans l’évier
et cherchant l’intérieur du balcon tu viens vers
moi désespérément habillé
de jeunesse lire ton erreur
Et Eurydice dit Par ton affirmation qu’il n ’y a
pas de poésie possible tu sous-entends bien que tu crois la poésie
puisque tu revendiques la validité de la proposition selon
laquelle il n ’y a pas de poésie possible
Et Eurydice dit N ’oublie pas toujours la poésie connut
l’Enfer Reéeille-toi
car pour tous ces humiliés privés de consolation la mort
même n’est plus l’allégorie maternelle
Mais ta naissance est là
Mais ta naissance est là
et j’en accepte l’augure (pour toi) (pour moi)
Maintenant que me voici désemparé de part en part
car il prononce Auschwitz
tel un bruit d’avion qui n ’existe pas
car
Mais ta naissance est là
Mais ta naissance est là
O générations corruptibles aphones
O vibrations hystériques et contemporaines
je crus à une traduction orientée vers son autodéfinition
vers son autodilution dans les signes
Erreur sans grâce je me suis présenté avec la conviction
d’un destin littéral
Maintenant je me prends à songer
Mais n’est-ce pas ici
une rencontre de ma vie avec la poésie
car j’ai encore besoin de me souvenir d’elle pour être rasséréné
.
Maintenant te disais-je que je me prends à songer que les
mots non écrits sont aussi mémorables
Car ils sont des vies entières et sensibles que nul ne peut écrire
Qui peut s’écrier devant une interprétation poète que Voici
la mienne Voici ma vie Dis-moi
il ne peut dire que ce qui est brisé le fut pour lui et par lui
Nul ne peut connaitre et traduire la profonde et singulière
métrique d’une vie dans les mots je te le dis
Non nul ne peut écrire la séquence
du sujet-verbe-complément des vies entières et sensibles
encore moins la poésie qui ignore les vies
encore moins les vies qui ignorent la poésie
Maintenant te disais-je que je me prends à songer que les
mots non écrits sont aussi mémorables
Et Eurydice dit ce qui brille un instant
entre la vérité et le blasphème
entre l’horreur et l’absolu fut aboli
hélas tu ne pourras revenir dans le vers suivant
tu ne pourras revenir Sais-tu
ce que rompt la poésie est la poésie telle qu’elle fut produite
par le monde ordinaire des hommes C’est un fait indéniable
Et pourtant la poésie n’existe
pas hors de la poésie Et Eurydice dit Ne t’adresse pas
à moi ne t’adresse pas à moi
car alors tout serait irrémédiablement perdu
et les hirondelles ne viendront plus
et ton inconscient parlera la destruction d’un peuple
et nul ne pourrait se prévaloir d’un intérieur et d’un extérieur
d’une ressemblance et d’une différence
puisqu’il est là où il n’y avait personne où il n’y a personne
il est là morceau humain avec crâne et gosier
incessant il est là derrière la fenêtre assoiffé
mais il n’imite pas Sophocle ni la mer ni les vagues
fosse affreuse violée éclairée de rouge néon
Comment te dire l’imparable et grotesque comédie
Ce que dit Eurydice Ecris donc les poèmes de ta vie Connard
Ne me parle pas de lui ni des hommes ni de la nuit
qui devient jour Joue-moi donc du violon Faux
nul instant n’éblouit l’instant
Et Eurydice dit Anxiété mouvant de la réalité C’est si important
tous ces remblais de fleurs Les bords de production du monde Ainsi
les nuages mesurent le parapet pas d’intérêt pour l’invisible Les
ombres brillent dans l’argent la vie brille dans la pensée entre
lune et rocher Soluble traduction de la vérité c’est si beau et
belles ces cours adjacentes détruites Et Eurydice
dit Territoire contigu de l’immeuble Sur le balcon les animaux
d’hier traversent une rue visible Et j’insiste là-dessus car tu
dois accentuer l’élément littéral D’ailleurs le Moi du poète
façonne un Sein et la pensée critique de la
lumière peut décroitre mais non disparaitre si tu accentues
l’élément syntaxique et Eurydice dit il n’y a là aucun mystère comme
un balcon au nord ou au sud Une question est une question une
non-réponse une non-réponse Tu n’es plus le même Ton nom est à
sa place comme le Vide comme le livre Insecte tu roules une langue
et l’aiguille de ta vie déchire un monde délibéré Et c’est une
preuve poétique racontent le dernier menuisier et les dernières
poules Et le menuisier puis les poules éclatent de rire à cet
endroit du livre ou dans une maison qui vole face à la transcendance
qui ne vient pas Et Eurydice dit Donne-moi ta langue Ecris un article
sur moi et ne te tracasse plus puisque je te traduis du grec et
qu’il n’y a rien à dire juste un mot sur l’essentiel Un mot sur
l’obscurcissement contemporain Et Eurydice dit En somme tu fais ta
musique comme joue un enfant puisque le meilleur moment avec le monde
