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Le bar à poèmes
4 avril 2026

Jean-Paul de Dadelsen (1913 – 1957) : Tombeau personnel (2)

 

 

 

 

 

Tombeau personnel

 

 

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               revit les taudis d’Alexandrie et les couloirs où

 

               le poète aima souffrir ô ville où la déesse aux

 

               yeux de chat nous dit de revenir sans se soucier de

 

               notre bien au coin de la rue chaque matin vers les

 

               onze heures et demie phlébas attend le bus pour

 

               aller sur la grève ramasser les quelques galets polis

 

               qu’en provision rejette la mort déjà inscrite dans le

 

               filigrane la princesse à la fenêtre regarde la brume

 

               dans son dos la femme du docteur les questions en

 

               vingt reprises est-ce moi-même dit-elle est-ce demande-t-elle

 

               mon avenir mon chien ma jarretelle mon premier baiser mon

 

               désoeuvrement en attendant qu’à travers moi passe et

 

               s’accomplisse le temps toujours qui se défait et revient

 

               comme la marée à la charge ô ville arbres seuls patients

 

               sur la rivière au soir le vol en tournoyant des martinets

 

               des étourneaux le vol tournant des étourneaux qui crient

 

               à marée descendante à marée de perte morte eau

 

               rouge dans la brume le cœur de l’insensé s’arrête aux

 

               arrêts facultatifs comme aux arrêts prescrits le coeur

 

               est un autobus à route tracée à horaire prévu jusqu’au

 

               dernier parcours mais le conducteur peut regarder à gauche

 

               à droite ou devant lui mâchonner des rancunes ou siffloter

 

               se réjouir d’emmener phlébas  et la doublure au petit matin

 

               avec l’hôtesse de l’air levée pour ce soir à Dakar retrou-

 

               ver le beau capitaine un peu sombre ô sœur de

 

               Valparaiso la jaune Rome terre de sienne

 

               voici dans  le park sous la brume les morts les plus jeunes

 

               se promenant en bande avant chacun d’aller à sa tâche

 

               je l’ai attendue à l’entrée du pont j’ai arrêté la voiture

 

               au coin du gros buisson de houx il commençait à bruiner à

 

               neiger à bourgeonner à brûler que sais-je dans cette brume

 

               des saisons faisant la chaîne de l’attente et de l’absence

 

               les morts les mortes reconnaissent la maison l’arbre la

 

               station de métro où ils se rencontrèrent la salle de cinéma

 

               les mortes savent l’escalier grinçant le lit à refaire

 

               la cuisine à ranger il reviendra demain elle téléphonera

 

               hier elle écrira il y a tant d’années ô ville qui n’a

 

               pas lieu david ayant été roi étant mort dans son grand âge

 

               ayant été enseveli lardé d’aromates qui sait pourquoi

 

               deux mille et cent années plus tard au coin de cette rue

 

               à côté de monsieur phlébas ex jonathan attend le bus

 

               à temps attend le voyage à tant la section a tant de peine

 

               t’en souviens-tu david engendra osée qui engendra isaïe

 

               qui engendra Jéroboam qui en abrégeant engendra le

 

         grand-père qui engendra la mie qui moi david m’engendre

 

         revenu pour faire un bout de son voyage un bout de ce

 

         travail je me souviens d’avoir été vieux et las il fait

 

         froid. David aima Dieu et les délices des enfants des hommes

 

         comme son fils le Sage les délices des enfants des hommes des

 

         femmes en grand nombre texte douteux sens incertain dit la

 

         bible crampon chanoine d’amiens. Dans la brume, à l’autre

 

         bout du téléphone, dans le cercueil dressé de verre dépoli

 

         que dis-je transparent et les passants te voient parler te

 

         voient passer te voient avoir vécu, derrière le cri du

 

         remorqueur mes délices en grand nombre nos peines en grand

 

         nombre mes heures en grand nombre sulamite mon livre d’heures

 

         suzanne bethsabé rurh rachel brumes devant mon Dieu

 

         couloirs vers mon Dieu souterrains forés vers la patrie

 

         de l’autre côté de la brume david chanta comme aux jours de

 

         sa jeunesse mais en sachant que les paroles comme le vol

 

         des étourneaux ne sont qu’un tournoiement qui crie

 

         rapidement crie vers Dieu et se détourne et dérive à

 

         marée descendante et se perd en mer au-delà du dernier

 

         battement mouillé d’un phare au ras  de la vague tiède et

 

         noire cette patiente mouette flotte dans l’air facile et

 

         suit loin de toute terre sans crier dans le fil du vent

 

                            david comme aux jours de sa jeunesse de sa main

 

                            qui tendit l’arc et souleva bethsabée plonge dans     

 

                            le taillis des cordes qui ne savent dire que leur nom

 

                            seule la corde immobile et contrainte et quittée et  

 

                            reprise chante à sa place en fuyant son  nom partiel

 

                           à la louange de Dieu à la gloire du Nom seul suffisant

 

                            david who was once hansome and tall as you david a     

 

                            crié o lord thou pluckest me out o lord  thou pluckest   

 

                            burning (*) david incombustible brûle dans la brume

 

                            david se plaindra-t-il  de quoi à qui tout est    

 

                            égalisé au bout de chaque page du livre cela est bon

 

                            puisque nous ne comprenons pas cela est juste puisque

 

                            nous ne saurions faire le calcul la marée sans faute

 

                            remonte et sans faute la marée descend pour revenir

 

                            et sous les mouettes la mer est enracinée comme un

 

                            arbre à mille feuilles mobiles la mer ne va nulle part

 

                            la mer ne rejoint personne la mer nous porte

 

                            à nul lieu de nul lieu nous regardions debout le

 

                            long de l’écume soulevée et perdue

 

                            sans justice ville navire de brève traversée sur      

 

                            mille vies d’écume quand sa Hauteur envoie un vaisseau

 

à Boulogne d’Egypte à Calais d’Arabie à Dunkerque

 

des Indes tout est-il prévu une souris blanche

 

nommée plangloss three blind mice regarde à demi

 

voilée dans la brume la mouette aux ailes presque

 

immobiles

 

 

 

(*) David qui autrefois était beau et grand comme vous, David a crié, Oh ! Seigneur

 

arrache-moi, ô Seigneur arrache-moi à Ta brûlure !

 

 

 

 

 

Jonas suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes

 


Editions Gallimard (Poésie), 2005

 

 


Du même auteur :

 


 « Seigneur, donnez-moi seulement… » (29/10/2016)

 


Oncle Jean (29/10/2017)

 


La fin du jour (28/10/2018)

 


Bach en automne (29/10/2019)

 


Jonas, I : Invocation liminaire (29/10/2020)

 


Jonas. Fragments (29/10/2021)

 


La femme de Loth (04/04/2022)

 


Itinéraire de Londres à Valparaiso (29/10/2022)

 


Cinq étapes d’un poème. I – II (04/04/2023) 

 


Cinq étapes d’un poème. III (29/10/2023)

 


Exercice pour le soir (04/04/2024)

 

 

Pâques1957 (04/04/25)

 

 

Tombeau personnel (1) (04/04/2026)

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