Paol Keineg (1944 -) : Mauvaises langues (15-28)
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Mauvaises langues
15.
Le rat blond qui se servait sous la mangeoire
a disparu –
un rat reste un rat
et j’ai résisté tout l’hiver
à l’envie de le massacrer.
Au jardin il n’y a pas de vrai ni de morale,
et comme le rat je regarde
le monde avec des yeux de millions d’années.
Personne n’a jamais vu le dieu
dans le rat,
il est là, n’exige rien en échange,
le rat ne postule pas un autre monde,
moi non plus,
(même si parfois)
et je passe ma rage sur les pissenlits
dont la beauté provoque.
16.
Mes questions d’enfant de sept ans :
pourquoi l’ajonc se défend-il avec des piquants,
pas le genêt ?
combien de langues peuvent entrer dans une même tête ?
dans la hiérarchie des langues
pourquoi krieg, guerre war écrasent-ils brezel*
Le mot métaphore
qui charrie tant de morts,
qu’a-t-il fait de l’amour ?
on dit : à l’endroit du cœur ;
à l’endroit de la tête remue
un monde de souffrances.
Je ne suis pas philosophe,
poète n’est pas un métier :
dans les zones de contact des corps
que répondre à ceux qui nous excitent par des kss kss ?
* brezel : guerre en breton
17.
Fort de leçons qui servent à quoi
je me protège des orties
avant de marcher contre, faux à la main,
force doit rester à la violence du pouvoir.
Ne me cassez pas les pieds avec le droit des orties,
il y a le droit de la guerre,
le service militaire obligatoire,
fût-on poète et décorateur.
Hier je m’étais assoupi sous le poirier
en relisant La guerre et la paix
et je parcourais à pieds la région qui va
de Reidsville à Mayodan *.
Le bruit d’une tondeuse à gazon m’a tiré du sommeil.
En général, quand le particulier s’érige en universel,
j’ai tout lieu de craindre pour ma peau :
jardin à la française pour tous.
* Caroline du Nord (USA)
18.
Ma mère voyait clair à l’heure de sa mort,
elle avait fait le pari de l’irréalité
pour gagner sa place au paradis.
Le cimetière n’est pas le paradis,
c’est un lieu de passage
soumis aux contrôles d’identité,
à la politique des corps.
Débarrassé du sien
ma mère ne demande pas la résurrection
des corps,
tout à son âme
qu’elle n’a pas noire
elle ne demande pas pardon,
en rêve elle crie au secours.
A sa droite, je me lave les mains,
je monte la garde en centurion romain.
19.
Dans ces champs ma mère a gardé les vaches,
dans les champs d’en bas mon père a gardé les vaches,
moi aussi, sans plaisir, j’ai gardé les vaches
jusqu’au jour où elle furent gardées
par le mouss saout * dont la boîte à secousses
bat comme un cœur déposé dans l’herbe.
Je m’étends dans l’herbe (façon de parler,
car quand je m’étends dans l’herbe,
je n’écris pas, je me promène sans stylo)
je vois passer les nuages et les vaches,
autrement dit, assis à la maison,
je me vois regardant passer les nuages et les vaches,
et cela suffit, les vaches de papier,
parce que les autres marchent vers l’abattoir
(sur un banc cinq cous coupés à la scie circulaire)
et demain chez Lili j’en achèterai un morceau.
* mouss saout : petit vacher, en breton. Désigne les clôtures électriques qui entourent
les champs où paissent les troupeaux.
20.
Pleins phares dans la nuit d’été,
je me crois libre parce que je roule en auto
et que je suis libre d’écorcher les pneus
au passage à niveau
je peux sur le côté de la route pisser
à la lumière des phares,
la nuit appartient à la nuit,
les fantômes ne se laissent pas prendre dans les phares,
ils viendront peut-être plus tard
sur l’oreiller
dans leurs vêtements de tous les jours,
avec les mots de tous les jours,
esprits misérables au courant de tout
ils ont vu le monde leur échapper,
d’où la manière insupportable qu’ils ont
de s’occuper de tout.
21.
Je fuyais sous les sarcasmes
de personnages véritablement méchants
(il paraît que la nuit
je dégorge ma méchanceté)
quant à mon habitude
(deux ou trois fois par nuit
je suis descendu aux toilettes,
mains en aveugle
malgré la pleine lune,
et réveillé tout de bon, au retour,
seul entre mes quatre murs
je me suis assis devant la lune :
la hulotte circulait,
le renard ouvrait la gueule,
j’ai fixé longuement
le bleu laiteux de la nuit.
