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Le bar à poèmes
10 janvier 2026

Henry Bauchau (1913 – 2012) : La sourde oreille ou le rêve de Freud (XI - XV)

 

 

 

 

La sourde oreille


ou le rêve de Freud

 

.............................................................

 

XI

 

Ton ami te parlait de vivre en pauvreté, tu retrouvais François d’Assise. Tu


     écoutais ta culpabilité.


Et l’on te dit en souriant : C’était ton goût de l’art roman. Pourtant si j’y avais 


     vécu aurais-je aimé le douzième siècle ?


C’était trop grand et trop simple pour moi. C’est Olivier que j’ai aimé dans la


     voûte romaine, c’est lui qui a vécu dans la simplicité.


Lorsque la pauvreté s’est approchée de toi, tu as eu peur, tu n’as pas pu l’aimer


Tu n’es pas fait de ce bois-là. Pas du bois de cet arbre, au pied duquel tu es couché,


     regardant vaguement s’éployer sa couronne


Où tu te vois dans les allées funestes bleues de ta jeunesse, les allées noires, 


     marchant dans la lumière et les années célestes


Jusqu’à la véranda profonde où Sigmund Freud et ta mère – et leur taille était  


     souveraine, la montagne couleur d’argent – s’entretenaient de la consultation.


Tu n’es rien qu’un tailleur d’images. Accepte d’exister, et de mourir peut-être, 


     dans ce malade imaginaire, que voyait Freud en voyant bien.


Accepte de l’aimer, de t’approcher si lentement de ce visage que tu ne connaîtras 


     jamais.


Maître Eckhart te le donne à l’entendre, le sculpteur n’introduit pas, dans le bois ni


     la pierre, la matière de son ouvrage. Il n’apporte que sa vision.


Il enlève ce qui la cachait, il la délivre, et un jour la statue est là. Un jour, quel jour ?


     C’est là ce qui n’importe pas.

 

XII

 

 

Tu écoutais ce soir deux femmes se parler. Tu regardais parfois la lumière acharnée.


C’est qu’il faut se pencher, avec la sourde oreille, pour entendre la voix de la 


     révolution 


Disant : Les hommes, c’est presque sûr, n’agiront plus sans nous. Ils ont trop vu. 


     Oui, trop vécu les mécaniques, ils voient que les maîtres reviennent.


Une rumeur de rire, une rumeur de sel se met sans amertume à sinuer entre elles.


Les hommes ne sont plus prêts à payer ce prix-là, ils n’ont pas tort d’être déçus,


     ils n’ont peut-être pas raison.


Nos fils, on ne sait pas s’ils seront plus heureux ou plus valeureux que leurs pères.


     On l’espère, on l’espère encore.


Nos filles, sans savoir où, c’est pour çà qu’on s’éveille, nos filles devront aller hors


     des chemins connus.


Tu te souviens alors d’une parole ancienne : Pour aller où tu ne sais pas, va par où


     tu ne sais pas.


Elles approuvent peut-être, riant dans les débris de la lumière


De ce rire acharné qui fait peur et que j’aime.

 

 

XIII

 

 

Tu penses à la révolution et tu revois les années trente, l’Europe barbelée


Hitler, Prométhée noir


Qui surgissait, avec son masque barbouillé, de l’analité sans visage


Tu espérais le lieu, le temps de la rencontre, la guerre était au rendez-vous


Et tu n’as rencontré ton improbable Dieu que de très loin, en poésie, mais le 


     poème est en avant, bien en avant de toi et souvent tu le perds de vue


Car la voie de la création n’est pas la plus directe, c’est un chemin peu sûr,


     un sentier détourné qui s’égare dans l’herbe


Mais pour la ligne droite, tu n’étais pas de taille. C’était plutôt le chemin


     d’Olivier que tu vois au milieu des prés


Comme il croise un autre berger, qui redescend de la montagne avec un


     troupeau bien mené.


Ils se sont arrêtés, ils ont bu, ils ont mangé ensemble, car c’était l’heure


Parlant du temps qu’il fait, de la saveur de l’herbe et d’un certain remède que


     l’on prépare à peu de frais et qu’Olivier ne connaît pas.


Il voit que l’homme est entendu dans le métier, il est heureux qu’il admire ses


     bêtes


Pourtant l’autre troupeau est le meilleur. Il le lui dit. L’homme est content et lui


     répond ; C’est plus facile en plaine. Ce qui est vrai. Puis il lève son feutre et


     s’en va.


La journée coule avec ses heures lentes, avec un passage de pluie et les travaux 


     du soir.


Au milieu de la nuit, Olivier se réveille, il pense : c’était peut-être chez lui. Il se


     rendort.


Il ne regrette rien, il pense aux bêtes bien soignées, aux deux chiens qui travaillaient


     bien. Ce qui suffit


Dans ce pays où tout est dit très fermement par les montagnes, par l’ombre qui


     s’étend en parcourant les pentes, par la traversée  du soleil que les bergers, sans


     y penser, soutiennent du regard.


