Tristan Tzara (1896 – 1963) : « mille ans mille ans passèrent... »
mille ans mille ans passèrent et ce n’était qu’une nuit
un peu plus un peu moins à coup sûr et profond
sur la route s’engouffre que sais-je le passé
le souci d’aujourd’hui me conduit en avant
allons toujours plus loin en arrière
à Zurich dans la brume de l’adolescence
je me vois éclore dans la lumière d’œuf
ô mes jeunes années
la guerre faisait rage la route tournait en rond
je tournais sauvage disque sans chanson
autour de moi la vie tournait battant de l’aile
étais-je lion en cage ou passereau des bois
et que poussait en moi de désir ce courage
par le cri de ce jour qui rejoint ma démarche
je découvrais l’amour
un sentiment aigu dont on ne sait le nom
double ma détresses souligne le sillage
question illimitée un souffle insensible
maintient à la surface mon être indocile
les vagues complotaient la perte de navire
et tout était juré pour le laisser sombrer
mille ans mille ans passèrent l’éclair d’un jour d’été
vierges immolées sous la blancheur du mythe
en a-t-on discouru sur la sagesse folle
les armes dédiées aux vanités du doute
je vais à la rencontre d’une innocence nue
je suis à la croisée de mes ans confondus
jamais je ne dirais assez la tendre force
le sens velouté des phrases un peu sourdes
Paul je pense à toi nourrice des étoiles
ma jeunesse alors coulait à fonds perdu
la rue du Cherche-Midi et la rue Ordener
nous cherchions midi au coup de quatorze heures
sur les grands boulevards aux sorties des bureaux
les filles et les garçons s’enlaçaient s’en allant
comme des gifles la beauté me frappait au visage
je ne savais où donner du regard
de tous côtés à la fois affluaient les jeunes filles
offrant dans leurs cheveux le printemps tout entier
il y en avait de grandes de rousses et de brunes
et toutes étaient jolies
les belles de jadis sont aujourd’hui grand-mères
et à travers leurs rides il n’y a que moi qui sache
redécouvrir la grâce inscrites dans leurs rires
la poussière vive des rêves endormis
que dirais-je des nuits que nous bûmes tranquilles
des heures trop courtes des ensemencements enfiévrés
tout à coup ramassés dans des crues concentriques
Paris mon beau tourment sur les digues fleuries
aux carrefours des eaux battement de drapeaux
tous ces quatorze juillet aux éclairs suraigus
je me souviens de la grise matinée avançant
lentement un vaisseau dans le port de nos bras
j’ai embrassé la vie aux sources les plus sûres
fidèle j’ai multiplié mes promesses tenues
A haute flamme
Sans éditeur, Paris, 1955
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