Henry Bauchau (1913 – 2012) : La sourde oreille ou le rêve de Freud (XI - XV)
La sourde oreille
ou le rêve de Freud
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XI
Ton ami te parlait de vivre en pauvreté, tu retrouvais François d’Assise. Tu
écoutais ta culpabilité.
Et l’on te dit en souriant : C’était ton goût de l’art roman. Pourtant si j’y avais
vécu aurais-je aimé le douzième siècle ?
C’était trop grand et trop simple pour moi. C’est Olivier que j’ai aimé dans la
voûte romaine, c’est lui qui a vécu dans la simplicité.
Lorsque la pauvreté s’est approchée de toi, tu as eu peur, tu n’as pas pu l’aimer
Tu n’es pas fait de ce bois-là. Pas du bois de cet arbre, au pied duquel tu es couché,
regardant vaguement s’éployer sa couronne
Où tu te vois dans les allées funestes bleues de ta jeunesse, les allées noires,
marchant dans la lumière et les années célestes
Jusqu’à la véranda profonde où Sigmund Freud et ta mère – et leur taille était
souveraine, la montagne couleur d’argent – s’entretenaient de la consultation.
Tu n’es rien qu’un tailleur d’images. Accepte d’exister, et de mourir peut-être,
dans ce malade imaginaire, que voyait Freud en voyant bien.
Accepte de l’aimer, de t’approcher si lentement de ce visage que tu ne connaîtras
jamais.
Maître Eckhart te le donne à l’entendre, le sculpteur n’introduit pas, dans le bois ni
la pierre, la matière de son ouvrage. Il n’apporte que sa vision.
Il enlève ce qui la cachait, il la délivre, et un jour la statue est là. Un jour, quel jour ?
C’est là ce qui n’importe pas.
XII
Tu écoutais ce soir deux femmes se parler. Tu regardais parfois la lumière acharnée.
C’est qu’il faut se pencher, avec la sourde oreille, pour entendre la voix de la
révolution
Disant : Les hommes, c’est presque sûr, n’agiront plus sans nous. Ils ont trop vu.
Oui, trop vécu les mécaniques, ils voient que les maîtres reviennent.
Une rumeur de rire, une rumeur de sel se met sans amertume à sinuer entre elles.
Les hommes ne sont plus prêts à payer ce prix-là, ils n’ont pas tort d’être déçus,
ils n’ont peut-être pas raison.
Nos fils, on ne sait pas s’ils seront plus heureux ou plus valeureux que leurs pères.
On l’espère, on l’espère encore.
Nos filles, sans savoir où, c’est pour çà qu’on s’éveille, nos filles devront aller hors
des chemins connus.
Tu te souviens alors d’une parole ancienne : Pour aller où tu ne sais pas, va par où
tu ne sais pas.
Elles approuvent peut-être, riant dans les débris de la lumière
De ce rire acharné qui fait peur et que j’aime.
XIII
Tu penses à la révolution et tu revois les années trente, l’Europe barbelée
Hitler, Prométhée noir
Qui surgissait, avec son masque barbouillé, de l’analité sans visage
Tu espérais le lieu, le temps de la rencontre, la guerre était au rendez-vous
Et tu n’as rencontré ton improbable Dieu que de très loin, en poésie, mais le
poème est en avant, bien en avant de toi et souvent tu le perds de vue
Car la voie de la création n’est pas la plus directe, c’est un chemin peu sûr,
un sentier détourné qui s’égare dans l’herbe
Mais pour la ligne droite, tu n’étais pas de taille. C’était plutôt le chemin
d’Olivier que tu vois au milieu des prés
Comme il croise un autre berger, qui redescend de la montagne avec un
troupeau bien mené.
Ils se sont arrêtés, ils ont bu, ils ont mangé ensemble, car c’était l’heure
Parlant du temps qu’il fait, de la saveur de l’herbe et d’un certain remède que
l’on prépare à peu de frais et qu’Olivier ne connaît pas.
Il voit que l’homme est entendu dans le métier, il est heureux qu’il admire ses
bêtes
Pourtant l’autre troupeau est le meilleur. Il le lui dit. L’homme est content et lui
répond ; C’est plus facile en plaine. Ce qui est vrai. Puis il lève son feutre et
s’en va.
La journée coule avec ses heures lentes, avec un passage de pluie et les travaux
du soir.
Au milieu de la nuit, Olivier se réveille, il pense : c’était peut-être chez lui. Il se
rendort.
Il ne regrette rien, il pense aux bêtes bien soignées, aux deux chiens qui travaillaient
bien. Ce qui suffit
Dans ce pays où tout est dit très fermement par les montagnes, par l’ombre qui
s’étend en parcourant les pentes, par la traversée du soleil que les bergers, sans
y penser, soutiennent du regard.
