Armand Robin (1912 – 1961) : Lettre à mon père
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Lettre à mon père
Mon père, je t'écris dans l'encre rougeoyante de l'aurore.
Ma vie où les rochers et les ronces piquent encore,
Tu pourras la faucher, la sécher, l'engerber,
L'engranger parmi tes blés dans ton grenier.
J'ai gardé la douceur, le granit de jadis ;
Je n'ai pas effarouché de bruissetis dans les taillis ;
Sans troubler la toilette tintillonnante des bruyères,
Je te reviens, tout cahotant d'ornières.
Voici ma tête comme une lande courbe aux genêts soumis
Et mon âme vêtue en petit peu de lune bleuie.
Et viens, je te présente mon épouse : c'est l'épouse fatigue ;
Aprement, tendrement, nous jouâmes jour et nuit.
Je suis resté le chêne, la fontaine et le houx de chez nous ;
Les moutons et les bœufs sous leurs pieds roux et mous
Me piétinent sourdement, lourdement, me délivrent
De ces risibles coquelicots que sont mes livres.
Mon âme est un buisson d'ajoncs que depuis dix ans
Ne viennent visiter ni chevaux, ni paysans ;
Et pourtant, tu le sais, les poulains à pleines dents
Me mangent lentement, chaudement, tendrement.
Mes poèmes, ne les regarde pas d'un œil trop gros ;
Je n'ai pas écrasé du réel sous mes mots ;
Ils sont trèfles trempés qu'à larges bras, très droit,
A vastes faux j'abats ; et tous sont du peuple, ont la foi.
Mon araire oscillante et délicate de poète,
Je la conduis, pas fier ; dans les souches hypocrites
Et criardes des images je titube. C'est un cheval bruissant
De harnais et de pas fidèles qui finit mon chant.
Père, je suis allé plus loin qu'à nous il n'est permis ;
Ils me disent poète et savant ! Je n'ai pas trahi
Notre ferme d'éternité. Loin des bourgeois mauvais
Je tiens bon dans notre règne de simples choses vraies.
Les fainéants près de moi disent : « Le fainéant, c'est lui ! »
Les méchants désarmés s'écrient : « Le méchant, c'est lui ! »
Et moi, pour qu'ils en vivent, je leur livrais gratis
L'âme du peuple, sa douceur, sa grandeur, son granit.
Tant mieux ! Père. Puisse l'insulte, gaulant mes branches,
M'arracher cette pomme sautillonnante d'impatience
Qu'est le cœur. Je veux rouler en fruit blessé aux pieds d'autrui
Eclaboussant mon instant d'herbe en d'autres vies.
Août 1942
D’autre en autre
Textes rassemblés et présentés par Françoise Morvan
Editions Mesure, 2025
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