Etel Adnan (1925 – 2021) : La mer 2
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La mer
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La mer brûle, en elle l’été s’est avancé. Le soleil
entre dans ses yeux et lui raconte son essence et
son histoire.
Après la ferveur, la fraîcheur. La mer accourt
et le recouvre, ses yeux brûlent dans l’eau. J’entends
ses chocs ses bruits ses rumeurs... Elle est un
tissu dont la verticale est d’eau et l’horizontale
de lumière. Elle raconte son essence liquide et son
histoire lumineuse.
*
Protubérance aux chaudes couleurs roses
contrastant avec la couleur argent de ta
couronne, ô soleil ! Ma couronne est une
lune diffuse...
Poursuivi, poursuivant, poursuivi,
ô soleil ! tu as absorbé les siècles passés
dans ton centre mou.
*
« Tu es un nain, dit la mer, par rapport aux autres
étoiles. »
« Ne perds pas de vue mon omnipuissance, dit
le soleil. Mon baiser appliqué à toute ta surface sera
le cataclysme attendu. »
*
J’ai dit : le fanatisme de la lune. Quand
la mer est verte comme la surface de l’Islam et que
le soleil froid plonge en elle, comme une épée, la
lune, la lune à la lèvre serrée, ferme le triangle
céleste dans lequel nous sommes tous emprisonnés !
*
ô mer, qu’ai-je besoin de te savoir
profonde quand ta surface, déjà, désespère,
de te savoir pacifiée, quand tes lèvres
sont des machines éternelles,
de te savoir sacrée, toi femme, et
femme adultère, et femme profanée...
*
J’ai dit : la pâleur de la mer, le désastre
du soleil, la douleur de la femme, l’or rouge ellipse
tendue contre le sol et contre le ciel essence et
forme de l’homme, et le sommeil unique de chaque
,nuit où chacun s’enveloppe dans le sexe et la pitié
pour soi-même. Les rêves coulent comme rivière
et parfois éclatent pulvérisés comme les grands
cratères de la lune, dispersés en fine poussière de
poussière...
*
Il n’y a qu’une « mer » ; océans, golfes, baies,
tout cela est un. Ce grand réservoir est en partie
dans les glaciers, en partie dans les nuages. La mer est
un esprit changeant constamment de forme ;
c’est un fluide lourd, c’est de la brume, du nuage,
du cristal de neige. C’est un mélange de gaz.
C’est un ange vaste aux membres dilatés, hydrophile
et aberrant.
Elle est indivisible. Elle a ses saisons ; la furie froide
et grise de l’hiver, l’œil du printemps, les eaux
chaudes et la boue bleue, les migrations de l’automne ;
la lumière froide qui ne perd pas de l’énergie, les
poissons vêtus de luciférine ;
les animaux errant dans son ventre qui la remplissent
d’angoisse ;
Le mirabilis qui a une goutte d’huile dans le corps,
comme une lampe sacrée.
Elle a :
les montagnes sans ombres du fond de l’océan ;
les éruptions volcaniques sous-marines, ses
colères... ;
les bêtes du silence aux multiples voix ;
des fleurs qui sont des animaux enracinés ;
des profondeurs qui ressemblent au ciel étoilé ;
ceux qui croient que la Terre a été arrachée
au Soleil par une comète filante ;
ceux qui croient qu’il y eut un temps où il
n’y avait que des éclairs incessants ;
l’eau qui dissout tout ;
la folie propre, un cyclone.
Elle dit :
« Toi, soleil, Râ, Marduk, Inca, jadis mon père
aujourd’hui mon amant, fais que je revienne
en ton oeil et en ta matière,
fais que je remonte jusqu’en ton royaume,
ou alors redescend en mes profondeurs. »
*
Une armée de flux et de reflux monte la garde
autour du Reflet du soleil, tandis que partout, sur la
surface fraîche et compacte, et nullement résistante
et nullement vénérable de l’eau souveraine il se
laisse, souverain, s’étendre et se multiplier.
Multiple et un, l’un et l’autre à part et en même temps,
leur image égale, l’un dans l’autre et pourtant
aussi réduite et arrondie, voilà qu’ils savent
mutuellement, par l’érotisme et par l’innocence,
qu’il n’y a ni dualité ni unité, mais le multiple
toujours un, commencé à l’aube, recommencé
au crépuscule
J’ai vu la mer dans la cellule et la cellule
au milieu de la mer.
J’ai vu la mer dans le soleil et le soleil
au milieu de la mer.
J’ai vu la mer dans ton œil et ton oeil
au milieu de la mer.
1948
Je suis un volcan criblé de météores
Poésies 1947 – 1997
Editions Gallimard (Poésie), 2023
De la même autrice :
Beyrouth (28/05/2025)
La mer 1 (28/05/2026)