Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) : Ballade de la vie extérieure / Ballade des ausseren lebens
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Ballade de la vie extérieure
(début 1894)
Et des enfants grandissent avec des yeux profonds
Et qui ne savent rien, grandissent et meurent
Et tous les hommes suivent leur chemin.
Et l’amertume des fruits se change en douceur
Et ils tombent la nuit sur le sol comme des oiseaux morts
Et demeurent quelques jours puis se corrompent.
Et toujours souffle le vent, et toujours et encore
Nous entendons et prononçons des paroles nombreuses
Et ressentons la jouissance et la fatigue dans nos membres
Et des rues courent à travers l’herbe, et il y a des places habitées
Ici et là, emplies de flambeaux, d’arbres, d’étangs
Et de menace, et de dessèchement mortel...
.
Pourquoi ces lieux sont-ils bâtis, et n’y en a-t-il jamais
Deux semblables ? et pourquoi en nombre infini ?
Quel changement produisent le rire, les larmes, la pâleur ?
Que nous importe tout cela, et tous ces jeux,
A nous, pourtant adultes, éternellement solitaires,
A nous qui ne cherchons jamais un but à nos errances ?
Que nous importe d’avoir vu tant de choses pareilles ?
Et cependant, il dit beaucoup, celui qui dit : « soir »,
Un mot, d’où s’écoulent mélancolie et affliction,
Comme un miel lourd s’écoule des rayons évidés.
Traduit de l’allemand par Jean-Yves Masson
In, revue « Po&sie, N°44 »
Belin éditeur, 1988
Ballade de la vie extérieure
)
Et des enfants deviennent grands, les yeux profonds
Et ignorants de tout deviennent grands et meurent
Et tous les hommes suivent leurs chemins.
Et des fruits sucrés naissent des fruits âpres
Et la nuit tombe au sol comme des oiseaux morts
Et restent peu de jours à terre puis pourrissent
Et toujours le vent souffle, et toujours nous
Entendons et disons des paroles nombreuses
Et sentons et désir et fatigue des membres
Et des routes s’en vont à travers l’herbe, et il y a
Des lieux pleins de flambeaux, d’arbres, d’étangs,
Et d’autres qui menacent, et mortellement secs...
.
Pourquoi ceux-là sont-ils construits ? et pourquoi ne
Se ressemblent-ils jamais ? et sont-ils innombrables ?
Et pourquoi rire alterne-t-il avec pleurer et puis blêmir ?
Que nous sert tout cela et ces amusements
Pour nous qui sommes grands et seuls à tout jamais,
Voyageurs que nous sommes ne cherchant plus de buts ?
Que nous sert d’avoir vu grand nombre de ces choses ?
Celui pourtant qui dit le « soir » en dit beaucoup,
C’est un mot d’où s’écoule tristesse et profondeur
Comme un miel lourd gouttant des alvéoles creuses
Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre
In, « Anthologie bilingue de la poésie allemande »
Editions Gallimard (La Pléiade),1995
Du même auteur :
Une aventure / Erlebnis (12/02/2015)
Tercets sur la mortalité / Terzinen über vergänglichkeit (12/02/2016)
Ballade des ausseren lebens
Und Kinder wachsen auf mit tiefen Augen,
Die von nichts wissen, wachsen auf und sterben,
Und alle Menschen gehen ihre Wege.
Und süße Früchte werden aus den herben
Und fallen nachts wie tote Vögel nieder
Und liegen wenig Tage und verderben.
Und immer weht der Wind, und immer wieder
Vernehmen wir und reden viele Worte
Und spüren Lust und Müdigkeit der Gliede
Und Straßen laufen durch das Gras, und Orte
Sind da und dort, voll Fackeln, Bäumen, Teichen,
Und drohende, und totenhaft verdorrte...
Wozu sind diese aufgebaut und gleichen
Einander nie ? und sind unzählig viele ?
Was wechselt Lachen, Weinen und Erbleichen ?
Was frommt das alles uns und diese Spiele,
Die wir doch groß und ewig einsam sind
Und wandernd nimmer suchen irgend Ziele ?
Was frommts, dergleichen viel gesehen haben ?
Und dennoch sagt der viel, der « Abend » sagt,
Ein Wort, daraus Tiefsinn und Trauer rinnt
Wie schwerer Honig aus den hohlen Waben.
Poème précédent en allemand :
Friedrich Hölderlin : Le printemps / Der Frühling (06/02/2026)