Abou al Qassem Al-Chabbi أبو القاسم الشابي / (1934 – 1909) : Mes chansons ivres
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Mes chansons ivres
Nous nous sommes énivrés de notre amour ;
en lui, nous nous sommes rassasiés.
Toi qui, à la ronde aux convives,
fais le geste d’offrir à boire,
enlève la boisson et les coupes.
Offre le charbon ardent
aux oiseaux,
aux abeilles,
et laisse la terre humide
enserrer ton épousée.
Qu’y-a-t-il de commun
entre nous et les coupes, que nous quêtions ainsi
auprès d’elles l’étourdissement,
alors que la passion d’amour
est magie, ardente ivresse ?
Prive-nous de ta présence,
car le Printemps
est pour nous un échanson,
et ce vaste espace une coupe de vin.
L’intensité de la vie,
nous la trouvons, comme l’oiseau,
dans le calme horizon,
et comme l’abeille,
au-dessus des fleurs vigoureuses
baignées de tendre fraîcheur.
Tu ne vois que la séduction
du monde et des êtres vivants
qui le peuplent.,
celles aussi des songes hantés de créatures
au cœur ensorcelé.
Quant à nous, le plaisir de vivre,
nous le trouvons
sous le feuillage,
comme deux gamins perdus,
dans les illusions
de l’enfance ;
ou sur le fier rocher isolé,
au fond de la vallée,
enlacé par les dangereux sentiers
de l’inconnu.
Passant de grand matin
par les prairies verdoyantes,
nous assistons au déclin
du jour à peine né,
et nous chantons à l’unisson
avec le doux zéphyr
qui pour nous fredonne ses airs.
Et nous murmurons nos confidences
à l’oreille de la Nature
dont le souffle se répand
dans la création entière :
et nous écoutons battre son cœur,
poursuivant son rythme chantant.
Nous ressemblons au Printemps
dans notre marche à travers un parterre
de fleurs, de visions
et de fantômes.
Au-dessus d’elle l’amour danse
se divertit et chante,
ivre et lançant des œillades
de familiarité coquette.
Nous vivons le plus intense de notre vie
dans un Paradis façonné par la magie
univers qui au loin dresse ses beautés...
au loin, si loin...
Blottis dans notre nid
teint de la couleur des roses,
nous entonnons les versets de l’amour,
en l’honneur de la jeunesse heureuse.
L’existence, nous l’avons laissée
aux mains des hommes
- et peu nous chaut
qu’au long de leur âge,
ils la maudissent à leur gré.
Nous nous sommes éloignés
en emportant avec nous le cœur de cette vie,
son âme ; et nous avons laissé
derrière nous l’écorce,
manière inerte des jours.
Oui, nous nous sommes enivrés de notre amour ;
en lui, nous nous sommes rassasiés.
Et la coupe a débordé,
Eloignez-vous, les échansons !
Ainsi avons-nous eu accès à l’intensité de la vie,
en refusant le reste de ses dons :
ô vie, nous ne voulons pas
de ces inutiles présents !
Il nous suffit de nos fleurs
qui exhalent leurs parfums ;
il nous suffit de la coupe
d’où suinte sans fin l’exquise liqueur !
A nos lèvres un vin céleste,
généreux et pur, un printemps
à l’habit de fête rayé de blanc !
Ô siècle, ô temps qui dispute
sa course, impatient d’atteindre son but imprécis,
demeure toujours changeante !
Ô création, ô sphère
tournoyante
offerte aux éclats du matin,
aux ténèbres étouffantes,
au jour !
Ô mort, ô destinée aveugle,
arrêtez-vous en ce lieu précis
où vous êtes ; sinon, qu’aille à son terme
votre couse folle !
Mais laissez- nous là où nous sommes :
les songes nous chantent leurs chansons,
et l’amour, et l’ample existence.
Et si vous refusez,
portez-nous tels que nous sommes,
les flammes de l’amour passionné
au bord de nos lèvres,
et dans nos mains
les fleurs de la vie, parfumées
d’aromates sans pris, de sortilèges
semblables au souffle léger du zéphir.
Traduit de l’arabe par René Rizqallah Khawam
in, « La poésie arabe »,
Editions Phébus (Libretto), 1995
Du même auteur : Rêves de ma jeunesse (24/04/2025)