Tu n’as pas vu, tu n’as pas reconnu le seigneur dans l’innombrable et quotidienne


     apparition, c’est Freud que tu as rencontré en rêve


Celui qui a lâché la rampe – ce que tu n’as pas fait – et qui s’approche en tâtonnant,


     en s’éclairant, comme tu fais, de la lumière incertaine des rêves.


Celui qui s’avance vers toi, avec son cancer à la bouche et qui veut que ce soit toi 


     qui parles.


L’édifice erroné du moi, il t’a fallu bien des années pour sa déconstruction. Il t’a 


     fallu t’en aller seul – et c’est ainsi qu’on meurt – pour faire, dans l’esprit du


     rêve et sa pensée fondamentale, la rencontre avec la Sybille.


Tu écopais, dans ta barque à demi-submergée, tu écopais les conséquences


N’ayant ni fil ni mots pour explorer les contresens, pour inventer ‘humour du sens


     et du non-sens.


La Sybille, pour t’écouter, s’est assise dans son fauteuil.


Tu arrives trop tôt ou trop tard, tu t’embrouilles dans les portes, dans les tapis.


Tu la connais, enfin, ta pesanteur ! La pesanteur des mots ravagés par l’angoisse


Et qui remontent l’escalier, ainsi que l’ange inattendu de la mémoire.


Tu parlais jusqu’ici une langue inconnue, mais avec la Sybille


Les mots remuent la chose noire, parmi d’étranges pourritures qui serviront un 


     jour à la végétation.


Tu les tire à toi avec de grands efforts, coupés d’effroyables silences. 


Que signifie le poids de la Sybille sur la langue ? Sa chevelure de serpents, lorsqu’elle    


     devient plus présente que la femme qui était là ?


Tu ne sais pas si elle entend, mais si l’insatiable mémoire vous ramène, on ne sait


     pourquoi, vers l’enfant que tu as été


Son écoute attentive, et qui devient plus opportune, te fait savoir


Comme il était intéressant cet enfant-là, lancé dans la plus grande aventure de sa 


     vie.    


Comme il faisait, comme il disait, avec son corps, des choses surprenantes lorsque


     si lestement il apprenait le monde.


Comme il était immobile et nageait ; vif argent, dans son immense histoire, dans 


     son énorme esprit flottant, au sein duquel dodi-dolent tu flottes encore.

 

 

Tu parles à la Sybille, comme on parlait à Freud et tu rêves pour elle, comme tu


     as rêvé pour lui


Car l’enfant s’est mis à parler puisque la Sybille l’écoute. Il joue, il fait jouer les


     mots avec sa vie.


En grand secret pourtant tu commences à écrire. Quelques poèmes maladroits.


     Et tu t’appuies sur la béquille des mots pour avancer dans le dessein


Pour l’inventer, déjà visible, déjà lisible chez le petit enfant, la légende de ton


     futur


Puisque personne, avant longtemps, ne va te lire tu t’adresses à ce malade 


     imaginaire à qui – le docteur Freud l’a confirmé par son silence – tu dois


     donner enfin à lire et à écrire.


Est-ce que la Sybille comprend çà ? Elle te lit en silence, elle te dit de persévérer.


C’est plus tard, bien des années plus tard, qu’elle te dira : Vous êtes dans la voie


    profonde.

 

 

Tu commences à recommencer, à reconstruire ton histoire, dans sa magnificence 


     aveugle et sa royauté.

 

 

XIV

 

Tu es dans le vallon de la méditation, dans la matière de Bretagne. Il est au bout


     de la terre d’Europe


C’est un pré dans le vent du large, un enclos d’herbe et de soleil que tu peux lire


     comme un livre en ouvrant et fermant les yeux.


Entre les bois, entre les haies, dans la citadelle des arbres, c’est une scène pour le


     théâtre silencieux, pour le séjour monumental et circonstancié du soleil.


Le vent qui vient de haut fait s’agiter les chênes, la fougère s’incline ainsi qu’au


     temps du Graal.


Un chevalier pourrait passer, il ferait boire son cheval dans le ruisseau qui fait un


     gazouillis acide et continu


Son dessin, entre le ciel et l’arbre – et tracé d’un crayon si fin – va se perdre au milieu 


     du pré piétiné par les vaches.


Il n’y a plus que les flaques de boue, on dirait qu’il s’est effacé


Mais le voilà qui ressuscite et s’écoule sans hésiter vers la pente d’un autre val.


De grands oiseaux sont passés hier à la hauteur du toit.


Dans leur vol souple et puissamment rythmé, ce qui s’éloigne, ce qui s’éloigne,


     ce qui s’élève


C’est ton pays, ce sont des champs, des bois et de faibles collines entre les deux


     vallées


Les deux hérons posés dans les étangs d’Archennes avant de s’envoler sur les 


     bords  de la Dyle.


Surtout tu penses à la rivière, objet de frayeur et d’amour, avec sa jupe longue 


     ou brève, ses courants qui formaient les syllabes muettes que tu n’as pas fini 


     d’aimer.


