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Le bar à poèmes
28 mai 2026

Etel Adnan (1925 – 2021) : La mer. 1

 

 

 

 

La mer

 

 

 

            Je voudrais te parler de la mer, de sa patience,

 

Du soleil enchevêtré en elle.                 Te dire

 

les cuivres assourdis       par les eaux

 

 

 

*

 

 

 

La mer hallucinée : la nuit offerte

 

au souvenir et les eaux demeurées en révolte.  Il y

 

eut une querelle nocturne. Le tonnerre

 

déchira les nuages.

 

 

 

Liquide, liquide, incapable de se briser, femme, elle sait qu’il lui

 

est impossible de se diviser pour mieux

 

l’enserrer. Elle clame son immensité.

 

 

 

« C’est à la mesure de mon immortalité, dit-elle, que

 

ma douleur est géante. C’est pourquoi ce creux est

 

rempli du liquide vert du souvenir Je hante l’espace,

 

le lieu où rodent les faucons ».

 

 

 

Avec quelle clarté dans la mémoire on se

 

souvient de la mer !

 

 

 

Le soleil dit « la mer est la vie originelle,

 

je suis les vignes futures et la vigueur des panthères. »

 

La mer est femme sur les genoux de l’aube.

 

 

 

*

 

 

 

La mer bouge dans nos lèvres et s’élève comme

 

murailles dans nos yeux. Nous avons mal à sa pulpe.

 

Le vent dérange nos cheveux pour en faire piques

 

et épines, le voici comme une paume sur l’échine apaisée

 

des eaux.

 

 

 

L’éternité court sur la matière fluide, ni

 

mouvement, ni essence de la ligne, ni la trace

 

presque de chair d’un baiser quotidien, mais le  

 

visage lavé et délavé de la mer.

 

 

 

Présence continue, satisfaite, extase à la

 

face du ciel et accomplissement de l’eau en ses

 

espèces. Gloire répétée du soleil.

 

 

 

Immolation de l’étendue pacifiée, silence et

 

lenteur de ses  eaux, extase de ses vagues soumises et

 

figées en nappes et en plaines, gloire immémoriale

 

et sacre du soleil.

 

 

 

*

 

 

 

Elle dit :

 

 

 

            « soleil :

 

            mouvante pieuvre dans les eaux du ciel

 

            rose allumée comme un tatouage au milieu

 

            de mon ventre

 

 

 

pieuvre qui enfle et me soulève

 

en vagues de torture,

 

 

 

les tentacules sont les chemins

 

de ma clarté et de ma mémoire ! »

 

 

 

*

 

 

 

ô soleil des journées exaspérées, éphèbe

 

du premier jour, la mer dit : « je suis ton Eglise

 

première, car il n’y a point d’ombre en toi »

 

la mer merveilleusement souple pour les accouplements

 

diurnes....

 

 

 

*

 

 

 

Je suis exposée à la nudité de la lumière et

 

abandonnée à la lèvre multiple de la mer

 

 

 

je suis liquide élément liquide

 

la terre, ses volcans, ses ravines, sa colère

 

 

 

Je suis ses torrents et sa vase et son limon

 

et son printemps

 

Liquide élément liquide

 

Je suis la mer et unie à la mer

 

 

 

*

 

 

Même en ta colère, ô mer, ton silence de

 

Haute-Egypte a la densité du plomb.

 

 

 

J’ai vu la mer dans la cellule et la cellule au milieu

 

du soleil et le soleil au centre de tes yeux et ton œil

 

dans le ventre de la mer...

 

 

 

*

 

 

 

J’ai dit : la mer est seule. Réduite

 

à son état d’objet. Abandonnée dans son essence

 

liquide par le visage sans larmes de la lune. Les

 

volcans ne crachent plus. La lune, la lune au

 

visage sec, aux terres arides, la lune ne déverse

 

plus que des flots falsifiés

 

 

 

*

 

 

 

Elle dit :

 

 

 

            « soleil :     

 

 tu n’es pas matière,

 

            tu n’es pas matière,

 

 

 

            tu n’es pas conquis,

 

            tu n’es pas habité,

 

 

 

            tu n’es pas un cygne

 

            et ta face n’est pas un cancer,

 

 

 

            mais tu es dieu

 

            et père de la lumière

 

 

 

            et frappé de folie

 

            et baigné par la mer ! »

 

 

 

« Tu es un soudard de la mer, vulgaire

 

éclatant ! »

 

 

 

et le soleil dit :

 

« tu es le vin de mes orgies,

 

victoire de mes continents mes armées mes

 

vaisseaux qui marchent pour te livrer bataille ! »

 

 

 

*

 

La mer seule !

 

 

 

Dans le matin triste, femme elle s’est lavée.

 

L’eau est fraiche, le ciel est frais. Elle traîne,

 

traîne, s’attarde sur les cailloux, retourne les

 

galets. Si elle n’était immense et de si longue

 

date, je l’eusse dite gamine et abandonnée.

 

 

 

Incestueuse. C’est là son orgueil. Elle s’assied

 

sur les routes et le raconte au premier venu. D’où ces

 

îlots de tempête qui, plus loin, se calment. C’est

 

un sourire qu’elle vous prête quand elle porte à ses

 

lèvres une anémone dérobée aux vagues.

 

 

 

*

 

 

 

Matière aussi mouvante que mer sous le soleil

 

nr pourrait pas être l’origine et comme l’essence

 

de mon souffle à ton souffle mélangé.

 

 

 

Jamais n’ont vu le jour les murailles de la

 

distinction de la femme d’avec la mer, du soleil d’avec

 

ton visage.

 

 

 

Perverse, l’une, et pourtant plus innocente

 

de ne pouvoir n’être nue que la clarté à la nuit opposée,

 

et plus heureux que le soleil toi qui détient les

 

cordes de la marée...

 

 

 

Le soleil dit : « la mer grogne comme chienne.

 

Je vais armer mes archanges et mes couteaux

 

seront pluie en un jour d’orage ».

 

 

 

Elle dit : « Il ne veut pas savoir qu’au loin c’est encore

 

moi qu’il va recouvrir de sa lumière,

 

dans le jour éternel, dans l’espace nu ».

 

..................................................................................

 

 

 

 

 

 

Je suis un volcan criblé de météores

 

Poésies 1947 – 1997

 

Editions Gallimard (Poésie), 2023

 

 

De la même autrice : Beyrouth (28/05/2025)

 

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