Tu n’as pas vu, tu n’as pas reconnu le seigneur dans l’innombrable et quotidienne
apparition, c’est Freud que tu as rencontré en rêve
Celui qui a lâché la rampe – ce que tu n’as pas fait – et qui s’approche en tâtonnant,
en s’éclairant, comme tu fais, de la lumière incertaine des rêves.
Celui qui s’avance vers toi, avec son cancer à la bouche et qui veut que ce soit toi
qui parles.
L’édifice erroné du moi, il t’a fallu bien des années pour sa déconstruction. Il t’a
fallu t’en aller seul – et c’est ainsi qu’on meurt – pour faire, dans l’esprit du
rêve et sa pensée fondamentale, la rencontre avec la Sybille.
Tu écopais, dans ta barque à demi-submergée, tu écopais les conséquences
N’ayant ni fil ni mots pour explorer les contresens, pour inventer ‘humour du sens
et du non-sens.
La Sybille, pour t’écouter, s’est assise dans son fauteuil.
Tu arrives trop tôt ou trop tard, tu t’embrouilles dans les portes, dans les tapis.
Tu la connais, enfin, ta pesanteur ! La pesanteur des mots ravagés par l’angoisse
Et qui remontent l’escalier, ainsi que l’ange inattendu de la mémoire.
Tu parlais jusqu’ici une langue inconnue, mais avec la Sybille
Les mots remuent la chose noire, parmi d’étranges pourritures qui serviront un
jour à la végétation.
Tu les tire à toi avec de grands efforts, coupés d’effroyables silences.
Que signifie le poids de la Sybille sur la langue ? Sa chevelure de serpents, lorsqu’elle
devient plus présente que la femme qui était là ?
Tu ne sais pas si elle entend, mais si l’insatiable mémoire vous ramène, on ne sait
pourquoi, vers l’enfant que tu as été
Son écoute attentive, et qui devient plus opportune, te fait savoir
Comme il était intéressant cet enfant-là, lancé dans la plus grande aventure de sa
vie.
Comme il faisait, comme il disait, avec son corps, des choses surprenantes lorsque
si lestement il apprenait le monde.
Comme il était immobile et nageait ; vif argent, dans son immense histoire, dans
son énorme esprit flottant, au sein duquel dodi-dolent tu flottes encore.
Tu parles à la Sybille, comme on parlait à Freud et tu rêves pour elle, comme tu
as rêvé pour lui
Car l’enfant s’est mis à parler puisque la Sybille l’écoute. Il joue, il fait jouer les
mots avec sa vie.
En grand secret pourtant tu commences à écrire. Quelques poèmes maladroits.
Et tu t’appuies sur la béquille des mots pour avancer dans le dessein
Pour l’inventer, déjà visible, déjà lisible chez le petit enfant, la légende de ton
futur
Puisque personne, avant longtemps, ne va te lire tu t’adresses à ce malade
imaginaire à qui – le docteur Freud l’a confirmé par son silence – tu dois
donner enfin à lire et à écrire.
Est-ce que la Sybille comprend çà ? Elle te lit en silence, elle te dit de persévérer.
C’est plus tard, bien des années plus tard, qu’elle te dira : Vous êtes dans la voie
profonde.
Tu commences à recommencer, à reconstruire ton histoire, dans sa magnificence
aveugle et sa royauté.
XIV
Tu es dans le vallon de la méditation, dans la matière de Bretagne. Il est au bout
de la terre d’Europe
C’est un pré dans le vent du large, un enclos d’herbe et de soleil que tu peux lire
comme un livre en ouvrant et fermant les yeux.
Entre les bois, entre les haies, dans la citadelle des arbres, c’est une scène pour le
théâtre silencieux, pour le séjour monumental et circonstancié du soleil.
Le vent qui vient de haut fait s’agiter les chênes, la fougère s’incline ainsi qu’au
temps du Graal.
Un chevalier pourrait passer, il ferait boire son cheval dans le ruisseau qui fait un
gazouillis acide et continu
Son dessin, entre le ciel et l’arbre – et tracé d’un crayon si fin – va se perdre au milieu
du pré piétiné par les vaches.
Il n’y a plus que les flaques de boue, on dirait qu’il s’est effacé
Mais le voilà qui ressuscite et s’écoule sans hésiter vers la pente d’un autre val.
De grands oiseaux sont passés hier à la hauteur du toit.
Dans leur vol souple et puissamment rythmé, ce qui s’éloigne, ce qui s’éloigne,
ce qui s’élève
C’est ton pays, ce sont des champs, des bois et de faibles collines entre les deux
vallées
Les deux hérons posés dans les étangs d’Archennes avant de s’envoler sur les
bords de la Dyle.