est le flirt Et Eurydice dit Ce qui importe est la rectification
du Paradis et de l’Enfer le renouveau révolutionnaire du Monde et
des Damnés ou le Purgatoire du songe La résidence imaginaire Car
infailliblement tu te classes dans une catégorie millénaire Et de tels
prémisses expriment ton désarroi existentiel Et je te vois naïf
tenant un bateau dans les mains oui beaucoup de rêves où je ne suis
pas entre astres et entrailles Et même si tu as des siècles de ton
côté ce n’est rien Et Eurydice dit Ces idées que tu jettes comme des
serviettes en papier sans que tu en prennes conscience t’éloignent de
la Terre promise en sorte que la nature de ta syntaxe est viciée et
que tu blasphèmes Et que l’écriture comme les arbres comme la mémoire
sont dehors Et Eurydice dit Tu sais bien que grâce aux méthodes les plus
modernes les conceptions traditionnelles de l’Enfer sont devenues
tolérables pour l’homme et que la société sans classes de Marx présente
avec l’âge une étrange ressemblance messianique Et Eurydice dit Toute
taxinomie est vivante même le théâtre immédiat de la métaphore et la
chronologie du rêve humain Même la bouche emplie d’un sandwich
l’intertexte philosophique demeure sous les lueurs de l’Enfer et
Eurydice dit Imagine que le premier chapitre de Das Kapital soit un
poème l’invention du poète Et Eurydice dit Merci pour ton livre
il est étrange que toi l’écrives C’est là un sperme noir
dit Elytis dit Eurydice Le mouvement de ta soeur verité de ta soeur
sensuelle ton démon Faux nul instant n’éblouit plus l’instant
Et Eurydice dit les bateaux familiers se saisissent encore
de cette ombre et le non-sens fleurit plus clair
plus obscur Oui toute poésie fut un essai
de jeunesse sur le fini du monde Et Eurydice dit
Tu doutes encore de ton aventure d’éjaculer parmi les cigales
Tu crois toujours au schème à la matrice d’une conscience sensible
Mais imagine comme ça l’univers
l’univers sur la table entre le verre et le pot a eau
de Cézanne ou le portrait de madame Cézanne
Imagine les ombres et les vagues innommées d’un tel univers
Et imagine qu’aucune parole ne soit liée
jamais
Alors brûlerait ton regard
Et nul Enfer violenté
Imagine ô imagine
Et Eurydice dit Ne te souviens pas Un poète
doit être uniquement sur cette terre un poète Souviens-toi
Nul mystère n’éblouit le mystère
Et Eurydice dit La description est contigüe à la mer
à l’espace d’une destinée
qui parle et vit comme à la fin de la saison d’été le
retour et les bateaux familiers fleurissant
plus clairs plus obscurs
Et Eurydice dit oui toute poésie fut
Une figure de la séparation sur le balcon
Imagine ça Imagine qu’aucune parole ne soit liée
à la littéralité de l’ile Et Eurydice dit Ne te souviens pas
Un poète doit être uniquement sur cette terre
Un poète Ne te souviens pas Sache seule l’intimité
d’un corps spirituel demeure il n’est pas d’autre issue
que la crémation des poètes Pourtant
ta naissance est là
ta naissance est là
ta naissance est là
et toujours la poésie fut un essai de jeunesse sur le fini du monde
(et de cela je ne parlerai jamais)
O Pétrarque toute pensée brisée
est une étincelle préexistante dans l’isolement de la voix
Toute pensée brisée est antérieure à la figuration d’une maison suspendue
Toute pensée brisée est une lamentation des degrés
que tu dois garder ô mouvement de reprise
en toi-même toi empli d’espace vide
toi modèle biologique trou aveugle Retourne-toi
Car il n’y eut pas de Terre Promise où revoir ses pères
bbbaudelaire et cela
Le problème de son intelligence
dit Eurydice La question est un je
dans La situation décrite Les témoins sans ironie
par Les ténèbres aux dimensions de La vie
volcanique à contretemps comme La peur de La réalité
te dis-je et gigantesque L’expansion qui n’est plus
viens au sol ne refais pas viens concentré
et note Le fond d’ivresse comme furent Les signaux
il ne peut plus y avoir de poème et je te l’ai confié dit
Eurydice car entre toi et Le poète
le problème de son intelligence
Toi-même où il n’y a personne
émietté parcellisé épars innommé
cependant poursuivi
dans le mouvement du désir
toi-même d’aucune stabilité structurelle
ni inclus ni inhérent
ouvert à tous les lapsus
dans ta substance dans ton obstination
Comprends-moi Toujours la foule des morts volète au
bord de l’Acheron et la douleur d’Enee sans importance
ils regarderont tes livres et tes photos
diront quelle musique
ils regarderont mais la douleur d’Enee
Toi-même partie de toi-même
extériorité spirituelle tu connus l’extrême solitude puis l’abime
et le retour de l’abime et de nouveau l’extrême solitude etc.
