Yvon Le Men (1953 -) : « Mais tu vas nulle part... »
/image%2F1371599%2F20260405%2Fob_3b7c0f_yvon-le-men-1.jpg)
Mais tu vas nulle part
me dit cet homme
nulle part n’existe pas
je lui dis
il ne voit que par le centre
n’importe quel centre
pourvu qu’il y soit
jamais par la périphérie
où je vis
où je vais
si je ne suis pas au centre
qui est au centre
demande le poète Eugène Guillevic
dans un poème
le poète ici
parle de son poème
qui ne vient jamais de nulle part
surtout pas
comme pour l’habiter de lui
son poème vient de la mer
des rocs
d’une table
d’une chaise
même bancale
son poème vient des choses
quand elles nous soulagent de nos âmes
parfois bancales
si je parle déjà d’un poète ici
c’est qu’ici le poème est partout
pas nulle part
dans les noms
dans l’amour des noms
d’allées
de squares
de bibliothèques
de bancs peut-être
qui regarderaient la mer
sur la terre
juste en rêvant de la mer
à deux sur le même banc
des noms de rues
de collèges
la rue du collège Angèle Vannier
dédiée à Paul Eluard
deux en une
pour que les gens ne se perdent pas
entre Angèle et Paul
qui aimait beaucoup les vers d’Angèle
De ma vie je n’ai jamais vu
Plus beau visage que sa voix
Plus beau visage mis à nu
Par le silence de mes doigts. (1)
elle était aveugle
et pourtant coquette
je l’ai vu un jour
du bord de mon œil droit
se vérifier dans le miroir de courtoisie de ma 2CV
je l’ai vu un autre jour
sur son lit de mort
dans sa maison de Bazouges La Pérouze
si petite
et pourtant si vaste
sur son lit d’amour
de la vie
à tout prix
par toutes ses pores
par toutes les portes de ses poèmes
qui convoquaient
le bois
le feu
la pierre
les conjuguaient
ensemble et avec nous
Pierre je compatis à ta vie lente et dure
dans ce pays de pierre
si je parle déjà d’un poète ici
c’est qu’ici le poème est partout
pas nulle part
dans les noms
dans l’amour des noms
du nom qu’il a fallu donner à la nouvelle communauté
nouvellement créée
bon gré
mal gré
ils ont voté
entre deux noms
deux langues
entre Maen Roch et Coglance
qui réunit le Coglais et la Loisance
le pays et la rivière
le pays par la rivière
qui réunit Saint-Brice et Saint-Etienne
en Coglais
depuis toujours
pour toujours
la nouvelle communauté
ainsi baptisé
comme nous le fûmes
à notre naissance
par un prénom
il nous suivra toutes les années
que nous vivrons journée après journée
le premier poème de notre vie
il nos faudra l’amer
bon gré
mal gré
l’habiter
comme les habitants d’ici
habiteront leur nouvelle communauté
de deux communes pas à pas rapprochées
de clocher
en clocher
sans éviter les querelles de clocher
et de langue
Conglance vient de l’eau
Maen Roch de la pierre
du granit d’ici
mais aussi de là-bas chez moi
du granit de Perros-Guirec
si rose contre les marées noires
de Brennilis
dont le nom tremble entre atomes et fantômes
de Bignan
d’Elven
de Peaule
de Saint-Pierre-de-Plesguen
de Louvigné-du-Désert
où naquit mon amie Mireille Robin
qui traduisit pour nous ici
les poètes de l’ancienne Yougoslavie
pendant la guerre en Yougoslavie
ainsi
grâce à elle
notre monde d’ici s’agrandit
de l’Île Grande
dont le garnit finira en pavés
sous les roues des damnés de l’Enfer du Nord
l’île si grande
au point d’y aller en pèlerinage
quand l’ouest tempête
hurle de rage
à sa proue de navire de roc (2)
l’ouest sauvage
la Basse-Bretagne
la Bretagne occidentale d’où je suis venu
en traversant la ligne de partage des langues
elle laisse d’u côté les Bretons bretonnants
de l’autre les Gallos
qui parlent une langue pour certains
un dialecte pour d’autres
en tout cas elle se parle
avec un corps
un cœur
une histoire
des histoires à raconter
de bouche à oreille
d’ici à ici
parfois jusqu’au ciel
en priant
en chantant
ce pays
dont je parle en français
dans ce poème
long
ce pays dont je suis venu
en dépassant Saint-Brieuc
où vivait ma tante Jeannette
que j’aimais bien
souvent beaucoup
en m’arrêtant à Rennes
dans le quartier de Maurepas
où j’ai laissé un peu de moi
dans ce quartier si difficile
où il me fut si facile
de partager longtemps
avec les petites gens
tels que les appellent
ceux qui s’appellent
les grands de ce monde
qui ignorent le quart monde
ils avaient besoin de parler
d’être écoutés
j’avais besoin de leur humanité
pour grandir en humanité
toute une humanité
de cinquante quatre nationalités
le quartier de Maurepas
qu’on découvert en 1968
les enfants du Coglais
un quartier à leurs yeux magnifique
comme s’ils découvraient l’Amérique
dans un vieux film en blanc et noir
on les voit derrière les vitres d’un car
s’étonner de voir
les tours de Maurepas toucher le ciel
s’étonner le soir
de leurs premières salles de bains
avec leurs pieds avec leurs mains
comme un siècle auparavant
mais sur un char à bancs
Amand Dagnët de Saint-Etienne
luis aussi découvrit
à n’en pas croire ses oreilles
le quartier et ses merveilles
qui n’était pas encore le Quartier de Maurepas
............................................................
(1) Angèle Vannier : « Choix de poèmes », Editions Segehrs, 1961
(2) Miguel Torga : « A la proue d’un navire de roc », Editions Le tout sur le Tout, 1986
Aux Marches de Bretagne
Editions Dialogue, 29 217 Le Conquet,2021
Du même auteur :
« Seule la mer éclaire ton visage… » (16/05/2014)
« Ma mère… » (16/05/2015)
Enez Aval (16/05/2016)
Saint-Michel de Brasparts (16/05/2017)
Vue sur le Mont (07/05/2018)
Inconnus mais pas étrangers (07/05/2019)
Naître (07/05/2020)
Désirer (06/05/2021)
Le mal du pays (05/04/2023)
« Pourtant le rêve de Maurepas... » (05/04/2024)
Je suis Antigone (05/04/2025)