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Le bar à poèmes
7 juin 2026

James Sacré (1939 -) : Relation paysages

 

 

 

 

 

Relation paysages

 

 

 

Ecrire un paysage

 

 

Depuis l’enfance et jusqu’à demain

 

On peut se demander

 

Quel paysage on a traversé

 

On se demande : on entend

 

Des noms de pays, le Maroc et l’Italie

 

La Vendée, les Etats-Unis

 

Des noms d’arbres qu’on a rencontrés

 

L’eucalyptus et l’olivier, l’orme et l’érable.

 

 

 

Ecrire s’imagine raconter, dire et donner à voir

 

Feuillages et couleurs d’où on est passé.

 

 

 

Mais ce ne sont que formes d’encre, et, comme découpés,

 

Quelques mots pris au dictionnaire.

 

 

 

On va par le concret d’un poème

 

S’échouer dans l’abstraction du passé.

 

 

 

 

Il arrive que le paysage s’étende et bientôt

 

Le voilà comme un dessin de carte géographique

 

Tout juste si les couleurs qu’il a

 

Sont pas celles de sa géologie.

 

 

 

Au lieu de dire sable ou grands espaces de plaine,

 

Désert ou toundra, d’autres mots nous viennent

 

Dessiner s’en va en courbes et projections

 

On ne sait plus ce qu’on voit, on ne sait plus

 

Ce qu’on a vu.

 

 

 

 

Le paysage disparaît dès qu’on le figure :

 

Tu regardes quelques grands arbres peints

 

Des pans de montagne, des carrés d’orge ou de froment

 

Et tu dis seulement

 

Ah, c’est un Corotn, un Cézanne, un Breughel.

 

Formes et couleurs sont devenus surtout

 

Des manières de peindre et d’arranger des motifs :

 

L’œil s’en va dans un rêve du Lorrain, s’oublie

 

Dans un jardin de Matisse ou de Bioulès.

 

 

 

 

Ecrire un paysage ça n’est pas le photographier

 

Pas le peindre non plus, ni même le décrire

 

Ecrire un paysage on ne sait pas trop

 

Ce que cela veut dire. Le ruisseau de Cougoulet

 

Qui s’en allait par les prés

 

Frais sorti de sa source fontaine

 

Si je l’écris en disant ces mots ? S’il me les donne ?

 

Juste à côté les groseillers de l’enclos de Gustave.

 

Le bleu du ciel jusqu’à toucher tant de vert.

 

S’il y a du vent ? Et le nœud de vipères

 

Que le père a mis un coup de fusil dedans.

 

 

 

Ecrire un paysage c’est peut-être l’entendre

 

Et savoir qu’on l’a vu, ou même

 

Savoir qu’on le voit, pourtant

 

On ne voit que de l’encre

 

On entend que des mots.

 

 

 

 

Plutôt de formes, un bruit de mots

 

 

 

Parfois ce que tu vois bouge

 

Voyage en voiture ou par le train

 

Le paysage devant toi s’enfuit

 

Ou s’ouvre en creusant l’infini.

 

 

 

Tu restes toi dans ton quatrain

 

Sans mots ni rien qui bouge.

 

 

 

 

Il y a aussi moyen de s’arrêter

 

De penser qu’on va mieux regarder

 

Sans recevoir dans les yeux

 

Tant d’espace qui nous traverse en fouet

 

Ou qui nous échappe en continu.

 

 

 

S’arrêter, mais le regard alors

 

N’en finit pas de bouger ce qu’il voit :

 

 

 

Toute l’étendue du paysage autant

 

Que ce talus de véroniques

 

En forme de printemps neuf

 

Après le froid de plusieurs mois

 

Bord de pelouse américaine

 

Au Massachusetts

 

 

 

Le bleu des fleurs de la véronique

 

Comme un sourire ironique

 

Dans le mot bleu

 

 

 

 

Des arbres, des collines, un bord de mer

 

Tu les rencontres dans des peintures

 

Lorenzetti, Poussin, Corot, crois-tu

 

Que le peintre les a mieux saisis

 

Que ne feraient les mots ? Tu regardes ?

 

Bientôt des taches de couleurs jouent

 

Avec une ligne d’horizon droite

 

Ou quelque diagonale dans le tableau

 

Une fois, deux fois puis ton œil les repense

 

Dans une autre disposition : le paysage a disparu

 

Fut-il jamais là au bout d’un pinceau ?    

 

 

 

 

Et quand tu regardes ton poème

 

Tu vois autant que tu les entends

 

Plutôt la forme et le bruit des mots.

 

Leur sens et les images qui accompagnent

 

Sont du silence et le plus grand flou, même

 

Si tu fais semblant de saisir et de comprendre.

 

 

 

Tu pourrais par exemple dire :

 

Ah, le beau paysage de mots !

 

Mais sans odeur, et pas de gestes qu’on pourrait faire

 

 

 

 

Dedans.

 

 

 

Fontaine de mémoire

 

 

 

Une fontaine fait son bruit de fontaine

 

Donne son eau claire

 

Au silence des buissons, on ne sait plus

 

 

Si le jour est grand bleu ou larges avancées de nuées

Tout s’efface ou brille un peu

 

Parmi des débris de mémoire.

 

 

 

Des pays traversés s’emmêlent

 

En quelques mots familiers qui furent

 

Ceux donnés par une enfance oubliée.

 

 

 

Quels paysages reviendraient dans le courant d’une écriture ?