22.
La naïveté jouée quand
j’accueille à table un plat de pommes de terre
salées sur la peau :
ô patates brûlantes
qu’on lâche dans l’assiette en riant.
Autant l’avouer (mais c’est déjà fait),
tout m’intéresse dans la patate,
depuis le moment de la conception
jusqu’à l’arrachage à la houe
et le voyage en panier.
Toutes nos disputes concernant la poésie
ne trouveront pas de résolution,
mais à table, à voix haute,
la bouche pleine
nous guettons la vapeur qui monte des patates
quand on les ouvre.
23.
L’antipoésie à table,
celle de quand tout va mal
et qu’on ne parle de rien,
celle d’avant-guerre
qu’on n’a pas faite,
c’est encore de la poésie,
qu’on ne peut faire disparaître
même à la brosse à chiendent.
Mon monde d’après le ragoût,
d’avant le café,
un vrai désert
avec clapiers et cages à poules,
jardins
têtes à claques,
ici j’arrête la radio de Paris
où le moi aimable ment.
24.
Les vaches aux gros yeux bleus
n’ont ni pudeur
ni religion,
elles ne prient pas (enfin, je ne crois pas),
elle pissent en levant la queue
(mieux vaut ne pas se trouver dessous
quand on est scarabée),
Me frotter à elles de toutes mes forces
pour garder leur odeur.
Dans la prairie fraîche et parfumée
où ne dansent plus les veaux,
toute activité sexuelle
des bestiaux a été abolie
au profit du profit
et cela n’aura servi à rien
de me détacher par l’exil.
25.
Petites constructions de hasard,
je dois reconnaître que çà cloche
en mes points d’ombre,
localisés.
En langage ordinaire
cela pourrait signifier que dans le bourg
où j’ai appris le français
je ne demande pas de compte
à ceux qu’on a changés en statues de sel.
Le temps de ce qui vient
n’est pas le temps des deux mains sur la bêche
et du pied droit qui pousse.
Naître
assigne à résidence.
Né ici, je peux dire
ce que je veux, mais quoi ?
26.
Le mot ombilic
ne cesse de me donner du souci,
à cause de nombril et lombric.
Il y a des mots qui font peur,
comme rature, ratage,
mort en croix, prise du pouvoir,
gazage des juifs,
homme fait objet de son plein gré.
Dans un carnet de notes
j’ai retrouvé où j’étais il y a dix ans,
sur la route qui brille
vers les Appalaches,
je ne tremblais pas pour ma vie
je ne trouvais pas mes mots,
mais l’approche des montagnes peu à peu
me dénouait la gorge.
27.
Plus très visible, la lune,
à trois heures de la nuit,
il faut se pencher par la fenêtre
pour la découvrir sous les nuages,
très belle, très culturelle,
il ne me sembla pas nécessaire
de moquer l’astre mort
qui inspirait les poètes.
Les poètes n’inspirent plus,
ils aspirent
à la mort télévisuelle,
ils avalent la cigüe en direct
avec les sacrements de l’Etat.
Bien sûr, je ne crois pas
à la mort des poètes,
j’y crois.
28.
Courant le marché, je m’exalte
:
glory, gloire, meuleudi d’an avaloù-douar *,
en prenant soin d’être entendu de personne
parce que dans le coin on comprendrait mal
qu’on loue à voix haute les patates.
Le silence des pommes de terre à l’étal
me renvoie une fois encore
à mon obstination à cultiver la langue de l’exploiteur.
Cultiver la langue des cultivateurs pose problème
sans entrer dans les vieux débats sur la réalité,
et moi qui n’ai ni veau ni vache ni cochon (mais un vélo),
moi qui ne crois pas en un autre monde
(mais j’ai comme tout le monde
besoin de consolation), petit couteau à la main,
je gratte avec soin la peau des pommes de terre nouvelles
tout en courant de Chambéry à Turin avec Jean-Jacques.
* meuleudi d’an avaloù-douar : Eloge de la pomme de terre
Mauvaises langues
Editions Obsidiane,2014
Du même auteur :
Hommes liges des talus en transe (09/01/2014)
Kerzaniel / Kerouzac’h / Penn ar menez (09/01/2015)
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