Et Eurydice dit Mort visible je sais que Caron refuse
de transporter ce souvenir
dans sa barque car ce souvenir est vivant
comme vivent les morts sans sépulture
Et Eurydice dit Dis-moi
quel fut ton rapport à la Douleur
d’un essaim en feu vibrant dans ta Bouche
Mais je te le dis Retourne tes larmes Même si j’en meurs
même si tu en meurs
Regarde la métaphore joue comme un enfant
ô Pétrarque Passe une barque de mémoire pleine
Sans doute est-ce le moment de t’embrasser de tout coeur
Mais viendras-tu
toi qui chaque jour tourne fantomatiquement une ligne
viendras-tu me dire quelque chose sur l’absence
ou sur toi
N’oublie pas que de toujours la poésie connut l’Enfer
Réveille-toi le poète ne cesse de rencontrer
des faits Réveille-toi pour tous ces humiliés privés de
consolation la vie même n’est plus l’allégorie maternelle
Et Eurydice dit De la poésie
est née une longue plainte que l’homme a enfermée
ô abandon suppose Viendras-tu
Toi qui voulus gouverner une affaire d’innocence
immémoriale Toi qui fus à ton rêve poète dialectique
Et Eurydice dit Imagine ça à chaque printemps
la photographie d’une fenêtre ou le dessin
de la photographie d’une fenêtre où sont cadrés
des lèvres des yeux et l’image
un navire à quai
le constat d’une défection philosophique
l’extrémité d’une structure spéculative disjointe
qui ouvre visiblement sur le monde
Imagine ça ta propre pensée tourbillonnante
son inscription aussi nette que la chose
dans son isolement
et délivré respirant
et tangible Imagine une communication sans
interruption toujours ouverte La grande apparence
classique la mer la navigation la mort
l’infini une luminosité continue élaborée
contemporaine sans opacité sans gluaux
Imagine les limites exposées tous les
langages leur fracas leur souffle
Viendras-tu toi qui tournes fantomatiquement
réveillé par mes sanglots viendras-tu
poète perdre tes mots sous les étoiles de
Minuit O intensité verbale aujourd’hui il neige
vers la mer et c’est là le retracement de ton flamboiement
une série infinie dans l’analogie fervente
cette langue seule que tu éprouvas plusieurs
ta famille syntaxique imprégnée de vérité et de vent
Sais-tu au moins pourquoi tu souffris pareille tendresse
de destruction
Objet inconscient d’une malédiction éblouissante
qu’elle me tint aveugle et désirant tu crus traverser l’être
alors que tu formais un excédent de vers
O vie enfuie
Ignorant la trame sensuelle des vers
qui forme en soi-même l’inconnu d’une autre poésie
te dis-je
tu crus au signalement conceptuel des lettres
O vie enfuie
toi mère de tous les Grecs
Je ne te dis rien que tu ne saches déjà
que tu n’aies déjà exposé à tous les vivants
rien que tu ne m’aies insufflé
O lointaine résonance d’un signifiant détruit
Syllabe instable qui séduirait encore le dernier poète
dans son dernier discours
O Eurydice
O grande membrane invisible
O Eurydice O moi
dis-moi qui gouverne Eurydice
dis-moi
qui me gouverne
Sans doute est-ce le moment de t’embrasser de tout coeur.
Rue Jean Sicard, septembre 1996
Revue « Poé&sie, N°78 »
Editions Belin, 1996
Du même auteur : L’ombre près des tempes (13/09/2025)