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Le bar à poèmes
21 février 2026

Inger Christensen (1935 - 2009) : Lettre en Avril (IV-V)

 

 

 

Lettre en Avril

 

 

IV


ooooo


Nous voilà donc


dans ce seul à seul violent


où les bulbes bossent


sous la terre


et attendent.


Vers midi


quand la pluie s’arrête,


un oiseau 


sur un rocher.


Vers le soir


quand le cœur est vide,


une femme


sur la route.


Son visage


est rond et ridé


et on dirait


qu’elle se souvient


en arrière


dans le temps,


pendant que, calmement,


elle vérifie


quand


et pourquoi


elle a pu voir


un être dernièrement.


Puis elle hoche la tête


et s’en va.

 

 

oo


Je vois les anémones.


je n’imagine pas


que les anémones 


me voient,


mais il y  a quand même,


comme elles oxygènent


l’air de la forêt


et dans l’image rémanente


qui émiette


comme auprès du magnésium


brûlant,


quelque chose qui me dit


que je suis plus visible.

 

 

o


Dis-moi


que les choses


parlent


leur propre


langue 


distincte.

 

 

oooo


le lion de pierre


aux yeux aussi aveugles


que les bulbes sous terre


qui portent


les fondations de la maison,


et la cave inférieure


qui s’écroule


où les nourrissons vieillis


vagissent comme des moines


et des nonnes orphelins,


et les sarments de pierre,


fragments de feuilles


d’une froideur ardente


passionnée,


filandres


de la bouche déguenillée


des abysses


qui, morose et muette


et presque


comme un arrangement bizarre,


d’un clapotis accouche 


de toutes sortes


de cultures


comme une truie


de ses porcelets.


Tout ce chuchotement


à travers la foule


de membranes


et de peaux,


toute cette agitation


humaine


nous sommes contraints de la nommer


joie et de nous réjouir,


jubilation et de jubiler,


plaisir, jouissance, délices, bonheur


et tel le martinet


qui dort dans l’air


abriter dans un rêve


notre raison exilée.

 

 

ooo


Déjà dans la rue


l’argent serré 


dans la main,


et le monde est une blanchisserie


qui nous coule et nous tord


qui nous sèche et nous repasse


et peignés à l’eau


et à la merci


nous tourbillonnons


en arrière


dans les rêves de chaînes


et prisons des enfants


et du gros soupir


de la libération,


et dans les éclateurs 


du sentiment


surviennent


l’avaleur de feu


et le mangeur de cigarettes


en apparitions,


et nous payons


et nous nous en séparons 


avec un rire.

 

 


V


ooo


Un soin 


comme celui nécessaire


pour répéter le monde.


Cette arrivée quotidienne


dans toutes sortes de déguisements


de tout ce qui est 


évident


chaste et sexué


à la fois.


Le rêve gracieux 


du monstre


de vivre


parmi les caresses


des hommes.


Le baiser


sous les voûtes


succulentes


où les grenouilles


ressemblent


à un paysage du cerveau.


Et si nous ne savions pas mieux


nous nous promènerions


dans nous-mêmes


pour nous rencontrer là.

 

 

oooo


Petit rêve raisonnable


quand dans mon lit


soir après soir


je compte les lits,


combien


et où


j’ai dormi


dans ma vie,


et tous ces endroits


pendant que je dormais


j’ai rêvé


sur un rêve


qui soir après soir


s’approche


du même endroit,


j’ai rêve


même dans les chambres de craie


des hôpitaux,


et le matin


seul le reste d’un chuchotement électrique


quand on apporte le bouquet.

 

 

ooooo


L’entrée


du réseau routier


dans le noir,


quand la rentrée


est plus longue


et les étoiles


émettent


sur les ondes


des panneaux 


bleu-blanc.


Parfois


les poches de lumière


des arrêts.


Un homme


avec un panier


vide.


Une fille


avec casque 


et veste


et sur la joue


un peu de sel séché


des yeux 


brûlés.


Et c’est ici en route


pendant que nous suivons


la terre,


qui à ce qu’il paraît


de sa propre manière


un peu oscillante


suit un soleil


disparu


depuis longtemps déjà,


que tout 


de lui-même


se glisse


dans ta main


dans la mienne,


et les lignes


d’un atlas


du présent atemporel


s’étendent 


et s’étendent


et s’étendent


comme arrivée


dans le corps.


Et quand nous traversons 


le fleuve


tu dis


que nous traversons 


le fleuve.


Pendant que le seul à seul


violent


ouvre ses vannes.

 

 

oo


Mais c’est aussi facile 


que cela


en avril


il n’y a en effet


qu’à le faire


se promener dans la forêt


comme à l’époque


aussi facile


comme si ce n’était


rien de tout


en avril


se promener là


comme à l’époque


la main


dans la main


rien du tout


n’en parlons pas


dans le vent des anémones


comme si jamais 


nous n’étions


séparés


aussi facilement


que cela


en avril


parce qu’elle fanent


si vite


et dans l’air oxygéné


de la forêt


le pin est de feu


comme le texte furieux.

 

 

o


Aussi facile


comme dans un autre


cerveau


ici


dans un parc à jeux


brûlant


ici


où chacun


à son zénith


ouvre


la ville fermée


ici


où les luttes acharnées


les espoirs rasés


imitent la joie


et sa respiration


haletante.


Qui sait 


si la joie


ne sait pas en elle-même


que son nom


est un autre


ici


où tout 


respire l’idylle.


Ainsi,


assise ici


sur le banc


enveloppée du souffle


le plus libre du monde


et les bruits débordent


délicieusement


dans un autre


silence,


si chaude


et à moitié endormie,


si poussiéreuse


que le fleuve se tarit


je traverse à pied sec,


et dans le désert


je m’arrête


sous la pyramide de fruits


et flaire.


Un chien,


roulettes


sous les pattes


postérieures paralysées


la garde.


Et là,


luisant


entre les pattes antérieures


botes,


la grenade


que d’ailleurs


tout tranquillement


j’avais oubliée.

 

 

 


Traduit du danois par Janine et Karl Poulsen

 

In, Inger Christensen :« La Vallée des papillons & Lettre en avril »

 

Editions Rehauts,2018
 

De la même autrice :

 

Lumière (21/02/2021)

 

Il (21/02/2022)

 

Le for intérieur (21/02/2023)

 

La vallée des papillons (21/02/2024)

 

Lettre en Avril (I-III) (21/02/2025)
 

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