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Le bar à poèmes
13 juin 2026

Yves Bonnefoy (1923 - 2016) : Dedham, vu de Langham.

 

 

 

 

Dedham, vu de Langham*
 

 

 

 

Dedham, vu de Langham. L'été est sombre

 

 

 

Où des nuages se rassemblent. On pourrait croire

 

 

 

Que tout cela, haies, villages au loin,

 

Rivière, va finir. Que la terre n'est pas

 

Même l'éternité des bêtes, des arbres,

 

Et que ce son de cloches, qui a quitté

 

La tour de cette église, se dissipe,

 

Bruit simplement parmi les bruits terrestres,

 

Comme l'espoir que l'on a quelquefois

 

D'avoir perçu des signes sur des pierres

 

Tombe, dès qu'on voit mieux ces traits en désordre,

 

Ces taches, ces sursauts de la chose nue.

 

 

 

 

Mais tu as su mêler à ta couleur

 


Une sorte de sable qui du ciel

 


Accueille l'étincellement dans la matière.

 


Là où c'était le hasard qui parlait

 


Dans les éboulements, dans les nuées,

 


Tu as vaincu, d'un début de musique,

 


La forme qui se clôt dans toute vie.

 

 

 

Tu écoutes le bruit d'abeilles des choses claires,

 

Son gonflement parfois, cet absolu

 

Qui vibre dans le pré parmi les ombres,

 

Et tu le laisses vivre en toi, et tu t'allèges

 

De n'être plus ainsi hâte ni peur.

 

 

 

 

O peintre,

 

Comme une main presse une grappe, main divine,

 

De toi dépend le vin ; de toi, que la lumière

 

Ne soit pas cette griffe qui déchire

 

Toute forme, toute espérance, mais une joie

 

Dans les coupes même noircies du jour de fête.

 

Peintre de paysage, grâce à toi

 

Le ciel s'est arrêté au-dessus du monde

 

Comme l'ange au-dessus d'Agar quand elle allait,

 

Le cœur vide, dans le dédale de la pierre.

 

 

 

 

Et que de plénitude est dans le bruit,

 

Quand tu le veux, du ruisseau qui dans l'herbe

 

A recueilli le murmure des cloches,

 

Et que d'éternité se donne dans l'odeur

 

De la fleur la plus simple ! C'est comme si

 

 

 

La terre voulait bien ce que l'esprit rêve.

 

 

 

 

Et la petite fille qui vient en rêve

 

Jouer dans la prairie de Langham, et regarde

 

Quelquefois ce Dedham au loin, et se demande

 

Si ce n'est pas là-bas qu'il faudrait vivre,

 


Cueille pour rien la fleur qu'elle respire

 


Puis la jette et l'oublie ; mais ne se rident

 


Dans l'éternel été

 


Les eaux de cette vie ni de cette mort.

 

 

II

 

 

 

Peintre,

 

Dès que je t'ai connu je t'ai fait confiance,

 

Car tu as beau rêver tes yeux sont ouverts

 

Et risques-tu ta pensée dans l'image

 

Comme on trempe la main dans l'eau, tu prends le fruit

 

De la couleur, de la forme brisées,

 

Tu le poses réel parmi les choses dites.

 

 

 

 

Peintre,

 

J'honore tes journées, qui ne sont rien

 

Que la tâche terrestre, délivrée

 

Des hâtes qui l'aveuglent. Rien que la route

 

 

 

Mais plus lente là-bas dans la poussière.

 

Rien que la cime

 

Des montagnes d'ici mais dégagée,

 

Un instant, de l'espace. Rien que le bleu

 

 

 

De l'eau prise du puits dans le vert de l'herbe

 


Mais pour la conjonction, la métamorphose

 


Et que monte la plante d'un autre monde,

 


Palmes, grappes de fruits serrées encore,

 


Dans l'accord de deux tons, notre unique vie.

 


Tu peins, il est cinq heures dans l'éternel

 


De la journée d'été. Et une flamme

 


Qui brûlait par le monde se détache

 


Des choses et des rêves, transmutée.

 


On dirait qu'il ne reste qu'une buée

 


Sur la paroi de verre.

 

 

 

 

Peintre,

 

L'étoile de tes tableaux est celle en plus

 

De l'infini qui peuple en vain les mondes.

 

Elle guide les choses vers leur vraie place,

 

Elle enveloppe là leur dos de lumière,

 

Plus tard,

 

Quand la main du dehors déchire l'image,

 

Tache de sang l'image,

 

Elle sait rassembler leur troupe craintive

 

Pour le piétinement de nuit, sur un sol nu.

 

Et quelquefois,

 

Dans le miroir brouillé de la dernière heure,

 

Elle sait dégager, dit-on, comme une main

 

Essuie la vitre où a brillé la pluie,

 

Quelques figures simples, quelques signes

 

Qui brillent au-delà des mots, indéchiffrables

 

Dans l'immobilité du souvenir.

 

Formes redessinées, recolorées

 

A l'horizon qui ferme le langage,

 

C'est comme si la foudre qui frappait

 

Suspendait, dans le même instant, presque éternel,

 

Son geste d'épée nue, et comme surprise

 

Redécouvrait le pays de l'enfance,

 

Parcourant ses chemins ; et, pensive, touchait

 

Les objets oubliés, les vêtements

 

Dans de vieilles armoires, les deux ou trois

 

Jouets mystérieux de sa première

 

Allégresse divine. Elle, la mort,

 

 

 

Elle défait le temps qui va le monde,

 

Montre le mur qu'éclaire le couchant,

 

Et mène autour de la maison vers la tonnelle

 

Pour offrir, ô bonheur ici, dans l'heure brève,

 

Les fruits, les voix, les reflets, les rumeurs,

 

Le vin léger dans rien que la lumière.

 

 

 

 

* Plusieurs tableaux de John Constable portent ce titre ;

 

 

 

 

Ce qui fut sans lumière

 


Editions du Mercure de France,1987

 


Du même auteur :


 « Que saisir sinon qui s’échappe… » (03/06/2014)


Théâtre (03/06/2015)


L’été de nuit (13/06/2016)


Le myrte (13/06/2017)


Deux barques (13/06/2018)


La pluie sur le ravin (13/06/2019)


Le fleuve (13/06/2020)


Dans le leurre du seuil (13/06/2021)


Dans le leurre des mots (13/06/2022)


La maison natale (13/06/2023)


Le tout, le rien (13/06/2024)

 

Le souvenir (13/06/2025)

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