Inger Christensen (1935 - 2009) : Lettre en Avril (IV-V)
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Lettre en Avril
IV
ooooo
Nous voilà donc
dans ce seul à seul violent
où les bulbes bossent
sous la terre
et attendent.
Vers midi
quand la pluie s’arrête,
un oiseau
sur un rocher.
Vers le soir
quand le cœur est vide,
une femme
sur la route.
Son visage
est rond et ridé
et on dirait
qu’elle se souvient
en arrière
dans le temps,
pendant que, calmement,
elle vérifie
quand
et pourquoi
elle a pu voir
un être dernièrement.
Puis elle hoche la tête
et s’en va.
oo
Je vois les anémones.
je n’imagine pas
que les anémones
me voient,
mais il y a quand même,
comme elles oxygènent
l’air de la forêt
et dans l’image rémanente
qui émiette
comme auprès du magnésium
brûlant,
quelque chose qui me dit
que je suis plus visible.
o
Dis-moi
que les choses
parlent
leur propre
langue
distincte.
oooo
le lion de pierre
aux yeux aussi aveugles
que les bulbes sous terre
qui portent
les fondations de la maison,
et la cave inférieure
qui s’écroule
où les nourrissons vieillis
vagissent comme des moines
et des nonnes orphelins,
et les sarments de pierre,
fragments de feuilles
d’une froideur ardente
passionnée,
filandres
de la bouche déguenillée
des abysses
qui, morose et muette
et presque
comme un arrangement bizarre,
d’un clapotis accouche
de toutes sortes
de cultures
comme une truie
de ses porcelets.
Tout ce chuchotement
à travers la foule
de membranes
et de peaux,
toute cette agitation
humaine
nous sommes contraints de la nommer
joie et de nous réjouir,
jubilation et de jubiler,
plaisir, jouissance, délices, bonheur
et tel le martinet
qui dort dans l’air
abriter dans un rêve
notre raison exilée.
ooo
Déjà dans la rue
l’argent serré
dans la main,
et le monde est une blanchisserie
qui nous coule et nous tord
qui nous sèche et nous repasse
et peignés à l’eau
et à la merci
nous tourbillonnons
en arrière
dans les rêves de chaînes
et prisons des enfants
et du gros soupir
de la libération,
et dans les éclateurs
du sentiment
surviennent
l’avaleur de feu
et le mangeur de cigarettes
en apparitions,
et nous payons
et nous nous en séparons
avec un rire.
V
ooo
Un soin
comme celui nécessaire
pour répéter le monde.
Cette arrivée quotidienne
dans toutes sortes de déguisements
de tout ce qui est
évident
chaste et sexué
à la fois.
Le rêve gracieux
du monstre
de vivre
parmi les caresses
des hommes.
Le baiser
sous les voûtes
succulentes
où les grenouilles
ressemblent
à un paysage du cerveau.
Et si nous ne savions pas mieux
nous nous promènerions
dans nous-mêmes
pour nous rencontrer là.
oooo
Petit rêve raisonnable
quand dans mon lit
soir après soir
je compte les lits,
combien
et où
j’ai dormi
dans ma vie,
et tous ces endroits
pendant que je dormais
j’ai rêvé
sur un rêve
qui soir après soir
s’approche
du même endroit,
j’ai rêve
même dans les chambres de craie
des hôpitaux,
et le matin
seul le reste d’un chuchotement électrique
quand on apporte le bouquet.
ooooo
L’entrée
du réseau routier
dans le noir,
quand la rentrée
est plus longue
et les étoiles
émettent
sur les ondes
des panneaux
bleu-blanc.
Parfois
les poches de lumière
des arrêts.
Un homme
avec un panier
vide.
Une fille
avec casque
et veste
et sur la joue
un peu de sel séché
des yeux
brûlés.
Et c’est ici en route
pendant que nous suivons
la terre,
qui à ce qu’il paraît
de sa propre manière
un peu oscillante
suit un soleil
disparu
depuis longtemps déjà,
que tout
de lui-même
se glisse
dans ta main
dans la mienne,
et les lignes
d’un atlas
du présent atemporel
s’étendent
et s’étendent
et s’étendent
comme arrivée
dans le corps.
Et quand nous traversons
le fleuve
tu dis
que nous traversons
le fleuve.
Pendant que le seul à seul
violent
ouvre ses vannes.
oo
Mais c’est aussi facile
que cela
en avril
il n’y a en effet
qu’à le faire
se promener dans la forêt
comme à l’époque
aussi facile
comme si ce n’était
rien de tout
en avril
se promener là
comme à l’époque
la main
dans la main
rien du tout
n’en parlons pas
dans le vent des anémones
comme si jamais
nous n’étions
séparés
aussi facilement
que cela
en avril
parce qu’elle fanent
si vite
et dans l’air oxygéné
de la forêt
le pin est de feu
comme le texte furieux.
o
Aussi facile
comme dans un autre
cerveau
ici
dans un parc à jeux
brûlant
ici
où chacun
à son zénith
ouvre
la ville fermée
ici
où les luttes acharnées
les espoirs rasés
imitent la joie
et sa respiration
haletante.
Qui sait
si la joie
ne sait pas en elle-même
que son nom
est un autre
ici
où tout
respire l’idylle.
Ainsi,
assise ici
sur le banc
enveloppée du souffle
le plus libre du monde
et les bruits débordent
délicieusement
dans un autre
silence,
si chaude
et à moitié endormie,
si poussiéreuse
que le fleuve se tarit
je traverse à pied sec,
et dans le désert
je m’arrête
sous la pyramide de fruits
et flaire.
Un chien,
roulettes
sous les pattes
postérieures paralysées
la garde.
Et là,
luisant
entre les pattes antérieures
botes,
la grenade
que d’ailleurs
tout tranquillement
j’avais oubliée.
Traduit du danois par Janine et Karl Poulsen
In, Inger Christensen :« La Vallée des papillons & Lettre en avril »
Editions Rehauts,2018
De la même autrice :
Lumière (21/02/2021)
Il (21/02/2022)
Le for intérieur (21/02/2023)
La vallée des papillons (21/02/2024)
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