Denis Rigal (1938 - 2021) : Bouts de souffle
Denis Rigal, avec son vieux fouet à mouche en bambou refendu. | OUEST-FRANCE
Bouts de souffle
il n’ y a rien à trouver qu’une parole
qui se découvre parole
et retombe en pluie
sur sa propre source,
pour rien.
*
comme une femme,
jeune soudain
dans l’éclaircie,
secoue ses cheveux,
rit,
te saute au cou :
telle est l’aube,
que tu n’as pas vue.
*
écris, sauve ta peau,
(de la pelade, de la poussière,
de la pitié)
*
il faut devenir,
bon gré, mal gré ;
habiter son lointain.
*
Tendre vers l’aphorisme
ou l’aphasie,
c’est tout comme.
*
tailler dans la mort
jusqu’à la veine
de sève vive
qui persiste.
espérer un drageon excentrique,
loin de la souche,
qui se souviendrait,
qui offrirait du vert au mois,
à défaut de fruits.
*
garde -toi solitaire,
pour être prêt.
*
la nuit du corps se referme,
sang et cendre ;
et cendre.
et rien redire.
ici on ne répète pas
on attend
*
La mort se met en scène
tantôt-tantôt
en roi déchu,
en bouffon,
en justicier,
selon les muses.
ou en charogne,
qui ne ment pas.
*
aime cette terre
qui finit par l’abrupt,
te met devant ta vérité.
*
l’hiver est ton miroir,
brièvement, comme il convient,
juste avant le gel.
*
te laisserai le goût du vent,
qui est celui
de l’infini mâché longtemps,
un goût râpeux de mêlé-casse
et de matin d’hiver,
sur la colline
avec sa croix de biais sur le ciel vert
à jamais déglingué
et ses vols de vanneaux,
sur la falaise au bord de rien,
et tu retrouveras
ton âme nue
qui se suffit.
*
La beauté que je n’ai su dire,
c’est moi qui l’empêche de vivre.
*
toujours
ces lambeaux de brume entre les mots,
qui cachent tout,
qui gâchent tout.
c’est ce monde-là qui te sauve,
qui donne chair au regard.
*
la terre sous les ongles témoigne :
nous avons griffé, agrippé, labouré
pour ne pas perdre possession,
ne pas douter,
tenir ferme
ce petit canton de réel
avec le bienveillant mystère
qui l’entoure
ce presque bonheur.
*
après les caresses aux courbes du monde,
les langueurs, les longueurs,
vienne la fierté laconique
pour finir dignement.
*
on regarde ailleurs,
on évite la houle,
et pour un temps le souffle
s’apaise
s’allonge un peu,
comme si rien ne pressait.
*
ad nepotes
vous aurez en partage
cet heureux tremblé des vivants,
comme tremble l’aurore
qui est question,
qui est pari au bord du jour,
et la lumière des ruisseaux,
la lumière du vent,
qui passent.
*
si seulement il y avait
le temps de savoir,
un éclair,
un prisme de lumière
vive,
un instant rude
(comme autrefois le verre de rhum,
cul-sec)
et puis trancher.
*
an 768, printemps à Chiang ling
le reflet de la lune sur l’eau
et le vent des arbres,
leur pureté absolue :
Tu Fu vieilli
en tirait de quoi vivre
encore un peu
dans la tremblante éternité.
traverser devrait nous aider :
passer le col,
franchir le gué ;
on devrait trouver quelque chose
de l’autre côté,
un peu de vérité
à défaut d’espoir.
on devrait
*
oublier le juste orgueil
faire un pas plus loin,
retrouver la paix légère.
*
ah, la sérénité de l’espace
avant la création,
quand dieu était encore innocent !
*
un galet au soleil : laisse-le
se refermer sur toi,
sois en paix:
il finira bien par éclore
*
jusqu’au bout la route
est bordée de grands iris
de velours noirs que l’on salue,
ému comme aux temps lointains.
*
n’oublie pas les jeunes céréales
en juin, blés et aigles bleutés,
courbés à peine :
ils sont le corps du vent,
les témoins.
*
fleuris, âme fragile,
mortelle parmi
les beautés minuscules,
embaume !
*
évènement
ce matin-là, juste après le pont sur la rivière,
il y avait un blaireau
sur l’herbe du bas-côté,
le poil brillant de rosée,
mort.
*
la mer qui tourne
et qui rumine,
si tu la fixes assez longtemps,
elle te pétrifie
*
se fier à la nuit
qui coule lente,
chercher la source,
tâtonner avec elle.
*
on n’apportera pas la lumière
mais un peu de tiédeur,
peut-être ;
on donnera un peu de sang,
(même vicieux, même usé ; de la vie encore)
*
je dis « âme » ce feu bleu-noir, moiré,
lourd et changeant
qui bouillonne,
qui se voile et à nouveau rougeoie,
qui est avant, n’éclaire pas
mais respire, insaisissable, imaginaire,
dans la nuit grosse.
*
restera l’énigme natale
enkystée dans la chair :
autour, un cocon de paroles,
dedans, le noyau noir de tout,
quelque chose de dur,
basalte, obsidienne,
les os du volcan mort,
du réel sur-quoi
se casser les dents.
*
passé minuit,
on ne pardonne plus rien.
*
des cris, du sang,
des charniers,
de l’homme déchiqueté,
en vrac.
et toujours,
tout en haut de l’arbre proche,
un oiseau qui s’en fout,
et chante.
*
plus de tempête, jamais,
plus de terreur,
pas même le souffle ténu, têtu
de maintenant,
seulement le vaste silence.
*
ayant gravi jusqu’au sommet,
éprouvé la vaste légère
limpide vérité du vent
le sage accède à lui-même,
à lui autre,
au si peu de soi.
*
aime
ce qui fut vif,
déchirant-désirant,
biffé de rouge-chair,
ce qui fut.
aime encore.
*
en pensant à Borgès
- la nuit des pierres,
l’énorme nuit du monde :
qui d’autre la verrait ?
-l’agate longuement polie
veinée, lisse, amoureuse
dans ta main : elle t’éclairera.
Impondérables
Les longues souples graminées
courbées parmi les rocs
parmi les ruines
et le vent.
*
le pin très droit très nu,
veilleur au loin,
seul au bord de l’aube,
de l’abîme.
*
les milliers de jonquilles
sur la montagne.
bientôt.
*
près de la grande rivière
tourmenteuse
le loriot dans l’arbre, immobile
unique, au centre.
La joie peut-être
Editions Le Bruit du temps, 50560 Gouville -sur- mer, 2018
Du même auteur :
« Une fois, / Les écluses s’ouvrirent… » (16/03/2015)
Des fins premières (25/08/2016)
« rouillés sont les vaisseaux friables… » (25/08/2017)
Nord Nord-Ouest par Ouest (25/08/2018)
Pour tenir lieu (25/08/2019)
Problématique (25/08/2020)
Fondus au noir (25/08/2021)
Divers exil (18/02/2022)
Combaneyre (25/08/2022)
La joie peut-être (18/02/2023)
Nord (18/02/2024)
Virgiliennes (20/02/2025)