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Le bar à poèmes
1 juillet 2026

Hervé Carn (1949 -) : Georges Perros La vie est partout. Eloge (15-22)

 

 

 

 

 

Georges Perros

 


La vie est partout

 

 


Eloge

 

 

15

 

 

Il y eut aussi ces veillées dont ces agapes

 

Où invités tous deux nous dûmes

 

Supporter la vanité d’un auteur célèbre

 

Pour monopoliser une parole toute

 

Vouée à vanter sa propre personne

 

Le repas terminé place aux lectures

 

Que le vieil entêté dédaigna rageur

 

Tout était inscrit dans sa tête

 

Disait-il suffisant en rejetant

 

Ce livre de lui qu’on lui tendait

 

Nous dûmes ainsi compter les pieds

 

Accrochés au cadran de l’horloge

 

Et subir un accent du terroir

 

Qui voulait embellir des mots plats

 

Comme les napperons posés

 

Sur les pianos dont on ne joue pas

 

L’étonnement passé il fallait se hâter

 

Pour clore le moment poétique

 

Le témoin fut donné il le laissa

 

Chuter en ne dit qu’un vers

 

Celui d’Alcools qui fait un poème

 

Il bourra sa pipe et sourit

 

Du bon tour qu’il venait de jouer

 

Et vous Monsieur que lisez-vous

 

Rien je veux faire mieux que lui

 

Cette moquerie me coûta un prix

 

 

16

 

 

Ce jour d’été à Guerlesquin

 

Sous la gouverne de Jacques Fouillen

 

Quand gravures images photos peintures

 

Avaient rendus pimpants les murs

 

Glacés du présidial figé dans le granit

 

Les mains de tous les artistes

 

Formaient en une haie vive

 

Bordant les gravures dont celles

 

De Jean-Pierre Velly d’Audierne

 

Aux maniérismes sans manières

 

Ami lui aussi de Lunven

 

Et qui le suivit non dans l’air

 

Mais dans les mystères des grands

 

Fonds tapissés de noir et de blanc

 

Comme le raisin tendu en fanal

 

Dont chacun des hôtes avait su

 

Faire l’emblème de sa vie

 

Rarement je vis à ce point

 

Combien un être humain peut

 

Transcender les techniques

 

Grâce à ses faiblesses à son amour

 

A son attention sans faille

 

A cette chaleur retrouvée d’un coup

 

Auprès de ses pairs autour de la table

 

Sous le sourire qui s’abandonne

 

Au secret du roi détrôné.

 

 

17

 

 

Et ce même jour tard le soir

 

Tout le monde joyeux s’étire

 

S’attarde avant de se tirer

 

Il fait chaud les conversations

 

Lassées des nobles sujets s’éteignent

 

George parle foot avec des jeunes

 

Subitement attirés vers lui

 

Un ballon vole nous nous jetons

 

Sur lui par tête coup de pied

 

Talons genoux et j’en passe

 

Sous le regard ébahi des passants

 

Qui se moquent de ces types

 

Devenus soudain des enfants

 

Qui imitent leurs idoles collées

 

En images dans leurs chambres

 

La pause arrive bien vite

 

Et l’un décide de faire signer

 

Une pétition de soutien à Raymond

 

Keruzoré et à Kerbiriou Loïc

 

Je connais Keru de Châteauneuf

 

Et grande sera ma déception quand

 

Il ne relèvera pas notre proposition

 

Que plus tard nous lui soumettrons

 

Avec Yves Landrein d’un livre sur lui

 

Aux éditions Ubacs tout cela roupille

 

Dans les archives du Télégramme 

 

 

18

 

 

Et cet autre à Reims-les-Châtillons

 

Nous ne l’attendions que le soir

 

Les petits plats dans les grands

 

Quand il débarque fébrile d’un taxi

 

En fin de matinée et me kidnappe

 

Vers un restaurant huppé devant

 

La cathédrale où patientent des amis

 

Sommités de la rue Sébastien-Bottin

 

Qui m’impressionnent avec leurs vestons

 

De tweed et leurs jeans fatigués

 

Leurs anecdotes et leurs confidences

 

On dirait que toute la littérature

 

De l’époque vient s’offrir à moi

 

Comme de plain-pied suis-je des leurs

 

Ou si insignifiant que déjà oublié

 

