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Le bar à poèmes
22 février 2026

Tristan Tzara (1896 – 1963) : « mille ans mille ans passèrent... »

 

 

 

mille ans mille ans passèrent et ce n’était qu’une nuit


un peu plus un peu moins à coup sûr et profond


sur la route s’engouffre  que sais-je le passé


le souci d’aujourd’hui me conduit en avant

 

 

allons toujours plus loin en arrière


à Zurich dans la brume de l’adolescence


je me vois éclore dans la lumière d’œuf


ô mes jeunes années


la guerre faisait rage la route tournait en rond


je tournais sauvage disque sans chanson


autour de moi la vie tournait battant de l’aile


étais-je lion en cage ou passereau des bois


et que poussait en moi de désir ce courage


par le cri de ce jour qui rejoint ma démarche


je découvrais l’amour


un sentiment aigu dont on ne sait le nom


double ma détresses souligne le sillage


question illimitée un souffle insensible


maintient à la surface mon être indocile


les vagues complotaient la perte de navire


et tout était juré pour le laisser sombrer

 

 

mille ans mille ans passèrent l’éclair d’un jour d’été


vierges immolées sous la blancheur du mythe


en a-t-on discouru sur la sagesse folle


les armes dédiées aux vanités du doute 

 
je vais à la rencontre d’une innocence nue 

                                                                                                     
je suis à la croisée de mes ans confondus

 

 

jamais je ne dirais assez la tendre force


le sens velouté des phrases un peu sourdes


Paul je pense à toi nourrice des étoiles


ma jeunesse alors coulait à fonds perdu


la rue du Cherche-Midi et la rue Ordener


nous cherchions midi au coup de quatorze heures


sur les grands boulevards aux sorties des bureaux


les filles et les garçons s’enlaçaient s’en allant


comme des gifles la beauté me frappait au visage


je ne savais où donner du regard


de tous côtés à la fois affluaient les jeunes filles


offrant dans leurs cheveux le printemps tout entier


il y en avait de grandes de rousses et de brunes


et toutes étaient jolies


les belles de jadis sont aujourd’hui grand-mères


et à travers leurs rides il n’y a que moi qui sache 

                         
redécouvrir la grâce inscrites dans leurs rires


la poussière vive des rêves endormis   

 

                 

que dirais-je des nuits que nous bûmes tranquilles


des heures trop courtes des ensemencements enfiévrés


tout à coup ramassés dans des crues concentriques


Paris mon beau tourment sur les digues fleuries


aux carrefours des eaux battement de drapeaux


tous ces quatorze juillet aux éclairs suraigus


je me souviens de la grise matinée avançant


lentement un vaisseau dans le port de nos bras


j’ai embrassé la vie  aux sources les plus sûres


fidèle j’ai multiplié mes promesses tenues

 

 

 


A haute flamme

 
Sans éditeur, Paris, 1955


Du même auteur :

 

« dimanche lourd couvercle… » (17/06/2014)

 

Il fait soir (15/07/2014)

 

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