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Le bar à poèmes
5 juin 2026

Armand Robin (1912 – 1961) : Lettre à mon père

 

 

 

 

Lettre à mon père

 

 

 

 

Mon père, je t'écris dans l'encre rougeoyante de l'aurore.

 

Ma vie où les rochers et les ronces piquent encore,

 

Tu pourras la faucher, la sécher, l'engerber,

 

L'engranger parmi tes blés dans ton grenier.

 

 


J'ai gardé la douceur, le granit de jadis ;

 

Je n'ai pas effarouché de bruissetis dans les taillis ;

 

Sans troubler la toilette tintillonnante des bruyères,

 

Je te reviens, tout cahotant d'ornières.

 

 


Voici ma tête comme une lande courbe aux genêts soumis

 

Et mon âme vêtue en petit peu de lune bleuie.

 

Et viens, je te présente mon épouse : c'est l'épouse fatigue ;

 

Aprement, tendrement, nous jouâmes jour et nuit.

 

 


Je suis resté le chêne, la fontaine et le houx de chez nous ;

 

Les moutons et les bœufs sous leurs pieds roux et mous

 

Me piétinent sourdement, lourdement, me délivrent

 

De ces risibles coquelicots que sont mes livres.

 

 


Mon âme est un buisson d'ajoncs que depuis dix ans

 

Ne viennent visiter ni chevaux, ni paysans ;

 

Et pourtant, tu le sais, les poulains à pleines dents

 

Me mangent lentement, chaudement, tendrement.

 

 


Mes poèmes, ne les regarde pas d'un œil trop gros ;

 

Je n'ai pas écrasé du réel sous mes mots ;

 

Ils sont trèfles trempés qu'à larges bras, très droit,

 

A vastes faux j'abats ; et tous sont du peuple, ont la foi.

 

 


Mon araire oscillante et délicate de poète,

 

Je la conduis, pas fier ; dans les souches hypocrites

 

Et criardes des images je titube. C'est un cheval bruissant

 

De harnais et de pas fidèles qui finit mon chant.

 

 


Père, je suis allé plus loin qu'à nous il n'est permis ;

 

Ils me disent poète et savant ! Je n'ai pas trahi

 

Notre ferme d'éternité. Loin des bourgeois mauvais

 

Je tiens bon dans notre règne de simples choses vraies.

 

 


Les fainéants près de moi disent : « Le fainéant, c'est lui ! »

 

Les méchants désarmés s'écrient : « Le méchant, c'est lui ! »

 

Et moi, pour qu'ils en vivent, je leur livrais gratis

 

L'âme du peuple, sa douceur, sa grandeur, son granit.

 

 


Tant mieux ! Père. Puisse l'insulte, gaulant mes branches,

 

M'arracher cette pomme sautillonnante d'impatience

 

Qu'est le cœur. Je veux rouler en fruit blessé aux pieds d'autrui

 

Eclaboussant mon instant d'herbe en d'autres vies.

 

 

Août 1942

 

 

 

D’autre en autre

 

Textes rassemblés et présentés par Françoise Morvan

 

Editions Mesure, 2025

 

 

Du même auteur :


 « Sans parole, je suis toute parole… » (05/06/2014)


Sans Pays (05/06/2015)


l’Illettré (05/06/2016)


L’offre sans demande (05/06/2017)


Mon pays (05/06/2018)


Instant de pré (05/06/2019)


Me conduire en des lieux écartés (05/06/2020)


L’homme qui fit tous les tours (05/06/2021)


« Longtemps j’ai vécu de plantes... » (05/06/2022)


« Sous la lune d’été... » (05/06/2023)


Un printemps paysan (05/06/2024)

 

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