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Le bar à poèmes
12 juin 2026

Daniel Kay (1959 -) : Moines peintres

 

(Le Télégramme/Marie-Hélène Clam)

 

 

 

Moines peintres

 

 

FRA ANGELICO I

 

 

Il faudra prendre les plus belles couleurs,

 

se saisir des pigments et des pierres broyées,

 

y ajouter le blanc de l’œuf,

 

il faudra préparer le mur, consolider le mortier

 

et déplier encore et le lys et le sourire de l’ange

 

près des ailes qui palpitent dans la fraîcheur du matin.

 

Le frère avait donné ses instructions à la cantonade,

 

La Parole pouvait enfin s’accomplir.

 

 

 

 

L’INVENTION DE LA PERSPECTIVE

 

 

 

Quand le frère applique ses couleurs

 

les étoiles crépitent

 

sous les doigts de la créature ailée.

 

Il pense la perspective est une fable

 

qui prend l’œil pour sujet.

 

En un instant, l’incommensurable

 

passe dans la mesure, l’illimité

 

s’arrime aux bords de la bissectrice,

 

l’éternité se dissout

 

dans la danse immobile des colonnes

 

et l’Histoire avec une vitesse

 

de film muet défile dans la prairie

 

baignée d’un souffle tiède.

 

 

 

FRA ANGELICO 1I

 

 

 

     La joie, il la connaissait, la vraie joie quand il déversait aux pieds de

 

l’archange en salutation les petites fleurs rouges qui grésillent sur le vent

 

des prairies et qu’il répandait, plus légères dans les airs, les lettres d’un

 

message auquel il croyait plus que tout. Mais il aimait surtout ses couleurs.

 

Il ignorait que viendrait la Peinture, qu’en d’autres temps les hommes

 

continueraient, après avoir invoqué les dieux, son interminable travail.

 

Mais de son cœur qui battait devant le jaune des chemins et le rose des

 

tuniques montait la joie qui emplit les siècles avec la force indestructible

 

de la douceur.

 

 

 

 

 

     Vous n’êtes que des enfants et vous êtes déjà tondus. La toile rêche de votre

 

bure ne vous empêche pas de courir en chantant dans le soleil du matin. Les

 

cierges qu’on éteignait un à un autrefois à l’Office de Ténèbres, vous en avez

 

fait des arbres sur une ligne de crête. Un des vôtres écrit et tous les siècles te

 

diront bienheureuse er rit, rit à gorge déployée en regardant les angelots bouffis

 

qui tombent comme des corps stellaires dans les champs d’oliviers.

 

 

 

 

MOINILLONS

 

 

 

Dans la nuit obscure des cellules

 

ils redoutent la cohorte des personnages

 

glabres ou barbus

 

qui lancent des javelots en feu

 

sur le corps glorieux du Saint.

 

Dans la nuit obscure

 

des lances et des flammes

 

Assise, Sienne et Florence

 

s’endorment, lampes interminables

 

posées dans le système des planètes.

 

 

 

 

 

     Après matines, quand le jour peint ses oiseaux sur la surface déjà bleue d’un

 

ciel de fête, ils quittent le monastère et vont observer les bourgeons sur les

 

branches et le vent dans les marguerites. Chaque abeille leur est connue.

 

Chaque coccinelle est leur amie. Quand sonne la cloche des vêpres, ils se

 

dépêchent de regagner la chapelle et lisent sur les fresques l’étonnant histoire

 

de ces messagers célestes semblables à de grands papillons bariolés qui butinent,

 

parmi les fleurs des champs, le suc d’une nouvelle aurore.

 

 

 

 

 

     Près de l’édicule dénué de figure vous récoltez, obéissants, le bleu ultime

 

avec des mains qui empoignent le ciel et des chasubles très anciennes lie-de-vin,

 

mais sous la bure juvénile flambe déjà entre amour et effarement le désir secret

 

d’attraper une fois pour toute votre dieu par les épaules.

 

 

 

 

Vies silencieuses

 


Editions Gallimard, 2019

 


Du même auteur : 


Art poétique avec nature morte (09/09/2019)


Le bleu à l’âme (14/06/2021)


L’atelier du peintre (01/06/2022)


Un jardin de statues (01/06/2023)


L’atelier italien (1) (01/06/2024)

 

L’atelier italien (2) (01/06/2025)

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