 

Un poème fait son bruit de poème, son bruit de poème

 

 

Ecrire sur le motif est un plaisir :

 

On a l’impression d’un geste

 

Pour entre dans le paysage ; en fait

 

On y était d’emblée puisqu’assis par exemple

 

Sur un muret aux puces de La Mosson.

 

De grands peupliers bougeaient dans peu de vent

 

Au-delà du détail de la brocante

 

Avec un long volume de maison claire

 

Monté entre couleur du ciel et des feuillages.

 

 

 

On a marché, l’œil à l’affût d’un livre ou d’un objet

 

Puis retourner chez soi, t-y voilà

 

Avec ces mots qu’un dimanche matin t’a donné

 

Aux puces de La Mosson, tu fais que t’ébrouer

 

Dans un désordre d’écriture comme continuant

 

Le fatras d’une brocante en plein air.

 

 

 

Au large et loin les peupliers sont du silence

 

Le motif à la fin

 

Echappe à ton plaisir.

 

 

 

 

Une rangée d’arbres te donne le mot peuplier

 

A l’extrémité de cette brocante en plein air

 

Mais n’as-tu pas aussi bien pensé

 

Aux peupliers d’une fontaine en Vendée

 

A ceux mouvementés de vent

 

D’un bord de campagne dans le Colorado

 

Aux peupliers qui brillaient

 

Au fond d’une étroite vallée marocaine ?

 

C’est tout le concret du monde

 

Accumulé perdu dans la mémoire et tu n’as plus

 

Que ce nœud d’encre et de lettres

 

Comme un signe abstrait de peinture

 

Pour n’en pas parler ? pour en parler.

 

 

 

 

D’un instant l’autre

 

Le paysage reste le même ou pas :

 

L’ombre a gagné le haut du pré

 

Un jour on voit des tournesols

 

Au lieu du maïs ou du colza

 

Quelqu’un achète un terrain pour construire

 

Puis quelqu’un d’autre, bientôt

 

On est comme passé d’un tableau de Van Gogh

 

A une peinture de Vieira da Silva.;

 

 

 

Le poème ne peut plus que penser dans l’abstrait

 

A ce paysage qui s’en va

 

Dès qu’il croit poser ses mots dessus ;

 

 

 

Relation paysages

 

 

 

Relation paysages le titre est venu

 

Après deux trois séquences

 

Peut-être à cause d’elles, mais va savoir

 

La relation

 

Si en effet c’est pas

 

Avec le poème qu’elle a lieu ?

 

 

 

Le poème comme un paysage,

 

Ses rythmes d’avancée, quelques pauses

 

Le bruit du sens dans ses mots :

 

On sait mal où ça s’en va, et ce qu’on retiendra ?

 

Au bout du poème, (café juste à côté dans la cuisine) on n’a plus

 

Que des formes et sont-elles

 

Si bien venues ?

 

 

 

 

Dans le Paysage au saule de Gromaire

 

(Expo au Musée Paul Valéry à Sète)

 

On ne voit pas vraiment que se montre un arbre :

 

Des branches s’ouvrent en sorte de main ouverte

 

Des couleurs vertes s’y mêlent à des terres, le tout

 

Pris dans la pierre de murs, un début d’escalier, des

 

Bandeaux d’ocre et de bleu sur un côté

 

Qui figurent peut-être du ciel et des labours.

 

Les quelques marches de l’escalier mènent

 

Où se perdre dans un mélange déroutant

 

Entre un expressionisme qui se défait

 

Et l’apparition d’une abstraction mal affirmée.

 

La relation n’est plus qu’avec des formes. Le mot saule

 

Ne raconte plus rien.

 

 

 

 

Parfois le paysage s’éteint, tout net

 

Une voix me raconte, celle de Jacquie Barral :

 

A cause d’une pensée endeuillée

 

L’œil peut perdre un paysage comme on perd dans la mort

 

Le visage de quelqu’un. Rien ne répond

 

Au plaisir, au désir de voir : l’abstraction la plus complète

 

Comme quand la vie, l’écriture ou des couleurs

 

N’arrivent plus

 

Sur la rétine de toile ou de papier blanc ;

 

 

 

La pensée du paysage réduite

 

A du silence, au vide, à la mort

 

 

 

Pourtant ce paysage est bien là, dans ses buissons verts

 

Ou l’espace éblouissant de ses déserts.

 

 

 

Tu as beau dire et t’inquiéter

 

Il y a toujours, au bord de tes yeux,

 

Un paysage à regarder, tu l’aimes

 

Ou pas, tu lui donne un poème

 

Ou crois qu’il t’en donne un ;

 

Tu ne peux pas dire qu’il n’y a rien :

 

La colline est trop belle dans son printemps, trop beaux

 

Les érables vers le dix octobre

 

Dans la campagne de la Nouvelle Angleterre.

 

 

 

Tu montres l’énigme que tu ne comprends pas :

 

Peut-être, ou peut-être pas.

 

 

 

 

 

Broussailles de bleus

 


Editions Le Réalgar, 94200 Ivry-sur-Seine, 2021


Du même auteur :

 
« Des fois, il est tard... » (Figure 18) (19/03/2015)


Presque rien à Sidi Slimane, le temps qui vient (07/06/2018)


Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (I) (07/06/2019)


Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (II) (02/12/2019)


Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (III) (07/06/2020)


Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (IV) (07/06/2021)


« Parfois l’âne arrive... » (07/06/2022)


Deux rushes de quinze vers chacun (07/06/2023) 


Le mot folie n’est qu’un mot, dans le poème (07/06/2024)

 

Broussaille de bleus (07/06/2025)

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