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Le bar à poèmes
24 avril 2026

Abou al Qassem Al-Chabbi أبو القاسم الشابي / (1934 – 1909) : Mes chansons ivres

 

 

 

 

Mes chansons ivres

 

 

 

Nous nous sommes énivrés de notre amour ;

 

en lui, nous nous sommes rassasiés.

 

Toi qui, à la ronde aux convives,

 

fais le geste d’offrir à boire,

 

enlève la boisson et les coupes.

 

 

 

Offre le charbon ardent

 

aux oiseaux,

 

aux abeilles,

 

et laisse la terre humide

 

enserrer ton épousée.

 

 

 

Qu’y-a-t-il de commun

 

entre nous et les coupes, que nous quêtions ainsi

 

auprès d’elles l’étourdissement,

 

alors que la passion d’amour

 

est magie, ardente ivresse ?

 

 

 

Prive-nous de ta présence,

 

car le Printemps

 

est pour nous un échanson,

 

et ce vaste espace une coupe de vin.

 

 

 

L’intensité de la vie,

 

nous la trouvons, comme l’oiseau,

 

dans le calme horizon,

 

et comme l’abeille,

 

au-dessus des fleurs vigoureuses

 

baignées de tendre fraîcheur.

 

 

 

Tu ne vois que la séduction

 

du monde et des êtres vivants

 

qui le peuplent.,

 

celles aussi des songes hantés de créatures

 

au cœur ensorcelé.

 

 

 

Quant à nous, le plaisir de vivre,

 

nous le trouvons

 

sous le feuillage,

 

comme deux gamins perdus,

 

dans les illusions

 

de l’enfance ;

 

 

 

ou sur le fier rocher isolé,

 

au fond de la vallée,

 

enlacé par les dangereux sentiers

 

de l’inconnu.

 

 

 

Passant de grand matin

 

par les prairies verdoyantes,

 

nous assistons au déclin

 

du jour à peine né,

 

et nous chantons à l’unisson

 

avec le doux zéphyr

 

qui pour nous fredonne ses airs.

 

 

 

Et nous murmurons nos confidences

 

à l’oreille de la Nature

 

dont le souffle se répand

 

dans la création entière :

 

et nous écoutons battre son cœur,

 

poursuivant son rythme chantant.

 

 

 

Nous ressemblons au Printemps

 

dans notre marche à travers un parterre

 

de fleurs, de visions

 

et de fantômes.

 

 

 

Au-dessus d’elle l’amour danse

 

se divertit et chante,

 

ivre et lançant des œillades

 

de familiarité coquette.

 

 

 

Nous vivons le plus intense de notre vie

 

dans un Paradis façonné par la magie

 

univers qui au loin dresse ses beautés...

 

au loin, si loin...

 

 

 

Blottis dans notre nid

 

teint de la couleur des roses,

 

nous entonnons les versets de l’amour,

 

en l’honneur de la jeunesse heureuse.

 

 

 

L’existence, nous l’avons laissée

 

aux mains des hommes

 

- et peu nous chaut

 

qu’au long de leur âge,

 

ils la maudissent à leur gré.

 

 

 

Nous nous sommes éloignés

 

en emportant avec nous le cœur de cette vie,

 

son âme ; et nous avons laissé

 

derrière nous l’écorce,

 

manière inerte des jours.

 

 

 

Oui, nous nous sommes enivrés de notre amour ;

 

en lui, nous nous sommes rassasiés.

 

Et la coupe a débordé,

 

Eloignez-vous, les échansons !

 

 

 

Ainsi avons-nous eu accès à l’intensité de la vie,

 

en refusant le reste de ses dons :

 

ô vie, nous ne voulons pas

 

de ces inutiles présents !

 

 

 

Il nous suffit de nos fleurs

 

qui exhalent leurs parfums ;

 

il nous suffit de la coupe

 

d’où suinte sans fin l’exquise liqueur !

 

 

 

A nos lèvres un vin céleste,

 

généreux et pur, un printemps

 

à l’habit de fête rayé de blanc !

 

 

 

Ô siècle, ô temps qui dispute

 

sa course, impatient d’atteindre son but imprécis,

 

demeure toujours changeante !

 

 

 

Ô création, ô sphère

 

tournoyante

 

offerte aux éclats du matin,

 

aux ténèbres étouffantes,

 

au jour !

 

 

 

Ô mort, ô destinée aveugle,

 

arrêtez-vous en ce lieu précis

 

où vous êtes ; sinon, qu’aille à son terme

 

votre couse folle !

 

 

 

Mais laissez- nous là où nous sommes :

 

les songes nous chantent leurs chansons,

 

et l’amour, et l’ample existence.

 

 

 

Et si vous refusez,

 

portez-nous tels que nous sommes,

 

les flammes de l’amour passionné

 

au bord de nos lèvres,

 

et dans nos mains

 

les fleurs de la vie, parfumées

 

d’aromates sans pris, de sortilèges

 

semblables au souffle léger du zéphir.

 

 

 

 

 

Traduit de l’arabe par René Rizqallah Khawam

 


in, « La poésie arabe »,

 


Editions Phébus (Libretto), 1995

 

Du même auteur : Rêves de ma jeunesse (24/04/2025)

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