Charlotte Delbo (1913 – 1985) : « Spectre mes compagnons... »
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Spectre mes compagnons
vous qui m’avez abandonnée
Si vous saviez comme je vous ai cherchés
Si vous saviez comme au moindre son
au moindre bruissement qui me rappelait votre voix
j’ai essayé de vous entendre
Si vous saviez quelle peine je me suis donnée
pour vous faire affleurer à fleur de mémoire
pour vous ressusciter
pour vous rendre une ombre d’existence
Si vous saviez comme j’ai parlé de vous
parce qu’à parler des morts
ils redeviennent vivants
Si vous saviez comme j’ai décrit vos gestes
Votre sourire votre démarche
invité votre voix et votre langage
pour vous rendre vivants
à mes camarades
et j’étais si loin de vous
si loin de votre apparence
que je vous en demande pardon
Pardon de vus avoir soumis à l’épreuve
de la brume glacée du matin
de la boue glacée des chemins
de la plaine désespérée
pardon de vous avoir invoqués
appelés
oubliés
suppliés
pardon de vous avoir entraînés malgré vous
dans ce voyage d’où nul ne devait revenir
d’où pourtant je suis revenue
si défaite
que vous ne m’avez pas reconnue
si peu vivante
que vous m’avez crue perdue
Prière aux vivants pour leur pardonner d’êtres vivants
et autres poèmes (1946-1985
Les Editions de Minuit,2024
De la même autrice :
Les folles de Mai (I et II) (22/07/2024)
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