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Le bar à poèmes
9 janvier 2026

Paol Keineg (1944 -) : Mauvaises langues (15-28)

 

 

Mauvaises langues

 

 

15.


Le rat blond qui se servait sous la mangeoire


a disparu –


un rat reste un rat


et j’ai résisté tout l’hiver

 

 

à l’envie de le massacrer.


Au jardin il n’y a pas de vrai ni de morale, 


et comme le rat je regarde


le monde avec des yeux de millions d’années.

 

 

Personne n’a jamais vu le dieu


dans le rat,


il est là, n’exige rien en échange,


le rat ne postule pas un autre monde,

 

 

moi non plus,


(même si parfois)


et je passe ma rage sur les pissenlits


dont la beauté provoque.  

 

 

16.


Mes questions d’enfant de sept ans :


pourquoi l’ajonc se défend-il avec des piquants,


pas le genêt ?


combien de langues peuvent entrer dans une même tête ?

 

 

dans la hiérarchie des langues


pourquoi krieg, guerre war écrasent-ils brezel*

 


Le mot métaphore


qui charrie tant de morts,

 

 

qu’a-t-il fait de l’amour ?


on dit : à l’endroit du cœur ;


à l’endroit de la tête remue


un monde de souffrances.

 

 

Je ne suis pas philosophe,


poète n’est pas un métier :


dans les zones de contact des corps


que répondre à ceux qui nous excitent par des kss kss ?

 

 

* brezel : guerre en breton

 

17.


Fort de leçons qui servent à quoi


je me protège des orties


avant de marcher contre, faux à la main,


force doit rester à la violence du pouvoir.

 

 

Ne me cassez pas les pieds avec le droit des orties,


il y a le droit de la guerre,


le service militaire obligatoire,


fût-on poète et décorateur.

 

 

Hier je m’étais assoupi sous le poirier


en relisant La guerre et la paix


et je parcourais à pieds la région qui va


de Reidsville à Mayodan *. 

 

 

Le bruit d’une tondeuse à gazon m’a tiré du sommeil.


En général, quand le particulier s’érige en universel,


j’ai tout lieu de craindre pour ma peau :


jardin à la française pour tous.

 

* Caroline du Nord (USA)


18.


Ma mère voyait clair à l’heure de sa mort,


elle avait fait le pari de l’irréalité


pour gagner sa place au paradis.


Le cimetière n’est pas le paradis,

 

 

c’est un lieu de passage


soumis aux contrôles d’identité,


à la politique des corps.


Débarrassé du sien

 

 

ma mère ne demande pas la résurrection


des corps,


tout à son âme


qu’elle n’a pas noire

 

 

elle ne demande pas pardon,


en rêve elle crie au secours.


A sa droite, je me lave les mains,


je monte la garde en centurion romain.

 

 

19.


Dans ces champs ma mère a gardé les vaches,


dans les champs d’en bas mon père a gardé les vaches,


moi aussi, sans plaisir, j’ai gardé les vaches


jusqu’au jour où elle furent gardées

 

 

par le mouss saout * dont la boîte à secousses


bat comme un cœur déposé dans l’herbe.


Je m’étends dans l’herbe (façon de parler,


car quand je m’étends dans l’herbe,

 

je n’écris pas, je me promène sans stylo)


je vois passer les nuages et les vaches, 


autrement dit, assis à la maison,


je me vois regardant passer les nuages et les vaches,

 

 

et cela suffit, les vaches de papier,


parce que les autres marchent vers l’abattoir


(sur un banc cinq cous coupés à la scie circulaire)


et demain chez Lili j’en achèterai un morceau.

 

 

* mouss saout : petit vacher, en breton. Désigne les clôtures électriques qui entourent


les champs où paissent les troupeaux.

 

 

20.


Pleins phares dans la nuit d’été,


je me crois libre parce que je roule en auto


et que je suis libre d’écorcher les pneus


au passage à niveau

 

 

je peux sur le côté de la route pisser


à la lumière des phares,


la nuit appartient à la nuit,


les fantômes ne se laissent pas prendre dans les phares,

 

 

ils viendront peut-être plus tard


sur l’oreiller


dans leurs vêtements de tous les jours,


avec les mots de tous les jours,

 

 

esprits misérables au courant de tout


ils ont vu le monde leur échapper,


d’où la manière insupportable qu’ils ont


de s’occuper de tout.

 

 

21.


Je fuyais sous les sarcasmes


de personnages véritablement méchants


(il paraît que la nuit


je dégorge ma méchanceté)

 

 

quant à mon habitude


(deux ou trois fois par nuit


je suis descendu aux toilettes,


mains en aveugle

 

 

malgré la pleine lune,


et réveillé tout de bon, au retour,


seul entre mes quatre murs


je me suis assis devant la lune :

 

 

la hulotte circulait,


le renard ouvrait la gueule,


j’ai fixé longuement


le bleu laiteux de la nuit.

 

 

22.