Avant le pont, sous les grands marronniers, il y avait une cascade, lieu de fraîcheur


     formé de larges pierres, couronnées d’algues où l’on glissait, où l’on tombait


     souvent.


Les années ont pesé sur nous, sur les cascades. Enfoncées dans le sol sableux, les 


     pierres ne font plus dans l’eau que quelques rides.

 

 

Un vieil homme est entré dans le pré, il vérifie les clôtures électriques. Il ne faut 


     pas que les bêtes s’en aillent, car lorsqu’il faut courir après... il fait un geste


    fatigué.


Le beau temps a permis de rentrer les récoltes, mais l’herbe a bien poussé pendant


     les pluies.


Il dit qu’il n’entend plus très bien. Il a un regard bleu, très calme et tu vois que sa 


     lampe est presque consumée ;


Et tu ne peux oublier l’amitié du visage, la grâce qui suffit, la grâce qui survient


     et fait en te quittant un geste de la main.

 

 

XV

 

Tu retournes à la prairie de l’écriture car tu ignores où le poème veut aller.


Il est très tôt, les bois sont encor dans la brume quand tu arrives au bord du pré


Il est tout couvert de rosée, il étincelle, il brille avec simplicité.


Le pré ressemble à ton oreille, à cette étoile dans la nuit. Il est ouvert, il est 


     fermé.

 

 


Il est comme un bouquet, comme un brouillon du ciel où la lumière attend, 


     debout, la circonstance du soleil fraîchement coupé.

 

 

Tu es venu dans le pré avec Laure. Elle a aimé le fin rectangle ouvert au ciel, 


     enclos sur la secrète déchirure


Les nuages, l’un après l’autre, inscrivaient la mémoire et traçaient les rayons


     d’une robe enchantée.


Elle est allée jusqu’au bord du ruisseau. Son pied s’est par mégarde enfoncé


     dans la boue. Comme elle a ri, comme une enfant qui joue au chat perché.


Ainsi tu joues avec la fin de ton poème, disant : Un mot, encore un mot, ne


     surviens pas encore ? Nous sommes si mêlés, nous sommes si heureux


     ensemble.


Que le ciel est beau ce jour-là et que le sens est difficile quand il s’inscrit – 


     comme il le fait – dans le discours que tient l’histoire universelle


Que tient l’histoire des hommes en sommeil sous la constellation des lumières


     du rêve.

 

 

Selon la courbe du ruisseau et la pente des prés, tu regardes le bois profond


     qui s’étage sur la colline


Où le grand pin, dans la sombre couleur, élève, avec ses branches mortes, sa


     couronne mêlée de ciel


Au-dessus d’un léger vallon où l’herbe est ronde et romantique et que l’ombre


     vient entourer d’un anneau de mélancolie.


Ah ! que le cœur s’attache à ces lieux-là. A la ville, à Paris, grand bureau des


     merveilles et de détresses capitales


On voit qu’il faut lutter, qu’il faut vivre, qu’il faut créer pour avancer, comme


     on le peut, dans la gaîté.


Mais ici le poème a vu tout autre chose. Il dit qu’il ne faut pas mourir


Ne pas mourir à ce vallon, à ce peu d’herbe enclose, à cet homme devenu vieux,


     devenu l’ami de ton silence et qui vient à pas lents


Ouvrir aux grands animaux de l’enfance, au nuage terrestre, aux espaces du ciel, 


     leur nouvelle étendue de rêve et d’herbe fraîche.


Ne pas mourir à l’enfance rétive, au rêve de tes dix-neuf ans, à l’écriture sous la 


     lampe, à l’écriture du grand livre  que nous écrivons tous ensemble.


Ne pas mourir, quel étrange phantasme ! Qu’aurait dit Freud ? Qu’aurait-il dit 


     sur l’immortalité ?


Aurait-il ri, s’il pouvait rire encore ? Avant qu’il meure, avant qu’il ne meure pas.


Est-ce raison d’amour, est-ce une folie folle ? Le poème ne le dit pas, il s’avance 


     à l’ombre du bois et tu le suis de loin


Marchant sur les pas du vieil homme qui descend vers sa ferme et sa maison 


     d’éternité.


La poésie te dit qu’il ne faut pas mourir et toi, en cet instant où tu la perds de vue,


     tu vois – comment, comment en suivant Freud et son poème ? –


Tu vois que l’écriture intérieure a raison.

 

 

Parc - Triborn – Carrières-sur-Seine


18 août – 12 octobre 1978

 

 


La sourde oreille ou le rêve de Freud


Edition de L’Aire, 1800 Veuvey (Suisse),1981 


Du même auteur :


 Géologie (10/01/2018)


Caste des guerriers (10/01/2019)


Tombeau pour des archers (10/01/2020)


L’escalier bleu (10/01/2021)


La Chine intérieure (09/01/2022)


La maison du temps (10/01/2023)


La sourde oreille ou le rêve de Freud (I – VII) (10/01/2024)


La sourde oreille ou le rêve de Freud (VIII - X) (10/01/2025)
 

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