James Sacré (1939 -) : Relation paysages
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Relation paysages
Ecrire un paysage
Depuis l’enfance et jusqu’à demain
On peut se demander
Quel paysage on a traversé
On se demande : on entend
Des noms de pays, le Maroc et l’Italie
La Vendée, les Etats-Unis
Des noms d’arbres qu’on a rencontrés
L’eucalyptus et l’olivier, l’orme et l’érable.
Ecrire s’imagine raconter, dire et donner à voir
Feuillages et couleurs d’où on est passé.
Mais ce ne sont que formes d’encre, et, comme découpés,
Quelques mots pris au dictionnaire.
On va par le concret d’un poème
S’échouer dans l’abstraction du passé.
Il arrive que le paysage s’étende et bientôt
Le voilà comme un dessin de carte géographique
Tout juste si les couleurs qu’il a
Sont pas celles de sa géologie.
Au lieu de dire sable ou grands espaces de plaine,
Désert ou toundra, d’autres mots nous viennent
Dessiner s’en va en courbes et projections
On ne sait plus ce qu’on voit, on ne sait plus
Ce qu’on a vu.
Le paysage disparaît dès qu’on le figure :
Tu regardes quelques grands arbres peints
Des pans de montagne, des carrés d’orge ou de froment
Et tu dis seulement
Ah, c’est un Corotn, un Cézanne, un Breughel.
Formes et couleurs sont devenus surtout
Des manières de peindre et d’arranger des motifs :
L’œil s’en va dans un rêve du Lorrain, s’oublie
Dans un jardin de Matisse ou de Bioulès.
Ecrire un paysage ça n’est pas le photographier
Pas le peindre non plus, ni même le décrire
Ecrire un paysage on ne sait pas trop
Ce que cela veut dire. Le ruisseau de Cougoulet
Qui s’en allait par les prés
Frais sorti de sa source fontaine
Si je l’écris en disant ces mots ? S’il me les donne ?
Juste à côté les groseillers de l’enclos de Gustave.
Le bleu du ciel jusqu’à toucher tant de vert.
S’il y a du vent ? Et le nœud de vipères
Que le père a mis un coup de fusil dedans.
Ecrire un paysage c’est peut-être l’entendre
Et savoir qu’on l’a vu, ou même
Savoir qu’on le voit, pourtant
On ne voit que de l’encre
On entend que des mots.
Plutôt de formes, un bruit de mots
Parfois ce que tu vois bouge
Voyage en voiture ou par le train
Le paysage devant toi s’enfuit
Ou s’ouvre en creusant l’infini.
Tu restes toi dans ton quatrain
Sans mots ni rien qui bouge.
Il y a aussi moyen de s’arrêter
De penser qu’on va mieux regarder
Sans recevoir dans les yeux
Tant d’espace qui nous traverse en fouet
Ou qui nous échappe en continu.
S’arrêter, mais le regard alors
N’en finit pas de bouger ce qu’il voit :
Toute l’étendue du paysage autant
Que ce talus de véroniques
En forme de printemps neuf
Après le froid de plusieurs mois
Bord de pelouse américaine
Au Massachusetts
Le bleu des fleurs de la véronique
Comme un sourire ironique
Dans le mot bleu
Des arbres, des collines, un bord de mer
Tu les rencontres dans des peintures
Lorenzetti, Poussin, Corot, crois-tu
Que le peintre les a mieux saisis
Que ne feraient les mots ? Tu regardes ?
Bientôt des taches de couleurs jouent
Avec une ligne d’horizon droite
Ou quelque diagonale dans le tableau
Une fois, deux fois puis ton œil les repense
Dans une autre disposition : le paysage a disparu
Fut-il jamais là au bout d’un pinceau ?
Et quand tu regardes ton poème
Tu vois autant que tu les entends
Plutôt la forme et le bruit des mots.
Leur sens et les images qui accompagnent
Sont du silence et le plus grand flou, même
Si tu fais semblant de saisir et de comprendre.
Tu pourrais par exemple dire :
Ah, le beau paysage de mots !
Mais sans odeur, et pas de gestes qu’on pourrait faire
Dedans.
Fontaine de mémoire
Une fontaine fait son bruit de fontaine
Donne son eau claire
Au silence des buissons, on ne sait plus
Si le jour est grand bleu ou larges avancées de nuées
Tout s’efface ou brille un peu
Parmi des débris de mémoire.
Des pays traversés s’emmêlent
En quelques mots familiers qui furent
Ceux donnés par une enfance oubliée.
Quels paysages reviendraient dans le courant d’une écriture ?