La naïveté jouée quand


j’accueille à table un plat de pommes de terre


salées sur la peau :


ô patates brûlantes

 

 

qu’on lâche dans l’assiette en riant.


Autant l’avouer (mais c’est déjà fait),


tout m’intéresse dans la patate,


depuis le moment de la conception

 

 

jusqu’à l’arrachage à la houe


et le voyage en panier.


Toutes nos disputes concernant la poésie


ne trouveront pas de résolution, 

 

 

mais à table, à voix haute,


la bouche pleine


nous guettons la vapeur qui monte des patates


quand on les ouvre.

 

 

23.


L’antipoésie à table,


celle de quand tout va mal


et qu’on ne parle de rien,


celle d’avant-guerre

 

 

qu’on n’a pas faite,


c’est encore de la poésie,


qu’on ne peut faire disparaître


même à la brosse à chiendent.

 

 

Mon monde d’après le ragoût,


d’avant le café,


un vrai désert


avec clapiers et cages à poules,

 

 

jardins


têtes à claques,


ici j’arrête la radio de Paris


où le moi aimable ment.

 

 

24.


Les vaches aux gros yeux bleus


n’ont ni pudeur


ni religion,


elles ne prient pas (enfin, je ne crois pas),

 

 

elle pissent en levant la queue


(mieux vaut ne pas se trouver dessous


quand on est scarabée), 


Me frotter à elles de toutes mes forces

 

 

pour garder leur odeur.


Dans la prairie fraîche et parfumée


où ne dansent plus les veaux,


toute activité sexuelle

 

 

des bestiaux a été abolie


au profit du profit


et cela n’aura servi à rien


de me détacher par l’exil.

 

 

25.


Petites constructions de hasard,


je dois reconnaître que çà cloche


en mes points d’ombre,


localisés.

 

 

En langage ordinaire


cela pourrait signifier que dans le bourg


où j’ai appris le français


je ne demande pas de compte

 

 

à ceux qu’on a changés en statues de sel.


Le temps de ce qui vient


n’est pas le temps des deux mains sur la bêche


et du pied droit qui pousse.

 

 

Naître


assigne à résidence.


Né ici, je peux dire


ce que je veux, mais quoi ?

 

 

26.


Le mot ombilic


ne cesse de me donner du souci,


à cause de nombril et lombric.


Il y a des mots qui font peur,

 

 

comme rature, ratage,


mort en croix, prise du pouvoir,


gazage des juifs,


homme fait objet de son plein gré.

 

 

Dans un carnet de notes


j’ai retrouvé où j’étais il y a dix ans,


sur la route qui brille


vers les Appalaches,

 

 

je ne tremblais pas pour ma vie


je ne trouvais pas mes mots,


mais l’approche des montagnes peu à peu


me dénouait la gorge.

 

 

27.


Plus très visible, la lune,


à trois heures de la nuit,


il faut se pencher par la fenêtre


pour la découvrir sous les nuages,

 

 

très belle, très culturelle,


il ne me sembla pas nécessaire


de moquer l’astre mort 


qui inspirait les poètes.

 

 

Les poètes n’inspirent plus,


ils aspirent


à la mort télévisuelle,


ils avalent la cigüe en direct

 

 

avec les sacrements de l’Etat.


Bien sûr, je ne crois pas


à la mort des poètes, 


j’y crois.

 

 

28.


Courant le marché, je m’exalte

:
glory, gloire, meuleudi d’an avaloù-douar
*,


en prenant soin d’être entendu de personne


parce que dans le coin on comprendrait mal 

 

 

qu’on loue à voix haute les patates.


Le silence des pommes de terre à l’étal


me renvoie une fois encore


à mon obstination à cultiver la langue de l’exploiteur.

 

 

Cultiver la langue des cultivateurs pose problème


sans entrer dans les vieux débats sur la réalité,


et moi qui n’ai ni veau ni vache ni cochon (mais un vélo),


moi qui ne crois pas en un autre monde

 

 

(mais j’ai comme tout le monde


besoin de consolation), petit couteau à la main,


je gratte avec soin la peau des pommes de terre nouvelles


tout en courant de Chambéry à Turin avec Jean-Jacques.

 

 

* meuleudi d’an avaloù-douar : Eloge de la pomme de terre

 

 


Mauvaises langues


Editions Obsidiane,2014  


Du même auteur : 


Hommes liges des talus en transe (09/01/2014)


Kerzaniel / Kerouzac’h / Penn ar menez (09/01/2015)


« L’auge a poussé dans la muraille… » (09/01/2016)


 Quand j’étais jeune… » / « Pa oan bihan… » (08/01/2018)


Le poème du pays qui a faim (09/01/2019)


Dahut (09/01/2020)


« Je souris... » / « Mousc’hoarzhin a ran... » (09/01/2021)


Sans esprit de retour (06/07/2021)


Boudica (1-20) (09/012022)


Boudica (21-40) (09/012023)


Taliesin (09/01/2024)


Mauvaises langues (1-14) (09/01/2025)
 

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