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Le bar à poèmes
6 juin 2026

Bernard Chambaz (1949 -) : 22 Décembre 2023

 

 

 

22 Décembre 2023

 

 

 

Pia *

 

je vous salue

 

grâce à vous j’ai recommencé

 

à écrire

 

une simple préface

 

en souvenir ébloui des chevaux de Tarkovski

 

ému cette fois-ci

 

que vous commenciez sous

 

le signe du voyage du bonheur de voyager

 

du bonheur tout court peut-être

 

« même les morts dans leur tombeau tranquille »

 

ont ce pouvoir dans leur barque solaire

 

empruntée aux pharaons

 

et j’ai choisi pour titre

 

NOUS AVONS UNE SEULE VIE

 

 

 

 

Pia, dès votre premier poème

 

il neige

 

en plein cœur de l’Afrique

 

comment mieux dire

 

ce qui nous tient en éveil

 

à six ans à seize ans à soixante –

 

                                          seize

 

et comme

 

vous menez une vie de prairie

 

je vous demande

 

la permission de sauter à pieds

 

joints sur la meule de foin

 

car dans un autre temps

 

où nous aurions grandi ensemble

 

j’aurais demandé aussi votre main

 

qui ressemble tant

 

à la main de qui me la donnait

 

 

 

 

Pia, votre cirque ambulant

 

lui aurait plu

 

car elle aimait le cirque

 

malgré les nains

 

et les clowns tristes

 

et je vous dois de l’apercevoir

 

petite fille

 

en jupon sut une corde tendue

 

entre deux arbres à mirabelles

 

une ombrelle à la main

 

souriant au monde

 

                    entier

 

en plein cœur d’un été

 

que nous n’aurons tous les trois cessé

 

d’espérer infini

 

 

 

Pia, j’ai adoré

 

votre balade d’infante à moto

 

la sensation de vitesse et de fusion –

 

alors je me suis souvenu

 

de ces jours d’août

 

où je passais mon temps à lâcher

 

le guidon pour t’enlacer

 

avant de remettre

 

                  les gaz

 

plonger vers la mer africaine

 

vers les temples doriens

 

et notre tour de manège

 

durait des heures et des heures

 

avant de s’évanouir comme

 

une luciole

 

 

 

 

Pia, merci

 

pour votre plâtre du scribe ramené

 

d’une visite au musée Ny

 

Carlsberg égal

 

à notre tête de déesse

 

trouvée sur l’acropole de Mycènes

 

et merci pour la météorite

 

tombée du ciel

 

avec le danois

 

isfugl le martin-pêcheur

 

car notre connaissance du monde et des mots

 

ne cesse de s’étendre

 

par succession de brefs foudroiements    

 

  

 

Pia, je vous le confirme

 

si le dernier voyage ne mène personne

 

nulle part je crois

 

sur parole les mots de votre mère

 

qui continue à dire

 

                    « nous »

 

à dire « notre maison » à tendre

 

ses filets comme font les Inuits

 

et à penser « notre lit »

 

croyez-moi

 

elle a raison

 

tellement raison et vous ne saurez jamais

 

à quel point avoir lu ce poème

 

vers la fin du mois d’août

 

a étayé mes nuits

 

 

 

 

Pia, vous voyez juste

 

nos tours du monde

 

sont noués par une sidération

 

originelle

 

que n’aurait pas désavouée

 

Felinghetti qui avait vu la Vierge

 

dans les pommiers

 

à Chartres et la parade des éboueurs

 

sous la neige après avoir pêché les écrevisses

 

dans la Bronx River

 

en trois cent vers

 

moins un

 

si j’ai bien compté d’une biographie universelle.

 

 

 

 

Pia, j’adore votre autoportrait à la valise –

 

dans ce vertige de la liste

 

je prends pour mon plaisir les robes et les chaussures

 

accordées à la robe

 

les bottes parce qu’il va bien pleuvoir un jour

 

la crème solaire indice de protection 50

 

un bonnet une boussole les livres

 

puis j’applaudis au catalogue

 

d’objets perdus

 

qui est un hymne à la vie

 

et une invitation à choisir

 

moi la ceinture de peau de phoque de Nuuk

 

toi j’en suis sûr la bouilloire miniature de Sarajevo

 

 

 

 

 

Pia, tous vos lecteurs

 

ont certainement

 

porté un jour un enfant sur leurs épaules

 

comme sur ce panneau de peuplier

 

peint par Sano di Pierro comme

 

chacun se rappelle un chemin

 

au bord d’une rivière

 

il s’agit toujours de marcher

 

aller et venir tout simplement

 

sachant qu’il n’y a pas de but sachant

 

aussi qu’il y a une fin

 

et qu’il y a des jours et des jours

 

où on ne peut avoir « l’air

 

de vouloir mourir

 

d’amour » c’est ainsi

 

 

 

 

Pia, voilà,

 

nous sommes l’avant-veille de la nuit de Noël

 

j’ai déjà posé la couronne

 

sur la tête de ma-plus-que-reine

 

car je ne vois

 

ni pourquoi ni comment

 

déroger à cette règle qui fut notre viatique

 

oui – et à un moment –

 

vous écrivez

 

« jamais je n’ai désiré plus d’une seule vie »

 

longtemps j’ai pensé longtemps

 

nous avons pensé

 

de même

 

mais tout est question de point de vue

 

 

et de circonstances

 

 

 

 

* Pia Tafdrup, danoise, autrice, entre autres, du recueil de poèmes

 

« Les chevaux de Tarkovski »

 

 

 

 

Comment un cœur peut-il

 

Editions Unes, Nice, 2025

 

 

 

 

 

Du même auteur :

 

 Gisements, élémentaires (30/03/2019)

 

25 Décembre 2023 (06/05/2025

 

 

 

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