Daniel Kay (1959 -) : Moines peintres
(Le Télégramme/Marie-Hélène Clam)
Moines peintres
FRA ANGELICO I
Il faudra prendre les plus belles couleurs,
se saisir des pigments et des pierres broyées,
y ajouter le blanc de l’œuf,
il faudra préparer le mur, consolider le mortier
et déplier encore et le lys et le sourire de l’ange
près des ailes qui palpitent dans la fraîcheur du matin.
Le frère avait donné ses instructions à la cantonade,
La Parole pouvait enfin s’accomplir.
L’INVENTION DE LA PERSPECTIVE
Quand le frère applique ses couleurs
les étoiles crépitent
sous les doigts de la créature ailée.
Il pense la perspective est une fable
qui prend l’œil pour sujet.
En un instant, l’incommensurable
passe dans la mesure, l’illimité
s’arrime aux bords de la bissectrice,
l’éternité se dissout
dans la danse immobile des colonnes
et l’Histoire avec une vitesse
de film muet défile dans la prairie
baignée d’un souffle tiède.
FRA ANGELICO 1I
La joie, il la connaissait, la vraie joie quand il déversait aux pieds de
l’archange en salutation les petites fleurs rouges qui grésillent sur le vent
des prairies et qu’il répandait, plus légères dans les airs, les lettres d’un
message auquel il croyait plus que tout. Mais il aimait surtout ses couleurs.
Il ignorait que viendrait la Peinture, qu’en d’autres temps les hommes
continueraient, après avoir invoqué les dieux, son interminable travail.
Mais de son cœur qui battait devant le jaune des chemins et le rose des
tuniques montait la joie qui emplit les siècles avec la force indestructible
de la douceur.
Vous n’êtes que des enfants et vous êtes déjà tondus. La toile rêche de votre
bure ne vous empêche pas de courir en chantant dans le soleil du matin. Les
cierges qu’on éteignait un à un autrefois à l’Office de Ténèbres, vous en avez
fait des arbres sur une ligne de crête. Un des vôtres écrit et tous les siècles te
diront bienheureuse er rit, rit à gorge déployée en regardant les angelots bouffis
qui tombent comme des corps stellaires dans les champs d’oliviers.
MOINILLONS
Dans la nuit obscure des cellules
ils redoutent la cohorte des personnages
glabres ou barbus
qui lancent des javelots en feu
sur le corps glorieux du Saint.
Dans la nuit obscure
des lances et des flammes
Assise, Sienne et Florence
s’endorment, lampes interminables
posées dans le système des planètes.
Après matines, quand le jour peint ses oiseaux sur la surface déjà bleue d’un
ciel de fête, ils quittent le monastère et vont observer les bourgeons sur les
branches et le vent dans les marguerites. Chaque abeille leur est connue.
Chaque coccinelle est leur amie. Quand sonne la cloche des vêpres, ils se
dépêchent de regagner la chapelle et lisent sur les fresques l’étonnant histoire
de ces messagers célestes semblables à de grands papillons bariolés qui butinent,
parmi les fleurs des champs, le suc d’une nouvelle aurore.
Près de l’édicule dénué de figure vous récoltez, obéissants, le bleu ultime
avec des mains qui empoignent le ciel et des chasubles très anciennes lie-de-vin,
mais sous la bure juvénile flambe déjà entre amour et effarement le désir secret
d’attraper une fois pour toute votre dieu par les épaules.
Vies silencieuses
Editions Gallimard, 2019
Du même auteur :
Art poétique avec nature morte (09/09/2019)
Le bleu à l’âme (14/06/2021)
L’atelier du peintre (01/06/2022)
Un jardin de statues (01/06/2023)
L’atelier italien (1) (01/06/2024)
L’atelier italien (2) (01/06/2025)