Un poème fait son bruit de poème, son bruit de poème
Ecrire sur le motif est un plaisir :
On a l’impression d’un geste
Pour entre dans le paysage ; en fait
On y était d’emblée puisqu’assis par exemple
Sur un muret aux puces de La Mosson.
De grands peupliers bougeaient dans peu de vent
Au-delà du détail de la brocante
Avec un long volume de maison claire
Monté entre couleur du ciel et des feuillages.
On a marché, l’œil à l’affût d’un livre ou d’un objet
Puis retourner chez soi, t-y voilà
Avec ces mots qu’un dimanche matin t’a donné
Aux puces de La Mosson, tu fais que t’ébrouer
Dans un désordre d’écriture comme continuant
Le fatras d’une brocante en plein air.
Au large et loin les peupliers sont du silence
Le motif à la fin
Echappe à ton plaisir.
Une rangée d’arbres te donne le mot peuplier
A l’extrémité de cette brocante en plein air
Mais n’as-tu pas aussi bien pensé
Aux peupliers d’une fontaine en Vendée
A ceux mouvementés de vent
D’un bord de campagne dans le Colorado
Aux peupliers qui brillaient
Au fond d’une étroite vallée marocaine ?
C’est tout le concret du monde
Accumulé perdu dans la mémoire et tu n’as plus
Que ce nœud d’encre et de lettres
Comme un signe abstrait de peinture
Pour n’en pas parler ? pour en parler.
D’un instant l’autre
Le paysage reste le même ou pas :
L’ombre a gagné le haut du pré
Un jour on voit des tournesols
Au lieu du maïs ou du colza
Quelqu’un achète un terrain pour construire
Puis quelqu’un d’autre, bientôt
On est comme passé d’un tableau de Van Gogh
A une peinture de Vieira da Silva.;
Le poème ne peut plus que penser dans l’abstrait
A ce paysage qui s’en va
Dès qu’il croit poser ses mots dessus ;
Relation paysages
Relation paysages le titre est venu
Après deux trois séquences
Peut-être à cause d’elles, mais va savoir
La relation
Si en effet c’est pas
Avec le poème qu’elle a lieu ?
Le poème comme un paysage,
Ses rythmes d’avancée, quelques pauses
Le bruit du sens dans ses mots :
On sait mal où ça s’en va, et ce qu’on retiendra ?
Au bout du poème, (café juste à côté dans la cuisine) on n’a plus
Que des formes et sont-elles
Si bien venues ?
Dans le Paysage au saule de Gromaire
(Expo au Musée Paul Valéry à Sète)
On ne voit pas vraiment que se montre un arbre :
Des branches s’ouvrent en sorte de main ouverte
Des couleurs vertes s’y mêlent à des terres, le tout
Pris dans la pierre de murs, un début d’escalier, des
Bandeaux d’ocre et de bleu sur un côté
Qui figurent peut-être du ciel et des labours.
Les quelques marches de l’escalier mènent
Où se perdre dans un mélange déroutant
Entre un expressionisme qui se défait
Et l’apparition d’une abstraction mal affirmée.
La relation n’est plus qu’avec des formes. Le mot saule
Ne raconte plus rien.
Parfois le paysage s’éteint, tout net
Une voix me raconte, celle de Jacquie Barral :
A cause d’une pensée endeuillée
L’œil peut perdre un paysage comme on perd dans la mort
Le visage de quelqu’un. Rien ne répond
Au plaisir, au désir de voir : l’abstraction la plus complète
Comme quand la vie, l’écriture ou des couleurs
N’arrivent plus
Sur la rétine de toile ou de papier blanc ;
La pensée du paysage réduite
A du silence, au vide, à la mort
Pourtant ce paysage est bien là, dans ses buissons verts
Ou l’espace éblouissant de ses déserts.
Tu as beau dire et t’inquiéter
Il y a toujours, au bord de tes yeux,
Un paysage à regarder, tu l’aimes
Ou pas, tu lui donne un poème
Ou crois qu’il t’en donne un ;
Tu ne peux pas dire qu’il n’y a rien :
La colline est trop belle dans son printemps, trop beaux
Les érables vers le dix octobre
Dans la campagne de la Nouvelle Angleterre.
Tu montres l’énigme que tu ne comprends pas :
Peut-être, ou peut-être pas.
Broussailles de bleus
Editions Le Réalgar, 94200 Ivry-sur-Seine, 2021
Du même auteur :
« Des fois, il est tard... » (Figure 18) (19/03/2015)
Presque rien à Sidi Slimane, le temps qui vient (07/06/2018)
Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (I) (07/06/2019)
Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (II) (02/12/2019)
Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (III) (07/06/2020)
Paysage au fusil (coeur) une fontaine) (IV) (07/06/2021)
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