Avant de paraître tant ma silhouette

 

S’efface malgré mon regard furtif

 

Qui emble excuser ces messieurs

 

Ou les plaindre de ne pas avoir su

 

Filer comme lui hors de la caverne

 

Tant qu’il était encore temps

 

Une jeune femme me dit qu’il a souvent

 

Parlé de moi dans le convoi venu

 

De Paris pourtant l’un deux

 

Retraçant cette journée dans Le Monde

 

Evoquera un train pris par erreur

 

 

19

 

 

Il avait joué avec Roland Barthes

 

Des lieder de Frantz Schubert

 

Et des partitions plus abruptes

 

Comme celles d’Anton Webern

 

Dont le nom dézingue la rime

 

Sifflant un air de Salomé

 

Le Heiiliger Mann qu’il était

 

Vouait le sordide aux avanies

 

Si Roland joue c’est un murmure

 

Que l’on retrouve dans son style

 

Qui file toujours sur quelque chose

 

Un homme une idée incapable

 

D’improviser sur le rien

 

C’est là sa gloire son infortune

 

Pensée musicale transformant

 

Le concept en courbe mélodique

 

Comme la diction de Butor

 

Donne à tous les mots

 

Le relief qu’ils attendent

 

Ces deux amis si opposés

 

Lui semblaient sans cesse

 

Si proches de lui jusqu’à

 

Se fondre dans sa langue

 

Mâtinée du rire des Batignolles

 

Et des plus profonds soupirs

 

Des moines sous capuchons.

 

 

20

 

 

On dira les choses avec application

 

Avec netteté les triture au besoin

 

Les railler les rayer de ses dents

 

Pour que le langage s’épanche

 

Avec une sorte de jouissance

 

Non celle associée aux plaisirs

 

Mais collées à la joie des batailles

 

Perdues avant la catastrophe

 

Et de lire Kafka et Foucault

 

Dont Georges sut tout de suite

 

Considérer avec respect la grandeur

 

Philosophique celle de barrer

 

Les limites imposées par les vieilles

 

Pensées aux pauvres hommes

 

Définitivement embastillés

 

Où est l’issue y en a-t-il une

 

Sinon dans les liens affectueux

 

Amicaux entre eux et les autres

 

Ces deniers postés toujours

 

Dans le questionnement éternel

 

De leur condition qui les pousse

 

A se haïr à se détruire sans cesse

 

Par la violence des corps à corps

 

Par le dévoiement d’une langue

 

Que nous devrions réserver

 

Précieuse au chant ou au silence

 

 

21

 

 

Toujours surpris et à surprendre

 

Parlez-moi de Lacan achetez-moi

 

Ce livre de de Cage dont je me consume

 

De ne pas avoir pu le retrouver

 

Ecrivez vite à vos jeunes amis

 

Qu’ils me disent enfin ce qu’il

 

Leur est agréable ou important

 

De lire il est temps l’heure a sonné

 

De remuer la lettre des défuntes

 

Idées pour y retrouver le miel

 

De leurs inscriptions dans le socle

 

De ce terreau où nous rouler

 

Pour renaître ou faire briller

 

Un œil pâli par les épreuves

 

Autant à lire qu’à supporter

 

Oui dites-leur de me décrire

 

Avec force éclairements

 

Les petites lueurs qui serpentent

 

Des hautes vallées ou des champs

 

De bataille tandis que je verrai

 

Surgir de la mer les signaux

 

Que seule la poésie qui m’habite

 

Parfois peut laisser courir

 

A hauteur d’homme aussi bien

 

Les promesses que les regrets

 

Les apothéoses que les  massacres

 

................................................

 

 

 

 

Georges Perros. La vie est partout

 


Eloge

 


Editions La part Commune, 35000 Rennes
 


Du même auteur : 


La brûlure (21/02/2015)


Ce monde est un désert (07/03/2020)


Le bruit du galop. (I) (07/03/2021)


Le bruit du galop (II) (01/09/2021)


l’Arbre des flots (07/03/2022)


Le rire de Zakchaios (01/09/2022)


Petits secrets (1) (07/03/2023)


Petits secrets (2) (02/09/2023)

 

Georges Perros (1-7) (01/07/2024)

 

Georges Perros (8-14) (01/07/2025)

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