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Le bar à poèmes
20 février 2026

Denis Rigal (1938 - 2021) : Bouts de souffle

Denis Rigal, avec son vieux fouet à mouche en bambou refendu. | OUEST-FRANCE

 

 

  Bouts de souffle

 

 


il n’ y a rien à trouver qu’une parole


qui se découvre parole 


et retombe en pluie


sur sa propre source,


pour rien.


*


comme une femme,


jeune soudain


dans l’éclaircie,


secoue ses cheveux,


rit,


te saute au cou :

 

telle est l’aube,


que tu n’as pas vue.


*


écris, sauve ta peau,


(de la pelade, de la poussière, 

                                                                        
de la pitié)


*


il faut devenir,


bon gré, mal gré ;


habiter son lointain.                           


*


Tendre vers l’aphorisme

ou l’aphasie,


c’est tout comme.


*


tailler dans la mort


jusqu’à la veine


de sève vive


qui persiste.

 

 

espérer un drageon excentrique,


loin de la souche,

 

 

qui se souviendrait,


qui offrirait du vert au mois,


à défaut de fruits.


*


garde -toi solitaire,


pour être prêt.  

 
*


la nuit du corps se referme,


sang et cendre ;


et cendre.

 

 

et rien redire.

ici on ne répète pas


on attend


*


La mort se met en scène


tantôt-tantôt


en roi déchu,


en bouffon,


en justicier,


selon les muses.

 

 

ou en charogne,


qui ne ment pas.


*


aime cette terre


qui finit par l’abrupt,

 

te met devant ta vérité.


*


l’hiver est ton miroir,


brièvement, comme il convient,


juste avant le gel.


*


te laisserai le goût du vent,


qui est celui


de l’infini mâché longtemps,


un goût râpeux de mêlé-casse


et de matin d’hiver,

 

 

sur la colline


avec sa croix de biais sur le ciel vert


à jamais déglingué


et ses vols de vanneaux,


sur la falaise au bord de rien,

 

 

et tu retrouveras


ton âme nue


qui se suffit.


*


La beauté que je n’ai su dire,


c’est moi qui l’empêche de vivre.


*


toujours 


ces lambeaux de brume entre les mots,


qui cachent tout,


qui gâchent tout.

 

 

c’est ce monde-là qui te sauve,


qui donne chair au regard.


*


la terre sous les ongles témoigne :


nous avons griffé, agrippé, labouré


pour ne pas perdre possession,


ne pas douter,


tenir ferme


ce petit canton de réel


avec le bienveillant mystère


qui l’entoure 


ce presque bonheur.


*


après les caresses aux courbes du monde,


les langueurs, les longueurs,

 

 

vienne la fierté laconique


pour finir dignement.


*


on regarde ailleurs,


on évite la houle,

 

 

et pour un temps le souffle


s’apaise


s’allonge un peu,

 

 

comme si rien ne pressait.


*


ad nepotes

 

 

vous aurez en partage


cet heureux tremblé des vivants, 

 

 

comme tremble l’aurore

 

qui est question,


qui est pari au bord du jour,

 

 

et la lumière des ruisseaux,


la lumière du vent,


qui passent.


*


si seulement il y avait


le temps de savoir,

 

 

un éclair,

 

 

un prisme de lumière


vive, 

 

 

un instant rude


(comme autrefois le verre de rhum,


cul-sec)

 

et puis trancher.


*


           an 768, printemps à Chiang ling

 

le reflet de la lune sur l’eau


et le vent des arbres,


leur pureté absolue :


Tu Fu vieilli

 

 

en tirait de quoi vivre


encore un peu


dans la tremblante éternité.

 

 

traverser devrait nous aider :


passer le col,


franchir le gué ;


on devrait trouver quelque chose


de l’autre côté,


un peu de vérité


à défaut d’espoir.

 

 

on devrait


*


oublier le juste orgueil
faire un pas plus loin,
retrouver la paix légère.


*


ah, la sérénité de l’espace


avant la création,


quand dieu était encore innocent !



un galet au soleil : laisse-le 


se refermer sur toi,


sois en paix:


il finira bien par éclore


*


jusqu’au bout la route 


est bordée de grands iris


de velours noirs que l’on salue,


ému comme aux temps lointains.


*


n’oublie pas les jeunes céréales


en juin, blés et aigles bleutés,


courbés à peine :


ils sont le corps du vent,


les témoins.

                                             


*


fleuris, âme fragile,


mortelle parmi


les beautés minuscules,


embaume !


*


           évènement

ce matin-là, juste après le pont sur la rivière,


il y avait un blaireau


sur l’herbe du bas-côté,


le poil brillant de rosée, 


mort.


*


la mer qui tourne


et qui rumine,


si tu la fixes assez longtemps, 


elle te pétrifie


*


se fier à la nuit


qui coule lente,


chercher la source,


tâtonner avec elle.


*


on n’apportera pas la lumière


mais un peu de tiédeur,


peut-être ;


on donnera un peu de sang, 


(même vicieux, même usé ; de la vie encore)


*


je dis « âme » ce feu bleu-noir, moiré,


lourd et changeant


qui bouillonne,


qui se voile et à nouveau rougeoie,


qui est avant, n’éclaire pas


mais respire, insaisissable, imaginaire,


dans la nuit grosse.


*


restera l’énigme natale


enkystée dans la chair :

 

 


autour, un cocon de paroles,


dedans, le noyau noir de tout,


quelque chose de dur,


basalte, obsidienne,


les os du volcan mort,

 

 

du réel sur-quoi


se casser les dents.


*


passé minuit,


on ne pardonne plus rien.


*


des cris, du sang,


des charniers,


de l’homme déchiqueté, 


en vrac.

 

 

et toujours, 


tout en haut de l’arbre proche, 


un oiseau qui s’en fout,


et chante.

 


*


plus de tempête, jamais,


plus de terreur,


pas même le souffle ténu, têtu


de maintenant,


seulement le vaste silence.


*


ayant gravi jusqu’au sommet,


éprouvé la vaste légère


limpide vérité du vent


le sage accède à lui-même,


à lui autre,


                  au si peu de soi.


*


aime


ce qui fut vif,


déchirant-désirant,


biffé de rouge-chair,


ce qui fut.

 

 

aime encore.

 

*


           en pensant à Borgès

- la nuit des pierres,


l’énorme nuit du monde :


qui d’autre la verrait ?

 

 

-l’agate longuement polie


veinée, lisse, amoureuse


dans ta main : elle t’éclairera.

 

 

Impondérables

 

 

Les longues souples graminées


courbées parmi les rocs


parmi les ruines

 

 

et le vent.


*


le pin très droit très nu,


veilleur au loin, 


seul au bord de l’aube,


de l’abîme.


*


les milliers de jonquilles


sur la montagne.


bientôt.


*


près de la grande rivière


tourmenteuse


le loriot dans l’arbre, immobile


unique, au centre.

 

 

 

La joie peut-être

 

Editions Le Bruit du temps, 50560 Gouville -sur- mer, 2018


Du même auteur :

 

« Une fois, / Les écluses s’ouvrirent… » (16/03/2015)

 

Des fins premières (25/08/2016)

 

« rouillés sont les vaisseaux friables… » (25/08/2017)

 

Nord Nord-Ouest par Ouest (25/08/2018)

 

Pour tenir lieu (25/08/2019)

 

Problématique (25/08/2020)

 

Fondus au noir (25/08/2021)

 

Divers exil (18/02/2022)

 

Combaneyre (25/08/2022)

 

La joie peut-être (18/02/2023)

 

Nord (18/02/2024)


Virgiliennes (20/02/2025)
 

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