Jean-Paul de Dadelsen (1913 – 1957) : Tombeau personnel (2)
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Tombeau personnel
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revit les taudis d’Alexandrie et les couloirs où
le poète aima souffrir ô ville où la déesse aux
yeux de chat nous dit de revenir sans se soucier de
notre bien au coin de la rue chaque matin vers les
onze heures et demie phlébas attend le bus pour
aller sur la grève ramasser les quelques galets polis
qu’en provision rejette la mort déjà inscrite dans le
filigrane la princesse à la fenêtre regarde la brume
dans son dos la femme du docteur les questions en
vingt reprises est-ce moi-même dit-elle est-ce demande-t-elle
mon avenir mon chien ma jarretelle mon premier baiser mon
désoeuvrement en attendant qu’à travers moi passe et
s’accomplisse le temps toujours qui se défait et revient
comme la marée à la charge ô ville arbres seuls patients
sur la rivière au soir le vol en tournoyant des martinets
des étourneaux le vol tournant des étourneaux qui crient
à marée descendante à marée de perte morte eau
rouge dans la brume le cœur de l’insensé s’arrête aux
arrêts facultatifs comme aux arrêts prescrits le coeur
est un autobus à route tracée à horaire prévu jusqu’au
dernier parcours mais le conducteur peut regarder à gauche
à droite ou devant lui mâchonner des rancunes ou siffloter
se réjouir d’emmener phlébas et la doublure au petit matin
avec l’hôtesse de l’air levée pour ce soir à Dakar retrou-
ver le beau capitaine un peu sombre ô sœur de
Valparaiso la jaune Rome terre de sienne
voici dans le park sous la brume les morts les plus jeunes
se promenant en bande avant chacun d’aller à sa tâche
je l’ai attendue à l’entrée du pont j’ai arrêté la voiture
au coin du gros buisson de houx il commençait à bruiner à
neiger à bourgeonner à brûler que sais-je dans cette brume
des saisons faisant la chaîne de l’attente et de l’absence
les morts les mortes reconnaissent la maison l’arbre la
station de métro où ils se rencontrèrent la salle de cinéma
les mortes savent l’escalier grinçant le lit à refaire
la cuisine à ranger il reviendra demain elle téléphonera
hier elle écrira il y a tant d’années ô ville qui n’a
pas lieu david ayant été roi étant mort dans son grand âge
ayant été enseveli lardé d’aromates qui sait pourquoi
deux mille et cent années plus tard au coin de cette rue
à côté de monsieur phlébas ex jonathan attend le bus
à temps attend le voyage à tant la section a tant de peine
t’en souviens-tu david engendra osée qui engendra isaïe
qui engendra Jéroboam qui en abrégeant engendra le
grand-père qui engendra la mie qui moi david m’engendre
revenu pour faire un bout de son voyage un bout de ce
travail je me souviens d’avoir été vieux et las il fait
froid. David aima Dieu et les délices des enfants des hommes
comme son fils le Sage les délices des enfants des hommes des
femmes en grand nombre texte douteux sens incertain dit la
bible crampon chanoine d’amiens. Dans la brume, à l’autre
bout du téléphone, dans le cercueil dressé de verre dépoli
que dis-je transparent et les passants te voient parler te
voient passer te voient avoir vécu, derrière le cri du
remorqueur mes délices en grand nombre nos peines en grand
nombre mes heures en grand nombre sulamite mon livre d’heures
suzanne bethsabé rurh rachel brumes devant mon Dieu
couloirs vers mon Dieu souterrains forés vers la patrie
de l’autre côté de la brume david chanta comme aux jours de
sa jeunesse mais en sachant que les paroles comme le vol
des étourneaux ne sont qu’un tournoiement qui crie
rapidement crie vers Dieu et se détourne et dérive à
marée descendante et se perd en mer au-delà du dernier
battement mouillé d’un phare au ras de la vague tiède et
noire cette patiente mouette flotte dans l’air facile et
suit loin de toute terre sans crier dans le fil du vent
david comme aux jours de sa jeunesse de sa main
qui tendit l’arc et souleva bethsabée plonge dans
le taillis des cordes qui ne savent dire que leur nom
seule la corde immobile et contrainte et quittée et
reprise chante à sa place en fuyant son nom partiel
à la louange de Dieu à la gloire du Nom seul suffisant
david who was once hansome and tall as you david a
crié o lord thou pluckest me out o lord thou pluckest
burning (*) david incombustible brûle dans la brume
david se plaindra-t-il de quoi à qui tout est
égalisé au bout de chaque page du livre cela est bon
puisque nous ne comprenons pas cela est juste puisque
nous ne saurions faire le calcul la marée sans faute
remonte et sans faute la marée descend pour revenir
et sous les mouettes la mer est enracinée comme un
arbre à mille feuilles mobiles la mer ne va nulle part
la mer ne rejoint personne la mer nous porte
à nul lieu de nul lieu nous regardions debout le
long de l’écume soulevée et perdue
sans justice ville navire de brève traversée sur
mille vies d’écume quand sa Hauteur envoie un vaisseau
à Boulogne d’Egypte à Calais d’Arabie à Dunkerque
des Indes tout est-il prévu une souris blanche
nommée plangloss three blind mice regarde à demi
voilée dans la brume la mouette aux ailes presque
immobiles
(*) David qui autrefois était beau et grand comme vous, David a crié, Oh ! Seigneur
arrache-moi, ô Seigneur arrache-moi à Ta brûlure !
Jonas suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes
Editions Gallimard (Poésie), 2005
Du même auteur :
« Seigneur, donnez-moi seulement… » (29/10/2016)
Oncle Jean (29/10/2017)
La fin du jour (28/10/2018)
Bach en automne (29/10/2019)
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Cinq étapes d’un poème. I – II (04/04/2023)
Cinq étapes d’un poème. III (29/10/2023)
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