Surtout tu penses à la rivière, objet de frayeur et d’amour, avec sa jupe longue
ou brève, ses courants qui formaient les syllabes muettes que tu n’as pas fini
d’aimer.
Avant le pont, sous les grands marronniers, il y avait une cascade, lieu de fraîcheur
formé de larges pierres, couronnées d’algues où l’on glissait, où l’on tombait
souvent.
Les années ont pesé sur nous, sur les cascades. Enfoncées dans le sol sableux, les
pierres ne font plus dans l’eau que quelques rides.
Un vieil homme est entré dans le pré, il vérifie les clôtures électriques. Il ne faut
pas que les bêtes s’en aillent, car lorsqu’il faut courir après... il fait un geste
fatigué.
Le beau temps a permis de rentrer les récoltes, mais l’herbe a bien poussé pendant
les pluies.
Il dit qu’il n’entend plus très bien. Il a un regard bleu, très calme et tu vois que sa
lampe est presque consumée ;
Et tu ne peux oublier l’amitié du visage, la grâce qui suffit, la grâce qui survient
et fait en te quittant un geste de la main.
XV
Tu retournes à la prairie de l’écriture car tu ignores où le poème veut aller.
Il est très tôt, les bois sont encor dans la brume quand tu arrives au bord du pré
Il est tout couvert de rosée, il étincelle, il brille avec simplicité.
Le pré ressemble à ton oreille, à cette étoile dans la nuit. Il est ouvert, il est
fermé.
Il est comme un bouquet, comme un brouillon du ciel où la lumière attend,
debout, la circonstance du soleil fraîchement coupé.
Tu es venu dans le pré avec Laure. Elle a aimé le fin rectangle ouvert au ciel,
enclos sur la secrète déchirure
Les nuages, l’un après l’autre, inscrivaient la mémoire et traçaient les rayons
d’une robe enchantée.
Elle est allée jusqu’au bord du ruisseau. Son pied s’est par mégarde enfoncé
dans la boue. Comme elle a ri, comme une enfant qui joue au chat perché.
Ainsi tu joues avec la fin de ton poème, disant : Un mot, encore un mot, ne
surviens pas encore ? Nous sommes si mêlés, nous sommes si heureux
ensemble.
Que le ciel est beau ce jour-là et que le sens est difficile quand il s’inscrit –
comme il le fait – dans le discours que tient l’histoire universelle
Que tient l’histoire des hommes en sommeil sous la constellation des lumières
du rêve.
Selon la courbe du ruisseau et la pente des prés, tu regardes le bois profond
qui s’étage sur la colline
Où le grand pin, dans la sombre couleur, élève, avec ses branches mortes, sa
couronne mêlée de ciel
Au-dessus d’un léger vallon où l’herbe est ronde et romantique et que l’ombre
vient entourer d’un anneau de mélancolie.
Ah ! que le cœur s’attache à ces lieux-là. A la ville, à Paris, grand bureau des
merveilles et de détresses capitales
On voit qu’il faut lutter, qu’il faut vivre, qu’il faut créer pour avancer, comme
on le peut, dans la gaîté.
Mais ici le poème a vu tout autre chose. Il dit qu’il ne faut pas mourir
Ne pas mourir à ce vallon, à ce peu d’herbe enclose, à cet homme devenu vieux,
devenu l’ami de ton silence et qui vient à pas lents
Ouvrir aux grands animaux de l’enfance, au nuage terrestre, aux espaces du ciel,
leur nouvelle étendue de rêve et d’herbe fraîche.
Ne pas mourir à l’enfance rétive, au rêve de tes dix-neuf ans, à l’écriture sous la
lampe, à l’écriture du grand livre que nous écrivons tous ensemble.
Ne pas mourir, quel étrange phantasme ! Qu’aurait dit Freud ? Qu’aurait-il dit
sur l’immortalité ?
Aurait-il ri, s’il pouvait rire encore ? Avant qu’il meure, avant qu’il ne meure pas.
Est-ce raison d’amour, est-ce une folie folle ? Le poème ne le dit pas, il s’avance
à l’ombre du bois et tu le suis de loin
Marchant sur les pas du vieil homme qui descend vers sa ferme et sa maison
d’éternité.
La poésie te dit qu’il ne faut pas mourir et toi, en cet instant où tu la perds de vue,
tu vois – comment, comment en suivant Freud et son poème ? –
Tu vois que l’écriture intérieure a raison.
Parc - Triborn – Carrières-sur-Seine
18 août – 12 octobre 1978
La sourde oreille ou le rêve de Freud
Edition de L’Aire, 1800 Veuvey (Suisse),1981
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